Le discours que Gomulka a prononcé le 29 juin à Gdansk marque son ralliement au Kremlin dans la campagne contre Belgrade et au sujet de l'assassinat de Nagy. On s'attendait à la prise d'une position claire sur ces deux affaires, de la part de la direction polonaise, son silence prolongé éventuel risquant d'être interprété comme une désapprobation de l'action du Kremlin. Or celui-ci supporterait difficilement au moment actuel un tel désaveu de la part de la Pologne.
Une très forte pression a été exercée sur Gomulka, aussi bien directement par le Kremlin que par la fraction des natoliniens au sein du parti, pour qu'il rejoigne le « camp socialiste » dans l'approbation de l'exécution de Nagy et de la nouvelle campagne contre Tito.
Gomulka, sur la voie de la capitulation depuis un certain temps déjà, s'est montré disposé à y faire encore quelques nouveaux pas. Avec certaines nuances certes propres à la « voie polonaise » de capitulation il a grosso modo endossé les arguments du Kremlin tant sur l'affaire yougoslave que sur l'affaire hongroise : si conflit il y a à nouveau entre le Kremlin et Belgrade, la faute en incombe cette fois aux a camarades yougoslaves » qui, avec leurs «fausses théories révisionnistes », « favorisent et encouragent les réactionnaires ». Quant à l'assassinat de Nagy, « il ne nous appartient pas, s'exclama le très prudent camarade Gomulka, de juger ni l'étendue des fautes reprochées aux accusés, ni l'équité des peines infligées. C'est une affaire purement hongroise »!
Gomulka accuse les Yougoslaves de prétendre « vouloir édifier le socialisme » avec « leurs seules forces » et de refuser d'intégrer le « camp socialiste » que dirige le Kremlin. Mais il trouve que l'exécution d'Imre Nagy est tout simplement « une affaire purement hongroise », sur laquelle il n'a pas une opinion bien précise.
En réalité, il a trouvé en passant, dans le même discours, l'occasion de revenir sur l'appréciation qu'il avait eue dans le passé sur la révolution hongroise d'octobre-novembre 1956, et de n'insister que sur « la vague contre-révolutionnaire et les forces hostiles pouvoir populaire », devant lesquelles, « Imre Nagy, qui était un révisionniste, capitulait petit à petit » !
Gomulka et ses fidèles justifient entre eux leur propre capitulation « petit à petit » devant le Kremlin par la fameuse raison « géographique » du voisinage avec l'U.R.S.S., de l'isolement de la Pologne, ainsi que par le souci de sauvegarder quelques libertés individuelles et autres accommodements qui subsistent dans le pays. Il faut cependant rejeter ce raisonnement comme néfaste.
Chaque capitulation importante prépare le prochain pas sur un chemin au bout duquel il n'y a que la soumission totale. Chaque capitulation importante desserre les liens direction avec les masses et rend la direction plus prisonnière que jamais de la pression du Kremlin et de ses agents sur place.
La politique de Gomulka désoriente el désorganise les forces révolutionnaires du pays qui l'ont porté au pouvoir lors de l'Octobre polonais. Ces forces risquent de ne pas soutenir demain, si éventuellement il décidait de résister sur une ligne d'extrême retraite quelconque.
D'autre part, la seule manière de faire hésiter le Kremlin, c'est de lui opposer, à l'exemple yougoslave, la force cohérente de tout un peuple, décidé éventuellement à lutter pour des choses qu'il considère aussi essentielles que « le pain quotidien » ou même la vie. On ne crée une felle force que sur la base d'une ligne idéologique conséquente qui maintient opiniâtrement quelques positions essentielles. Dans le pire des cas, un dirigcant prolétarien révolutionnaire devrait mieux affronter à nouveau les geôliers et même les bourreaux du Kremlin en refusant d'exécuter des ordres stupides et abjects, que de démoraliser son organisation et son peuple par l'exemple d'une capitulation humiliante et sans perspectives.
Mais où sont maintenant les révolutionnaires capables de se dégager de leur complexe «d'hommes d'Etat » et de leur servitude aux « raisons d'Etat » pour refrouver leur véritable mission de militants marxistes liés aux organisations démocratiques de leur classe ?
Ces hommes, on ne les formera pas à l'école des bureaucrates « éclairés » ou non des Gomulka, mais à celle de la nouveile génération de révolutionnaires qui ont fait l'Octobre polonais, et sauront le conduire à son aboutissement victorieux, en dépit de tout.