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La nouvelle réforme de l'agriculture soviétique

E. Germain · Quatrième Internationale, 16e année, n° 2 · avril 1958 · p. 15-22 · 6 259 mots

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« Nous étions dans une impasse pour l'agriculture.»

(Interview de Khrouchtchev au « Times », 1° février 1958.)

C'est une véritable réforme nouvelle de l'agriculture soviétique que Khrouchtchev a annoncée dans son discours de Minsk du 22 janvier 1958. La vente des tracteurs ef des machines agricoles aux kolkhoz en constitue la pièce maîtresse. Elle ne peut être jugée à sa juste valeur, du point de vue des intérêts immédiats du prolétariat soviétique et du point de vue de l'avenir socialiste de r'U.R.S.S., que si l'on part de la constatation réaliste mise en exergue à la tête de cet article : l'agriculture soviétique est dans une impasse. Autant les statistiques industrielles affirment l'essor de l'industrie et de la culture, malgré le frein que représente la gestion bureaucratique de l'économie et de l'Etat, autant les 40 années d'agriculture soviétique se soldent par un échec retenfissant.

Veut-on quelques chiffres pour confirmer ce verdict sévère ? En 1913, la Russie tsariste produisit 80 millions de tonnes de céréales; en 1950, l'U.R.S.S. n'en produisit que 84 millions, pour une population qui s'était accrue de 20 %. En 1954, la production était encore Inférieure à 90 millions de tonnes c'està-dire que la production par têle d'habitant était inférieure à celle de 1913!

En 1913, le cheptel russe se composait de 61 millions de bovins; en 1953, pour une population accrue de plus de 20%, il n'y avait que 57 millions de bovins. Et même en 1956, avec un cheptel bovin de 70,4 millions, on a moins de viande sur pied par tête d'habitant que sous le régime tsariste.

Khrouchichev a déclenché l'énorme mouvement pour la mise en culture des terres vierges; on a étendu la surface emblavée à 35 millions d'hectares, déplacé plus d'un million de personnes, fabriqué des centaines de milliers de tracteurs. Cependant, la production de céréales n'a etteint en 1957 que 105 millions de tonnes, soit le même chiffre qu'en 1955 (l'année 1956 paraît exceptionnelle). Comme le premier secrétaire le reconnaît lui-même dans son discours de Minsk, la moyenne des récoltes de 1954-1957 n'est supérieure que de 27 % à la moyenne des années 1950-1953. Or, la moyenne de 1950-1953 oscille autour de la moyenne des dernières années tsaristes. C'est dire que, malgré une énorme mécanisafion, l'accroissement actuellement atleint dans la production de céréales est à peine proportionnel l'accroissement de la population soviétique de 1913 à 1917 qui est justement de 27 %...

La cause immédiate de cette stagnation n'est pas difficile à découvrir. L'actuel ministre de l'agriculture de l'U.R.S.S., Maskievitch, enfreprif un voyage aux Etats-Unis qui lui révéla que la main-d'œuvre agricole améliricaine consiste en un travailleur par 50 hectares de terres arables. Cette donnée fut publiée en U.R.S.S. ef y causa une immense sensation (voir le n° 11, 1957, de la revue soviétique Oktiabr). C'est qu'en U.R.S.S., il est notoire que l'agriculture manque de bras, malgré l'emploi de 10 travailleurs (hommes et femmes) pour 50 ha. (calculs de M. V. Nemtchinov, Planovoié Khoziaistvo, n° 4, 1955, et du rapport de la Commission Economique pour l'Europe = « Etude sur la situation économique de l'Europe en 1956 », chapitre 1, p. 32). La productivité du travail agricole semble donc en U.R.S.S. dix fois inférieure à celle des Etats-Unis, même si l'on part d'un rendement égal par ha. dans les deux pays, ce qui n'est guère le cas.

La cause ultime de cette basse productivité du travail réside dans le refus de faire un effort par la paysannerie, qui est la réponse des paysans soviétiques à la façon criminelle dont fut réalisée la collectivisation forcée de l'agriculture. Au lieu de gagner le paysan à la collectivisation par la démonstration de rendements et de revenus supérieurs, on l'obligea à entrer au kolkhoz au prix de sacrifices matériels terribles. La vengeance paysanne a pesé comme une malédiction sur 25 années d'histoire soviétique. La politique des prix de l'ère stalinienne ne faisait qu'endurcir le paysan dans cette attifude.

Encore ne s'agit-il pas d'une réaction purement psychologique. Pendant la majeure parfie de ce quart de siècle, le paysan kolkhozien a obtenu de son misérable lopin de terre privé, qui ne dépasse guère 0,4 ha. en moyenne, des revenus relatifs largement supérieurs à ceux que lui offre le travail kolkho-

U A zien. Même en chiffres absolus, les revenus en nature et en argent qui proviennent du lopin privé ont souvent égalé, sinon dépassé, ceux du travail dans le kolkhoz. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que le paysan, qui n'est ni un partisan avoué du « bolchévisme » à la sauce stalinienne ou khrouchtchévienne, ni un altruiste brülant d'un amour mystique pour la propriété coopérative, ait essayé systématiquement de réduire son travail sur les terres kolkhoziennes ?

Lors de la mort de Staline, l'impasse était devenue manifeste. La deuxième puissance industrielle du monde ne pouvait même pas assurer à ses habitants leur pain quofidien, sans parler du beurre et de la viande. Les successeurs de Staline onf cherché toutes les solutions possibles pour remédier à cette situation. Ils onf commencé par accroître considérablement le prix que l'Etat paye pour les livraisons, obligatoires ou volontaires, de produits agricoles par les kolkhoz. Ils ont favorisé l'élevage privé et kolkhozien. Ils ont réduit les taxes sur les revenus privés des kolkhoziens. Ils ont essayé en même temps d'obliger le paysan à travailler davanfage dans le kolkhoz, en le menaçant de supprimer son lopin privé s'il ne remplissait pas une norme minima (décret du 10 mars 1956). Ils ont essayé de « contourner la paysannerie » en développant les vastes

«usines à blé » sous forme de sovkhoz sur les terres vierges d'Asie. Les résultats de toutes ces mesures semblent sans proportion avec l'effort entrepris.

Si certains observateurs superficiels croient que les entreprises de Khrouchtchev sont systématiquement auréolées de succès, une lecture attentive des coupures de presse des dernières années se rapportant au bruyant personnage dégage une impression bien plus équivoque. Sans parler du fameux projet des « agrovilles » abandonné sans tambour ni trompefte après 1951, il semble que la «campagne du mais » ne soulève plus guère l'enthousiasme des spécialistes. Les terres vierges, elles non plus, ne sont plus traitées comme la panacée qu'elles représentaient il y a deux ans; la mauvaise récolte de 1957 y est pour quelque chose. Quant aux projets cotonniers que Khrouchtchev développa avec grande volubilité en 1954, ils ont lamentablement échoué. La production de coton brut en Ousbekistan ne s'éleva en 1957 qu'à 2,75 millions de tonnes, alors qu'au cours du 6° plan quinquennal on avaif prévu 4,2 millions de tonnes de coton dans cette République pour 1958, objectif entre temps abaissé à 3 millions de tonnes (c'est l'objectif originellement prévu pour 1955).

LES M. T. S. DANS L'AGRICULTURE ET L'ECONOMIE

Les stations d'Etat de tracteurs et de machines agricoles (M.T.S.) remplirent pendant longtemps un triple rôle. Propriétaires des grands moyens de production agricoles, elles étaient le chaînon essentiel qui reliait le secteur agricole non-étatique au secteur nationalisé de l'économie. Grâce à leur monopole, les fracteurs mis à la disposition de l'agriculture restaient en dehors du circuit de production et de circulation des marchandises. Elles assuraient en même temps à l'Etat une parfie appréciable de la producfion agricole marchande, en payement en nature pour les services rendus aux kolkhoz. Elles étaient finalement l'instrument de confrôle politique de l'Etal au village, où elles représentaient à la fois l'élément ouvrier et l'élément bureaucratique, opposés à la paysonnerie propremeni dite.

Il est incontestable que ce rôle, empiriquement attribué aux M.T.S. par Staline, n'alla pas sans gaspillages ni pertes multiples. La Pravda du 19 février 1950 nous apprit que les tracteurs des M.T.S. chômaient en moyenne 30 % du femps dans la région typique de Koursk. Lorsque fut déclenchée la campagne en faveur de la dernière réforme khrouchtchévienne, les journaux apportèrent d'autres chiffres, plus éloquents encore. Le fait que de nombreuses M.T.S. devaient servir plusieurs kolkhoz à la fois, désorganisait les fravaux des champs. Souvent les tracteurs n'étaient pas prêts au moment le plus opportun de la récolte, ce qui causait des retards et des pertes.

L'article précité de la revue Oktiabr rapporte que dans de nombreuses M.T.S., les tracteurs sont « garés » (si l'on peut dire) à ciel ouvert dix mois par an et exposés à une usure rapide, sous la pluie et la neige! La « révision mécanique » - ô sainte bureaucratie! — n'est en effet prévue qu'à la veille de la récolte. Les M.T.S. possèdent en outre un appareil bureaucratique très lourd, qui pèse sur le prix de revient des céréales qu'ils reçoivent en payement en nature pour leurs services. En fait, selon le discours de Khrouchtchev à Minsk, le blé ainsi reçu coûta à l'Etat soviétique 60 % plus cher que le blé fourni obligatoirement par les kolkhoz, et 150 % plus cher que le blé obfenu dans les sovkhoz.

C'est pourquoi l'idée de transférer les tracteurs et les machines agricoles aux kolkhoz eux-mêmes fut soulevée à de nombreuses reprises dans le passé. On sait que Staline - dans son dernier livre (« Problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. ») - polémique à ce sujei avec deux économistes, Sanina et Wenger. L'article d'ivan Vinnitchenko dans la revue Oktiabr que nous avons déjà citée à plusieurs reprises constate que l'adversaire de Staline n'a pas désarmé. Il relate une conversation extrêmement intéressante que l'auteur a eue avec Wenger - qui montrait que ce théoricien

BL est un véritable fanatique du principe de « l'intéressement matériel de la paysannerie » à l'accroissement de la production. Sans doute d'autres techniciens et économistes spécialisés dans les problèmes agricoles ont systématiquement défendu les mêmes idées que Wenger.

Mais il est intéressant de relater que l'idée de ic vente des tracteurs aux kolkhoz n'a pas seulement été soulevée par des théoriciens. Le journal allemand Deutsche Zeitung und Wirtschaftszeitung, sérieux organe des capitalistes de l'Allemagne méridionale, relate dans son numéro du Ter février 1958 que des agronomes experts de l'Académie des Sciences d'U.R.S.S. racontent l'anecdote

LES ANTECEDENTS DU

Nous ne croyons pas qu'il s'agit d'un incident isolé. De nombreux indices montrent que d'autres présidents de kolkhoz riches ont agi de façon aussi arbitraire que Lyskine.

Il parait que, dès le début de l'année 1957, la MTS Vygonitchi (région de Briansk) a remis ses tracteurs ef ses machines pour une année entière au kolkhoz « Leiniski » (Selskoié Chochidistvo, 9 janvier 1958). Plusieurs articles publiés dans le numéro d'octobre 1957 de la revue Oktiabr indiquent que de nombreux kolkhoz avaient déjà acheté des tracteurs et des machines agricoles en grand nombre (notamment le kolkhoz « Vladimir litch » de la région de Moscou et le kolkhoz « Kranii Okfiabr » de la région de Kirov). La Pravda du 10 décembre 1957 et la Pravda Vostoka du 16 août 1957 rapportent qu'en d'autres endroits, on avait commencé à fusionner M.T.S. et kolkhoz en sovkhoz. Et l'arlicle précité de Vinnitchenko énumère un certain nombre de variantes de ces réformes qui avaient déjà été appliquées dans diverses régions de l'Union soviétique. Il constate en même temps que, par exemple, dans la région d'Odessa, les kolkhoz les plus riches possèdent déjà un parc de tracteurs plus grand et de meilleure qualité que les M.T.S.! II ne précise pas comment ces kolkhoz ont acquis ces moyens de production dont la vente est interdite par la loi et des décrets spéciaux !

Il semble donc acquis que nous avons assisté à un double mouvement : une discusssion ef l'expérimentation de réformes au sein de la bureaucratie dirigeante et des

Cerlains ont mis en doute le caractère de concession à la paysannerie que revêt la réforme. Dans le Manchester Guardian du 5 mars 1958, Victor Zorza a même affirmé que la réforme marque « la fin de la lune de miel de Khrouchtchev avec les paysans ». Il se base sur les prix d'achat des tracteurs suivant laquelle, lors d'une grande réception au Kremlin en 1955, Lyskine, président du kolkhoz « Rossia », kolkhoz célèbre et très riche du Kouban, s'adressa à Khrouchtchev dans ces termes :

«4 Eh bien, Nikita Sergiewitch, quand me (:) vendras-tu la M.T.S. qui fournit les instruments de travail à notre kolkhoz? Je (!) t'offre • 15 millions de roubles pour elle. Réfléchis-bien, Nikita Sergeiewitch ; l'an prochain je ne te payerai plus une telle somme ».

En fait, semble-t-il, Lyskine se désigna lui-même (!) comme président de la MTS en question quelques mois après cef incident, et le Kremlin ratifia a posteriori la mesure prise. DISCOURS DE MINSK spécialistes de l'agronomie et de l'économie polifique; un mouvement « sponfané » d'acquisition de la part des kolkhoz les plus riches dans diverses régions du pays. Le discours de Minsk, loin d'avoir été l'ouverture d'une campagne, semble en constituer plutôt le finale. Les termes mêmes qu'il emploie (« On ne peut tolérer deux maîtres sur la même terre ») sont repris littéralement de discours de présidents de kolkhoz riches et d'économistes « réformistes », rapportés par Vinnitchenko.

Il faut constater par ailleurs que ces « réformistes » sont restés fort prudents dans la formulation de conclusions générales. Ils se sont en général limités à prôner la « suppression du dualisme de direction entre MTS et kolkhoz » ou à plaider pour qu'on «mette les fracteurs à la disposition des kolkhoz ». La question de la propriété a été souvent passée sous silence; ceux qui la soulèvent, le font de façon restrictive : « || n'est pas nécessaire » de donner aux kolkhoz le droit de propriété sur les tracteurs pour qu'ils aient la possibilité de disposer en fait des instruments de travail, disent-ils. Un auteur imprudent a même affirmé : « Puisque l'Etat confie des milliers d'hectares de terres aux kolkhoz, pourquoi ne peut-il pas leur confier des tracteurs »? Question imprudente, surtout au moment où Nikita Khroutchtchev, passant oufre les considérations théoriques, octroie un droit de propriété là où un droit d'usufruit aurait suffi. Demain, on pourrait poser la question pour la ferre... pour affirmer que la suppression des M.T.S. coûtera cher aux kolkhoz. Nous reviendrons plus loin sur cette question. Mais, disons tout de suite qu'aborder le problème sous cet angle, c'est faire abstraction des conditions concrètes dans lesquelles s'insère la réforme : à savoir la lutte de Khrouchtchev pour l'ac-

LE BUT DE LA REFORME :

ACCROISSEMENT DE LA PRODUCTION ET DE LA RENTABILITE

LE BUT DE LA REFORME :

ACCROISSEMENT DE LA PRODUCTION ET DE LA RENTABILITE croissement de la production et de la rentabilité de l'agriculture soviétique ou, comme il aime à le formuler lui-même « pour atteindre et dépasser la production américaine de lait et de viande par tête d'habitant ». Croire que ce but puisse être atteint, après l'échec partiel de la campagne de mise en culture des terres vierges, en aggravant les conditions de vie et de travail des paysans, c'est sortir des limites du possible. Le désir du Kremlin d'obtenir l'accroissement de la productivité et de la rentabilité est incontestable. Ce n'est pas par hasard que Khrouchtchev cile dans ses thèses la formule de Lénine : « La lutte pour le pain, c'est la lutte pour le socialisme ». Mais il est aussi incontestable, comme le déclare l'économiste Wenger à Victor Vinnitchenko, que « les paysans savent compter ». (Oktiabr n° 11, 1957). Ils savent exactement ce que leur coûte la location annuelle des tracteurs des M.T.S. Si le prix de vente de ces tracteurs était tel qu'il accroîtrait au lieu d'abaisser leur prix de revient, la réforme de Khrouchichev aboufirait à une stagnation de la production plutôt qu'à une hausse. Il ne peut donc pas être question de cela. Wenger a raison d'insister sur ce fait : le paysan sait calculer. L'introduction de relations d'échange entre la ville et la campagne, entre l'Etat et le kolkhoz, basées sur une application plus stricte de prix réels et non pas arbitrairement fixés, facilitera à la longue l'intégration de l'agriculture soviétique dans un système économique socialiste. En ce sens la mesure est progressiste dans so portée la plus générale. Mais, entre l'intégration à long ferme et les répercussions immédiates de la réforme, il y a une marge que certains enjambent par trop facilement. C'est de ces répercussions qu'il faut cependant parfir pour juger de son ufilité concrète, en tenant compte de la forme particulière sous laquelle elle se présente.

Pour évaluer les risques que la réforme fait courir à l'économie planifiée, il faut partir de la réalité d'aujourd'hui ef non pas des perspectives d'avenir; fout au plus faut-il compléter le fableau par une analyse de sa dynamique, c'est-à-dire de l'évolution probable de l'économie dans les années à venir.

La réalité d'aujourd'hui, c'est, tout d'abord, que la production agricole est et reste insuffisante pour satisfaire les « besoins croissants » de la population. Donc pas question,

Mais il y a d'autre parf quelque 40.000 kolkhoz, petits et moyens, avec une superficie ensemencée moyenne de 750 ha, avec des rendements et des revenus souvent inférieurs à 20 % ou même 10 % de ceux des kolkhoz riches, pour lesquels l'achat des tracteurs signifierait une charge très lourde, voire insupportable. Les thèses acceptées par comme le suggèrent cerfains commentateurs audacieux, de « faire pression sur les prix de vente », c'est-à-dire de refuser d'acheter la production «trop chère ». Dans dix ans, on pourra sans doute se permettre ce luxe, mais pas l'an prochain ni dans deux ans.

La réalité, c'est ensuite qu'avec le taux d'accumulation actuel, dans le cadre de la gestion bureaucratique et de ses énormes faux frais, et avec une course aux armements dont on n'entrevoit pas la fin, il est exclu que l'Etat puisse mettre à la disposition de la campagne suffisamment de biens de consommation et de « petits » moyens de production (notamment des matériaux de construction) à des prix suffisamment bas, pour provoquer une véritable révolution dans le comportement du paysan. Le jour où celui-ci saura qu'en doublant sa production kolkhozienne, il pourra acquérir à coup sûr une petite maisonnette en pierres dans trois ans ou une auto en deux ans, il fera un effort extraordinaire. Mais à l'échelle de 30 millions de ménages paysans, ce jour est encore loin.

La réalité d'aujourd'hui, c'est finalement l'inégalité croissante entre kolkhoz et à l'intérieur des kolkhoz. Dans son discours de Minsk, Khrouchtchev a donné l'exemple du kolkhoz « Komintern » dans le rayon de Mohilev, dont le rendement est cinq fois supérieur à la moyenne du rayon, et six fois supérieur à la moyenne de la province. Il faut croire que ses revenus se rapportent dans les mêmes proportions aux revenus moyens des kolkhoz de celte région. Krouchtchev chante les louanges de K.P. Orlovski, président du kolkhoz ruthénien « Razviet », un des «inspirateurs » de sa réforme (voir son article dans le n° 12, 1957 de la revue Oktiabr). Or, il s'agit d'un des kolkhoz les plus riches du pays qui dispose de 9.000 ha. de terres arables, (la moyenne soviétique est un peu supérieure à 1.000 ha), et qui a accru ses revenus de 17 millions de roubles au cours d'une année (la moyenne soviétique est de 350.000 roubles). Comme le kolkhoz « Budienny » de la région d'Odessa, le kolkhoz « Gorki » de la région de Moscou ou le kolkhoz « Rossia » du Kouban, il s'agit là de véritables élites privilégiées, les « koulaks » parmi les kolkhoz. Ils peuvent acheter toutes les machines agricoles dont ils ont besoin d'un seul coup, grâce aux liquidités dont ils disposent. le Comité Central admettent que ces kolkhoz continueront à louer les tracteurs des M.T.S. pendant une période transitoire. Elles prévoient par ailleurs l'octroi de crédits à bon marché. Mais pendant toute cette période s'accentuera l'inégalité entre kolkhoz riches. et kolkhoz, pauvres.

En outre, des problèmes juridiques nou

DES MOYENS DE PRODUCTION DEVIENNENT MARCHANDISES

DES MOYENS DE PRODUCTION DEVIENNENT MARCHANDISES veaux seront posés. Si les tracteurs deviennent la propriété des kolkhoz, ceux-ci aurontils le droit de les louer à leur tour? Ne pourront-ils pas être tentés de le faire pour obtenir des revenus supplémentaires, surtout s'ils peuvent offrir leurs services à bas prix, l'amortissement de leur matériel ayant été opéré sur leur propre production courante ? Ef lorsque cet amortissement sera achevé ef que leurs tracteurs n'auront « plus de valeur », ne pourront-ils aussi être tentés de les revendre à des voisins, plus pauvres, tout prix obtenu représentant un « profit » effecfif P

Nous ignorons toujours si les thèses du C.C. prévoient des mesures de sauvegarde pour éviter une telle évolution. Il semble que Khrouchtchev compte surtout sur les présidents des kolkhoz pour freiner de telles tendances à la dissolution de certains liens planifiés. il est exact que, depuis quelques années, la majorité sinon la quasi-totalité des présidents majorite sinon la quasi-totalite des presidents des koikhoz se compose maintenant de membres du parti, souvent venus des villes, qui contrôlent la paysannerie « de l'intérieur » de façon plus efficace que les M.T.S. ne le faisaient « de l'extérieur ». Mais on aurait tort de se fier à l'altruisme de ces présidents. Khrouchtchev a beaucoup parlé de la e bureaucratie des M.T.S. » qui pèse sur la production agricole, Il a oublié de dire que, dans la mesure où le parc de tracteurs et de machines agricoles sera transféré au kolkhoz, la bureaucralie des MTS s'y retrouvera également, sinon sous la forme des anciens foncfionnaires MTS, mais sous la forme d'administrafeurs, de comptables et de fonctionnaires nouveaux. Exactement comme la fameuse décentralisation — Yougoslaves et Soviétiques l'avouent aujourd'hui conjointement abouti à un simple transfert de la bureaucratie du centre vers la périphérie, sans

Men réduire ni le poids ni le rôle nocif dans l'économie.

Or, l'inégalité à l'intérieur du kolkhoz s'accroît proportionnellement à l'accroissement de cette bureaucratie kolkhozienne. Dans Selskoie Khochiaistvo du 7 janvier 1958, le secrétaire du P.C. de la région de Krasnodar nous apprend que, dans tel kolkhoz, les dépenses indirectes (improductives) sont aujourd'hui déjà supérieures aux dépenses directes ; que dans tel autre kolkhoz les bureaucrates dirigeants s'approprient une part mensuelle de cinq à six fois supérieure à celle d'un bon paysan. Ces données recoupent celles qui sont données dans le livre de N. Nasarzev (« La journée de travail kolkhozienne ») publié à Moscou en 1951, et démontrent qu'il s'agit d'une tendance long terme de l'agriculture soviétique. Et récemment les dépenses somptuaires des bureaucrates des kolkhoz « cotonniers », réunis en conférence à Moscou, y ont fait scandale.

Mais si les couches supérieures des kolkhoz agissent comme des couches privilégiées ayant des intérêts particuliers à défendre, on ne voit pas pourquoi elles résisteraient à la tentation d'utiliser le droit de propriété que Khrouchtchev vient de leur accorder. Certes, la paysannerie soviétique ne possède plus aujourd'hui le poids prédominant dans la société, qu'elle détenait à la fin des années 1920. Les risques de la réforme khrouchtchevienne sont bien moindres qu'ils ne l'auraient été à cette époque.

Il n'empêche que le transfert aux kolkhoz de la propriété des tracteurs et des machines agricoles ouvre une première brèche dans le monopole d'Etat de la propriété des grands moyens de production. Par cette brèche, des relations marchandes apparaifront dans tout le secteur des moyens de production. L'essence et les pièces de rechange devront aussi être mises sur le marché. Mais des moyens de production transformés en marchandises, ce sont des moyens de production soumis aux lois du marché. Si la production étatique coûte trop rapidement, raître dans baisser son de revient l'agriculture cher, ou si elle progresse trop la surproduction risquera d'appace secteur, obligeant l'Etat à prix de vente au-dessous du prix (c'est-à-dire de subventionner aux frais de l'industrie), à moins qu'il n'accepte de freiner le rythme de mécanisation et d'accroissement de la production du village (1). Au contraire, si l'augmentation de la production des tracteurs reste inférieure à la demande, les kolkhoz qui disposeront de liquidités abondantes pourront faire hausser le prix, racheter les machines aux kolkhoz plus pauvres (qui trouveront ainsi des revenus supplémentaires qui seront les bienvenus), ef concentrer une part excessive des moyens de production entre leurs mains.

Nous répétons : l'opération qui aurait été extrêmement périlleuse il y a deux ou trois décades, l'est moins aujourd'hui parce que l'Etat devenu infiniment plus puissant et plus riche du point de vue économique, peut plus facilement manier les différents leviers de la politique des prix, des salaires et de la monnaie pour limiter les tendances spontanées du « marché » kolkhozien de moyens de production.

Mais qui dit « marché » dit « tendances spontanées » et « anarchiques ». Qu'on le veuille ou non, la réforme de Khrouchtcher

(1) Dans ses thèses, Khrouchtchev reconnaît ce fait implicitement, en écrivant:

« Beaucoup d'entreprises produisent des machines mal construites, que l'agriculture ne peut pas bien utiliser, qui restent pendant des années sans emploi [dans les M.T.S., E.G.], et doivent être ensuite transformées en vieille ferraille. Dans les nouvelles conditions, ces entreprises peuvent connaître une situation difficile. Les kolkhoz n'achèteront pas leurs produits et les entreprises devront améliorer immédiatement leur production de machines agricoles. »

réintroduit ces tendances dans un secteur d'où elles semblaient à tout jamais bannies. Cela porte, soit dif en passant, un coup moriel à la théorie stalinienne de l'achèvement de la construction du socialisme en U.R S.S. Mais cela rappelle aussi, à ceux qui l'avaient oublié que, malgré ses immenses

Les revenus monétaires des kolkhoz sont passés de 42,2 milliards de roubles en 1952 à 94.6 milliards en 1956. Un pouvoir d'achat supplémentaire a donc été distribué au cours de ces cinq ans qu'on peut sans doute évaluer à quelque 150 milliards de roubles. Une partie importante de ce pouvoir d'achat a servi à l'achat de biens de consommation industriels et de matériaux de construction. Mais une partie non négligeable reste disponible. Un des buts de la réforme khrouchtchevienne est d'éponger ce pouvoir d'achat inflationniste en lui offrant en échange des moyens de production.

Dans les thèses pour le Soviet Suprême, Khrouchtchev déclare lui-même que le prix de vente des tracteurs serait « quelque peu sunérieur » à leur prix de revient. Mais ce calcul qui impressionne fant un journaliste canitaliste n'a pas de sens pour un pavsan kolkhozien. Celui-ci fait un calcul tout différenf. Jusqu'à maintenant, il devait payer une ce faine somme par an pour l'usage d'un tracteur : si la vie utile de ce fracteur est, disons, de dix ans et si le prix d'achat est inférieur à dix fois le paiement annuel jusau/à maintenant déboursé, il aura l'impression qu'il fait une bonne affaire et il ne se trompera pas.

Krouchfehey affirme cependant qu'après sa réforme. l'Etat devra obtenir une quantité de blé supérieure et non pas inférieure à celle qu'il ohfient maintenant en nniement pour la location des services des M.T.S. Comment pence-t-il affeindre ce but? || explique, dans le discours de Minsk. que grâce au fransfert des tracteurs aux kolkhoz, le prix de revient du blé diminuera et de ce fait l'Etat obtienden ces produits à meilleur marché. Il ouhlie d'aiouter que, jusqu'à maintenant, l'Etal recevait le blé en paiement en nature, en échange des services des M.T.S. Les tracteurs par contre seront vendus pour de l'argent. L'Efat et la ville profitaient hier directement de foute augmentation du rendement des kolkhoz, car les M.T.S. étaient payés en pourcentages fixes de la production kolkhozienne. Mais si les tracteurs sont vendus aux kolkhoz, l'Efat ef la ville ne profiferont plus qu'indirectement de toute augmentation de la productivité agricole, par le truchement d'échanges plus abondants et de baisse de prix qu'ils sont censés enfrainer. Toute la réforme krouchtchévienne est donc en fait une spéculation suffisamment rapide pour progrès économiques, l'U.R.S.S. est encore loin d'avoir surmonté toutes les contradictions de l'époque de transition, avant fout les contradictions entre la ville et la campagne, indépendemment même des contradictions spécifiques produites par la gestion bureaucratique. permettre à l'Etat de faire baisser le prix du blé donné aux kolkhoz, sans que cette baisse provoque une stagnation de la production et une nouvelle pénurie dangereuse de vivres.

Cette spéculation est-elle insensée? Nous n'oserons l'affirmer. Etant donné le degré de mécanisation de l'agriculfure soviétique — qui dispose de 1,7 millions de tracteurs et de 450.000 moissonneuses-batteuses -il y a des réserves énormes pour une augmentation rapide de la produclivité. Ces réserves ne seronf cependant mobilisées que si le paysan trouve suffisamment de stimulants pour accroitre son effort. C'est une question de prix de vente des biens de consommation mi-durables et durables (et des matériaux de construction). Paradoxalement, la réussite de la spéculation de Khrouchtchev dépend au moins autant de l'industrie que de l'agriculfure elle-même. Toute cette politique de commercialisation croissante de la production agricole ne réussira que si, en échange d'un flux accru de blé vers la ville, un flux accru de biens de consommation industriels va vers le village. Si ce courant se farit ou reste insuffisant, la seule issue ouverte pour faire pression sur les prix agricoles serait leur manipulation arbifraire par l'Etat, comme à l'époque de Staline. Mais n'oublions pas lo belle parole de Wenger : « Le paysan sait calculer ». Le prix d'une telle manipulation serait la stagnation de la production agricole, c'est-à-dire la pénurie de vivres de qualité dans la ville.

Il est d'ailleurs significatif que Khrouchtchev tienne compte dans ses thèses de la volonté de marchandage des kolkhoz (que ce soit la volonté des kolkhoziens ou celle de la bureaucratie kolkhozienne). Il propose de constituer dans chaque rayon (dans chaque région) des commissions qui devront discuter du prix d'achat des machines agricoles par les M.TS., et de laisser également à des commissions de ce genre le soin de déterminer le rythme des ventes de ces machines. Il s'agit là d'une concession à des revenrevendications d'élargissement du pouvoir qui viennent de la paysannerie et de la bureaucratie kolkhozienne. L'importance des de-.

mandes d'autonomie ef d'auto-gestion des kolkhoz, soulevées au cours de la discussion avant la réunion du Soviet Suprême, ne peut être exagérée. Elles vont dans le sens de la différenciation sociale de la vie polifique par couche sociale (tendance soulignée dans les

L'ASPECT ANTI-INFLATIONNISTE DE LA REFORME

L'ASPECT ANTI-INFLATIONNISTE DE LA REFORME thèses « Montée ef déclin du stalinisme » ef « Déclin et chute du stalinisme », de la IV° Internationale).

On voit donc combien se trompent ceux qui croient que la puissance (plus ou moins « terroriste ») de l'Etat suffit à supprimer les risques de la réforme de Khrouchtchev. Pour la première fois depuis la suppression de

PROPRIETE COOPERATIVE

La facilité avec laquelle Khrouchtchev a passé outre aux « avertissements théoriques » contenus dans le dernier ouvrage de Staline n'a pas seulement décontenancé les observateurs occidentaux. Le premier secrétaire a lui-même reconnu, dans ses « thèses » préparées pour le Soviet Suprême, que « certains camarades » maintiennent leur opposition à toute vente de moyens de production aux kolkhoz. Sa réponse se rapproche d'uno forme de « dialectique » propre à Staline : précisément parce que (!) la propriété nationalisée est une forme supérieure de la propriété socialiste par rapport à la propriété coopérative. il faut d'abord renforcer (!) celle-ci avant de la fusionner avec la propriété éfatisée.

« La propriété générale du peuple [plus exactement : la propriété nationalisée, E.G.] est une forme supérieure de la socialisation, alors que la propriété kolkhozienne représente une forme moins élevée de la socialisation. Il s'agit donc d'élever graduellement le niveau de socialisation de la propriété kolkhozienne, afin de l'amener au niveau de * ( 0 1. la propriété générale du peuple. Cela ne peut développement progressif général aussi bien [!] de la propriété étatique que de la propriété kolkhozienne. » (Thèses pour le rapport de Khrouchtchev au Soviet Suprême.)

Du point de vue de la logique, autant formelle que dialectique, cette « thèse » contient autant de sophismes que de mots. La propriété nationalisée n'est pas la forme supérieure mais la forme la plus primitive de la propriété sociale. La propriété kolkhozienne n'est pas du tout une forme de propriété sociale, mais une forme de transition entre la propriété individuelle et la propriété sociale. La forme ultime sous laquelle la propriété dépérira dans une société communiste ne sera pas la propriété nationalisée « avec laquelle aura fusionné la propriété kolkhozienne », mais précisément la propriété coopérative au sens historique du terme, la propriété des « libres communes de producteurs et de consommateurs » dont parle Engels.

Cerfains « théoriciens » plus audacieux encore que leur maitre n'ont pas hésité à rattacher cette « commune » de demain aux kolkhoz d'aujourd'hui; ainsi K.P. Orlovski dans l'article précité de la revue Oktiabr (n° 12, 1957). Cette comparaison est ridicule. La « commune » dont parle Engels ne sera la NEP, le Kremlin est confronté avec le problème paysan sous sa forme la plus pure, c'est-à-dire la forme commerciale. La réforme ne réussira que si l'évolution relative des prix agricoles et des prix industriels ne défavorise pas le paysan et ne coupe pas son désir de produire, comme elle l'avait fait à l'époque de Staline. ET PROPRIETE ETATIQUE pas une commune « agraire », mais la commune d'une société dans laquelle la différence entre la ville et la campagne aura disparu et dans laquelle la division entre le travail manuel et le travail intellectuel sera en train de dépérir. Comparer à cet idéal communiste de demain le kolkhoz même le plus riche de l'U.R.S.S., où l'on projette seulement la construction des premières salles de théâtre, c'est discréditer le communisme aux yeux du peuple soviétique.

Ce que Khrouchtchev veut dire en vérité

- et à ce sujet il a raison c'est qu'avant de bavarder sur le « dépérissement des kolkhoz », il est préférable d'assurer l'approvisionnement en pain, en lait et en viande des travailleurs soviétiques. Qu'il faille, dans ce but, vendre les tracteurs aux kolkhoz, c'est une concession sans doute inévitable. Mais, pour formuler sa thèse sous cette forme, il aurait dû admettre que loin de construire le communisme », on est encore fort éloigné de la « disparition des classes » et de la société socialiste achevée.

Il est vrai qu'Orlovski mentionne un double renforcement de la propriété kolkhozienne : aussi bien aux frais de la M.T.S. (c'est-à-dire de l'Etat) qu'aux frais de la propriété privée des kolkhoziens. Et, dans le discours de Minsk, il y a des traces du même raisonnement pourtant présenté sous une forme très prudente. Il y a beaucoup de signes d'un renforcement de la pression hostile aux lopins privés, et Khrouchtchev aussi bien qu'Orlovski soulèvent la question de « l'abandon volontaire » par les paysans de leur cheptel privé. Citant l'exemple de son village natal Kalinovka, Khrouchtchev explique que la paysanne désire le lait ef non la vache ; si le kolkhoz lui garanti plus de lait pour moins de travail, pourquoi refuserait-elle d'abandonner sa vache? Orlovski esquisse même une image de distribution communiste, le kolkhoz disant à ses membres : « Veux-fu des vivres, des légumes, des fruits ? Vas-y, prends ce qui te plait ».

Les images sont bien choisies et montrent effectivement le chemin psychologique de la disparition de la propriété privée (et de la mentalité de la propriété privée) à la campagne : il faut l'expérience, l'habitude de l'abondance et d'un mode de distribution communiste, pour assurer leur dépérissement paisible.

Mais ces images sont absolument déplacées lorsau'on s'efforce de les intégrer dans la réforme de Khrouchtchev. Celle-ci n'est pas un pas en avant vers la distribution communiste ; elle est un pas en arrière vers la commercialisation plus générale de la vie villageoise. Croire qu'on puisse en même temps commercialiser les rapports entre l'Etat et le kolkhoz, et réduire, sinon supprimer, le désir d'enrichissement privé au sein kolkhoz, c'est faire fi de toutes les lois économiques. On ne peut pas appliquer la règle « à chacun selon les besoins » dans le kolkhoz, si celui-ci vend son blé à l'Etat à des prix compétitifs (le nouvel idéal khrouchtchévien). Il est clair que, dans ce cas, chaque paysan a intérêt à créer un pefit ruisseau commercial privé vers la ville, encore assoiffée de lait et de viande, à côté du grand canal kolkhozien. Aussi la «dialectique » khrouchtchévienne, qui tend masquer le caractère de recul de la réforme, est-elle d'autant plus dangereuse qu'elle n'explique pas comment il faut s'armer contre les risques que ce recul implique.

Nous doutons que le prolétariat soviétique soit effrayé par la concession de Khrouchtchev aux kolkhoz. Comme le premier secrétaire, il se préoccupe davantage de pain, de beurre et de viande, que de la dialectique historique de la transition vers le socialisme (sans parler du communisme). Mais les problèmes théoriques posés par cette concession ne laisseront pas insensibles les jeunes communistes. La nouvelle vague de discussion qu'elle déclenche contribuera à sa façon à la renaissance d'une vie politique, mi-officieuse, mi-souterraine, dans l'avantgarde de la classe ouvrière. Du transfert des tracteurs à la question du plan ; de la « transition vers le communisme » à la gestion ouvrière des usines, toutes les questions posées par la réalité soviétique d'aujourd'hui soulignent l'impasse dans laquelle se trouve la bureaucratie. Expliquer léchec de la polifique agricole stalinienne; expliquer la nécessité d'une nouvelle alliance ouvrièrepaysanne sur un niveau plus élevé ; expliquer la nécessité d'une réorganisation du plan parfant des besoins de consommation de la ville et de la campagne, tel est le chemin qu'empruntera la conscience de cette avant-garde et qui la conduira à la conclusion inéiuctable : il faut rétablir la démocrafie soviétique par une révolution politique pour que l'économie soviétique puisse enfin remplir pleinement ses promesses, sur fous les plans !

20 mars 1958.

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