Documents de la IVe Internationale

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La revue › 16e année, n° 2

Le régime franquiste aux abois

E. M. · Quatrième Internationale, 16e année, n° 2 · avril 1958 · p. 12-14 · 1 521 mots

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Le mois de mars 1958 fera date dans l'histoire du prolétariat espagnol en lutte contre le régime franquiste. Une vague de grèves a en effet déferlé sur le nord industriel de l'Espagne et gagné les chantiers navals à Valence après avoir embrassé Barcelone et sa grande banlieue. Du même coup, elle a encouragé la lutte des étudiants à Barcelone, Seville, Saragosse et ailleurs. Des cours ont été suspendus bien avant les vacances de Pâques pour permettre aux esprits de retrouver leur calme.

On. calcule à 60.000 le nombre de travailleurs ayant participé au mouvement gréviste, dont les débuts méritent d'être rappelés. Lel 7 mars, neuf miheursdu puits astiirien « Maria Luisa » s'étaient présentés à l'administration pour exiger de inetour à la journée de 7 heures, faute de quoi la 8 heure supplémettaire devrait être payée comme par le passe. . En guise de réponse, ils furent chassés de la mine. En réplique à cette provocation du patronat, un groupe de mineurs décida alors de son propre chef de limiter la journée de travail à sept heures ; ils le firent; mais furent congédiés à leur tour.

Cependant le mécanisme est déjà déclenché : des grèves et des lock-outs se succèdent et gagnent l'un après l'autre les puits des Asturies.

Des renforts de la Guardia Civil furent aussitôt envoyés dans les Asturies dont le spectre de la Commune de 1934 hante toujours la bourgeoisie espagnole, et les garanties constitutionnelles (droit de rési dence, etc) furent suspendues. Des prisonniers politiques qui rachetaient leur condamnation par des corvées dans les mi nes se virent du jour au lendemain mobilisés et envoyés à Ifni, tandis que des femmes de grévistes, qui venaient aux économats de l'entreprise pour y faire leurs achats habituels, étaient « éloignées » par la force publique.

D'ailleurs, dans les Asturies comme partout, le souci principal des autorités a été d'éviter toute concentration d'ouvriers. Ainsi des travailleurs qui se rendaient à l'usine pour faire grève sur le tas (autrement dif pour loccuper) ont été vite refoulés par la police.

Lors de grèves, précédentes, une partie du patronat avait consenti à relever tant soit peu les salaires des ouvriers. Cette fois-gi le gouvernement franquiste, a interdit toute augmentation de salaire qui ne serait pas préalablement autorisée par lui. La mesure vise d'une part à mettre au pas des patrons « indisciplinés », et d'autre part à faire échec à un éventuel rajustement de salaires découlant des augmentations consenties par des entreprises pilotes.

L'importance politique des grèves n'a échappé à personne, même au gouverneur civil de Barcelone qui s'est exprimé en ces termes : « Obéissant aux consignes de radios étrangères (?), les ouvriers de ser- vice aux usines Hispano-Olivetti et Vicente Illa ont abandonné le travail sans avoir présenté aucune revendication sur le plan social. Cette attitude justifie pleinement la fermeture immédiate de ces usines... ainsi qu'une enquête destinée à faire la lumière sur les responsabilités des ouvriers dans des faits dont on ne saurait cacher le caractère révolutionnaire ».

C'est justement parce que, dans son ensemble, cette magnifique démonstration gréviste n'a pas présenté de revendications économiques bien précises, mais a constitué une épreuve de force essentiellement politique contre le régime de Franco, que le retour au travail dans les mêmes conditions qu'à la veille de la grève ne peut pas être considéré comme un échec du mouvement. La seule et véritable revendication mise en avant par les grévistes espagnols s'est résumée en cette phrase : « Finir une fois pour toutes avec une situation devenue insupportable ».

Au demeurant, une telle situation n'est pas plus supportable pour le régime franquiste lui-même. Celui-ci n'a pas affaire seulement aux assauts qui lui viennent des masses populaires ou des « radios étrangères », mais encore aux querelles et conflits qui se multiplient à l'intérieur des classes possédantes, les clans et sousgroupes de ces classes voulant sortir de la crise actuelle dans les meilleures conditions :

Le désarroi, le mécontentement ne sont pas moindres parmi ceux qui dirigent effectivement et presque en maîtres absolus le pays, c'est-à-dire les généraux. Les développements au Maroc espagnol, la perte de celui-ci pour l'Espagne qui se vou-

Jait « impériale », la rétrocession qu'il a

Talla faire du Maroc méridional espagnol, en attendant celle du Rio de Oro et l'évacuation d'Ifni, sont des défaites que les généraux espagnols ne pourront jamais se résigner à encaisser, même si toutes ces défaites se trouvent associées à la politique d'un des leurs, Franco. L'apparition des « Juntas de défense » dans l'armée a eté de tout temps la caractéristique d'un mouvement de conservation, d'auto-défense des officiers, en tant que clan distinct.

Rien d'étonnant done à ce que les Juntes qui aujourd'hui prolifèrent en Espagne soient à la recherche d'un bouc émissaire pour lui faire endosser la grande faillite du régime. Jusqu'ici la Phalange était présentée comme la seule responsable de « l'anarchie qui règne dans le pays ». Maintenant que la bureaucratie phalangiste a donné assez de preuves de servilité envers ses accusateurs, les généraux cherchent ailleurs. Aussi n'est-il pas exclu que, si la situation se détériore davantage, ils invitent Franco à se retirer de la scène.

Seulement, personne parmi eux ne sait par qui le remplacer. La solution monarchiste, dans la mesure où elle n'est pas épaulée par un désir des masses, se présente comme une solution assez aléatoire, et en tout cas non exempte de dangers -personne ne sachant à lavance comment les masses interpréteront ce changement dans le pouvoir d'Etat.

Les inquiétudes à cet égard chez les monarchistes sont prouvées par les démarches continuelles qu'ils font auprès des leaders républicains, sociaux-démocrates et même anarchistes en exil. Il y a quel ques années, en 1948, un pacte « d'alliance » entre partisans du prétendant Don Juan et ces « partisans » du socialisme que sont les réformistes, fut signé à SaintJean-de-Luz. Le pacte mourut de lui-même, tant il était inviable. Cela n'a pas empêché les monarchistes de s'adresser à nouveau à toutes les organisations antitranquistes — exceptions faites du PC et du POUM — pour renouveler les pourparlers en vue de restaurer le pouvoir des Bourbons.

Mais l'attitude irrésolue, capitularde, des chefs républicains, sociaux-démocrates et même anarchistes devant la crise franquiste, a été surclassée par la politique archi-opportuniste du PC espagnol. Si la direction du Parti de Maurice Thorez en

France vient de rappeler à la bourgeoisie, par la voix de Feix, les grands services contre-révolutionnaires rendus par le parti dans la période la plus critique à la Fran ce capitaliste « libérée », la direction du

PC va plus loin à l'égard de la crise que connaît actuellement l'Espagne. Il propose la « libération » (?) de l'Espagne non pas au moyen d'une lutte qui rappellerait celle des maquis de jadis, mais à travers la réconciliation de tous les Espagnols. En effet, le CC du PC espagnol préconise une • Journée de réconciliation nationale » (sic) dont « les grèves commencées aux Asturies et qui s'étendent aujourd'hui à de nombreux points sont déjà (!) le début de la préparation ».

• Le Parti Communiste, dit la résolution du CC, proclame une nouvelle fois, à cette occasion là l'occasion du combat engagé par les mineurs des Asturies] ..qu'il est disposé à une entente avec le Parti Socialiste, avec la CNT, les partis républicains, la démocratie-chrétienne et d'autres groupes catholiques (?), les secteurs de l'opposition libérale, les possibilistes (?), monarchistes et militaires, et même avec les groupes dissidents de la Phalange pour mettre fin par des moyens pacifiques au régime de dictature et rétablir les droits démocratiques des Espagnols, sans esprit de vengeance ni de représailles. »

Le rétablissement des droits démocratiques en Espagne est sans aucun doute le premier des objectifs qui se posent aux travailleurs espagnols et à tout parti qui se réclame de la classe ouvrière. Encore faut-il préciser COMMENT, PAR QUELS MOYENS, AVEC QUELLES FORCES, AS. SURER LES DROITS DEMOCRATIQUES une fois ceux-ci rétablis. Pour ne parler que de l'expérience des travailleurs espa gnols, ceux-ci se rappelleront que les droits démocratiques rétablis au lende main de l'instauration de la République en avril 1931 furent vite contrecarrés et mis en échec par des lois d'exception dites « Loi de défense de la République » (de quelle république ?) et autres.

La défense des droits démocratiques qui intéressent la classe ouvrière ne peut être garantie que par la classe ouvrière elle-même. Nous abordons ici le vé ritable nœud du problème. Il relève de la constitution d'un front d'organisations ouvrières élaborant et appliquant un programme servant les intérêts antifranquistes de la classe ouvrière, qui se confondent avec leurs intérêts anticapitalistes.

Ce front unique, nous sommes convaincus, s'imposera tôt ou tard aux organisations ouvrières espagnoles. Ce sont les développements qui l'imposeront avec toute l'autorité qu'ont les faits. Plus tôt se fera ce front ouvrier, anticapitaliste, des organisations ouvrières et moins d'efforts et de sacrifices seront demandés aux travailleurs dans leur lutte contre le régime franquiste.

Car c'est bien d'une lutte qu'il s'agit et nullement d'expédients • pacifiques » ou de « journées de réconciliation nationale », comme le PC espagnol voudrait le faire croire.

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