Les résultats des élections générales qui se sont déroulées le 25 mai en Italie n'ont déterminé aucun déplacement sérieux sur le plan des rapports de force entre les classes, mais ils méritent quand même d'être considérés pour ce qu'ils disent sur la situation politique dans la péninsule.
Le parti qui gouverne l'Italie depuis la fin de la guerre, la Démocratie-Chrétienne, a enregistré un progrès par rapport aux élections de 1953 (de 2,2 %), mais cela aux dépens des partis d'extrême-droite (monarchistes, néofascistes) qui ont reculé un peu partout, se réduisant désormais, sur le plan national, à des pourcentages très bas. Ce déplacement de voix de la droite vers le soi-disant centre « démocratique » a été de toute façon l'élément le plus considérable du 25 mai.
Quant aux partis du centre qui ont été pendant de longues périodes les alliés de la Démocratie-Chrétienne même sur le plan gouvernemental (sociaux-démocrates, libéraux, républicains) ils ont plus ou moins piétiné sur place, ce qui signifie que leur poids même sur le plan parlementaire sera toujours assez faible.
Les partis ouvriers ont en général consolidé leurs positions. Le P.C. est stationnaire (il ne gagne sur le plan national que 0,1 %), tandis que le P.S.I. (Nenni) a plutôt progressé (de 1,5 %) en absorbant, entre autres, les voix qui, aux élections précédentes, étaient allées à deux formations socialisantes maintenant intégrées dans le parti lui-même.
Tout cela a confirmé avant tout que, malgré les difficultés des années 1955-1956 qui furent des années de relative stagnation du mouvement ouvrier, les masses continuent à assurer leur confiance électorale à leurs partis. Cela signifie aussi l'échec de toutes les manœuvres de ceux qui se sont efforcés de faire aboutir la crise provoquée par le 20 Congrès du P.C. de l'U.R.S.S. non à un renouveau du mouvement ouvrier, mais à son affaiblissement à l'avantage de l'ennemi de classe.
Il faut préciser que la moyenne nationale des résultats atteints par les partis ouvriers implique en réalité une différenciation régionale assez intéressante. Dans les provinces paysannes du Sud, le P.C. ou le P.S. ont progressé, parfois d'une façon assez nette, tandis que dans des circonscriptions industrielles ils ont gardé leurs positions ou ont même reculé. En particulier, si on considère les trois grandes zones industrielles (Milan, Gênes), le P.C. n'a obtenu qu'un succès relatif à Milan, tandis qu'il est en difficulté à surtout à Turin. Insistons : il ne s'agit en aucun cas de déplacements considérables mais, surtout dans certains cas (Turin), d'une tendance qui persiste depuis plusieurs années et ne saurait donc être sous-estimée. C'est le symptôme d'un malaise qui a des racines profondes et qu'il est ridicule de tâcher de réduire à de simples questions organisationnelles (comme paraît le faire le P.C.).
Quelles sont en fout cas les perspectives de la période qui s'ouvre ? Sur le plan de la direction politique bourgeoise, il faut souligner l'échec d'une opération que les grands patrons italiens ont payé assez cher. Leur but électoral évident était de renforcer le Parti Libéral de façon à rendre possible un gouvernement à deux (Démocratie-Chrétienne et Libéraux). Dans ce gouvernement le Parli Libéral étant le porte-parole le plus direct des grandes organisalions économiques du patronat aurait eu un rôle encore plus conservateur. Plus particulièrement il aurait dû arrêler les soi-disant tendances à l'étatisme économique et au dirigisme surtout de la part de certains secteurs du parti majoritaire. Or, les libéraux ont gagné beaucoup dans la région de Milan, mais très peu ou rien du tout dans le reste du pays: par conséquent ils n'ont pas le nombre de sièges suffisant pour constituer un gouvernement avec les catholiques. De surcroît, les rapports entre les deux partis se sont détériorés à la suite des polémiques électorales, ce qui rend une collaboration problématique, du moins à une échéance courte.
Il n'y a pas de doute que, même sur le plan purement gouvernemental et parlementaire, le parti majoritaire va connaître encore des difficultés sérieuses. L'instabilité ouverte par les élections de 1953 n'est pas surmontée, en tout cas on n'est pas revenu en arrière, à savoir à l' «équilibre » de l'époque De Gasperi.
Toutefois, l'avance dont nous avons parlé offre aux catholiques des chances un peu meilleures qu'auparavant sous l'angle suivant: tandis qu'avant le 25 mai, s'ils voulaient former un gouvernement du centre - - à l'exclusion soit des partis ouvriers soit de l'extrême droite ils devaient mettre ensemble tous les autres (ce qui était de plus en plus difficile), ils pourront choisir entre une alliance centre-gauche (avec les sociaux-démocrates et les républicains) ou centre-droite (libéraux et certains monarchistes).
Mais ce ne sera pas l'alchimie des combinaisons parlementaires qui déterminera développements des prochaines années. Ce sera encore une fois le mouvement des masses qui pourra dire le mot décisif.
Si nous jugeons sur la base des voix, nous devons conclure — répétons-le - que les partis ouvriers ont gardé leurs forces intactes. Mais il serait profondément erroné de ne considérer que cet élément. Derrière les voix il y a les ouvriers concrets, dont l'état d'esprit peut être bien différent, même si le bulletin de vote ne change pas.
Par rapport à 1953 — pour ne pas parler de 1945-1946 —- l'évolution est incontestablement négative. Les ouvriers continuent à voter pour leurs partis, mais ils mais ils ont perdu confiance dans la possibilité de changer effectivement la situation de fond. Ils votent encore, mais militent beaucoup moins soit dans les partis, soit dans les syndicats. Ceux qui voudraient l'ignorer pourraient enregistrer d'amères surprises.
Mais, dans la période de cinq années de 1953 à 1958, le processus n'a pas été toujours ans le même sens. En 1955-1956, la situation du mouvement des masses était plus mauvais d'elle ne Pest maintenant. Nous sommes entrés depuis un certain temps dans une phase d reprise, voilà l'élément à considérer que la simple confrontation des données électorales ne permet pas de saisir.
Les derniers mois ont été caractérisés par des luttes syndicales plus amples et plus vigoureuses que dans la période précédente. En outre, aux élections des commissions d'entreprise, la C.G.T. (PC.-P.S.) a remporté d'indéniables succès aux dépens des centrales catholique et social-démocrate. Les gains ont été, en général, limités, mais — ce qui est important — ils indiquent un renversement de tendance.
Cela veut dire que la situation dans le mouvement 123222 des masses s'est assez améliorée. Il y a la possibilité objective de préparer, d'organiser et de déclencher des luttes et cette possibilité sera accentuée si les mois prochains confirmeront les difficultés économiques qui, pour la première fois depuis quelques années, viennent de se manifester dans la première moitié de l'année courante.
« Dans cette situation - lit-on dans l'éditorial du numéro de juin de l'organe des groupes Communistes Révolutionnaires, section italienne de la IV: Internationale le mouvement ouvrier a pour tâche de développer une opposition de classe conséquente contre le régime bourgeois démocrate-chrétien.
Nous affirmons nettement que toutes les autres possibilités que l'on prospecte plus ou moins ouvertement, relèvent de pures et simples fantaisies ou impliquent des illusions très dangereuses. C'est une fantaisie, par exemple, que de croire que la D.C. puisse s'émouvoir à la suite du fait que les partis ouvriers ont consolidé leurs positions et prendre en considération les propositions « concrètes » de la direction du P.C. C'est une illusion que d'avancer la possibilité d'un gouvernement « avec une majorité polifique nouvelle, dont feraient partie les partis de la gauche sans discrimination » (selon les termes de Longo, rapporteur au
C.C. du P.C. qui a suivi les élections).
La tache du mouvement ouvrier est de fixer avant tout des perspectives claires de luttes économiques et sociales. La situation objective pousse dans ce sens et va pousser encore plus, si les symptômes de récession s'accentuent. Les luttes des derniers mois, la reprise fut-elle partielle de la C.G.T. aux élections des commissions d'entreprise, démontrent qu'existent des possibilités concrètes de succès, que les masses répondront si on fixe des perspectives concrètes, si on adopte des méthodes de lutte adéquates.
Lutter dans les usines pour défendre le niveau de vie, pour réaffirmer les droits politiques des ouvriers, pour faire valoir chaque jour davantage le poids spécifique de la classe ouvrière; voilà ce qui est possible et nécessaire. Lutter dans les campagnes afin que progrès technique ne retombe pas sur les paysans, afin que n'augmente pas davantage très grave chômage des ouvriers agricoles ; voilà un autre objectif concret. Lutter sur le plan politique général de façon que la classe dominante ait le sentiment quotidien de la force du prolétariat, ne se risque pas à des mesures réactionnaires et soit obligée de desserrer l'étau de la répression.
Tout cela signifie opposition de classe, opposition révolutionnaire: une opposition qui ne vise pas surtout au parlement, aux manœuvres plus ou moins habiles, aux combinaisons plus ou moins illusoires, mais qui vise à approfondir les contradictions de classe, à conquérir des positions de force pour le prolétariat, à affaiblir par des luttes âpres et d'amples mobilisations le front de l'adversaire, à faciliter la maturation ultérieure des masses jusque dans les couches les plus arriérées. »