Les erreurs et les crimes du stalinisme ont souvent servi de prétexte à des attaques contre le marxisme révolutionnaire en général. Avant la guerre, lors des grands procès de Moscou, nous avons assisté à une specfaculaire campagne contre « l'amoralisme » bolchevik, les crimes de Staline ayant été altribués par certains au bolchevisme même de Lénine qui, dans ses conceptions organisationnelles, politiques et morales, soi-disant portait déjà c en germe » le stalinisme, etc.
Léon Trotsky, dans sa brochure « Leur morale et la nôtre », a fait justice de cette méthode simpliste d'identification des confraires : révolution et réaction ; tsarisme et bolchevisme; bolchevisme et stalinisme; stalinisme et trotskysme.
Mais déjà, il est vrai, lors de la Révolution russe elle-même, les chefs mencheviks n'a. vaient pas hésité à voir dans les conceptions « organisationelles » de Lénine la racine profonde de sa conception de la révolution prolétarienne et de l'organisation du pouvoir prolétarien en Russie. Il faut remarquer que leurs propres conceptions « démocrafiques » et « non autoritaires » du parti les amenaient à concevoir que ce qu'il fallait alors à la Russie de 1917 n'était pas une révolution prolétarienne renversant le capitalisme mais une évolution « démocratique » de ce capitalisme, et qu'on devait laisser mürir « normalement » le moment du passage au socialisme.
La « déstalinisation » déclenchée en U.R.S.S. depuis la mort de Staline, et particulièrement depuis le fameux discours de Khrouchtchev au 20° Congrès du P.C. de I'U.R.S.S., les événements de Pologne et de Hongrie ensuite, ont incontestablement incité nombre de penseurs politiques à soumettre à une critique plus approfondie les idées reçues sur le mouvement ouvrier, le marxisme, l'U.R.S.S., etc. Cette critique est en elle-même profondément saine et doit être encouragée, car sans esprit critique la formation d'une véritable avant-garde communiste est irréalisable. Mais pour que la critique soit féconde, elle doit être menée dans le véritable esprit de la méthode dialectique marxiste et s'appuyer sur des connaissances historiques, politiques et théoriques solides. Sinon elle ne peut aboufir qu'à des « nouveautés » bien médiocres et, pour tout dire, bien anciennes, c'est-à-dire déjà discutées et épuisées.
L'effort critique auquel se livre actuellement Daniel Guérin pour repenser dans un esprit « libertaire » le marxisme et le léninisme ne manque malheureusement pas de tomber dans ces défauts. Voyons de quoi il s'agit concrètement.
« Lénine ou le socialisme par en haut» de Daniel Guérin (1) prolonge son écrit antérieur « La Révolution déjacobinisée » (2) dans la même direction générale : celle qui attribue à Lénine et même à Marx une conception « jacobine » du parti et de la révolution, au détriment du rôle libre de la classe.
Daniel Guérin veut prouver que la dictature de fait du stalinisme sur la classe était « en germe » dans « certaines » conceptions « autoritaires » de Marx et de Lénine sur le parli, la révolution, l'Etat.
On peut lui faire observer d'abord que, du point de vue dialectique, il est possible de trouver des « germes » d'une conception opposée à n'importe quelle conception, l'essentiel en dialectique étant de comprendre quel est le caractère dominant des éléments contraires unis à un moment donné. Nous clarifierons cet aspect plus loin.
Les principales critiques que Daniel Guérin adresse à Lénine et même à Marx se résument en réalité aux critiques connues des « libertaires » sur la conception marxiste du parti, de la classe, de la révolution, de l'Elat. Ces critiques furent réfutées mille fois par les marxistes-révolutionnaires depuis Marx et on s'étonne de voir Daniel Guérin, qui connaît bien ses classiques en marxisme et en matière de discussions dans le mouvement ouvrier international, avoir si parcimonieusement recours aux réponses données à ces questions et s'émerveiller devant les « pro-
(1) « Lettres Nouvelles », décembre 1957.
(2) « Les Temps Modernes », avril 1957.
phéties » d'un penseur politique comme Bakounine.
Dans la mesure où Daniel Guérin s'inspire de la méthode et des arguments des « libertaires » pour « dépasser » le marxismeléninisme « autoritaire », il abandonne en réalité la méthode matérialiste dialectique du marxisme pour une méthode et une pensée au fond idéalistes et mécaniques.
Envisageons tout d'abord ses crifiques et conceptions sur le parti et la classe, qui forment la partie essentielle de sa thèse.
La conclusion logique de son argumenta- La conclusion lodigue de con araumont. tion devrait être l'inutilité du parti (comme du reste de l'Etat), la classe selon lui étant capable de produire aussi bien le socialisme en tant que théorie et doctrine, que la révolution et la société socialistes. Tout ceci dans une sorte de mouvement spontané de la classe.
Or c'est précisément ici que le marxismerévolutionnaire se distingue fondamentalement de l'anarchisme. Si la classe est effectivement à la base de la création du socialisme en tant que théorie et doctrine de la révolution et de la société qui lui succède, ses instruments pour ces réalisations sont un ensemble d'organismes et d'organisations qui s'appellent syndicats, comités, partis. La classe, considérée comme un tout homogène, ayant une conscience, une doctrine et une volonté « unique », est une abstraction toute «libertaire ».
La classe n'est un tout que du point de vue de sa position objective économique et sociale dans la société, et se résume en quelques caractères généraux. Par exemple la classe des salariés, ou la classe des capitalistes. Mais elle se différencie, même du point de vue économique et social, dans le cadre de ses caractères généraux, en une multitude de groupes, de couches, qui ont des intérêts parliculiers. Idéologiquement, la classe est loin de former un tout, subissant constamment l'influence idéologique d'autres classes ou de ses groupes ou couches. Ce qui donne en mouvement, dans la classe vue non statiquement mais dans sa dynamique, un ensemble hautement différencié traversé par des forces idéologiques souvent contradictoires.
C'est à cause de cette structure concrète de la classe que celle-ci ne peut exprimer ses buts, sa doctrine, sa « volonté » qu'à travers des fractions avancées plus restreintes de la classe, se nommant partis.
Les partis sont des fractions de la classe, différenciées de celle-ci du point de vue d'une cohésion idéologique, politique et théorique plus grande que le reste de la classe. Dans le cas du prolétariat, si cette classe est plus organisée et plus homogène que les autres classes, du point de vue position objecfive, économique et sociale dans la société, elle est du point de vue idéologique, politique et théorique, plus handicapée par exemple que la classe capitaliste à cause de l'infériorité culturelle dans laquelle le régime capitaliste la mainfient.
Le prolétariat ne peut surmonter cet handicap que par à-dire de fra de la classe. et Trotsky ont de plus d'un correspond à l'organisation de partis, c'estctions d'avant-garde politique Aussi bien Marx que Lénine reconnu le droit à l'existence parti du prolétariat, droit qui l'hétérogénéité de la classe.
C'est le stalinisme qui a érigé en doctrine «marxiste » le principe d'un seul parti, luimême monolithique, qui se substitue à la
-SE classe.
Selon Marx, les « communistes » sont un des partis ouvriers possibles qui, loin de vouloir s'imposer à la classe ou se substituer à elle se limite à persuader la classe, mûrie par sa propre expérience, de la justesse de son programme.
Ici Daniel Guérin déclenche sa deuxième attaque contre l'existence même des partis ouvriers et d'un parti marxiste-révolutionnaire. Il ne nie cerles pas la nécessité d'une « théorie », d'une doctrine révolutionnaire, mais pour lui celles-ci sont « pour une large part » produites « de bas en haut par l'expérience même des luttes populaires ». Il laisse ce résultat également au mouvement spontané de la masse.
Malheureusement, la théorie, la doctrine du socialisme, si elle a incontestablement bénéficié et bénéficie d'une élaboration de bas en haut dans le sens qu'elle s'est appuyée et s'appuie sur les résultats et les expériences révolutionnaires de la classe, ne se parachève que de haut en bas, par l'élaboration intellectuelle d'éléments formés de l'avant-garde de la classe. S'il est faux de dire que « la conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat », il est juste par contre de dire que la théorie, la doctrine socialiste, est élaborée par la jonction indispensable des penseurs politiques avec le mouvement ouvrier.
Aussi bien la théorie marxiste que la théorie « libertaire » ont ainsi pris historiquement naissance.
Le socialisme, en tant que théorie et doctrine, « est le produit de l'expérience et des luttes des masses populaires » (Guérin) reflété et élaboré dans les cerveaux de penseurs politiques qui n'étaient pas de simples éléments de la classe. C'est dans ce sens que Lénine a parlé de ces questions, corrigeant certaines des expressions unilatérales qu'il a effectivement utilisées dans « Que faire ? ». Mais il est grotesque d'attribuer à Lénine une conception de la théorie « sorfant toute armée du cerveau des dirigeants ef descendant ensuite du sommet à la base »
- à lui qui a conçu le marxisme comme une étude sur le vif de la réalité révolutionnaire mouvante et n'a cessé d'attirer la plus grande attention sur toutes les expériences révolutionnaires de la classe.
Daniel Guérin procède constamment par coupures, distinctions, oppositions mécaniques, caractéristiques effectives de la méthode de raisonner « libertaire ». Il oppose la théorie remontant « de la base au sommel » à celle soi-disant de Lénine < du sommet à la base », •le « démocratisme « anarchique » au « bureaucralisme » de Lénine, efc. Comme s'il ignorait que la méthode en théorie de Lénine et de son parti fut l'élaboration constante de l'expérience révo lutionnaire à la théorie, et de la théorie à l'expérience, c'est-à-dire l'articulation dialecfique « de la base au sommet et du sommet à la base »; ou que le « bureaucratisme » contre le « démocralisme» des anarchistes se résolvait chez Lénine en son « centralisme démocratique » dont le contenu restait délerminé par les conditions précises de la lutte des classes.
Daniel Guérin ne précise pas quel type d'organisation d'avani-garde du prolétariat il oppose au parti de Lénine tel qu'il a fonctionné de son vivant. Car, bien sûr, on ne peut prendre au sérieux comme réponse satisfaisante à celte question un type d'organisation tirant son inspiration de « la volonté collective d'un peuple »! La phrase, même géniale de Bakounine, sonne fort mais creux. Où a-t-on vu le « peuple » (?) homogène exprimant sa « volonté (?) collective » ?
A moins que Daniel Guérin ne se déciare maintenant contre tout parti politique, le « mouvement spontané » de la classe - organisée à la rigueur dans des syndicats et des comités lui semblant suffisant.
La vérité historique reste que, de tous les partis prolétariens ou se disant tels, le plus démocratique fut de loin celui de Lénine, animé d'une vie idéologique inégalée.
Daniel Guérin ne semble pas contester cette vérité, mais il l'attribue en quelque sorte, « malgré les défauts intrinsèques des conceptions d'organisation » de Lénine, à sa « présence à la tête de l'organisation ». « Quand Lénine disparaîtra, nous apprend Guérin, ces défauts s'aggraveront pour devenir finalement monstrueux ». Le stalinisme en germe dans le bolchévisme s'épanouira !
Cette conception messianique de Lénine est aussi antidialectique que celle de la genèse du stalinisme. Lénine avait des mérites immenses et, en sa personne et dans son rôle, la classe a trouvé souvent son représentant actif le plus éminent de ses intérêts historiques et même immédiats. Mais distinguer Lénine du Parti, l'opposer au Parti, identifier ce dernier avec ce que Daniel Guérin appelle « un appareil » d'une « raideur militaire et bureaucratique », c'est vraiment à la fois méconnaître les rapports dialectiques non seulement entre la classe et le parti mais également entre le parti et sa direction, et toute l'histoire concrète du Parti bolchévik.
Lénine, tel que le décrit Daniel Guérin, ne put rester à la direction du Parti et representer le Parti que parce que ce dernier, non pas en tant qu'appareil restreint mais en tant qu'organisation de masses, fraction d'avant-garde de la classe, produisait, néces sitait et mérilait une telle direction. Lénine était à la fois le résultat et la cause d'un parti comme le Parti bolchévik. D'autre part, celui-ci ne se maintenait en tant que tel que grâce à l'existence de conditions objectives favorebles pendant foute une période. Pour comprendre Lénine et le bolchévisme, il faut comprendre l'interaction dialectique, dans les conditions objectives données de l'époque, de la classe, du Parti et de sa direction.
Comme pour comprendre ensuite la dégé nérescence du Parti bolchévik en parti bureaucratique, en appareil du type stalinien, i faut moins recourir à la disparition d'un homme qu'aux nouvelles conditions histo riques dans lesquelles fut placé ce parti.
Sinon, comment expliquer que ce parti, dans lequel restait un homme, Léon Trot. sky (3), au moins aussi étranger que Lénine « au dogmatisme et à sa rigidité », aussi peu suspeci de « bureaucratisme », ait pu rejeter Trofsky et sombrer sous le joug de Staline ? Je rappelle ce que Léon Trotsky a dit à ce propos, répondant à des critiques fort an ciennes analogues à celles que Daniel Guérin met maintenant en avant:
• Stériles et absurdes sont les travaux de Sisyphe de ceux qui essayent de réduire tous les développements d'une période à quelques prétendus traits fondamentaux du Parti bolchévik, comme si comme si un parti politique était une entité homo.
gène et un omnipotent facteur historique
(3) Daniel Guérin loue beaucoup le ‹ démocratisme » et la perspicacité de Léon Trotsky avant qu'il ne se rallie » sans examen cri fique » au « léninisme ». Or Léon Trotsky a franchement admis, et à plusieurs reprises que, sur toute une série de questions, parmi lesquelles surtout celles de l'organisation et du Parti, c'est Lénine qui avait raison. Cette conclusion de Trotsky fut le résultat de so propre expérience critique et pratique.
Un parti politique n'est qu'un instrument politique temporaire, un des très nombreux instruments de l'histoire et aussi une de ses écoles. Le Parti bolchévik s'assigna à lui-même le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. Dans la mesure où ce parti accomplit cette tâche pour la première fois dans l'histoire et enrichit l'expérience humaine par cette conquête, il a rempli un prodigieux rôle historique.
Seuls ceux qu'égare un goût pour la discussion abstraite peuvent exiger d'un parti politique qu'il doive soumettre et éliminer les facteurs beaucoup plus denses de masse les facteurs beaucoup plus denses de masse el de classe qui lui sont hostiles. Les limitations du parti en tant qu instrument tations du parti en tant qu'instrument historique s'expriment par le fait qu'à un certain point, à un moment donné, il commence à se désintégrer; sous la tension de pressions intérieures et extérieures, des lézardes apparaissent, des fissures s'élargissent, des organes commencent à s'atrophier. Ce processus de décomposition se manifeste, très lentement d'abord en 1923, puis s'accéléra rapidement. Le vieux Parti bolchévik et ses anciens cadres héroiques subirent le sort commun; secoué par des fièvres et des spasmes et des attaques atrocement pénibles, il finit par s'éteindre.
Afin d'établir le régime appelé stalinien, ce qui était nécessaire n'était pas un parti bolchévik mais l'extermination du Parti bolchévik ». . (Léon Trotsky dans « Staline »).
« L'aboutissement logique des conceptions d'organisation » de Lénine, écrit Daniel Guérin, « ce fut la notion du rôle dirigeant du Parti au lendemain de la prise du pouvoir par le prolétariat ». « Ce n'est plus le prolétariat en armes, c'est son substitut le Parti qui gouverne », conclut Daniel Guérin.
Cette conception autoritaire », affirme Daniel Guérin, « avant l'épreuve du pouvoir». avait déjà mûri subjectivement dans la pensée de Lénine ».
Et Daniel Guérin écrit cela tout en connaissant les écrits de Lénine de l'époque à laquelle il se réfère, aussi bien « L'Etat et la Révolution » que tout l'enseignement de Lénine sur les Soviets et la dictature du pro eiariat !
Lénine a écrit et répété à satiété que les organes du pouvoir de la classe sont avani lout les soviets démocratiquement élus
Les déformations bureaucratiques de ces organismes de pouvoir prolétarien en URSS organismes que Lénine n'a cessé de défendre en théorie, s'expliquent par les circonstances objectives défavorables qui ont imposé telle ou telle retraite de la norme, retraite qualifiée chaque fois comme telle par Lénine. On peut a posteriori discufer si telle ou telle mesure anti-démocratique prise par Lénine fut absolument indispensable pour la sauvegarde de la révolution placée dans les conditions concrètes d'alors. Mais il est au moins injuste d'attribuer à Lénine une modification de sa conception théorique du pouvoir prolélarien et du socialisme, à laquelle il pensait toujours revenir à la faveur d'une évolution plus tives qui ont déformations.
La foi de propice imposé
Lénine des conditions objecles retraites et les dans le pouvoir des démocratiquement en du pouvoir prolétarien ne fut jamais « un miroir aux alouettes destiné à amener au bolchévisme les masses prolétariennes », comme l'écrit avec tant de malveillance Daniel Guérin. Elle était sincère et profonde.
Mais l'existence des soviets en tant que base du pouvoir prolétarien ne résout pas toute la question et n'élimine nullement la nécessité de l'existence ni des partis ni d'un Parti « instructeur » et « guide de tous les travailleurs », selon les propres termes de Lénine qui résument le sens donné par lui au rôle « dirigeant » de ce parti. Les soviets sont des organes démocratiques de front unique des différentes tendances politiques de la classe. Ils ne peuvent surgir et exister qu'en tant que tels. Ils assument le pouvoir local, régional et central, dirigés par la majorité politique organisée nationalement en parti, qui s'en dégage démocratiquement. Privés d'une vie politique démocratique qui comporte le droit à l'organisation des partis politiques sur l'échelle nationale, les soviets retombent vite dans la catégorie des organismes bureaucratiques, routiniers, appendices de l'appareil d'Etat, s'occupant de questions économiques et sociales d'ordre local, à la manière des « soviets » qui existent actuellement en U.R.S.S. ou même des « Conseils ouvriers » de Yougoslavie ou de Pologne.
Daniel Guérin peut-être pense précisément à un tel type d'organisation du pouvoir après la révolution, aux Communes par exemple, à la Proudhon et Bakounine, essenfiellement autonomes, reliés par quelques liens d'ordre « fédératif » sur le plan national, et probablement fort capables, selon Daniel Guérin, de se passer aussi bien des partis politiques que d'un Etat centralisé. Car c'est effectivement contre le caractère centraliste de l'Etat transitoire que Daniel Guérin s'insurge éga lement, redécouvrant son Proudhon et son Bakounine.
Une mise au point tout d'abord à ce pro pos : Daniel Guérin sait bien que le respon sable de l'idée de la dictature du prolétariat ainsi que de celles de l'Etat et de la société transitoires entre le capitalisme et le parachèvement du socialisme, c'est Marx lui-même et non pas Lénine. Dans ce domaine égalesoviets fonctionnant tant que base réelle ment Daniel Guérin fait preuve de confusion et de raisonnement anfidialectique. L'Etat centraliste démocratique transitoire, « l'Etat bourgeois sans bourgeoisie » du point de vue de certains aspects anciens liés dialectiquement à des traits nouveaux de caractère socialiste, si bien analysé par Marx, Engeis et Lénine, lui paraît « une terminologie empruntée imprudemment à l'adversaire » !
Daniel Guérin ne pense probablement qu'à la commune locale et aux communes fédérées qu'il oppose à l'Elat centraliste-démocratique transitoire, qui marquera selon le marxisme, le dépérissement de l'Etat. Il veut la destruction de l'Elat; mais par quoi le remplacer immédiatement, dans le cas concret de la Russie, d'un pays arriéré donné, dans des circonstances données, il n'a en réalité rien à apporter « qui corresponde - comme disait Lénine à propos des anarchistes tant soit peu à la réalité ».
Il s'acharne contre les mesures transitoires prises par Lénine pour faire face à une situation concrète ; il ironise sur les exemples donnés par Lénine des services publics centralistes-démocratiques tels que les P.T.T.; il fulmine contre le « capitalisme d'Etat », le « socialisme d'Etat », la « bureaucratie rouge », le « socialisme autoritaire » et pour finir il n'a à opposer à ces « fléaux » que cette « solution » : la «libération» par « l'exercice de la démocratie, par l'éducation, par l'auto-gestion, la fusion annoncée par Lassalle de la science, de la conscience, avec la classe ouvrière »!
Que de mots, de mots, de mots!
Pour que celte « libération » puisse être considérée comme une alternative positive au « socialisme par en haut » de Lénine, comme une critique féconde de celui-ci, il faudrait qu'elle se concrétise en notions précises d'organismes, d'institutions et de leur fonctionnement, tout cela applicable non pas dans un cas abstrait mais dans le cas concret des sociétés de transition issues du capitalisme, dans des pays arriérés et isolés, comme la Russie de 1917 ou la Chine de 1957. Sinon, il ne s'agit que de «rêves anarchistes» comme disait encore Lénine, qui expriment une absence de satisfaction avec le présent mais qui sont incapables de déboucher sur une solution positive.
Ces rêves « sont foncièrement étrangers au marxisme ef ne servent en réalité qu'à différer la Révolution socialiste jusqu'au jour où les hommes seront tout autres. Nous, nous voulons la Révolution socialiste avec les hommes tels qu'ils sont aujourd'hui, ef qui ne se passeront pas de subordination, de conirôle, de « surveillants et de comptables » (4).
« Mais il s'agit — ajoutait Lénine se différenciant ainsi fondamentalement de ce que fut après sa mort la pratique stalinienne - de se subordonner à l'avantgarde armée de tous les exploités et de tous les travailleurs : le prolétariat », et non pas à la couche privilégiée de la bureaucratie dont le stalinisme: est devenu le porte. parole idéologique et politique.
« On peut et on doit, dès à présent, du jour au lendemain, commencer à remplacer la « hiérarchie » spécifique des fonctionnaires de l'Etat par de simples fonctions de « surveillants et de comptables », fonctions qui dès aujourd'hui sont en général parfaitement accessibles au niveau de développement des citadins et parfaitement réalisables « pour le salaire d'un ouvrier ». C'est nous-mêmes, les ouvriers qui, forts de notre expérience ouvrière, en instituant une discipline rigoureuse, une discipline de fer, maintenue par les ouvriers armés maîtres du pouvoir, organiserons la grande production en prenant pour point de départ ce qui a été déjà créé par le capitalisme », etc. (5).
Voilà en quoi se résumait le « Socialisme par en haut » de Lénine en août-septembre 1917, avant la prise du pouvoir.
Il est bien étonnant que Daniel Guérin semble considérer cette conception de l'Etat comme «lusoire », tout en accusant ensuife Lénine d'y avoir introduit des correctifs et des accommodements « bureaucratiques » et « autoritaires ».
Des correctifs ef des accommodements, Lé nine en a introduits certes, afin de sauver l'essentiel de la révolution. Mais, à l'encontre du stalinisme qui a théorisé les déformations et même la dégénérescence bureaucratique de l'Etat ouvrier en normes socialistes, Lénine admettait franchement, chaque fois, qu'il s'agissait là de retraites et de déformations rendues certes nécessaires mais qu'il fallait également, à la première occasion favorable, se rapprocher des normes et y revenir. L'Histoire retiendra que de tous les dirigeants bolchéviks, y compris Trotsky, Lénine fut en réalité le premier à comprendre la dangereuse déformation bureaucratique du pouvoir prolétarien en U.R.S.S., conséquence du caractère arriéré et isolé du pays, et le plus décidé à combattre pour enrayer ce processus.
Sa rupture avec Staline, qui intervint en 1923, se situe dans ce cadre.
Mais l'Histoire retiendra également les limitations suivantes de ces efforts de Lénine : tout d'abord que Lénine ne sembla pas saisir de manière aussi profonde que l'a
(4) Lénine, « L'Etat et la Révolution ».
(5) bid.
fait ensuite Trotsky, plus parficulièrement dans « La Révolution trahie », l'importance des obstacles d'ordre économique pour expliquer et combaitre le phénomène bureaucratique.
Lénine croyait que des mesures polifiques seraient presque suffisantes pour enrayer et contrôler efficacement le fléau bureaucratique. Or, la principale source qui engendre le phénomène bureaucratique est incontestablement le bas niveau matériel et également ses conséquences culturelles. Ensuite, sur le propre plan des mesures politiques pour limiter et contrôler le phénomène bureaucratique, Lénine n'a pas eu le temps suffisant pour firer cette conclusion : l'épanouissement de la démocratie politique pour la classe ouvrière est, durant la période de transition du capitalisme au parachèvement du socialisme, la condition politique indispensable pour limiter le phénomène bureaucratique et accélérer le dépérissement de l'Etat
Mais qui dit épanouissement de la démocratie politique pour la classe doit comprendre le droit de la classe à l'existence de plus d'un parti agissant dans le cadre constitutionnel des soviets, organes du pouvoir prolétarien.
Une critique féconde du léninisme, au lieu de vouloir se passer du Parli, des partis et de l'Etat, devrait à notre avis insister sur ces idées (6) qui tiennent compte de la réalité et de l'expérience concrètes.
M. P. Décembre 1957.
(6) Pour une plus ample analyse de ces idées, je me permets de citer ma brochure « Dictature dú prolétariat, Démocratie, Socialisme » parue en janvier 1958.