(Pour le 20° anniversaire du procès Boukharine)
Il y a vingt ans TUnion Soviétique connaissait le parozysme de repuration stalinienne, culminant avec le 3' des « proces de Moscou ». celui de Boukharine. Cinq années ont passé depuis la mort de Staline et son échafaudage de mensonges et de crimes s'effondre: la vérité révolutionnaire, communisme, reviennent au grand jour. Et de là-bas, des camps lointains du cercle polaire el de Sibérie, des témoins reviennent là où le ponvoir bureaucratique sévit encore, comme le spectre de Banquo au festin de Macbeth. L'auteur de la note ci-dessous insisie sur le chiffre de ceux qui on! élé liquidés. On chiffre colossal! Dans une intervention Khrouchtcheo lui-même an C.C., au moment où il avait failli être renvoyé par Mololor, Kaganopitch et autres, il l'évalua à 1.600.000 membres du P.C. de I'U.R.S.S. Un tel nombre n'est-il pas la réponse la plus éclatante à ceux qui prétendent que le stalinisme était le produit naturel du bolchevisme? Nous ne pouvons remonter 20 ans en arrière sans évoquer ici la mémoire de notre camarade Léon Sedoff, fils de Trotsky, qui est mort le 16 jeorier 1938 a Paris, à lage de 32 ans, victime d'un crime stalinien, après avoir élé au cours de chacun des trois « procès de Moscou » denoncé comme Lennemi n° 2. .. L'homme au visage rude, aux mains calleuses, aux généreux yeux slaves et au large dos osseux qui était mon interlocuteur, s'appelait Vassily Tchernoussov. Il commença par sa biographie, selon l'usage en pareil cas : il était métallo de troisième génération ; son père avait travaillé jusqu'à sa mort aux usines Poutilov. Lui-même avait été ouvrier depuis prime jeunesse et social-démocrate dès la fondation du Parti, où il rejoignit la fraction bolchevique. Il avait passé par diverses villes de la Russie centrale, travaillé dans le mouvement syndical, fondé et présidé le premier syndicat de métallos à Moscou. Toujours persécuté et arrêté sous les tzars, il fut déporté en Sibérie en 1915 pour avoir distribué des tracts contre la guerre. La Révolution russe le libéra et avec le Parti, il la suivit en toute confiance pendant une décade et demie.
A la fondation de l«Association des Vieux Bolcheviks », il fut élu à la présidence de la section de Moscou et était infimement lié à Ivan Artiomovitch Semionov, un autre vieux bolchevik.
Au débuf de 1934, il se trouva que les deux amis eurent une assez longue conversation au sujet du 17 Congrès du Parti communiste qui allait avoir lieu. Ils évoquèrent le temps passé et durent convenir tous deux avec amertume que dans les temps nouveaux mori de Lénine bien des choses avaient changé en mal.
« Ne serait-il pas juste dit Semionov à Tchernoussov à un moment donné de cette longue soirée que le Congrès élise à la place de Joseph Vissarionvitch Staline un aufre camarade comme secrétaire général du Parti, ainsi que Lénine l'avait recommandé autrefois ?
Lorsque, plusieurs années après, l'«Association des Vieux Bolchevils » (de même, d'ailleurs, que toutes les autres associations des vieux révolutionnaires, des victimes des bagnes tsaristes, des anciens exilés du tsarisme, etc.) fut dissoute, le passage cité de l'entretien de Semionov et Tchernoussor que le premier confesso sous de fortes pression. constitua l'accusation qui servit de motif a l'arrestation du vieux métallo. Tel fut le genre de matériel sur la base duquel non pas des centaines, mais DES DIZAINES DE MILLIERS de vieux membres du Parti en Union Soviétique furent enlevés de leur maison, arrachés à leur romille, précipités dans les geôles et les cachots, soumis à la torture et enfin sommairement executés comme c ennemis du peuple et terroristes ».
A noter qu'li ne s'agissait là ni de membres de l'ancienne opposition trotskyste, ni de •droitiers ». Les hommes qui avaient osé, à un moment quelconque, exprimer des doutes ou soumeitre à critique des mesures de la direction, ceux-id s'etaieni vu régler leur compte déjè bien avant el avec infiniment plus de cruauté.
Dans la deuxième moitié de 1937 et dans les premiers mois de 1938 par conséquent pendant la période de préparation et de déroulement du Boukharine il s'agissait désormais de l'application de mesures de terreur contre la MASSE des membres du Porti, cela ne visait pas un groupe de fonctionnaires dirigeants, de mécontents, mais tout ce qui subsistait de la génération de Lénine, de l'avant-garde de la grande Révolution socialiste de 1917.
La signification du procès Boukharine, le dernier et le plus grand de la série inaugurée avec le procès contre Zinoviev et Kamenev et poursuivie avec le procès contre Radek et Piatakov, ne résidait pas seulement dans l'assassinat public des derniers membres du Bureau Politique de Lénine encore en vie en Union Soviétique, mais surtout dans l'extermination des cadres mêmes du Parti qui avaient porté en avant sur leurs épaules la Révolution, la guerre civile et la période de reconstruction.
Avant que nous n'en fussions à jamais séparés (il trouva la mort quelques mois plus fard), Tchernoussov essaya de formuler dans le simple langage d'ouvrier comment il comprenait ce qui lui arrivail, à lui et à ses camarades: « Les anciens mérites dit-il tristement comptent pour rien; les anciennes amitiés ne servent à rien; et la fidélité à Lénine est punie avec la suprême rigueur ».
Cela ne constitue, au vrai, nullement une explication universelle et exhaustivo des événements qui se sont déroulés en Union Soviétique il y a vingt ans, à l'époque du procès Boukharine. Pour servir la vérité historique, encore beaucoup d'autres et importantes données doivent être tirées au clair, analysées et inferprétées.
Mais les paroles du vieux bolchevik rompu au combat contiennent une partie très importante de la vérité, à laquelle chacun doit songer s'il veut comprendre entièrement ce qui se passa alors, quelles suites ces événemenis eurent dans les décades suivantes et quelles leçons le mouvement ouvrier en Union Soviélique, et les travailleurs du monde entier avec lui, doivent en firer encore aujourd'hui.
Il s'agit, à cet égard, de constater ceci qui, encore aujourd'hui, n'est que trop peu connu: que pas seulement le Bureau Politique de Lénine dans sa totalité et la majorité écrasante du Comité Central régulièrement Parti Communiste ont été assassinés par Staline, mais qu'il a di aussi à quelques exceptions près EXTERMINER PHYSIQUEMENT tous les vieux cadres bolcheviks et, en outre, des centaines de milliers d'ouvriers et de paysans, pour créer ce type de pouvoir d'Etat à la tête duquel il parvint à exercer une dictature sur les fravailleurs, afin de liquider les conquêtes d'Octobre.
Par le cours ultérieur des événements historiques, en particulier par les développements depuis la mort de Staline et les résolutions du 20: Congrès du P.C.U.S., le procès de Boukharine, de même que les procès antérieurs, est auiourd'hui déia cassé moralement: mais il manque foujours la réhabilitation juridique formelle des condamnés innocents et l'exposé honnête des falsifications et mensonges nombreux sur lesquels reposèrent ces procès. Des millions de travailleurs en Union Soviétique et dans tous les pays du monde attendent que l'on commence par remplir ce devoir élémentaire à l'égard des assassinés.
Mais, de plus, il est nécessaire de faire connaître, y compris au plus large public, ne serail-ce que les chiffres principaux (aujourd'hui déjà connus à l'intérieur du P.C. de l'UR S.S.) concernant l'extermination des cadres bolcheviks du Parti, ainsi que des ouvriers fidèles à Lénine au cours de la période de la grande vaque de terreur 1936-1938 et des périodes suivantes de terreur de masse. Ceci est également de grande importance pour des conclusions théoriques, vu qu'on ne peut fonder une ligne juste du mouvement ouvrier sur des chiffres insuffisants ou falsifiés. Une analyse correcte ne peut partir que d'un examen approfondi de tous les vrais chiffres, și horribles fussent-ils.
Cela concerne en premier lieu la question de savoir jusqu'à quel point un pouvoir d'Etat, qui assassine des centaines de milliers d'ouvriers innocents, peut être considéré comme une dictature du prolétariat..
La deuxième question, non moins importante, qui est devenue d'actualité précisément ces derniers temps en liaison avec cerfaines públications, est celle-ci: peut-on parler dans le cas de l'Union Soviétique d'une dégénérescence des cadres léninistes, d'une dégénérescence du Parti communiste? Sitôt que l'on possèdera les chiffres et les foits.- dont de larges masses ont déjà connaissance aujourd'hui en Union Soviétique, mais qui sont toujours cachés au mouvement ouvrier dans le monde. - il sera facile de faire la preuve irréfutable qu'il ne s'est pas agi d'une dégénérescence du Parti, mais qu'une lutte sanglante fut menée pendant des années contre le Parti et le prolétariat, dont le résultat fut la liquidation physique de fous ceux qui s'opposaient à Staline ou qui par leur appartenance de classe ou par leurs fraditions révolutionnaires étaient soupçonnés par Staline et ses sbires d'être susceptibles de lutter pour les intérêts des travailleurs et pour les idées de Lénine. Par conséquent: il n'y eut pas dégénérescence, mais extermination.
La troisième question que nous devons poser aujourd'hui, vingt ans après l'ignominieux procès de Boukharine et la liquidation en masse des communistes soviétiques qui s'y rattache, est celle de la voie du communisme: pour cela, il suffira sans doute de citer un jugement que rapporte la « Pravda » du 16 janvier 1958 (interview de Khrouchichev au correspondant du « Times ») comme éfant l'avis du premier secrétaire du Parti communiste de l'Union Soviétique, ef qui pourrait servir d'exergue pour cet article commémoratif : « On ne peut marcher au communisme en semant la mort.>