Il y a maintenant presque un an que la récession a commencé aux Etats-Unis. Par sa durée de son ampleur, elle a démenti tous les pronostics, optimistes et, sans qu'elle épouse les formes d'une véritable crise économique classique, il s'agit bel et bien déjà pluiôt d'une dépression que d'une simple « récession » à l'exemple de celle de 1948-1949 ou de 1953-1954.
Dans le premier semestre de celte année, tous les indices économiques aux Etats-Unis ont marqué une baisse presque continue. La production de voitures a décliné de 41 % par rapport à l'année précédente; la production d'acier, de 21 % ; celle du pétrole de 13 % le chargement des wagons, de 17 % ; les nouvelles commandes industrielles de plus de 10 %.
On estime d'autre part que les dépenses d'équipement pour cette année vont diminuer de 6.300 millions de dollars par rapport à celles de 1957, soit de 17% (au lieu de 13 % qu'on escomptait au début de l'année).
Les dépenses industrielles proprement dites pour le troisième frimestre de cette année sercient même inférieures de 29 % par rappori à la période correspondante de l'année passée.
L'évolution du chômage n'est pas moins indicatrice de l'ampleur du recul économique et de ses perspectives. Malgré les diminutions saisonnières intervenues en avril et en mai, il se maintient aux environs de 5 millions de chômeurs totaux, sans compter le nombre des chômeurs partiaux, ni la diminution des heures de travail par semaine. Mais, fait plus caractéristique, la diminution du nombre des ouvriers de l'industrie proprement dite est continue, et n'a pas été affectée par la conjoncture saisonnière.
Selon les estimations officielles les plus optimistes, le chômage se mainfiendrait, dans l'hiver prochain, entre 5 et 5,5 millions. Selon les estimations moins optimistes, il dépassera au contraire les 7 millions. « Optimistes » et « pessimistes » concluent que, de toute manière, on ne pourra envisager de nouveau le plein emploi avant le milieu de l'année prochaine, sinon avant le début de 1960.
Les seuls encouragements dans ce tableau assez sombre de l'économie américaine furent la légère augmentation de la production industrielle en mai (d'un seul point), et particulièrement celle de l'acier pour quelques semaines.
La tenue relativement ferme de la Bourse, spéculant toujours sur la « reprise prochaine », a été jusqu'ici un autre signe encourageant.
La reprise légère de l'industrie de l'acier - qui commence du reste de nouveau à fléchir - est cependant expliquée par la production de nouveaux modèles d'automobiles malgré la stagnation persistante des ventes — et des achats anticipés avant que n'augmente de nouveau le prix de l'acier — à la suite de l'augmentation des salaires (intervenant selon les termes de la convention collective en juillet).
Entre temps, les signes d'une récession, y compris de l'économie capitaliste de l'Europe occidentale, se multiplient. Selon deux rapports publiés en juin par le secrétariat des Nations Unies (l'un par la Commission économique pour l'Europe, à Genève; l'autre par les Nations Unies à New-York), la production industrielle des pays capitalistes européens reculera ou au mieux stagnera cette année. Les rapports établissent clairement le caractère de surproduction de la dépression économique qui s'étend dans le monde capitaliste. La principale difficulté, affirment ces rapports, provient du fait du décalage entre la capacité de production de l'industrie en augmentation constante et le développement inadéquat de la demande.
Ce phénomène déjà caractéristique de la récession américaine, est apparu également en Allemagne et en Grande-Bretagne, où la plupart des industries admettent avoir une capacité de production, seulement employée partiellement à un pourcentage qui décline.
La France constitue encore une exception, mais qui s'explique par le décalage dans le temps entre le fléchissement de la demande des moyens de consommation déjà visible dans ce pays, et la production des biens d'équipement qui continue à augmenter. Bientôt cependant, cette dernière sentira inévitablement les effets du fléchissement de la demande qui frappe déjà le domaine des moyens de consommation.
Les rapports cités prévoient que le déficit en dollars dans le commerce mondial va bientôt s'aggraver, amenant des mesures supplémentaires de restrictions sur les importations provenant des Etats-linis.
Nous entrerons ainsi vers la fin de cette année dans une phase où la dépression aggravée aux Etats-Unis risque de se combiner avec celle commençant en Europe, et dans des conditions de commerce mondial plus difficiles que jamais, faute de « liquidités ».
Ainsi, loin de s'acheminer pour la fin de cette année vers la reprise aux Etats-Unis, voit déjà se dessiner la perspective plus probable d'une dépression généralisée et aggravée de l'ensemble de l'économie capitaliste.