En mars 1957, les Etats-Unis réussirent à faire accepter la doctrine Eisenhower par le gouvernement libanais. Il fut le seul gouvernement d'un gouvernement d'un Etat arabe qui osa faire ce pas ouvertement et sans réserve. Il devint de ce fait un instrument des impérialistes dans leur lutte contre le mouvement de libération arabe. Sous ce gouvernement, le territoire libanais devint le foyer de complots et conspirations impérialistes contre les mouvements de libération d'autres pays arabes, notamment de Syrie. Tous les agents impérialistes qui, après découverte ou échec de leurs complots, devaient fuir l'Egypte et la Syrie trouvaient asile au Liban et se réjouissaient de la protection et de l'appui du gouvernement libanais.
Cette politique de service sans fard aux impérialistes provoqua le mécontentement populaire et une forte opposition. Sur ce, le gouvernement recourut à diverses mesures d'oppression et de tromperie. La situation dans le pays devint très tendue et l'assassinat de Massil el-Matouis, l'éditeur du journal de l'opposition, par des agents du gouvernement, fut l'étincelle qui produisit l'explosion. Les obsèques de Matouis se transformèrent en une démonstration de masse qui, en raison des mesures brutales d'oppression du gouvernement, se développa en grève générale et ensuite en un soulèvement populaire. Toutes les tentatives des autorités pour « rétablir la loi et l'ordre » ont échoué jusqu'à présent.
Face à cette situation critique, le gouvernement fit appel à l'aide des Etats-Unis et Washington ne perdit pas de temps pour répondre à cet appel. Le premier transport d'armes fut envoyé par une flotte aérienne le 16 mai, et la 6° flotte américaine reçut l'ordre de se tenir à proximité de la côte libanaise. La situation dans tout le Moyen-Orient en fut aggravée. Moscou réagit bientôt; une déclaration officielle de Tass du 19 mai fit savoir que « les dirigeants soviétiques étaient d'avis » que l'immixtion américaine dans les affaires du Liban non seulement aurait de graves conséquences dans l'Etat libanais mais menaçait la paix dans tout le Moyen-Orient.
La situation est difficile. La lutte se poursuit et son issue est encore incertaine. Mais quel que puisse être le cours des événements, une chose est certaine : cette lutte démontre que le mythe affiché d'une « nationalité » maronite est un mensonge.
Les Maronites déclarent qu'ils sont des descendants des anciens Phéniciens. Des masses chrétiennes s'établirent sur le mont Liban à l'époque des empires arabe et furc parce qu'elles se sentaient menacées comme minorité religieuse. En mai-juin 1860 eurent lieu d'épouvantables massacres de Chrétiens au Liban de la part des Druses, et à Damas de la part des Musulmans. Ces actes d'épouvante furent directement inspirés ef organisés par les dirigeants turcs pour faire diversion à leurs propres difficultés. De tels souvenirs horribles ne peuvent pas être oubliés aisément par les descendants des victimes et leurs dirigeants exploitent natureilement une telle psychologie pour leurs propres buts.
Les Français créèrent l'Etat du Liban, en unissant au territoire autonome des Maronites déjà pendant la domination turque sous la pression des puissances occidentales, territoires voisins à majorité musulmane. Les impérialistes français poursuivirent alors une mesure accentuée la tactique déjà appliquée antérieurement: les Maronites eurent leur préférence matérielle et culturelle; ils firent tout pour les « européaniser » davantage, pour les éloigner de leurs compatriotes de l'Orient arabe, pour en faire une 5 colonne contre le mouvement de libération arabe. Une grande partie des dirigeants maronites ne veut pas renoncer à cette situation particulière. Mais comme l'impérialisme français déclinant possède plus aujourd'hui de force d'attraction pour eux, ils sont devenus les « bons enfanis » de l'impérialisme américain et ses seuls points d'appui sûrs parmi les Arabes de l'Orient.
Ces dirigeants maronites se détachent tellement de la cause de l'Orient arabe que l'archevêque İgnace Mubark, en 1947, déclarait : « Le Liban chrétien voit avec bienveillance l'établissement d'un foyer national juif en Palestine ». Cet homme ne put naturellement, en raison de sa position prosioniste, rester dans son pays; il se rendit à Rome et s'y trouve sous la protection du Pape. Ce qui monire combien cette direction maronite proimpérialiste, orientée contre le mouvement nafional arabe, a perdu son emprise sur les masses et combien celles-ci reconnaissent chaque jour pius que, comme partie du peuple arabe, elles doivent se trouver dans la tendance générale de l'Orient arabe, est le fait que le patriarche de l'Eglise maronite, Bulus el-Maouschi, et la dernière conférence épiscopale de cette Eglise se prononcés contre le président Chamoun et pour l'opposition qui combat actuellement. Cette position est l'expression de la pression de la base.
L'opposition qui s'est soulevée les armes à la main n'est pas du tout homogène. S'y sont associés différents courants idéologiques et politiques, de gauche et de droite, pour empêcher que les Chamoun, Sohl (qui est d'ailleurs Musulman), Malik, fassent du Liban une enclave impérialiste s'éloignant constamment du peuple arabe. Les combats montrent que, derrière le gouvernement Chamoun-Sohl, en dehors de l'aide anglo-américaine, il n'y a rien d'aufre que le « parti national grand-syrien » créé par le fasciste Antoine Sa di, assassiné il y quelques années, dans lequel se trouvent organisés des Chrétiens aussi bien que des Musulmans, et la « Phalange », l'organisation de la jeunesse dorée maronite.
Il n'est pas vrai qu'on se trouve en présence d'une lutte entre Chrétiens et Musulmans. Le journaliste qui fut assassiné par des agents de Chamoun et dont les obsèques constituèrent le début du soulèvement était Maronite. L'ancien président Churi qui est maintenant un des dirigeants de l'opposition est également Maronite. De même le président de la commission des affaires étrangères du Parlement libanais, Philippe Takia. Enfin, nous avons déjà mentionné position des prêtres de l'Eglise maronite. D'autre part, derrière Chamoun se trouvent d'importantes personnalités musulmanes. Les rois musulmans d'Irak et de Jordanie n'élèvent pas leur voix pour Chamoun, afin de protéger les Chrétiens, mais parce qu'ils doivent défendre leurs frères de classe. Le journal réactionnaire de Beyrouth, « El Chajat », dont le propriétaire et les rédacteurs sont Maronites, n'ose pas se déclarer en faveur du gouvernement ef maintient dans la neutralité.
La lutte qui se poursuit est menée avec des moyens inégaux. Le gouvernement libanais reçoit couramment des armements (tanks, avions, canons) des Etats-Unis. Même s'il était vrai que les insurgés reçoivent des armes de la République Arabe Unie, il n'en reste pas moins le fait évident que les insurgés sont en état d'infériorité du point de vue des armes, qu'ils ne possèdent aucun avion et que peu d'armes lourdes. Si, malgré cela, ils ont en main
3/4 du territoire libanais, comme un député travailliste anglais qui vient de visiter le Liban l'a confirmé, cela veut dire que les masses se trouvent derrière le soulèvement.
Bien que l'opposition insurgée ne soit pas homogène, que nombre de ses dirigeants soient pas même pour l'unité de l'Orient arabe, mais seulement contre la transformation absolue du Liban en une forteresse impérialiste isolée du monde arabe, l'issue des combats est d'une importance décisive aussi bien pour l'impérialisme américain que pour le mouvement national arabe.
16 juin 1958.