Documents de la IVe Internationale

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La revue › 16e année, n° 4

La Révolution allemande de 1918 (Il y a 40 ans)

G. Gerbel · Quatrième Internationale, 16e année, n° 4 · octobre-novembre 1958 · p. 54-60 · 5 635 mots

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Dans l'appréciation du développement et des événements historiques, on doit constamment distinguer entre les phénomènes et accidents plus ou moins conjoneturels qui viennent à la surface, et les forces motrices, causes et rapports profonds propres à ces événements.

La révolution de novembre 1918 fut le résultat de la première guerre impérialiste mondiale et de la défaite de l'impérialisme allemand. Elle ne fut pas préparée systématiquement par un parti révolutionnaire, mais se développa spontanément à partir de l'effondrement militaire, de l'épuisement de l'armée et du refus des masses ouvrières à l'arrière de porter plus longtemps le fardeau de la guerre.

Ce caractère spontané de la révolution ne signifie nullement que, dans le processus de préparation de la révolution, n'ait agi aucune foree révolutionnaire socialiste Au contraire, à la direction de toute une série de mouvements et de luttes pré-révolutionnaires se trouvaient des socialistes qui avaient fait leur éducation avant la guerre dans les organisations ouvrières. En outre, les sommets de ce mouvement se trouvaient en liaison plus ou moins solide avec des organisations et groupes de gauche révolutionnaires.

Après la grève générale de masse contre In condamnation de Karl Liebknecht en juin 1916, suivirent d'autres grèves pour obtenir des suppléments de nourriture et la promesse d'une réforme électorale en Prusse. Dans la marine, en juillet 1917, eurent lieu les premières mutineries, dont le centre était à Wilhelmshaven et qui furent réprimées par les mesures de terreur militaire les plus brutales. Les marins Reichpietsch et Kobes furent condamnés à mort et exécutés comme principaux responsables. Dans les mouvements de l'année 1917 l'influence de la révolution russe se fit fortement sentir. Cela se reflète clairement aussi bien dans les revendications que dans les formes d'organisation.

Le 14 janvier 1918 éclata à Vienne la grève générale. Elle résulta de l'indignation de la classe ouvrière au sujet des scandaleux

« Tandis que les démocrates petits bourgeois veulent terminer la révolution aussi rapidement que possible, notre intérét et notre tâche est de rendre la révolution permanente jusqu'a ce que toutes les classes plus ou moins possédantes soient éliminées du pouvoir...» (K. Marx, F. Engels. Adresse à la Ligue des Communistes, 1850.) plans de conquête des puissances centrales (Allemagne - Autriche - Turquie) à Brestsoudainan Litovsk et se déclencha à la suite d'une aggravation soudaine et grave de la famine dans les masses. Dans cette grève se formèrent pour la première fois des conseils ouvriers à la tête desquels se trouvaient des ouvriers d'usine qui jusqu'alors s'étaient peu ou pas mis en avant. Une semaine plus tard, le 28 janvier, éclata la grève générale dans les usines d'armement de Berlin. Elle s'étendit rapidement à d'autres usines et à tout le pays. Au total un million d'ouvriers, dont 000.000 a Berlin, y participa. Là aussi se formèrent des conseils ouvriers. Ce sont les ouvriers de Leipzig qui, en avril 1917, formulèrent de la manière la plus caractéristique les revendications économiques et politiques de ces mouvements:

1° Approvisionnement étendu de la population en vivres bon marché et en charbon.

2° Déclaration du gouvernement qu'il est prêt immédiatement à faire la paix, avee renoncement à toute annexion ouverte ou cachée.

3° Abolition de l'état de guerre et de la censure.

+° Abolition immédiate de toutes les limitations aux droits de coalition, d'association et de réunion.

5° Abolition immédiate de la loi honteuse sur le travail forcé.

6º Libération immédiate de tous les détenus et prisonniers politiques, suppression des procédures pénales contre les activités politiques.

7° Pleine liberté des citoyens, suffrage universel, égal, secret et direct pour léleetion de toutes les institutions publiques dans le pays, les états et les communautés.

Ces points furent repris par la grève des Ces points furent repris par la grève des ouvriers des munitions Berlin qui y ajoutèrent : « participation de représentants ouvriers aux négociations de paix ».

La direction même de cette lutte se trouvait dans les mains d'hommes de confiance oppositionnels des usines métallurgiques de Berlin, qui se constituèrent plus tard en

« Revolutionære Obleute ». Ils étaient presque tous membres de l'U.S.P.D. (1), mais ils avaient une position indépendante par rapport à la direction de ce parti et constituaient ainsi le noyau de l'aile gauche de ce parti centriste. L'importance particulière de ces Obleute résidait en ceci qu'ils reflétaient toujours l'état d'esprit des ouvriers dans les usines. Ils constituaient une sorte de comités. Mais, d'une part, ils n'avaient pas le caractère de masse des comités et. d'autre part, les tâches qu'ils se posaient dépassaient les comités. Ils « remplaçaient » le parti communiste, révolutionnaire, de masse manquant. Ils cherchèrent à conserver cette tâche jusque dans les journées de janVier 1918

La direction des syndicats et du Parti socialiste (socialistes majoritaires) se déclara « neutre » dans ces mouvements. Elle fit tout pour empêcher leur éclatement et, quand ce ne fut plus possible, elle se mit à la tête des grèves pour les étrangler. Le président des socialistes majoritaires, Ebert, expliqua la tactique de la direction dans un article du « Hamburger Echo » du 17 février 191S :

« L'entrée de la direction du parti dans le mourement était nécessaire pour en assurer un déroulement ordonné et une conclusion raisonnable... Que nous n'ayons pas subi sans condition la pression de nos membres a déjà été erposé dans la presse quotidienne. Nous avons repoussé de toute façon la responsabilité pour le mouvement tout à fait inopportun et qui éclata sans qu'il y ant eu aucune prise de contact avec nous. En outre, nous avons posé la condition que nous n'accepterions le mouvement que si lon nous donnait une influence adéquate dans sa direction. »

Lorsque, plus tard, en 1924, Bbert en tant que chancelier du Reich fut attaqué par les nationalistes pour avoir fomenté la grève de janvier, il poursuivit ses accusateurs pour diffamation et démontra devant le tribunal que lui, Scheidemann et Braun, n'étaient entrés dans la direction de la grève que pour étrangler celle-ci. Cet épisode de la politique social-démocrate appartient à un des moments les plus bas de sa chute morale et politique. Il caractérise aussi les trahisons de ces « socialistes » qui ne peuvent plus être considérées comme des acci-dents ou des déviations mais comme un passage au camp de l'ennemi de classe. Toute la politique des socialistes majoritaires dans la révolution de novembre n'est au fond rien d'autre que la pratique d'étranglement de la grève transposée sur le plan d'un bouleversement politique.

Le gouvernement allemand introduisit aussitôt les mesures les plus brutales contre la grève. Le 2 février fut institué un état siège plus accentué. Des tribunaux spéciaux furent créés, des arrestations effectuées, des milliers de Obleute furent inculpés. La grève fut ainsi vaincue. Le 3 février les Obleute révolutionnaires arrêtèrent la grève à Berlin. Dans le reste du pays, le travail avait été repris plus tôt.

(1) U.S.P.D., parti social-démocrate indépendant allemand, formé pendant la guerre par une scission à gauche dans le S.P.D., parti social-démocrate.

Ainsi se termina le cycle pré-révolutionnaire de la lutte de classe, pour aboutir dix mois plus tard à un nouveau cycle, celui de la révolution prolétarienne comme soulèvement puissant des masses ouvrières et des soldats.

La répression du mouvement de janvier fut le dernier grand effort du militarisme. Après quelques succès limités sur le front occidental se produisit un tournant brusque qui montra très clairement qu'il n'y avait plus à songer à une paix victorieuse et que la guerre devait être terminée à tout prix.

Pour créer les prémisses à un armistice et à la paix, la direction militaire exerça une pression politique sur le gouvernement, au noven d'une transformation politique interne, d'une « révolution par en haut » pour créer un gouvernement qui soit en état de prendre sur lui les conséquences de la défaite militaire. Le prince Max de Bade fut le chancelier de ce « gouvernement populaire » et pour la première fois deux dirigeants de la social-démocratie (parti majoritaire) entrèrent dans le ministère comme secrétaires d'Etat. Pour la première fois un gouvernement parlementaire « gouverna » en Allemagne. Cette concession à la « démocratie » avait pour objet de sauver l'Allerévolution qui en résulterait. Mais elle futi magne de la catastrophe militaire et de la bien que pas par la volonté de ceux l'arrangèrent, un pont vers la révolution. Même des concessions partielles faites dernier moment (élargissement du droit de vote, amnistie politique, ete.) et d'autres « mesures de démocratisation » ne purent rien y changer. La pression des masses mécontentes, affamées et lasses de la guerre, s'accroissait constamment et fut complétée par l'effondrement de la diseipline dans l'armée, notamment parmi les troupes qui, en Allemagne même, n'étaient pas soumises à la pression constante des combats et se trouvaient en contact étroit avec les masses ouvrières de plus en plus fortement radicalisées.

Dans cette atmosphère de décomposition politique et militaire, la flotte de haute mer à Kiel reçut le 30 octobre l'ordre de sortir pour une « grande action ». Cette décision d'un « voyage à la mort » de la flotte donna le signal d'une mutinerie ouverte des masses de marins. Les travailleurs du port se joi-. gnirent aussitôt au soulèvement. Des conseils d'ouvriers et de soldats furent élus et les marins révolutionnaires se répandirent dans toute l'Allemagne comme porte-drapeaux de la révolution.

Il est symptômatique que, dans toutes les révolutions, les marins jouent un rôle éminent. Les nécessités techniques de la marine exigent que la plus grande partie des marins soit recrutée dans les rangs des ouvriers qualifiés. L'élément ouvrier conscient politiquement et organisé y joue davantage un toie que dans les autres corps de troupe. Au début les revendications des marins n'araient aucun contenu socialiste: Elles visaient encore une réforme intérieure des dispositions disciplinaires : libération des détenus, commissions pour les affaires domestiques et les plaintes, limitations des saluts, ete. Le caractère primitif de ces

INTERNATIONALE revendications n'exprime pas, comme l'affirme l'historien de « la République de Weimar», Arthur Rosenberg, la naïveté du peuple allemand, mais elles caractérisent les premiers pas de toute révolution qui, à la première phase, se font encore dans le cadre de la réforme de ce qui existe et qui tendent à éliminer des obstacles immédiats. Malgré leur caractère primitif, ces revendications possédaient une force dynamique qui rapidement dépassa les limites de l'ordre existant.

En huit jours, le pouvoir politique en Allemagne était brisé. Il se trouvait aux mains de conseils d'ouvriers et de soldats. Mais la composition politique et de classe de ces organes de la révolution était ici aussi de grande importance. Tandis que les conseils ouvriers des usines étaient dans leur grande majorité composés d'ouvriers éduqués politiquement et organisés, les conseils de soldats étaient dominés par des éléments de hasard, petits bourgeois. Tandis que les conseils ouvriers, consciemment ou inconsciemment, étaient les porteurs des revendications socialistes, les conseils de soldats se laissèrent utiliser comme moyens pour refonler la volonté poiltique de la révolution.

Dans Parmée territoriale la classe ouvrière ne se trouvait pas représentée conformément à sa force numérique. Tandis que de grandes parties de la classe ouvrière étaient occupées dans les usines d'armement et dans la marine, l'élément petit bourgeois des villes et surtout de la campagne prédominait dans l'armée territoriale. Le but de ces masses petites bourgeoises, dépourvues de toute expérience politique, etait la nn de la guerre et la démobilisation en résultant. Dès lors que les classes dirigeantes, par suite de leffondrement militaire poussaient ellesmêmes à des négociations de paix, le développement politique des conseils de soldats se trouva limité. Pour eux le but de la révolution fut achevé lorsque furent éliminés les dirigeants militaires, qui poussaient visiblement à la guerre. Ils s'identifièrent aux dirigeants sociaux-démocrates poussés au pouvoir. Ils ne voyaient pas en eux les traitres à l'Internationale, les votants des crédits de guerre du 4 août, les politiciens de la paix sociale, les briseurs de grève du mouvement de janvier, mais les antipodes du militarisme et du prussianisme, les garants de leur «victoire » et de leur désir de retourner à la vie civile.

Dans son livre « De Weimar à Hitler », Otto Braun, futur premier ministre prussien, raconte comment le futur président du Parti social-démocrate, Otto Wels, réussit à retirer les conseils de soldats inéduqués de l'influence des fractions révolutionnaires de la classe ouvrière et à les utiliser contre celles-ci : « Il fit élire des porte-parole des conseils de soldats et se rendit avec eux en rangs serrés au cirque Busch (à la première conférence des conseils d'ouvriers et de soldats). Il s'y montra bientôt combien ces hommes disciplinés étaient nécessaires et décisifs pour le développement ultérieur de la révolution. Les indépendants (U.S.P.D.) étaient quelque peu hésitants, leur aile gauche notamment penchait fortement vers les spartakistes (groupe Liebknecht-Luzemburg-Mehring)... Les conseils de soldats disciplinés de Wels portèrent le coup décisif ».

La réunion dont il est ici question et sur laquelle nous reviendrons à plusieurs reprises eut lieu le 10 novembre. Elle élit le gouvernement des délégués du peuple, un gouvernement qui se donna pour but de « finir la révolution aussi vite que possible ». Le 12 novembre ce gouvernement promulga un décret symptômatique de son attitude et funeste pour la révolution :

«Les rapports prescrits envers les officiers sont maintenus. Le premier devoir des conseils de soldats est d'empêcher le désordre et la mutinerie. »

L'acceptation aisée de ce décret par les conseils de soldats les condamnait à l'impuissance complète et en quelques semaines la démobilisation les rendit complètement insignifiants. Ils avaient rempli leur tache dans le sens de la contre-révolution.

Quand survint la débâcle de 1918, la social-démocratie était le dernier pilier de la société bourgeoise. L'armée était en état de décomposition, l'appareil de l'Etat bourgeois ne fonctionnait plus. Mais les chefs sociauxdémocrates firent tout pour empêcher la débacle militaire et la révolution. Même au moment où il fut clair que départ de l'empereur Guillaume était inévitable, la direction social-démocrate fit tout pour sauver la monarchie. Le général Groner témoigna dans un procès en 1925 au sujet d'une conférence qu'il eut avec la direction du S.P.D. Il déclara qu'il rencontra une compréhension complète chez ses interlocuteurs pour ses efforts pour sauver la monarehie : « De nulle part, il n'y eut un mot qui puisse indiquer que ces messieurs désiraient la rérolation. Au contraire, du commencement à la fin, on ne parla que de la manière de sauver la monarchie et il est caractéristique qu'à la lin, bbert precisa: « abdication de l'empereur est inévitable si on veut empêcher les masses d'aller dans le camp de la révolution et ainsi éviter celle-ci ». Ebert proposa qu'un des fils de l'empereur soit installé comme régent. Ce n'est que le 7 novembre que les sociaux-démocrates exigèrent publiquement labdication de lempereur. Mais la situation ne pouvait être stoppée. La révolution, en dépit des efforts de Noske, que la direetion du S.P.D. avait envoyé à Kiel pour endiguer le mouvement. s'étendit de ville en ville. Le 9 novembre, il y eut à Berlin de puissantes démonstrations de masse. Le gouvernement Max de Bade démissionna, Obert prit le poste de chancelier du Reich. Il reprit à celui-ci le pays en décomposition. C'est dans cette conversation qu'Ebert prononça cette déclaration célèbre : «Je hais la révolution comme le péché».

Une heure plus tard, Scheidemann fut oblige, du balcon du Reichstag, Sous la pression de la manifestation de masse. de proclamer la République. Il fit ce pas hativement, sans aceord de ses amis de parti, mais sous les joyeux applaudissements des ouvriers qui manifestaient, parce qu'on l'avait informé que Liebknecht avait proclamé la « République socialiste » au chateau de Berlin.

La social-démocratie avait tout fait pour empêcher la révolution. Maintenant, s'agissait pour elle de, se placer à la tête de la révolution pour empêcher qu'elle ne s'étende en révolution socialiste. Tandis que dans le mois d'octobre et dans les premiers jours de novembre, les chefs sociaux-démocrates s'efforçaient d'éviter l'effondrement direction révolutionnaire SpartakusBund) préparait le soulèvement révolutionnaire du prolétariat berlinois. Les discussions sur la forme et la date du soulèvement se poursuivirent du 25 octobre au 9 novembre. Les décisions se heurtaient d'une part à l'irrésolution des dirigeants centristes de 1U.S.P. qui exercait une influence paralysante sur les Obleute révolutionnaires et, d'autre part, à un certain ultimatisme et aventurisme groupe Liebknecht. Liebknecht demandait qu'on fit un appel à une démonstration de masse comme prélude immédiat à l'insurrection. Les représentants du parti bolchevik en Allemagne, lors d'un entretien le 2 novembre, conseillèrent la préparation de la grève générale sur des mots d'ordre révolutionnaires et la continuation de l'action jusqu'à l'insurrection armée.

Le soulèvement fut fixé au 11 novembre. Mais les événements se précipitèrent et les premières arrestations obligèrent la direction révolutionnaire à appeler les ouvriers de Berlin dès le 9 novembre à une démonstration de masse. La maturité de la situation dans la classe ouvrière se montra dans le fait que la démonstration commença le matin aussitôt que les appels furent distribués dans les usines. Les usines, l'une après l'autre, se mirent en marche. Les grandes entreprises constituèrent le cœur de la manifestation et ainsi le cœur de la révolution. Les casernes s'associèrent alors timidement au mouvement.

Au matin du 9 novembre, les dirigeants du S.P.D. et de la fraction parlementaire essayèrent encore de maintenir les ouvriers dans les usines, loin de la rue. Mais les masses suivirent l'appel de la direction révolutionnaire. Dans cette réponse se trouvait la garantie d'une possibilité de faire faire au mouvement d'autres pas et de contrecarrer la tentative des Ebert-Scheidemann de s'approprier le mouvement. Mais il fallait partir du fait que la majorité de la classe ouvrière allemande manquait de compréhension politique et d'expériences révolutionnaires. Il fallait leur faire acquérir toutes deux dans le cours de la lutte révolutionnaire.

La demande des masses pour la paix et le socialisme était liée à des illusions sur «l'unité en soi ». Celle-ci aurait dû servir de base à une juste tactique de la direction révolutionnaire. Ce qui, obscurément, mouvait les masses : l'élimination du capitalisme et du militarisme, la fin du carnage, devait être formulé en claires conditions de la lutte commune du mouvement ouvrier. Elles étaient les meilleures pierres de touche d'une unité socialiste. Dans de telles conditions, la direction du S.P.D. aurait do montrer ses couleurs. Comme elle ne voulait et ne pouvait suivre la voie de la révolution socialiste, elle se serait isolée des masses. La contraindre à une telle situation était la tâche du Spartakus-Bund, comme fraction la plus avancée de la direction révolutionnaire des ouvriers berlinois.

Les masses ourrières qui marchèrent dans la rue le 9 novembre au matin dominaient la situation. Il n'y avait pas de gouvernement. Mais un gouvernement était instamment exigé, notamment de la masse des soldats, pour mener des négociations d'armistice. L/appel à un gouvernement rassemblant toutes les tendances politiques du mouvement ouvrier devenait de plus en plus pressant. Liebknecht se refusa à former un gouvernement avec les socialistes majoritaires. Les masses ne comprirent pas tout cette attitude. Sous la pression d'innombrables délégations des usines et des casernes, Liebknecht fit la déclaration suivante : « Je vais formuler en six points conditions fondamentales et de leur acceptation ou de leur refus dépend mon entrée dans le gouvernement. Avec quiconque accepte les conditions indispensables a une révolution socialiste, j'entrerai dans un gouvernement, qu'il appartienne ou non aux socialistes du kaiser.

1° L'Allemagne doit être une république socialiste.

2° Dans cette république, tout le pouvoir législatif, exécutif et judiciaire doit être exclusivement dans les mains d'hommes de confiance élus par toute la population laborieuse et les soldats.

3° Elimination des membres bourgeois du gouvernement.

4° Participation des indépendants seulement pour trois jours afin de créer un gouvernement provisoire capable de conclure un armistice.

5° Les ministres de départements ne seront considérés que comme des aides techniques du cabinet proprement dit.

6° Equivalence des deux dirigeants du cabinet.»

Sans entrer dans le détail pour savoir si ces conditions étaient défendables principiellement et correspondaient à la situation révolutionnaire, • le pas était fait qui était tactiquement nécessaire étant donné Timmaturité politique.

La déclaration de Liebknecht ainsi que le rejet brutal de cette déclaration formulée individuellement par la direction du Spartakus-Bund montrent que l'avant-garde du mouvement révolutionnaire allemand manquait de résolution et de clarté politique et organisationnelle.

La direction du S.P.D. repoussa les six conditions. Au lieu d'exploiter ce refus comme point de départ d'une large propagande dans les masses sur le rôle antirévolutionnaire de la direction du S.P.D., cet épisode ne fut considéré que comme un mauvais faux pas qu'il fallait chercher à couvrir du voile de l'oubli. Indifférente à l'état d'esprit existant avant tout chez les soldats. la direction du Spartakus-Bund poursuivit sa ligne qui se manifeste tres clairement dans un appel du 10 novembre :

«Quatre années durant, les Scheidemann, les socialistes de gouvernement vous ont traîné à travers les horreurs de la guerre, vous ont dit qu'il fallait défendre la « patrie », là où il ne s'agissait que des intérêts rapaces de l'impérialisme ; maintenant, alors que l'impérialisme allemand s'effondre, ils cherchent a sauver ce qui peut être sauvé pour la bourgeoisie, et à étouffer lénergie révolutionnaire des masses.

«Il ne doit y avoir aucun « Scheidemenn » dans le gouvernement : aucun socialiste ne doit entrer dans le gouvernement aussi longtemps qu'un « socialiste de gouvernement » y siège. Il n'y a rien de commun arec ceux qui vous ont trahi quatre années durant,»

Lorsque Spartakus voyait dans les Scheidemann les fossoyeurs de la révolution socialiste et les caractérisait ainsi impitoyablement il avait mille fois raison. Le passe et lavenir font prouvé et l'ont confirmé comme une vérité historique irréfutable. Mais c était une erreur de poser la question comme Spartakus le fit dans le dernier paragraphe.

Le même jour se réunissait, au cirque Busch, comme nous l'avons déjà mentionné, la première conférence des conseils d'ouvriers et de soldats de Berlin. Liebknecht y fut reçu par une ovation jusqu'alors jamais entendue. Mais au cours de son intervention, l'état d'esprit se changea radicalement. Plus Liebknecht souligna ses accusations fondées contre la direction du S.P.D. et voulut justifier qu'aucune communauté avec eux n'était possible, et plus s'élevèrent les protestations dans la salle. Une grande partie des ouvriers et surtout les soldats ne pouvaient pas comprendre pourquoi Liebknecht se placait sur la position : jamais et en aucune circonstance marcher avec les socialistes majoritaires, Dans cette situation, Ebert eut beau jeu. S'adaptant habilement à l'assemblée, il s'exprima sensiblement ainsi : assez de guerre, de sang coulé ; maintenant nous devons. après la défaite, tous ensemble, unis, construire une Allemagne libre et, cela va de soi, socialiste. Ainsi Ebert craignait et combattait la révolution socialiste - fut le vainqueur du jour.

La direction du S.P.D. aurait eu, sans aucun doute. la majorité des soldats étaient dans la confusion, à cette assemblée lourde de conséquences, même si Liebknecht avait agi, comme la veille. de façon juste et n'avait pas supposé aux masses la maturité politique nécessaire pour comprendre ses justes déclarations. Si Liebknecht avait, avee la pleine autorisation de la direction du Spartakus-Bund, posé objectivement les questions litigieuses devant les conseils d'ouvriers et de soldats, développé concrètement les tâches révolutionnaires et déclaré à peu près ceci : nour que les cruautés des austre ans et demi passés n'aient pas eu lieu en vain, il faut faire aussitôt la paix avee l'Union soviétique et construire une Allemagne socialiste. Ce sont les deux prémisses aux conditions du Spartakus-Bund. Etant donné que le but socialiste exige la réalisation de mesures radicales décisives, nous ne voulons entrer que dans un gouvernement qui fasse sien ce programme. Si le Spartakus-Bund avait ainsi posé la question, on n'aurait pas réussi au cours de la révolution tant isoler l'avant-garde des masses décisives.

Cette pratique défectueuse en novembre 1918 est liée à l'erreur fondamentale du Spartakus-Bund: la négligence de la queston d'organisgtion et le surestimation de la conscience socialiste spontanée des masses.

Lorsque le 9 novembre, Scheidemann annonça que le peuple allemand « avait triomphé sur toute la ligne », il n'y avait à la droite du S.P.D. aucune force politique qui pouvait se placer sur la route des nouveaux porteurs du pouvoir étatique, les ouvriers et les soldats. Les couches dirigeantes, propriétaires fonciers, la caste militaire et la bourgeoisie avaient disparu de la scène politique. Olles tremblaient en songeant aux conséquences du bouleversement. Deux faits permirent bientôt à la bourgeoisie de revenir sur la scène et, bien que tout d'abord avec timidité, d'élever de jour en jour plus nettement la voix: primo l'absence de but et les hésitations de la direction révolutionnaire des masses, et deuxièmement et avant tout, l'annonce des réformes bourgeoises démocratiques que la direction de droite du mouvement ouvrier fixa à la révolution comme étant « ce qui était possible politiquement dans le pays ».

Comme question vitale décisive pour la bourgeoisie était la réalisation de sa revendication de convoquer au plus tôt l'Assemblée nationale et de rétablir ainsi « la loi et l'ordre ». Car la bourgeoisie tremblait devant la « loi par décision révolutionnaire » que la classe ouvrière tenait en mains dans les journées de la révolution. La bourgeoisie reconnaissait justement que la continuation de la révolution devait devenir dangereuse et s'efforçait d'amener le développement sous le contrôle de l'Assemblée nationale pour pouvoir étrangler la révolution avec des moyens parlementaires.

La bourgeoisie n'eut pas besoin de détourner aussitôt après l'éclatement de la révolution le danger menacant par ses propres actions contre-révolutionnaires. Car les exigences du nouveau gouvernement des délégués du peuple du 10 novembre. leur contenu démocratique bourgeois, telle la protection de la propriété privée.. ainsi que des déclarations des délégués du peuple du 15 novembre assurant les revendications de traitements, pensions et droits des fonctionnaires... réassurèrent la bourgeoisie sans qu'elle eut à faire quoi que ce soit. Elle n'avait qu'à se mettre à l'abri derrière ce gouvernement, grâce auquel ses intérêts de classe étaient largement protégés, et qu'à fortifier ce gouvernement contre les forees qui, comme conseils d'ouvriers et de soldats ou comme gauche, luttaient pour un développement conséquent de la révolution. Dès le 15 novembre, les patrons réussirent à lier les syndicats dans la commission centrale du travail, obtenant une protection contre les augmentations de salaires ; de ce fait les syndicats furent détachés de la poursuite de la révolution. Au lieu de créer dans les journées de la révolution la base de la socialisation, la politique de trahison de la direction du S.P.D. permit aux patrons de s'asseoir à une même table avec les représentants de la classe ouvrière pour diseuter de la socialisation. Dans ces débats interminables et stériles, la bourgeoisie réussit à franchir la situation révolutionnaire jusqu'à l'Assemblée nationale, et là, par la loi de mars 1919 sur la socialisation, à attribuer à cette assemblée la fixation de « l'indemnisation appropriée » et ainsi à enterrer toute la loi sur la nationalisation.

Il se réalisa très vite ée qu'Engels prophé tisait à Bebel dans une lettre du 11 décembre 188* : « De toute façon, notre adversaire le jour de la crise et le jour suivant, serait toute la réaction groupée pour la pure démocratie ». La « pure démocratie » représentée en ces journées de la révolution de novembre par ces forces qui se réunirent pour exiger la convocation de l'Assemblée nationale. Elles s'étendaient de la plus extrême droite jusque dans les rangs dee sociaux-démocrates indépendants. I/Assemblée nationale ou le pouvoir des conseils, tels étaient les deux pôles, la révolution ou la contre-révolution. C'est le congrès des conseils d'ouvriers et de soldats qui siégea du 16 au 20 décembre qui trancha cette question. La composition du Congrès ne correspondait pas à l'état d'esprit des masses. Tandis que 250.000 ouvriers manifestaient sous les mots d'ordre du SpartakusBund à Berlin, il n'y avait pas une douzaine de représentants de cette organisation au Congrès. Les socialistes majoritaires avaient 288 mandats sur 485. Ce fait est caractéristique de la révolution allemande et de la grande faiblesse du Spartakus-Bund. Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, sans aucun doute les dirigeants les plus populaires de la révolution, n'avaient aucun mandat et ne furent même pas admis avec voix consultative au Congrès.

Le deuxième point de l'ordre du jour était ainsi rédigé : Assemblée nationale ou système des conseils, avee rapport et co-rapport.

La Rote Fahne, organe du SpartakusBund, erpliquait le sens de cet ordre du jour: « Significative pour cet ordre jour... est la formulation du. problème cenIral de la révolution sous la forme alternative: assemblée nationale ou constitution de conseils. Il y est au moins admis que Lassemblée nationale et son rôle politique sont identiques à la destruction des conseils d'ouvriers et de soldats ».

La même Rote Fahne, le 1s décembre, apprécie ainsi le rapport des forces politiques:

« La conférence nationale se trouve selon ses propres déclarations sous la pression de deux facteurs opposés. D'en haut la contrerévolution bourgeoise concentrée au quartier général d'Ebert-Scheidemann, exerce la plus forte pression sur la conférence pour la démoraliser, la priver de confiance, pour renoncer à agir comme organes des conseils d'ouvriers et de soldats en convoquant l'assemblée nationale. C'est à cela que devait servir le putsch du 6 décembre (pour la première fois dans la révolution le gouvernement des délégués du peuple fit tirer sur une manifestation), la manifestation au retour des troupes de la garde, le désarmement du prolétariat et la formation de l « armée populaire volontaire ». D'en bas, les masses clairtoyantes, résolues, du prolétariat exercent une pression sur la conférence pour fortifier sa volonté révolutionnaire, la placer sur un point de vue socialiste de classe, pour la sortir de la défaite chaotique de la révolution de novembre et en faire larme tranchante du développement de la révolution socialiste.»

Dès sa première séance, le congrès témoigna que sa majorité et les directions des deux partis sociaux-démocrates n'avaient ni la capacité, ni la volonté de faire des conseils un instrument du pouvoir prolétarien. Le congrès décida sa propre castration dans une résolution ainsi formulée: « La conférence nationale des conseils d'ouvriers et de soldats d'Allemagne qui représente tout le pouvoir politique transmet, jusqu'à règlement ultérieur par l'assemblée nationale, le pouvoir législatif et erécutif au conseil des délégués du peuple».

Par cette décision, le congrès des conseils clôt la première phase de la révolution. La contre-révolution commence à lever la tête.

Les conditions, le déroulement et les résultats de la révolution de novembre ont entraîné une ample discussion dans le mourement ouvrier sur le caractère de elasse de la révolution de 1918. Il y eut essentiellement deux conceptions opposées. Les uns étaient d'avis que, par le caractère des forces motrices et sur la base de ses taches › historiques, c'était une révolution prolétarienne qui fut étranglée par la contrerévolution avec l'aide de la trahison S.P.D. L'autre conception défendait le point de vue que la révolution de novembre était une révolution bourgeoise parce que la véritable révolution bourgeoise de 1848 en Allemagne s'était terminée par un compromis et que la bourgeoisie n'avait jamais en Allemagne exercé seule le pouvoir. La tâche de la révolution de novembre aurait été de remplir les lacunes de la révolution 1848. Les résultats de la révolution n'auraient pas complètement atteint ce but, sans parler des tâches de la révolution socialiste. Cette conception est défendue par les historiens staliniens (Fred Oelsuer, ete.). Elle est également partagée par Arthur Rosenberg qui avance également l'immaturité de la classe ouvrière allemande et le caractère primitif de ses revendications comme preuve qu'il ne se serait pas agi d'une révolution prolétarienne.

La révolution de 1848 était dans son ensemble la révolution bourgeoise dont la tâche était de détruire le féodalisme, c'est-à-dire l'expropriation des propriétaires fonciers féodaux, l'unité nationale, l'abolition de l'absolutisme, la séparation de l'Etat et de lEglise, et Linstauration de la democratie bourgeoise. La revolution bourgeoise se caractérise par le passage du pouvoir des classe féodales à la bourgeoisie. Etant donné que la révolution de 1848 en Allemagne ne fut pas complétée - la bourgeoisie allemande conelut un compromis avec l'absolutisme — le passage du pouvoir aux mains de la bourgeoisie devint un processus long et contradictoire, laissant subsister des résidus du féodalisme jusqu'au temps de la république bourgeoise. Mais cela ne changea rien au fait que le capitalisme était devenu le système dominant. Même si une grande partie du pouvoir politique se trouvait dans les mains des résidus du féodalisme, il n'en était pas moins vrai que ce pouvoir était employé dans les intérêts de la bourgeoisie allemande. La tâche qui se trouvait devant le mouvement ouvrier allemand était la révolution prolétarienne, la prise du pouvoir à la bourgeoisie, processus au cours duquel il aurait fallu, « en passant », comme Lénine le dit, achever les tâches non résolues de la révolution bourgeoise.

Le capitalisme en Allemagne avait créé depuis longtemps les prémisses de la révolution prolétarienne : la grande industrie et le prolétariat. Sur ce terrain avaient grandi les organisations ouvrières allemandes et le mouvement socialiste. Dans cette période la bourgeoisie allemande perdit complètement son rôle progressif et devint totalement réactionnaire. La guerre mondiale de 1914-1918 fut précisément un symptôme de ce développement.

Le fait que la révolution prolétarienne n'ait pu se déployer complètement ne change rien au caractère de la révolution. C'est précisément parce que la révolution prolétarienne fut étranglée que la démocratie bourgeoise continua à traîner d'importants résidus du féodalisme depuis la République de Weimar jusqu'a présent. Il est également faux de prendre le niveau de conscience des masses comme mesure du caractère de la révolution. Ce sont seulement les nécessités historiques qui déterminent le caractère de la révolution. Le déroulement de la révolution de novembre a précisément montré que la trahison de la social-démocratie allemande ne consista pas en ce qu'elle se limita à la réalisation et à l'accomplissement de la révolution bourgeoise, mais ence qu'elle aida à décapiter la révolution prolétarienne et ainsi devait devenir l'instrument de la contre-révolution bourgeoise.

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