Les élections parlementaires qui ont eu lieu le 1°r juin en Belgique se sont soldées par une victoire de la droite social-chrétienne. Celle-ci reconquiert la majorité absolue dans le Sénat qu'elle avait perdue en 1954. A la Chambre, elle échoue de peu devant le même objectif ; elle gagne cependant huit sièges, dont quatre aux dépens des libéraux, deux aux dépens des socialistes et deux aux dépens du Parti communiste.
Dans l'ensemble, les partis bourgeois gagnent donc quatre sièges sur les partis ouvriers; ce qui est plus significatif encore, sociaux-chrétiens nationalistes-flamands obtiennent ensemble 48,5 % des voix, le pourcentage le plus élevé depuis l'instauration du suffrage universel simple en 1919.
Comment expliquer cette victoire de la droite ? Elle reflète la décepfion d'une partie des classes moyennes et des travailleurs envers le gouvernement de coalition socialiste-libéral qui avait été au pouvoir de 1954 à 1958. Le mécontentement des classes moyennes explique le déplacement des voix des libéraux vers les sociaux-chrétiens; celui des travailleurs, le déplacement des voix du parti socialiste au P.S.C. Ce déplacement est sans doute plus fort que ne le font paraître les résultats électoraux, car il faut supposer que le P.S., en même temps qu'il perdait des voix au profit des cléricaux, en gagnait par rapport au P.C.
Malgré la haute conjoncture que la Belgique a connue pendant la plus grande période de la législature précédente, ce mécontentement a des causes objectives assez précises. L'agriculture belge, avant tout l'élevage, traverse une crise assez grave. Pour grand nombre de petits paysans, le revenu qu'ils retirent de leurs exploitations est inférieur à celui des 227035 travailleurs. L'artisanat et le petit commerce connaissent également un malaise. Ils onf fendance à incriminer, comme en France, les frais déclarés excessifs de la sécurité sociale, la semi-poujadistes se sont manifestés aussi bien au sein même du Parti Social-Chrétien qu'à sa périphérie. Mais il semble bien que la majeure partie de ces mécontents ait voulu voter « ufile », en votani finalement pour
Quant aux travailleurs, ils se sont à plusieurs reprises heurtés à la politique conservatricedu gouvernement de coalition Van Acker. Ce fut notamment le cas, l'an passé, dans services publics, la métallurgie et le bâtiment. Les dirigeants les plus droifiers des syndicats réformistes ont joué pendant toute la période précédente le rôle d'agents directs gouvernement, s'efforçant d'éviter les « conflits de travail qui gênent le gouvernement». Par contre, les dirigeants des syndicats chrétiens, forts de l'opposition du Parti SocialChrétien, n'ont pas manqué d'exploiter cette situation en prenant la direction de divers mouvements revendicatifs, et en apparaissant aux yeux de certains secteurs ouvrière, comme plus militants et plus dynamiques que les dirigeants réformistes.
A cela s'ajoute le fait que malgré l'ouverfure de l'Exposition Universelle de Bruxelles, la récession a commencé à s'étendre en Belgique dès le début de 1958. Le chômage a augmenté dans des proportions assez importantes. Or, il s'est surtout étendu dans les régions où il avait déjà été grave lors de la récession précédente de 1952-1953 ; à ce moment-là les chômeurs incriminèrent le gouvernement social-chréfien et votèrent socialiste; cette fois-ci ils incriminèrent le gouvernement socialiste-libéral et votèrent P.S.C.
Par son échec, le 1°r juin, le Parti socialiste paye aussi l'absence totale de programme dans la campagne électorale. Le P.S.C. a abordé celle-ci avec certaines revendications d'origine nettement socialiste et ouvrière: augmentation de la pension ouvrière à 350.000 frs (français) par an; la réduction du service militaire à douze mois; des aménagements fiscaux au profit des travailleurs, etc. Au lieu d'opposer à ces revendications des revendications plus populaires encore (par exemple la médecine gratuite ef la gratuité des produits pharmaceutiques), comme l'avait demandé en vain l'aile gauche du Parti socialiste, les dirigeants réformistes ont centré toute leur campagne électorale autour de l'éloge des réalisations sociales du gouvernement précédent. De ce fait, il devint inévitable qu'une partie des électeurs socialistes se laissent gagner par les promesses alléchantes faites par le P.S.C.
le climat politique dominé par la « querre scolaire » a incontestablement Finalement, pesé sur le résultat des élections. La bourgeoisie belge gouverne le pays grâce à l'appui qu'obtient son parti le plus puissant, le parti social chrétien, au sein même de la classe ouvrière ; pour une importante couche ouvrière, la solidarité confessionnelle prend encore le pas sur la solidarité de classe. Les dirigeants réformistes ont cru pouvoir modifier cette situation en assurant la primauté à l'enseignement laïc par rapport à l'enseignement lique. Mais de cette façon ils ont permis au clergé de faire jouer à fond la solidarité confessionnelle. Celle-ci n'aurait pu être affaiblie que par des luttes ou des revendications sociales suffisamment amples pour provoquer la manifestation de la solidarité de classe. Ces luttes n'ont pas eu lieu; ces revendications n'ont pas été formulées; l'échec électoral devenait ainsi inévitable.
La crise gouvernementale ouverte par les élections du 1°° juin a abouti jusqu'ici à la constitution d'un gouvernement social-chrétien homogène, dirigé par Eyskens. Ce gouvernement est minoritaire à la Chambre et majoritaire au Sénat. Il apparait comme un gouvernement transitoire; il ne pourra se maintenir que grâce à la bienveillance de certains libéraux, préparant ainsi, une phase ultérieure, la constitution d'un gouvernement de coalition plus large, catholique-libéral ou même tripartite.
En fait, la bourgeoisie a toutes les raisons d'être satisfaite de la nouvelle équipe ministérielle, au sein de laquelle elle compte quelques-uns de ses hommes politiques les plus représentatifs. Mais elle doit écarter deux dangers : d'abord celui de troubles sociaux qui se produiraient en cas d'aggravation de la récession (c'est déjà le cas dans l'industrie charbonnière, où 25.000 mineurs sont en grève depuis une semaine dans la région liégeoise) ; ensuite d'une détérioration de la situation au Congo, où les représentants de la population autochtone ont avancé dernièrement des revendications d'auto-administration de plus en plus radicales.
Au sein des partis ouvriers, l'échec du 1°° juin a provoqué un climat de malaise et de discussion. Le P.C., un des plus petits en Europe, perd deux de ses quatre députés et un quart de ses voix, même dans les régions où il était le mieux implanté. Il se retrouve à son niveau le plus faible dans le passé, du début des années 1920. Sa direction avait pourtant troqué le sectarisme extrême du temps de la « guerre froide » contre un opportunisme servile, s'alignant continuellement sur les positions de la bureaucratie syndicale et réformiste. Mais cette politique, qui a permis aux staliniens d'accroître quelque peu leur influence syndicale, s'est avérée non payante sur le plan politique. Les conséquences des événements de Hongrie, l'attitude contradictoire du P.C. envers le gouvernement Van Acker, et le manque de plus en plus net de délimitation par rapport aux réformistes sont les causes de cette défaite. En vérité, le P.C. belge n'offre plus aux travailleurs la perspective de la construction d'une direction ouvrière de rechange en dehors du P.S.B. ; il ne leur offre pas non plus la perspective de la construction d'une direction de rechange au sein du P.S.B. Il n'a plus de perspectives au tout.
au parti socialiste, les voix critiques par rapport à la polifique droitière suivie Quant pendant le gouvernement Van Acker s'y font plus fortes; leur audience aussi devient plus large. Elles proposent, à juste tifre, un changement de politique qui met l'accent sur les réformes de structure. Mais elles ne comprennent pas encore que ce changement de politique est impossible sans un changement de direction, et que ce changement de direction se heurterait bientôt à la nature et à la résistance acharnée de la bureaucratie réformiste.