Ce qui frappe dans l'assassinat d'Imre Nagy et de ses compagnons, ce sont les conditions du procès et les justifications données dans le communiqué du ministère de la Justice hongrois du 17 juin 1958. Faute de pouvoir recourir aux « aveux », le « procès » - si un procès a eu lieu - s'est déroulé à huis clos, sans public, peut-êire sans avocats.
Le procédé des « aveux » a été déprécié par Khrouchtchev lui-même à la suite des révélations de son discours contre Staline et des spectaculaires réhabilitations de Rajk, de Kostov et autres condamnés sur la base d' « aveux » ignominieusement extorqués.
D'autre part, il est dit dans le communiqué du ministère que les exécutés ont plaidé « non coupable » et n'ont fait de toute manière que des « aveux » partiels.
Il semble en réalité qu'ils ont su résister aux tortures physiques et morales, et ont réitéré l'exploit de Kostov et de tant d'autres qui n'ont jamais « avoué ».
De toute façon, outre l'agitation énorme qu'il aurait provoqué en Hongrie même, dans toutes les « démocraties populaires » et dans le monde entier, un procès public d'Imre Nagy risquait de tourner à l'accusation pure et simple des actuels responsables du gouvernement hongrois, complices notoires de Nagy pendant les événements de Hongrie en 1956, de Janos Kadar en premier lieu.
Oubliera-t-on si vite les déclarations « compromettantes » de celui-ci, ministre du gouvernement Nagy et co-fondateur avec lui d'un nouveau parti communiste hongrois? N'est-ce pas Kadar qui déclarait le 30 octobre 1956 être « en plein accord avec mon ami Imre Nagy » ? Et c'est lui également qui, le Ter novembre 1956, devant les micros de Radio-Budapest disait : « Les jeunes du cercle Petofi ont combattu en première ligne contre le despotisme de Rakosi et le banditisme politique; nous sommes fiers de vous qui avez tenu votre vraie place dans le soulèvement armé. Vous étiez imprégnés de vrai patriotisme et de loyauté envers le socialisme ».
Au cours de la soirée du 2 novembre 1956, c'est encore Kadar qui prononçait un discours qualifiant de «glorieux sursauf » la révolution hongroise, et ajoufait que ceux qui ont préparé ce soulèvement écrivains, ouvriers, paysans, étudiants - sortent de nos rangs.
Mais d'autres moins compromettantes pour lui. Le 14 novembre 1956, après l'écrasement de la révolution par l'intervention de l'armée soviétique, et son installation à la tête du gouvernement, Kadar, recevant une délégation ouvrière, déclarait: « Imre Nagy n'est pas détenu. Il a de sa propre décision quitté le Parlement. Ni le gouvernement ni les troupes soviétiques ne désirent restreindre sa liberté de mouvement. Il dépend de lui de participer à la vie politique ».
Imre Nagy s'était réfugié, comme on le sait, à l'ambassade yougoslave à Budapest. La courageuse protestation remise par les Yougoslaves le 23 juin hongrois affirme qu'imre Nagy et ses compagnons n'avaient commis à cette époque « aucun des acies qui leur sont reprochés » dans le communiqué du ministère hongrois. Il s'agit là d'accusations « inexactes et inventées de toute pièce ».
La même note de protestation rappelle que « le gouvernement hongrois s'était engagé, le 21 novembre 1956, à garantir le libre retour à leur domicile (d'Imre Nagy et de ses compagnons) el de n'appliquer aucune sancfion contre eux» Quelques jours plus tard, le 1°r décembre 1956, le gouvernement hongrois réaffirmait que la sécurité de ces personnes * sera assurée et aucune sanction ne sera prise conire elles pour les actes qu'elles ont commis antérieurement ». Voilà donc Kadar pour utiliser sa propre expression novembre 1956 pris en flagrant délit de « banditisme politique ».
Imre Nagy et ses compagnons furent en réalité exécutés sur ordre du Kremlin, à un moment donné correspondant à une nouvelle phase de la politique de ce dernier. Il s'agit de toute évidence d'un acte prémédité, destiné à terroriser les masses et les opposants à la politique néo-stalinienne du Kremlin dans les « démocraties populaires », et à endiguer le courant « révisionniste ».
s'allie cux éléments «molotoviens » de la bureaucratie soviétique et stalinienne internationale afin de consolider ainsi son pouvoir.
La « déstalinisation », en tant que ligne de « libéralisation » progressive, parfielle, pouvait qu'échouer devant une situation intérieure on U.R.S.S., dans les autres « démocraties populaires » et une situation internationale, des plus explosives. Toute sa dynamique poussait révolutionnaires, effectivement le pouvoir politique bureaucratie dans ces pays. Depuis un cerlain temps déjà le Kremlin s'appliquait à freiner le processus, à piétiner sur place, ou même à revenir partiellemoni en arrière. II se voif maintenant obligé de recourir même à la terreur physique.
Mais un retournement complet au régime de Staline est inconcevable sans l'utilisation de la terreur sur une échelle colossale, en U.R.S.S. même et dans les « démocraties populaires ». Il faudrait en outre risquer l'élimination de Gomulka en Pologne et de Tito en Yougoslavie, à travers une guerre éventuelle avec ces pays. L'entreprise est gigantesque et va à l'encontre des puissants courants fondameniaux de l'Histoire à l'étape actuelle.
Staline fut la caricature thermidorienne monstrueuse du bolchevisme. Khrouchtchev est la caricature cynique du stalinisme sénile. Pour se maintenir au pouvoir, il est voué compromis entre les concessions et la répression, jusqu'à la prochaine explosion du prolétariat révolutionnaire accumulée dans le monde que Khrouchtchev gouverne, et internationalement.
Le danger le plus important que représente le régime politique de Khrouchtchev est celui de la guerre. La caste bureaucratique stalinienne internationale est en effet capable de rechercher en définitive une issue aux contradictions qui la déchirent et minent son pouvoir, en s'aventurant dans des conflits qui déclencheraient une conflagration mondiale. Entre temps, ses actes ne font que servir la réaction et les plans de guerre de l'impérialisme.
L'assassinat de Nagy accentue l'isolement des Partis communistes par rapport aux Partis socialistes et aux masses pelites bourgeoises, ainsi que la désorientation de leurs propres membres. Cet assassinat, combiné à la campagne contre la Yougoslavie et au blocus économique de celle-ci, détruit d'autre part pour beaucoup les efforts de la campagne du Kremlin en direction des pays « non engagés », comme l'Inde, l'Egypte, etc. Une fois de plus, la bureaucratie soviétique s'avère être un obstacle majeur à la propagation de la Révolution mondiale et à la défense même de I'U.R.S.S.