Le 7º Congrès de la Ligue des Communistes Yougoslaves se tiendra à Liubliana dans la deuxième quinzaine d'avril. Il ne s'en faudra que de deux mois pour célébrer le dixième anniversaire de la rupture avec Staline et le Kominform. Que d'événe ments survenus depuis lors: le blocus de la Yougoslavie par l'U.R.S.S., la guerre de Corée, la mort de Staline, le voyage de Khrouchtchev à Belgrade et celui de Tito à Moscou, le 20° Congrès, les événements de Pologne et de Hongrie, l'exclusion et l'arrestation de Djilas, ete...
Pour le Congrès, le C.C. a élaboré un projet de programme dont il n'a encore paru en français qu'un résumé succint. Mais, moins de deux mois avant ce Congrès, le C.C. de la L.C.Y. a envoyé une « lettre à toutes les organisations et organismes dirigeants » de cette organisation qui jette une lumière crue sur l'état de celle-ci.
Après une brève introduction indiquant les succès obtenus, la lettre s'étend « certains phénomènes négatifs » dans la vie politique, économique et sociale.
« La décentralisation n'exclut pas en elle-même le bureaucratisme » « De nombreux communistes et même des dirigeants gardent des vues technocratiques à l'égard des questions sociales et politiques ». « Dans de nombreuses entreprises..
des décisions sont prises arbitrairement.. la critique est étouffée. Il y a des cas où les ouvriers qui avancent des critiques sont renvoyés de place en place même congédiés ». « Certains de nos camarades dirigeants deviennent parfois insensibles à la vie des gens, aux besoins des travailleurs ». « On doit remarquer un accroissement des privilèges matériels des particuliers ces derniers temps ».
« On pense généralement que différentes affaires.. peuvent être expédiées plus facilement au moyen du « piston » et de la protection ». « De graves irrégularités se sont produites en ce qui concerne l'attribution des primes et qui ont eu des répercussions politiques nuisibles ». « De fortes tendances particularistes qui se font jour... prennent souvent des formes nationalistes et même chauvines du fait que les communistes et souvent aussi les membres dirigeants de la Ligue des
Communistes... tombent parfois sous l'influence des vestiges intellectuels petits bourgeois et nationalistes et se livrent ainsi eux-mêmes à des excès nationalistes et chauvins . « Les directions syndicales sont orientées vers le haut...». «La disclpline et la responsabilité de certaias communistes et souvent aussi des dirigeants se sont relachées »...
Cette fetire apparait à la leclare comme un véritable cri d'alarme. Elle révéle décompesition avancée, atteignant « certains communistes et souvent des dirigeants »; chacun comprend ce que cela veut dire. Le phénomène n'est pas tout i récent. Déjà il y quelques années, Djilas - au moment ou s'effectua rupture aveo l'équipe dirigeante de la Yougoslavie — avait signalé la même chose. Djilas, politiquement desorienté, chercha la cause de ce phénomène dans les « idées » de Marx et de Lénine. La lettre du C.C., très descriptive, conclut par des propositions organisationnelles (« un travail régulier et systématique des organismes dirigeants », «consolider constamment la discipline et la responsabilité », « améliorer l'activité des syndicats »...) mais ne recherche pas du tout les causes profondes de ce phénomène. Or, si on ne le fait pas, les mots: discipline, responsabilité, activité... n'ont aucune valeur magique; et le phénomène se poursuivra et ira même s'accentuant.
Il n'y a pas de doute que dix ans auparavant, le P.C. yougoslave - et pas seulement sa direction avait montré une force, une cohesion remarquable en face de l'assaut de Staline et du Kominform. La direction put tenir parce qu'elle avait derrière elle un parti plein d'ardeur, fier de sa lutte révolutionnaire et de la victoire qu'il avait remportée sur les anciennes classes dirigeantes. Ce parti ne fut nullement impressionné par le flot des calomnies staliniennes, par les difficultés engendrées par le blocus. Pour les communistes yougoslaves, c'était alors une nouvelle bataille qui avait pour but de défendre contre un assaillant imprévu les conquêtes qu'ils avaient obtenues par tant de sacrifices.
Comment expliquer que ce même parti, dix ans plus tard, présente les manifestations de décomposition que révèle la lettre de la direction ?
D'une façon générale, ce parti — comme tout parti parvenu au pouvoir — a subi ce que appelé les « transformations du pouvoir» rience yougoslave n'était plus la même que celle que connut le P.C. de P'U.R.S.S. Le danger bureaucratique y fut expliqué et dénoncé dans l'exemple même du stalinisme.
yougoslave elle-meme entreprit la décentralisation comme le meilleur moyen selon elle de combattre la bureaucratie.
Le danger de décomposition a des sources objectives, avant tout dans l'état arriéré du pays; mais s'il a pris une telle ampleur, c'est que, dans une très grande mesure, la politique de la direction yougoslave y a contribué, fut-ce à son corps défendant.
En effet, la décentralisation n'était qu'une mesure organisationnelle, tout comme mesures qu'elle propose aujourd'hui que nous l'avons signalé plus haut. Mais, à quoi avons-nous assisté politiquement de la part de cette direction ?
Elle a fait de grands zigzags théoriques, politiques, sans vraiment s'expliquer sur le fond des choses, sans procéder à la critique de sa conduite dans les étapes passées, agissant de façon tout à fait pragmatique, et se montrant d'autant plus satisfaite d'elle-même que, dans la question des rapports Est-Ouest, elle est parvenue à tenir sur la corde raide. Rappelons qu'au lendemain de la rupture, elle affirma pendant un certain temps son attachement à P'U.R.S.S., puis elle dénonça l'existence en U.R.S.S. d'un « capitalisme d'Etat », ensuite elle retrouva dans /'U.R.S.S. l'Etat
Sur la question de la Hongrie, après avoir eu une attitude courageuse qui tranchait par rapport aux autres directions des P.C. désorientées ou complices du Kremlin, elle 'est en fait alignée avec elles pour passer l'éponge. On ne doit pas oublier égale ment le rapprochement très poussé du côté des Etats-Unis, qui l'a amenée à voter pour l'intervention des Nations Unies en Corée.
D'autre part, l'internationalisme prolétarien s'est limité à des entretiens sommets avec des dirigeants de P.C. ou de partis socialistes, tandis que les militants de la L.C.Y. étaient orientés sur le seul développement de l'économie yougoslave.
Enfin, la direction de la L.C.Y., si elle a eu une attitude moins rigide que les staliniens dans la question du parti, a été au fond tout aussi hostile qu'eux centralisme démocratique. Une discussion politique aurait sans difficulté permit de battre Djilas; mais la direction yougoslave a fait marcher contre lui la répression de l'Etat. A l'égard de la base du parti, la direction s'est montrée paternaliste, et elle continue de le faire dans cette lettre. Elle donne des leçons de morale mais esquive le fond politique des choses. S'il était besoin de montrer la façon dont la direction esquive ses responsabilités, il suffit de mentionner déclaration que des membres dirigeants se livrent a des excès chauvins... sous l'influence des vestiges des intellectuels petits bourgeois et nationalistes: c'est une « explication » reprise tout simplement des staliniens.
La situation obiective d'un pays économiquement arriéré, les taches quotidiennes agissent dans un sens favorable au bureaucratisme et à l'empirisme. il n'est possible de réagir que par une intense vie politique. L'attitude de la direction de la L.C.Y., subordonnant la vie du parti à la raison d'Etat, ne permettant pas aux militants du parti de discuter la politique du parti et de l'Etat — et pas seulement les tâches dans la commune ou dans l'entreprise - devait largement contribuer à démoraliser les militants. Faute d'une vue politique large, faute de grands objectifs détermines démocratiquement, nombreux sont ceux qui se bureaucratisent, s'occupent de leurs propres conditions, se dégradent moralement.
Une vie politique est absolument incompatible avee le monopole du parti unique et monolithique. Les mesures d'organisation les meilleures ne peuvent remplacer le démocratie socialiste, celle qui permet à chaque travailleur de se prononcer nom seulement sur les problèmes immédiats de son entreprise, mais sur politique générale qui fixe le cadre de l'activité de l'Etat et de l'économie. La direction yougoslave a rompu avec les staliniens et les post-staliniens sur une série de problèmes importants, mais pas sur ce problème décisif. Et c'est pourquoi il faudra qu'es Yougoslavie, comme dans les autres Etats ouvriers, une aile marxiste révolutionnaire se dégage dans la lutte pour une véritable démocratie ouvrière, comportant le droit à la pluralité des partis ouvriers et aux tendances. C'est seulement ainsi que l'on pourra combattre efficacement les phénomènes de bureaucratisation et de décompo sition engendrés sous les effets de la prise du pouvoir.