1938-1958 (Histoire de ses idées et de ses luttes) par Michel PABLO - II De l'éclatement de la 2° guerre (septembre 1939) à l'assassinat de Léon Trotsky (août 1940) La question de la guerre avait de très bonne heure préoccupé la IV" Internationale. En réalité, dès que Hitler se hissa au pouvoir en Allemagne, Trotsky avait conclu que la deuxième guerre mondiale devenait désormais quasiment inévitable. Il ne cessa pour autant d'appeler le prolétariat à la lutte révolutionnaire aussi bien dans les pays capitalistes fascistes que dans les pays « démocratiques », une telle lutte ayant des chances de renverser la marche de la guerre par la victoire de la révolution.
En juin 1934, un document fondamental de notre mouvement intitulé « La guerre et la IV° Internationale » définissait les positions essentielles de celle-ci sur la guerre en préparation (1). Le document prévoyait correctement que la nouvelle guerre commencerait en tant que guerre inter-impérialiste entre deux blocs de pays impérialistes, celui des « riches », vainqueurs du traité de Versailles d'un côté, et celui des « pauvres », vaincus de ce traité ou infériorisés dans le partage du monde, de l'autre. Le but d'une telle guerre serait, comme durant le premier conflit mondial, le « repartage du monde » entre les grandes puissances impérialistes.
Cependant, précisait le document, « toute grande guerre, indépendamment de ses motifs initiaux, doit poser inévitablement la question d'une intervention militaire contre IU.R.S.S. dans le. but de transfuser du sang frais dans les veines sclérosées du capitalisme ». Le document reprenait ensuite les arguments classiques que Lénine avait développés lors de la première guerre mondiale (2) contre les slogans social-patriotes de la « défense de la nation », de la « défense de la démocratie », de la « défense des petites nations ou des nations neutres » et polémiquait contre leur répétition, accommodée à la sauce des circonstances nouvelles, par les champions sociaux-démocrates, les centristes de tout acabit, et ceux de la Ill Internationale stalinienne.
Cette dernière, déjà servante complètement docile de la diplomatie de la bureaucratie soviétique, s'efforçait de résoudre des questions aussi importantes que celles de la guerre et de la paix par des formules opportunistes types comme le « désarmement général » et le « rejet de l'agression »!
Le document envisageait concrètement l'éventualité d'une implication de I'U.R.S.S dans une guerre inter-impérialiste, alliée à un des deux bloes d'Etats en lutte. Il admettait le droit de l'U.R.S.S. → en tant qu'Etat isolé et affaibli à la suite des défaites successives du prolétariat causées stalinienne _ de conclure tel ou tel Etat impérialiste, même avec tel prolétariat et ses partis devaient sauvegarder leur indépendance par rappori à ces alliés impérialistes de I'U.R.S.S. Loin de les embellir de quelque manière que ce soit, le prolétariat devait les combattre en cas de guerre par une attitude léniniste de défaitisme révolution naire, prêché aussi bien dans l'un que dans l'autre camp.
(1) Thèses issues par le Secrétariat International, datées du 10 juin 1934, Genève (2) Voir à ce propos le recueil de G. Zinoviev « Contre le courant ».
Par défaitisme révolutionnaire, le document, à l'exemple de Lénine et de la II|° Internationale de son temps, entendait ceci : la poursuite par le prolétariat, en cas de guerre, d'une politique révolutionnaire contre sa propre bourgeoisie, indépendamment des conséquences éventuelles de cette politique sur le front militaire, son affaiblissement, son écroulement même. Des défaites militaires de la bourgeoisie, résultant du développement du mouvement révolutionnaire du prolétariat seraient préférables et autrement favorables au but final de la Révolution que la prostration du prolétariat dans « l'Union sacrée ».
L'alliance d'un pays impérialiste donné avec I'U.R.S.S. ne devait nullement altérer cette conduite du prolétariat; elle elle comporterait cependant certaines tâches pratiques différentes du cas d'un prolétariat d'un pays en guerre contre l'U.R.S.S. Dans le cas d'un pays allié, le prolétariat ne devait pas par exemple saboter le transport d'armes destinées à l'U.R.S.S., tandis que dans le cas d'un pays combattant l'U.R.S.S. toutes les formes d'action, y compris les sabotages, étaient permises et même nécessaires.
Le document se terminait en analysant l'idée que la lutte contre la guerre en préparation était en réalité synonyme de la lutte pour la formation et le renforcement d'une nouvelle Internationale révolutionnaire, la IV° Internationale.
Le 9 août 1937, dans son arficle « Avant la nouvelle guerre mondiale », Léon Trotsky devient plus affirmatif quant à l'éventualité d'un nouveau conflit inter-impérialiste. Il en fixait même les délais avec beaucoup de précision : un à deux ans. La guerre, disait Trotsky dans cet article, débuterait entre Etats défenseurs et Elats adversaires du statu quo, mais, une fois commencée, elle dégénérerait rapidement en lutte pour un nouveau partage du monde, y compris I'U.R.S.S.
Quant aux chances de survivance de celle-ci, malgré son isolement infernational ef les terribles erreurs et crimes commis par le régime stalinien en U.R.S.S. même, Léon Trotsky écrivait : « Tout laisse supposer que si l'humanité toute entière n'est pas rejetée dans la barbarie, les bases sociales de propriété l'économie planifiée) résisteront à l'épreuve de la guerre et en sortiront même fortifiées ». Il réaffirme cette même position dans l'arficle qu'il a écrit juste à la veille de l'éclatement de la guerre, le 2 seotembre 1939, sur « La guerre et le pacte soviéto-nazi ».
La dernière prise de position officielle de la IV° Internationale sur la deuxième guerre mondiale avant l'entrée de l'U.R.S.S. dans le conflit, précédant juste l'assassinat de Léon Trotsky, fut contenue dans le Manifeste de ladite Conférence d'Alarme qui s'est tenue les 19 et 20 mai aux Etats-Unis. des Cette cont un inique et de fanada, au par cipation delement de représentants des organisations trotskystes d'Allemagne, document fut un manifeste intitulé « La guerre des organisations trotskystes d'Allemagne, de Belgique, d'Espagne, de Cuba, d'Argentine, du Chili et de Porto-Rico. Son principal impérialiste et la révolution prolétarienne », dans lequel la IV° Internationale réaffirme ses positions antérieures sur la guerre et sa volonté de « ne pas changer, son cours », ainsi que l'a écrit peu après Léon Trotsky dans un article portant ce titre.
En effet, la pression exercée à ce moment par les victoires spectaculaires de Hitler est énorme et pèse jusque dans nos propres rangs. Rappelons brièvement., lévolution des événements depuis la déclaration de la guerre.
Après l'invasion de la Pologne en septembre 1939, suit en décembre de la même année l'invasion de la Finlande par Staline. La Société des Nations, dominée par les « démocratiques » de Staline, prend posifion contre lU.R.S.S. En mars 1940, la Finlande après une résistance inattendue, est amenée à demander la paix au Kremlin. En avril 1940, la Norvège est conjointement envahie par les « alliés » et l'Allemagne.
En mai 1940 commence la défaite française et l'occupation de la France. La bataille de l'Europe continentale est virtuellement gagnée par Hitler, et l'ombre de celui-ci s'étend déjà sur l'Angleterre.
* effet de sent aux poudroyants est si grand qu'on se demande unde pour des concle la «Paix allemande » nour des ciacle de temps va rouler le compresseur nazi.
L'atmosphère de démoralisation dans les rangs du mouvement ouvrier est lourde, aggravée par la terrible équivoque qu'entretient l'attitude de l'U.R.S.S. alliée des nazis.
En effet, la bonne entente Hitler-Staline continue. En novembre 1939 la IIf° Internationale, dans un article de Dimitrov, ressuscité pour les besoins de la cause, et par un Manifeste, entérine la politique de rapprochement avec Hitler. Dimitrov dans son arlicle reprenait les arguments avancés quelques jours auparavant par Molotov (déclaration du 31 octobre 1939). Ce dernier avait dit que l'Allemagne luttait pour la fin la plus rapide de la guerre et pour la paix, tandis que l'Angleterre ef la France étaient pour la continuation de la guerre et opposées à la conclusion de la paix. Dimitrov « théorisait » ces arguments, en établissant l'Angleterre et la France qui passaient à l'offensive contre l'Allemagne, tandis que celle-ci étapes » : dans la première, était « l'agresseur » ; dans la seconde, c'est réclamait maintenant «la paix »!
Le Manifeste de la II|° Internationale était de son côté entièrement dirigé contre les « démocraties » ex-alliés de I'U.R.S.S., et ne soufflait pas un mot sur Hitler!
décembre 1939, Staline, répondant aux vœux de Hitler pour son anniversaire, déclarait que « l'amitié des peuples de l'Allemagne et de l'U.R.S.S. cimentée par le sang (sic!) avait toutes les conditions pour se prolonger et se stabiliser »!
Il est vrai que, malgré cette politique scandaleuse Hitler, le Kremlin n'était nullement tranquillisé sur les intentions ultimes et secrètes de Hitler, et qu'il s'efforçait de prendre des gages contre un éventuel retournement soudain de son nouvel allié. L'invasion de la Finlande comme ensuite, en juillet 1940, l'invasion des pays baltes, étaient en grande partie déterminées par celte peur.
Après la défaite de la France en juin 1940, on assista même à une sorte de lent désengagement de la politique stalinienne envers Hitler, plus sensible au début dans l'attitude des Partis communistes des Etats-Unis et de l'Angleterre, qui annonçait un nouveau tournant de la politique du Kremlin envers Hitler, devenu trop puissant et, de ce point de vue, plus redoutable que jamais.
Il n'en reste pas moins vrai qu'un terrible malaise pesait sur le mouvement ouvrier international, accablé par les défaites et les trahisons de ses directions traditionnelies. Ce malaise eut ses répercussions y compris dans les rangs de la jeune IV Internationale comme nous le verrons bientôt.
Pour le moment, insistons sur ce que fut la prise de position de la Conférence d'Alarme sur la question de la guerre, au moment où la victoire de Hitler devenait écrasante. Y avait-il là une raison pour que la IV Internationale « change son cours », pour qu'elle abandonne sa politique de « défaitisme révolutionnaire » applicable dans les deux camps, et se range par exemple du côté des « démocraties » contre le fascisme?
La Conférence a répondu résolument non. Bien que le Manifeste fut écrit « au moment où, après avoir conquis la Hollande et la Belgique et écrasé la résistance initiale des alliés, les armées allemandes roulaient comme une marée de feu vers Paris et la Manche », la tâche posée par l'Histoire restait toujours de « ne pas soutenir une partie du système impérialiste contre l'autre, mais de finir avec l'ensemble du système ».
Le Manifeste envisageait comme inévitable une implication prochaine de I'U.R.S.S. dans la guerre. Dans ce cas, la guerre du côté de l'U.R.S.S. seraif une guerre juste (comme dans le cas d'une colonie luttant contre son impérialisme) et il fallait défendre inconditionnellement I'U.R.S.S. contre l'impérialisme. Mais cela ne donnerait pas le droit d'étendre celte caractéristique de « guerre juste » aux alliés impérialistes éventuels de l'U.R.S.S.
Parmi les parties les plus importantes du Manifeste, se trouvent celles qui définissent le sens de la défense de l'U.R.S.S., malgré les crimes de Staline commis dans ses opérations en Pologne, en Finlande, en général par son alliance avec les nazis, contre le prolétariat international, et malgré son règne tyrannique en U.R.S.S. même. « L'ouvrier conscient, déclarait le Manifeste, sait qu'une lutte victorieuse pour l'émancipation totale est impensable sans la défense des conquêtes existantes, aussi modestes qu'elles soient ». Dans le cas de l'U.R.S.S., ces conquêtes s'appelaient économie étatisée et planifiée qu'il fallait défendre indépendamment de telle ou telle politique de Staline (« inconditionnellemeni ») contre l'impérialisme.
La défense de l'U.R.S.S. dans ce sens était liée également à la défense de toutes les colonies contre l'impérialisme, « Dans les pays, coloniaux et semi-coloniaux, la lutte pour un Etat national indépendant », proclamait le Manifeste, « et par conséquent la « défense de la patrie'» est en principe différente de celle des pays impérialistes. Le prolétariat révolutionnaire du monde entier accorde cun soutien inconditionnel à la lutte de la Chine ou de l'inde pour leur indépendance nationale » parce que cette lutte cen arrachant les peuples arriérés au système asiatique, au particularisme et au joug étranger, porterait des coups puissanis à l'impérialisme › (Thèses sur La Guerre et la IV Internationale).
La lutte pour l'indépendance nationale des colonies, ajoutait encore le Manifeste de la Conférence d'Alarme est, du point de vue du prolétariat révolutionnaire, seulement une étape transitoire sur la voie de l'aftraction des pays arriérés dans la révolution socialiste internationale.
Le Manifeste accordail une grande place aux développements révolutionnaires que la guerre impérialiste engagée ne manquerait pas de et particulierement en Chine, en Inde, en Amérique Latine. il concluait sur la nécessité de profiter de la guerre pour en fair surgir la victoire de la révolution socialiste mondiale.
En contradiction avec la politique de la Il ou de la lil: Internationale, la IV Internafionale déclarait le Manifeste construit sa politique non sur les péripéties militaires des Etats capitalistes mais sur la transformation de la guerre impérialiste en guerre des ouvriers contre les capitalistes, sur le renversement des classes possédantes de tous les pays, sur la révolution socialiste mondiale. Indépendamment du cours de la guerre, nous remplissons notre tâche fondamentale: nous expliquons aux ouvriers l'incompatibilite entre leurs intérêts et les intérêts du capitalisme. sanguinaire; nous mobilisons les exploités contre l'impérialisme: nous propageons l'unité des ouvriers dans tous les pays; nous appelons à la fraternisation des ouvriers ef des soldats dans chaque pays, et des soldats avec les soldats de l'autre côté du front de bataille; nous mobilisons les femmes ef les jeunes contre la guerre; nous poursuivons de manière constante, persistante, infatigable, la préparation de la révolution dans les usines, les entreprises, les villages, les casernes, sur le front et dans la flotte. C'est cela notre programme. Prolétaires du monde, il n'y a pas d'autre voie que de s'unir sous le drapeau de la IV° Internationale ! ».
Et c'est fondamentalement cette ligne du Manifeste de la Conférence d'Alarme qui a éclairé la voie générale de la IV Internationale suivie pendant la deuxième guerre mondiale. LES DIVERGENCES DANS L'INTERNATIONALE.
La déclaration de la guerre, les nouveaux crimes et trahisons du stalinisme l'internationale à une énorme pression ainsi qu'à un test décisif. Capitulerait-elle tour devant le social-patriotisme ou devant l'hystérie antisoviétique ? Changeraif-elle son cours en revenant sur ses positions fondamentales au sujet de la guerre, de rU.R.S.s. et du stalinisme ?
La qualité d'un mouvement révolutionnaire est éprouvée dans les événements les plus l'histoire, les guerres, les révolutions, qui portent les tensions, de classe C tr paroxysme. Dès la déclaration de la guerre, la IV Internationale vécut dans un isolement grandissant du reste prévu par rapport aux couranis de masse.
Les nouvelles qui parvenaient de l'activité des sections dénotaient une lutte presque désespérée contre le courant, et faisaient écho aux premières mesures de répression exercées précisément à l'encontre des marxistes révolutionnaires qui luftaient contre la guerre impérialiste. En septembre 1939, la police belge arrête W. Dauge, secrétaire du Parti Socialiste Révolutionnaire, l'organisation de la IV Internationale, pour son acfivité confre la guerre.
Au Canada, le militant trotskyste Frank Watson connaît le même sort, ainsi que plusieurs militants en France.
Les déclarations des organisations de la IV° Internationale contre la guerre impérialiste •qui s'approfondissait, pour appeler le prolétariat à l'action se multiplient : en Belgique, en France, en Grèce, au Danemark, en Angleterre, au Canada, en Australie, aux Etats-Unis, en Chine, dans plusieurs pays de l'Amérique latine. En même temps, en crifiquant l'action de Staline, les organisations de la IV° Internationale, font énergiquement la distinction entre le Kremlin, représentant politique de la bureaucratie, et l'U.R.S.S. en tant qu'Etat social; eiles s'opposent à l'hystérie antisoviétique qu'encouragent les crimes de Staline, et appellent à la défense inconditionnelle de I'U.R.S.S. contre les complots impérialistes.
Courageusement, lucidement, en plein sang-froid, la IV Internationale lufte sur tous les fronts pour défendre sa ligne, celle du marxisme révolutionnaire appliqué à une situation donnée. C'est là un combat splendide, livré par des forces certes limitées mais qui sauvent l'honneur du mouvement prolétarien révolutionnaire et préparent l'avenir avec une confiance absolue.
Cependant la IV Internationale fait partie intégrante du contexte social, et les pressions qui s'exercent sur la classe la traversent également, quoique de manière nécessairement déformée. Une lutte idéologique importante s'engage bientôt dans ses rangs, axée sur sa politique en face de la guerre, el plus particulièrement en face de I'U.R.S.S. Le centre de cette lutte est le Socialist Workers Party, l'organisation frotskyste des Etats-Unis le pays qui, par l'évolution des circonstances, se trouve au cœur de la résistance contre les pays fascistes et qui anime et bientôt dirige la lutte du camp des « démocraties ».
Du reste, ce n'est pas par hasard que les divergences se crisiallisent sur la question de I'U.R.S.S. et du stalinisme. Cette question a occupé une place de choix, une place centrale, dans la formation idéologique de notre mouvement dont les origines plongent dans la lutte qui suivit la mort de Lénine, au sein du P.C. de I'U.R.S.S. et de la III° Internationale contre la bureaucratie stalinienne montante. D'autre part, les années 1936-1939 marquent l'apogée de la réaction thermidorienne stalinienne : procès de Moscou; défaite de la révolution spagnole: retournement réactionnaire de la sifuation en France; pacte Hitler-Staline ; déclenchement de la guerre; invasion soviétique de la Pologne et de la Finlande.
Devant une telle évolution de la situation, il était presque inévitable que des voix s'élèvent, y compris dans nos propres rangs, pour mettre en doute nos positions sur U.R.S.S. et le stalinisme. Le courant révisionniste dont on avait eu quelques manifestations déjà avant le déclenchement de la guerre, prenait racine dans le contexte précis de l'évolution du stalinisme et de la situation internationale. Il acquit son expression la plus achevée dans le cadre de l'organisation américaine qui joua, à partir de la formation
Internationale et jusqu'à la fin de la guerre, un rôle central dans la vie l'Internationale.
Ceci s'explique aussi bien par le fait qu'elle se trouvait placée en dehors de la zone des opérations militaires et de la répression stalinienne, que par l'importance de ses. moyens matériels et humains.
Entre août 1939 et avril 1940 s'engagea au sein du S.W.P. une importante lutte idéologique qui eut des conséquences dans toute l'Internationale, et qui, de toute manière, souleva des questions fondamentales sur les plans théorique, politique aussi bien qu'organisationnel pour l'ensemble de notre mouvement. Les conséquences de cette lutte sur tous furent incorporées ensuite, de façon durable, organique, dans la formation et k développement de la IV° Internationale. D'où la nécessité d'insister sur elle de manière plus défaillée.
Les divergences qui avaient mûri depuis un certain temps au sein de la direction du S.W.P., ont éclaté à l'occasion de la signature du pacte Hitler-Staline le 22 août 1939 Le jour même de la signature du pacte, Max Shachtman, un des dirigeants à l'époque du S.W.P., déclarait : « La prochaine réunion du Bureau Politique [du S.W.P.] doit commencer avec une discussion de notre appréciation du pacte Staline-Hitler par rapport à notre caractérisation de l'Etat soviétique et aux perspectives d'avenir ». Le 5 septembre 1939, James Burnham, autre dirigeant à l'époque du S.W.P., soumettait au Comité Central un document sur « le caractère de la guerre », dans lequel il mettait en question l'appréciation de IU.R.S.S. en tant qu'Etat ouvrier « dans n'importe quel sens ».
Burnham considérait que l'implication de l'U.R.S.S. dans la guerre impérialiste ne créerait aucune distinction en ce qui concerne le cas particulier de I'U.R.S.S., et se déclarait contre sa défense inconditionnelle, c'est-à-dire indépendamment de telle ou telle politique du Kremlin, de Staline.
La lutte au sein du S.W.P. était ainsi désormais ouverte. Léon Trotsky répondit bientôt au document de Burnham par son article «'L'U.R.S.S. dans la guerre » (25 septembre 1939), donf on ne saurait encore maintenant minimiser l'importance dans lhistoire idéologique de notre mouvement. Du point de vue théorique et politique, la lutte contre la tendance révisionniste Shachtman-Burnham fut conduite quasi exclusivement par Léon Trotsky qui trouva l'occasion de réaffirmer, en les approfondissant, ses conceptions antérieures sur I'U.R.S.S. et le stalinisme (3). Sa conduite au cours de celte lutte, d'autre part, est fort intéressante du point de vue des conceptions qu'il développe quant à la manière de traiter les divergences dans une organisation de notre mouvement, et sur le plan organisationnel proprement dit. D'où la nécessité de dégager tous les enseignements de cette expérience qui est parmi les plus importantes ef les plus riches de l'histoire de la IV° Internationale
Sur le plan théorique et politique, la lutte idéologique au sein du SW P. souleva vite les questions les plus fondamentales : essence matérialiste dialectique de la méthode d'analyse du marxisme; caractère du régime social de l'U.R.S.S.; caractère du régime politique de l'U.R.S.S.; caractère de l'époque: perspectives. LA METHODE DU MARXISME.
Dans un contexte politique donné caractérisé par l'éclatement d'une guerre impérialiste «démocraties », il s'agissait de ressaisir le caractère social de l'U.R S.S. et de déterminer, où I'U.R.S.S. serait bientôt impliquée, en alliance avec Hitler ou de nouveau avec les aussi bien face à la guerre qu'à l'U.R.S.S., la ligne, les tâches du prolétariat révolutionnaire. Comment procéder en cette matière difficile, compliquée; selon quels critères, avec quelle méthode ?
La discussion porta vite sur les fondements, la structure, le fonctionnement de l'analyse Etait-il possible pour définir le caractère spécial de l'U.R.S.S. de partir des « questions par Kremlin, actes politiques tous menés au fascisme et l'impérialisme ? Ou bien fallait-il partir des critères de classe, de la définition de classe des phénomènes polifiques, pour arriver à des conclusions valables ?
Prenons par exemple la question de la guerre. La guerre est un phénomène politique, une fonction et non pas un organe constitutif caractéristique de la société. Pour comprendre la guerre, son caractère « juste » ou « injuste », progressif ou réactionnaire, et définir une ligne juste en face de ce phénomène politique, on ne doit pas partir de la fonction mais de l'Etat et de la société dont elle est fonction. En d'autres termes, il faut une anaiyse de classe poussée pour déterminer le caractère de telle ou telle guerre.
Dans la conjoncture donnée de l'époque, seule une telle méthode matérialiste dialectique pouvait permettre de s'écarter des dangers du pragmatisme et de l'éclectisme, et de prendre une position juste face à la guerre menée par les alliés « démocrates », leurs adversaires fascistes, à la « défense » de la Finlande, à « l'agression » de FUR.S S. contre elle, à la résistance des colonies contre les métropoles. Dans quel cas s'agissait-il de guerre Impérialiste, de « guerre injuste », et dans quel cas s'agissait-il de « guerre juste »? En partant des seuls « faits concrets », des « circonstances », des formes de la guerre, on
(3) Le recueil de tous les écrits de Léon Trotsky durant cette lutte a été publié en anglais sous le titre « in Defense of Marxism» aux éditions Pioneer Publishers, New-York,..
pouvait facilement aboutir par exemple à endosser la cause des « démocraties » contre le fascisme, ou de la « défense » de « la petite Finlande » contre « l'agression » de l'U.R.S.S, Mais les conclusions pourraient être toutes différentes si on envisageait la guerre comme phénomène politique, comme fonction d'Etats et de sociétés à caractere de classe différents.
La première manière de procéder fut celle de Burnham, adversaire déclaré dialectique, et de Shachiman. La seconde fut celle de Léon Trotsky. Dans un passage fameux de son article « D'une égratignure au danger de gangrène » (24 janvier 1940), Trotsky définit de manière épigrammatique les divergences sur la conception de la méthode. Voici ce passage :
« Dans la sociologie marxiste, le point de départ initial de l'analyse est la définition de classe d'un phénomène donné : Etat, Parti, tendance philosophique, école littéraire, etc. Dans la plupart des cas cependant, la simple définition inadéquate car une classe est composée de différentes couches, elle passe par différents stades de développement, elle est soumise à des conditions différentes, elle est soumise à l'influence des autres classes. Il devient nécessaire de tenir compte de ces facteurs de deuxième et de troisième ordre pour parvenir à une analyse complète, et ils sont pris soit partiellement, soit totalement, suivant le but spécifiquement recherché. pour un marxiste, l'analyse est impossible sans la caractérisation de classe du phénomène considéré. «Les systèmes osseux et musculaire n'épuisent pas toute l'anatomie d'un animal. Néanmoins, un traité d'anatomie qui voudrait faire « abstraction » des os et des muscles serait suspendu dans le vide. La guerre n'est pas un organe mais une fonction de la société, c'est-à-dire de sa classe dominante. Il est impossible de définir et d'étudier une fonction sans avoir une claire compréhension de l'organe, en l'occurrence l'Etat; il est impossible d'arriver à une compréhension de l'organe claire compréhension de la structure générale de l'organisme, c'est-à-dire de la société. Les os el les muscles de la société sont constitués par les forces productives et les rapports de classes (propriété). Shachtman soutient qu'une fonction, à savoir la guerre, peut-être étudiée « concrètement » indépendamment de l'organe auquel elle se rattache, à savoir l'Etat. N'est-ce pas monstrueux ? « Cette erreur fondamentale est complétée por une autre également éclatante. Après avoir détaché la fonction de l'organe, Shachtman procède dans l'étude de cette fonction elle-même, contrairement à toutes ses promesses, non pas de l'abstrait vers le concret mais au contraire, en dissolvant le concret dans l'abstrait. La guerre impérialiste est une des fonctions du capital financier, c'est-à-dire de la bourgeoisie à un certain stade du développement déterminé par un capitalisme d'une structure spécifique, le capitalisme monopoleur. Cette définition est suffisamment concrète pour nos conclusions politiques fondamentales. Mais quand, par extension, Shachtman utilise le terme de guerre impérialiste aussi pour la guerre menée par l'Etat soviétique, il se retire le sol sous ses propres pieds. Afin de justifier, même superficiellement, son application d'une seule et même définition à l'expansion du capital financier et à l'expansion de l'Etat ouvrier, Shachtman est amené à se détacher de la structure sociale des deux Etats en proclamant qu'elle est une abstraction. Grâce à ce jeu de cache-cache avec marxisme, Shachtman applique l'étiquette « abstrait » sur le concret et escamote complètement l'abstrait comme étant du concret. » CARACTERE SOCIAL DE L'U.R.S.S.
La question de la méthode une fois réglée ne donne naturellement pas une cle passe-partout pour résoudre les problèmes soulevés par la guerre et la conduite du Kremlin. Car, tout en admettant de la guerre en dernière analyse, être déterminé par le caractère social de l'Etat et de la société qui la mènent, cela ne résout pas le problème de savoir si l'U.R.S.S. pouvait être considérée comme un Etat ouvrier, même dégénéré. Et bien que Shachtman en particulier n'ait pas osé mettre directement en cause, durant la discussion d'août 1939-avril 1940, la position de la IVe Internationale sur le caractère social de l'U.R.S.S. (4), cette question était en réalité à l'arrière-plan de foute la discussion et déterminait les positions de la tendance révisionniste.
Trotsky fut amené pendant la discussion à préciser, pour une dernière fois, presque à la veille de sa mort, l'ensemble organique des raisons qui justifient la position de la [V° Internationale sur le caractère social de l'U.R.S.S. en tant qu'Etat ouvrier dégénéré. C'est là un exemple d'application de la méthodologie matérialiste dialectique du marxisme à un phénomène social donné, saisi dans son histoire, sa naissance, son évolution, ses contradictions, ses perspectives; c'est-à-dire saisi dans sa totalité dialectique concrète.
(4) A l'encontre de James Burnham qui, à cette époque, affirmait que l'U.R.S.S, était un Etat ni « capitaliste » ni « ouvrier».
Ceux qui ont lutté ou luttent toujours contre la définition que la IV° Internationale donne du caractère social de I'U.R.S.S. pêchent en général — comme la tendance révisionniste Burnham-Shatchman au cours de sa lutte au sein du S.W.P. - par pragmatisme ou éclectisme, ou par la combinaison des deux, en affaquant tel ou tel aspect distinct de la conception de notre définition de l'U.R.S.S. et en se montrant incapables de la saisir, répétons-le, dans sa totalité dialectique concrète.
Pour comprendre I'U.R.S.S. et sa définition, il faut tenir compte à la fois de sa naissance à travers une révolution prolétarienne qui a renversé les anciens rapports propriélé et instauré de nouveaux rapports caractérisés par une économie étatisée el planifiée; de son évolution, toujours sur la base de ces rapports, malgré l'expropriation du gouvernement et du pouvoir politique que le prolétariat avait subie entre temps, et par conséquent malgré la contradiction qui s'était établie entre les rapports de production, fruits de la Révolution, et le pouvoir politique aux mains historiques, en tant que formation et de ses perspectives dynamique de notre époque, qui est celle du développement révolution mondiale, destinée à mettre fin à l'isolement de rigues relativement courts.
d'une bureaucratie privilégiée transitoire s'inscrivant dans irrésistible et irréversible de la
I'U.R.S.S. dans des délais historiques relativement courts.
La naissance révolutionnaire de l'U.R.S.S. a son importance en tant qu'argument. contre ceux qui feignent d'oublier ou veulent oublier que les nouveaux rapports de propriété établis en U.R.S.S. (économie étatisée et planifiée) ne sont pas le propre d'une sorte d'évolution à froid, organique, du capitalisme vers un « capitalisme d'Etat » ou un « collecfivisme bureaucratique », mais le résultat de la lutte de forces sociales concrètes, lutte culminant dans la révolution prolétarienne. C'est-à-dire que ces rapporis s'avèrent etre le fruit d'une révolution prolétarienne, sans laquelle il est pratiquement impossible d'accéder à de iels rapporis.
D'autre part pratiquement, dans le cas historique concret où la révolution prolétarienne se développe au moyen de victoires nationalement limitées, en commençant par des pays arriérés à la périphérie du système capitaliste, aussi le début de la reconstruction socialiste de la société doit nécessairement passer par l'établissement de fels rapports. L'histoire n'a donné aucune preuve qu'il est possible de procéder autrement, par d'autres rapports.
Ce dernier argument a sa valeur contre ceux qui, par exemple, en donnant la primauté au caractère du pouvoir politique, minimisent l'importance des rapports de production en tant que critère décisif pour caractériser la nature sociale d'un régime.
Puisque le prolétariat est exproprié du pouvoir polifique en U.R.S.S., lequel est détenu par une bureaucratie privilégiée, raisonnent les adeptes du « capitalisme d'Etat » ou du « collectivisme bureaucratique», les rapports de production ne suffisent pas pour caractériser l'U.R.S.S. comme un Etat ouvrier, même dégénéré.
Reconnaissons tout d'abord que ces rapports sont ceux par lesquels commence nécessairement la reconstruction de la société qui suit le renversement révolutionnaire du capitalisme, de l'impérialisme, dans un pays donné. C'est là un fait historique. Un autre faif historique, prouvé déjà par une expérience de quelque quarante années, c'est que ces rapports constituent un progrès immense du point de vue du développement des forces productives par rapport au capitalisme. Cet aspect de la question est resté longtemps masqué par les énormes difficultés que l'U.R.S.S., qui était parmi les pays les plus arriérés du monde, eut à surmonter avant de jeter les bases d'une économie moderne, et par les erreurs et les déformations monstrueuses découlant de la gestion stalinienne.
Malgré cela, les nouveaux rapports de propriété ont traversé avec succès toutes les épreuves de l'isolement et de la guerre, se sont fortifiés, et sont actuellement en train de s'épanouir avec une rapidité, une force, un éciat, qui dans les années à venir sonneront le glas du capitalisme, y compris sur le terrain economique.
Mais ne peut-on concevoir sur la base de ces rapports l'affermissement d'un régime social intermédiaire, par exemple, entre le capitalisme et le socialisme, non prévu par les classiques du marxisme? A cette question également la seule réponse satisfaisante est celle que Léon Trofsky donna lors de la lutte au sein du S.W.P. Ecrivant à james Cannon le 12 septembre 1939, il précisait :
« La question de l'U.R.S.S. ne peut ètre isolée du processus historique d'ensemble de notre temps. Ou l'Etat de Staline est une formation transitoire, une déformation at de radie et st une d'un Etat ouvrier dans un pays arriéré et isolé, ou le « collectivisme bureaucratique » (5) est une nouvelle formation sociale qui est en train de remplacer le capitalisme à travers le monde (sous la forme du stalinisme, du fascisme, du New Deal, etc.). Les essais terminologiques (Etat ouvrier ou pas. Etat ouvrier; classe ou pas classe, etc.) acquièrent un sens seulement sous cet aspect historique. Ceux qui choisissent le second terme de l'alternative admettent ouvertement ou en silence que toutes les potentialités (5) Selon le terme employé par Bruno R. dans son ouvrage « La Bureaucratisation du monde », paru en 1939 à Paris.
révolutionnaires du prolétariat mondial sont épuisées, que le mouvement socialiste a fait faillite et que le vieux capitalisme est en train de se transformer en un « collectivisme bureaucratique » avec une nouvelle classe exploiteuse. L importance énorme d'une telle conclusion s'explique d'elle-même. Elle concerne la destinée entière du prolétariat mondial et de l'humanité. Avons-nous le moindre droit de nous impliquer nousmêmes par pure expérience terminologique dans une nouvelle conception historique qui s'avère être en complète contradiction avec notre programme, notre stratégie et notre tactique? Un tel saut aventuriste serait doublement criminel actuellement, quand la guerre mondiale rend la perspective de la révolution socialiste une réalité imminente et quand le cas de I'U.R.S.S. apparaitra à tous comme un épisode transitoire dans le développement de la révolution socialiste mondiale. » Dans ses écrits contre la tendance révisionniste, Trotsky trouva l'occasion de développer amplement cette argumentation, d'une importance évidente extrême. Les événements qui ont marqué la querre et l'évolution ultérieure n'ont fait que justifier le sens général de cette argumentation. La guerre a débouché non pas sur un déclin du prolétariat et de la révolution mais sur une lonque période révolutionnaire, dans laquelle le rapport de forces entre le capitalisme et la révolution a changé et continue à se détériorer au détriment du capitalisme, et dans laquelle également le rapport de forces entre la bureaucratie et le prolétariat change de plus en plus en faveur de ce dernier.
C'est là le sens général des événements aussi bien dans le monde capitaliste qu'en U.R.S.S. et dans les « démocralies populaires ».
Certes fout ce processus a pris ef prend des formes plus sinueuses, plus compliquées, ainsi que des délais plus longs que ceux prévus par Léon Trotsky. Il serait difficile qu'il en soit autrement, étant donné la profondeur et l'ampleur des bouleversements intervenus cans la sifuation mondiale depuis l'éclatement de la guerre, la multitude et la complexité des facteurs qui s'y sont impliqués, facteurs eux-mêmes modifiés au cours des événements.
Mais la ligne générale des développements suif la perspective tracée par Léon Trotsky, et justifie pleinement son optimisme révolutionnaire.
A l'échelle de l'histoire, le temps qui s'est écoulé depuis lors n'est toujours qu'un moment qui s'est rempli cependant d'acquisitions révolutionnaires formidables, et qui emmagasine un dynamisme révolutionnaire destiné à remuer de fond en comble « la terre et le ciel ».