1938-1958 (Histoire de ses idées et de ses luttes) par Michel PABLO I De la Conférence de Fondation (septembre 1938) à l'éclatement de la 2° guerre mondiale (septembre 1939)
Dans environ après l'avènement La IV• Internationale fut fondée en 1938, cing du fascisme en Allemagne et la banqueroute historique de la III Internationale ef des Partis communistes dans cette épreuve décisive.
L'année 1938 n'était certes pas propice à de rapides développements révolutionnaires yui pourraient grossir les rangs de la nouvelle Internationale. Ce fut au contraire une annés des plus sombres de l'avant-guerre, point culminant de la période de défaites du prolétariat international, de la réaction fasciste, de la terreur et des crimes staliniens. L'expérience du Front populaire en France aboufissait à l'avènement en avril 1938 du gouvernement réactionnaire de Daladier, qui commençait à liquider une par une les conquêtes de Juin 1936, signait le pacte de Munich et précipitait le pays désemparé, démoralisé, dans la voie de la guerre impérialiste.
En Espagne, après la prise de Teruel par Franco, s'amorçait rapidement la défaite de la Révolution espagnole trahie par sa direction « Front populaire
En U.R.S.S., la réaction thermidorienne de Staline battait son plein avec le troisièma grand procès de Moscou, le procès des « 21 », qui condamnait à mort et exécutait Boukharine ef 18 de ses compagnons, tous des vieux bolcheviks, dirigeants de la Révolution d'Octobre at de la III Internationale.
L'ombre de la guerre impérialiste s'étendait opaque, dominant la scène internationale. En Europe, les coups d'Etat de Hitler se succédaient rapprochant la date fatidique du nouveau massacre mondial : occupation de l'Autriche; sort semblable en préparation de a Tchécoslovaquie.
En Extrême-Orient, le Japon s'installait dans la guerre difficile contre la Chine et sondait à coups de canon la capacité de résistance de l'U.R.S.S. à ses frontières nationales.
La course aux armements dans tous les pays capitalistes battait son plein. C'était d'ailleurs là un moyen de faire face à la crise économique non encore surmontée, persistante, qui s'était abattue sur le monde capitaliste depuis 1929.
La guerre elle-même se profilait de plus en plus comme la seule issue à cette situation. Staline, conscient de ce danger et redoutant sa perte en cas de conflit avec l'impérialisme coalisé, avait tout misé sur le « front démocratique pour la paix » en collaboration avec les impérialistes «démocrates » des Etats-Unis, de la France et de l'Angleterre. Cette politique de collaboration de classe, combinée avec la terreur sanglante du Guepeou ; l'égard des tendances révolutionnaires en U.R.S.S. et dans l'ensemble du mouvemen! ouvrier international, avait fini par porter la décomposition et la démoralisation de ce dernier à son comble.
La voie était ainsi désormais grandement ouverte au déclenchement du massacre impérialiste.
UATRIEMEINTERNATIONALE
Seule la poignée de trotskystes survivant de la terreur stalinienne en U.R.S.S. ef dans les pays capitalistes et dépendants luttait toujours sans défaillance sur le programme du marxisme révolutionnaire, dénonçant les préparatifs de guerre de l'impérialisme « fasciste » et « démocratique » - - et appelant à un front de classe pour lutter efficacement contre le fascisme et la menace de guerre. « Afin de garantir la parmi les masses, écrivait Léon Trotsky au lendemain de l'accord de Munich en septembre 1938, nous devons renverser l'impérialisme Révolution prolétarienne peut accomplir cette tâche. Pour préparer ce but, il faut placer le prolétariat et les peuples opprimés dans une opposition irréconciliable à l'égard de la bourgeoisie impérialiste et les rassembler dans une armée révolutionnaire internationale unique. Cette grande tâche libératrice est actuellement accomplie exclusivement par la IV° Internationale ».
Pour cette raison, la tendance internationale des trotskystes, connue alors (depuis 1936 plus particulièrement) sous le nom de « Mouvement pour la IV Internationale », devenait la cible de la répression et de la haine de l'impérialisme « fasciste » et « démocratique », des sociaux-patriotes et des laquais du Kremlin.
En Allemagne, de nombreux trotskystes croupissaient dans les geôles et les camps de concentration nazis; en Grèce les prisons et les lieux d'exil de Metaxas, allié des impérialistes « démocratiques », réservaient aux trotskystes le même sort.
Mais les coups de l'Impérialisme comptaient peu par rapport à ceux qu'assénaient aux marxistes révolutionnaires les thermidoriens déchaînés du premier Etat ouvrier.
Les prolétaires sauront un jour, nous le pensons maintenant proche, ce que fut à ceite époque l'épopée incroyable des bolcheviks-léninistes de l'U.R.S.S. luttant sans peur contre leurs exterminateurs staliniens, dans les prisons, les camps de concentration et les isolateurs arctiques.
L'année 1938 voit mourir à Paris, après une brusque et courte maladie, dans des circonstances les plus suspectes, le fils de Léon Trotsky, Léon Sedov. Quelques mois plus
Men juillet 1938, disparaissait kidnappé par le Guepeou le secrétaire international Rudolf Klement (Camille), étudiant d'origine allemande.
Au Mexique même, les préparatifs des staliniens pour l'assassinat de Trotsky se multipliaient; leurs sbires, Lombardo Tolédano en tête, s'efforçaient de créer préalablement l'ambiance propice pour ce crime.
En Espagne, trotskystes et poumistes sont également persécutés et emprisonnés par la police stalinienne du gouvernement de « Front populaire ».
*LA CONFERENCE DE FONDATION C'est dans cette ambiance de réaction et de terreur impérialiste et stalinienne, d'approche de la guerre, que se tint la conférence de fondation de la IV° Internationale le 3 septembre 1938. Elle n'a duré en effet qu'un seul jour, quelque part dans la banlieue proche de Paris (1), en présence de 30 délégués représentant les dix pays suivants, plus un représentant latino-américain : Etats-Unis, U.R.S.S., Grande-Bretagne, Allemagne, France, Italie, Pologne, Belgique, Hollande, Grèce. Plusieurs autres sections furent empêchées par les circonstances d'y envoyer des représentants.
Malgré les conditions difficiles de cette réunion et le souvenir encore frais de l'enlèvement de Rudolf Klément, la conférence fut animée par le grand souffle de sa signification historique et de l'importance de ses travaux. En effet, face aux grondements de la guerre qui approchait à grands pas, enregistrant la banqueroute incroyable des directions traditionnelles social-démocrates et staliniennes en Allemagne, en Autriche, en France, en Espagne, la tendance internationale des marxistes révolutionaires affirmait sa confiance inébranlable en l'avenir de la révolution prolétarienne et du socialisme mondial.
La tempête qui s'annonçait était la rançon inévitable de la faillite des directions 225123 du mouvement ouvrier à substituer à la querre la solution révolutionnaire. Mais, dans son passage, la querre n'éviterait pas de balayer tout l'ancien équilibre et de provoquer l'essor d'une nouvelle période révolutionnaire possibilités insoupconnables, dans laquelle se préciseraient les chances du marxisme révolutionnaire authentique, et par conséquent de la IV Internationale.
Structurer la tendance marxiste révolutionnaire en une organisation internationale unique, la doter d'un programme précis, serait déjà garantir sa sa survivance en telle et ses succès futurs inévitables. C'est ce qu'a fait justement la Conférence de fondation de la IV Internationale.
(1) Le communiqué officiel de la conférence, pour des raisons évidentes de sécurité à cette époque, donnait la Suisse comme lieu de la réunion. 62
POURQUOI LA IV® INTERNATIONALE Entre 1933 et 1938 et au congrès même de fondation de la IVe Internationale, question de la création d'une nouvelle Internationale fut souvent débattue (2). Patiemment mais fermement, notre tendance, Léon Trotsky en tête, a combattu durant cette période les arguments des centristes de l'extérieur et des sceptiques dans nos propres rangs, quant à l'opportunité de créer une nouvelle Internationale. Ces arguments se résumaient en réalité en ceci : la tendance marxiste révolutionnaire est trop isolée par rapport aux masses qui n'ont pas encore pris conscience de la trahison des directions traditionnelles et surtout du stalinisme, il faut par conséquent attendre des conditions autrement favorables et éviter de créer « artificiellement » une Internationale.
Comment avons-nous répondu à ces arguments par la bouche même de la Conférence de fondation de la IV Internationale ? En constatant trois choses à la fois: la faillite des directions traditionnelles prouvée dans des défaites historiques du prolétariat en Allemagne en 1933, en France et en Espagne dans les années 1936-1938, défaites qui n'ont enregistré aucune réaction redressement par les sociauxdémocrates et les staliniens; l'incompatibilité de notre programme ef de notre doctrine avec ceux de ces directions; notre existence de fait en tant que tendance internationale luttant sur le même programme. C'est-à-dire, notre existence en tant qu'organisation internationale est à la fois une conséquence objective, et un fait, une cause objective, qui influe désormais sur les développements. Que les masses ne soient pas encore avec nous, c'est là un aspect secondaire par rapport à notre existence objective en tant qu'organisation effectivement internationale, créée, cimentée, animée par un programme commun, fondamentalement distinct de toute autre tendance.
La IV Internationale a émergé en tant que tendance internationale opposée aux directions traditionnelles, à travers le développement propre de la lutte de classe dans le monde d'avant-guerre, ef des différenciations inévitables que celle-ci a provoquées au sein de l'avant-garde communiste internationale.
Aussi bien du point de vue des idées, du programme, de la doctrine, que des cadres, la IV Internationale élait un résultat du développement objectif, de l'évolution propre du mouvement ouvrier, et nullement une création « artificielle ». Le fait de son isolement conjoncturel des larges masses pouvait être évoqué comme un argument sa fondation. Les marxisies révolutionnaires ont depuis longtemps compris la dialectique concrète qui existe enfre la classe, les partis, les directions. Il n'y a fusion entre ces éléments qu'à de rares moments de l'histoire, qu'à des points culminants de l'essor révolutionnaire. La dynamique changeante de la lutte de classe dissocie et rapproche constamment ces éléments, sans les identifier.
D'autre part, le parti, tout en une fraction de la classe, se distingue celle-ci par sa qualité idéologique, par le fait qu'il constitue une fraction autrement homogèna et éclairée sur les conditions et les buts de la lutte de la classe, que cette dernière. Le programme, la doctrine, tout en s'élaborant constamment avec les éléments de la lutte de classe, ses faits, ses expériences, sont l'œuvre propre du parti et non pas de la elasse dans son ensemble.
Des rapports analogues existent entre le parti en tant qu'organisation de masse et son équipe de direction. une direction révolutionnaire, une avance très grande sur la menfalité et la conscience des masses, tout comme ils peuvent parfois marquer un retard, non moins colossal, sur elles. L'histoire du mouvement ouvrier international est remplie de tels exemples.
Ce qui compte en définitive pour la qualité d'une direction révolutionnaire, ce n'est pas le degré de sa liaison avec la classe à un moment donné, mais son programme, sa doctrine, ainsi que la continuité, la conséquence avec laquelle ceux-ci sont défendus par les cadres révolutionnaires. Si le programme, la doctrine correspondent effectivement non à la conscience, à la mentalité conjoncturelles de la classe, mais à la situation objective, et si l'organisation défend avec conséquence et persévérance ces idées, tôt ou tard elle réalisera sa jonction avec les masses mises en mouvement dans sa direction. par les conditions objectives qui déterminent en définitive les luttes des masses.
Voilà le raisonnement de base que nous trouvons aussi bien dans l'acte de fondation de la IV Internationale que dans son programme.
On savait déjà en 1938 que la nouvelle Internationale était et resterait pour toute une période isolée des larges masses; on prévoyait même un isolement aggravé lors du début de la guerre; on ne faisait pas non plus grande confiance aux adultes de lépoque, fatigués, démoralisés par les défaites et les trahisons des directions tradifionnelles. On misait surtout sur les nouvelles générations et les couches et les peuples les plus opprimés de l'humanité. Et surtout on misait sur la nouvelle époque révolutionnaire que les bouleversements de la guerre ne manqueraient pas de faire surgir.
(2) Plus particulièrement par les délégués polonais. 63
Des ennemis ou des renégats de notre mouvement ne manquent souvent pas l'occasion de nous rappeler la « prophétie » non « réalisée » de Trotsky contenue dans son adresse du 19 octobre 1938 au meeting tenu à New-York pour célébrer la fondation de la IV: Internationale : « Durant les dix prochains ans le programme de la IV* Internationale deviendra le guide pour des millions, et ces millions de révolutionnaires sauront comment bouleverser terre et ciel %.
Certes l'évolution de la deuxième guerre mondiale, en divisant le camp impérialiste, a présenté une variante qui a facilité la survie des directions traditionnelles. Ceci à son tour a compliqué les développements révolutionnaires et allongé les délais. Le fait reste cependant que des millions effectivement ont pris malgré tout la voie révolutionnaire en Chine et ailleurs, renversant le capitalisme et l'impérialisme sur une grande partie du globe, et surtout qu'une nouvelle époque révolutionnaire a surgi de la guerre, la plus extraordinaire en bouleversements et en dynamique. C'est l'époque effectivement du triomphe du programme révolutionnaire de la IV Internationale, aussi bien en ce qui concerne le capitalisme que le stalinisme.
Quel est ce programme ? LE PROGRAMME DE TRANSITION Du point de vue documents politiques, la principale contribution de la Conférence de fondation de la IV Internationale fut incontestablement l'adoption du Programme de transition (3).
Elaboré principalement par Léon Trotsky, ce programme fuf l'objet d'une ample discussion avant et durant la Conférence à laquelle ont pris part les principaux cadres internationaux d'alors de notre mouvement. Ce programme n'est naturellement pas le Programme de la IV Internationale, c'est-à-dire son programme total, mais seulement une partie de celui-ci, qui couvre « l'action d'aujourd'hui jusqu'au début de la Révolution » (Léon Trotsky). Pour qu'il soit complet il faudrait, comme l'a précisé Trotsky lui-même (4), qu'il aif une partie au début beaucoup plus analytique du point de vue théorique de la « société capitaliste moderne dans sa phase impérialiste ».
Nous trouvons cette analyse dans d'autres écrits de Léon Trotsky, tels par exemple la critique du programme de la III Internationale élaboré par Boukharine, à l'occasion de son 6 congrès mondial, et « la Révolution permanente ». C'est dans ces écrits qu'il faut chercher les caractéristiques fondamentales de l'époque impérialiste qui déterminent la stratégie et la tactique du prolétariat révolufionnaire.
Il faudrait ensuite qu'il y ait aussi une partie finale s'occupant « de la révolution sociale, de la prise du pouvoir à travers l'insurrection, de la transformation de la société capitaliste en dictature du proléfariat, et de celle-ci en société socialiste ». -2226546
Les idées programmatiques de notre internationale en ce domaine de plus en plus important et actuel, il faul les chercher dans des écrits de Léon Trofsky sur l'U.R.S.S. el le stalinisme, particulièrement dans la « Révolution trahie », ainsi que dans les documents postérieurs de la IV° Internationale.
Le but du Programme de transition était et reste précis : « aider les masses, dans le processus de la lutte quotidienne, à trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste » ; aider à surmonter ainsi « la contradiction entre ia maturité des conditions objectives de la révolution » qui caractérise notre époque, entre ia maturité des conditions objectives de la révolution • qui caractérise notre époa la et la non-maturité du prolétariat et de son avant-garde », dûe essentiellement politique de trahison des directions traditionnelles.
La Ce pont, précise le Programme de transition, doit consister en un système de revendications transitoires, partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière, et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat ».
C'est ce qui distingue ce programme, de structure dialectique, des programmes des sociaux-démocrates et des staliniens établissant une coupure organique entre leurs programmes minima, se limitant à des réformes dans le cadre de la société capitaliste, et leurs programmes maxima promettant pour un avenir indéterminé le remplacement du capitafisme par le socialisme.
Le Programme de transition, à l'exemple de la manière dont les premiers congrès de l'Internationale Communiste (5) posaient la tactique révolutionnaire, efface cette distinction et s'efforce au contraire de lier organiquement la lutte pour les revenditions immé diates, d'où partent les luttes élémentaires des masses, avec la lutte pour le pouvoir.
(3) Son fitre réel est « L'agonie du capitalisme et les tâches de la IV Internationale ». (4) Discussion sur le « Programme de transition ». (5) Particulièrement le III• Congrès (1921) dans ses « Thèses sur la tactique » 64
UATRIEMEINTERNATIONALE Cependant cette structure transitoire du Programme, c'est-à-dire dynamique et révolutionnaire, non statique et réformiste, n'est pas un jeu de l'esprit, une abstraction intellectuelle. Elle se base au contraire sur la conviction que l'orientation des masses est dernière analyse déterminée par les conditions objectives qui caractérisent la société.
Si, par conséquent, élabore le programme non en l'adaptant à la mentalité conjoncturelle des mais aux conditions objectives, on pourra être certain que ou tard les masses feront leurs les lignes directrices les mots d'ordre d'un tel programme. C'est là le sens et la force du marxisme révolutionnaire.
Naturellement, les conditions objectives ne déterminent que le contenu du programme. Pour fixer sa forme, la forme des mots d'ordre d'action, la forme de l'agitation OUE la propagande, une véritable direction révolutionnaire liée aux réalités du mouvement ouvrier prendra en considération la mentalité et la conscience précise des masses. Le sectarisme dans un tel cas consisterait à ne s'occuper que du contenu en négligeant la forme capable de le véhiculer mieux, plus vite et à temps aux masses. Par consisterait à sacrifier le contenu à la forme afin de raccourcir prétendument les par lesquels passent la maturation et l'organisation révolufionnaire de la classe.
Le Programme de transition, élaboré sur la base de telles considérations, a victorieusement subi l'épreuve des événements et du temps. Plusieurs de ses mots d'ordre fondamentaux ont été repris par des masses immenses de par le monde, instruites par leur propre expérience. Tels par exemple les mots d'ordre de l'écheile mobile des salaires et de l'échelle mobile des heures de travail, du contrôle ouvrier de l'industrie, de l'expropriation de certains groupes de capitalistes, des piquets de grève et des milices ouvrières, des comités d'usines et des soviets.
Certains même d'entre eux font maintenant partie du programme officiel d'organismes syndicaux divers, de la Centrale unifiée des Etats-Unis à la C.O.B. belivienne et la C.U.T. chilienne. Naturellement, ces organisations ont toujours une tendance éclectique et minimaliste qui consiste à détacher du programme certains mots d'ordre et à leur imprégner un sens réformiste. Mais le fait qu'à un moment donné tel ou tel mot d'ordre du Programme de Transition a été repris, en quelque sorte nécessairement par les masses, démontre la justesse scientifique de ce programme basé sur une appréciation correcte des conditions objectives et du mouvement des masses que ces conditions déterminent.
Que pouvons-nous dire actuellement de la validité du Programme de Transition vingt ans après son élaboration? Qu'il reste en général toujours actuel, sauf quelques adaptations rendues nécessaires par de nouveaux éléments de la situation. Par exemple le chapitre sur les « syndicats dans l'époque de transition » pourrait avantageusement être amélioré en y incluant quelques paragraphes sur le rôle possible des syndicats dans des pays semi-coloniaux et dépendants, débordant le cadre spécifiquement économique. L'introduction en grand de l'automation et de l'énergie atomique donnera incontestablement lieu à la formulation de quelques nouveaux mots d'ordre économiques, ainsi qu'à quelques nouvelles formes d'organisation.
Le chapitre sur les « Revendications transitoires dans les pays fascistes » est plutôt . et au moins momentanément périmé, bien qu'il contienne des appréciations hautement instructives sur la manière révolutionnaire d'utiliser les mots d'ordre économiques et de concevoir leur liaison organique avec les mots d'ordre transitoires.
Par contre le chapitre sur les « tâches de l'époque de fransition Etats ouvriers acquiert une importance tout autre qu'en 1938, aussi bien par le fait de l'évolution de l'U.R.S.S. depuis lors, que de l'apparition d'autres Etats ouvriers.
Les modifications à apporter et les compléments indispensables à ce chapitre, nous les trouverons dans les documents ultérieurs de la IV Internationale et plus spécialement dans ceux de ses 4* et 5 Congrès mondiaux.
Léon Trotsky avait qualifié l'adoption du Programme de Transition « notre conquête capitale ». Et ca fit effeclivement la contribution fondamentale de la Conférence de fondation de la IV Internationale. Mais l'œuvre de cette conférence ne se limite pas à ce document. A côté de lui, la Conférence de fondation a accompli également les tâches suivantes : elle a adopté un manifeste sur le danger de guerre qui se profilait à l'horizon; une résolution sur la guerre en Extrême-Orient, et une autre sur le rôle mondial de l'impérialisme américain. Elle a également adopté des statuts de la IV Internationale contenant la déclaration des principes de sa politique et de sa structure organisationnelle en tant que parti mondial de la révolution socialiste, basé sur un régime de centralisme démocratique à l'échelle internationale.
Diverses autres résolutions concernaient des questions particulières de caractère intérieur: l'unification du mouvement frotskyste en Angleterre et en Grèce, et sa situation en France, en Pologne, au Mexique. Une autre résolution concernait la question de la politique à suivre de la conférence des jeunes qui se tint peu après le congrès de fondation de la IV• Internationale. Des saluts furent adressés aux combattants de l'Espagne, aux militants de la IV Internationale morts, emprisonnés et exilés, à Léon Trotsky.
En somme, un travail très considérable fut accompli par le premier Congrès mondial de la nouvelle Internationale, preuve éclatante de l'intense vie politique du mouvement qu'elle représentait et de sa vitalité.
DE LA CONFERENCE DE FONDATION A LECLATEMENT DE LA GUERRE (Septembre 1938-Septembre 1939) Les mois qui suivirent la fondation de la IV Internationale furent marqués par l'aggravation de la situation internationale évoluant rapidement vers la guerre, la débâcle politique du « Front démocratique pour la paix » du Kremlin à l'aide des Fronts Populaires et de la collaboration de classe avec la bourgeoisie « démocratique », et de nouvelles défaites du prolétariat international.
évidence le vrai sens du compromis intervenu qui, loin d'empêcher la guerre, l'avait en Analysant la situation internationale après Munich, Léon Trotsky a mis facilement en évidence le vrai sens du réalité précipitée. Il démontrait d'autre part la banqueroute de la politique « Front Populaire » du Kremlin, et appelait à une politique de classe.
Après les événements de Tchécoslovaquie, la clé situait de nouveau en France, où socialistes et communistes unanimes avaient porté pouvoir par leur vote d'avril 1938 le gouvernement Daladier, fossoyeur du Front populaire. La France évoluait maintenant rapidement vers un régime réactionnaire débouchant sur la perspective de la guerre.
Cependant les masses françaises voulaient encore résister à cette marche. Malgré la trahison des Jouhaux et Thorez et le découragement, le désarroi des secteurs les plus avancés du prolétariat de ce pays, environ deux millions d'ouvriers descendaient en grève dans le courant du milieu novembre 1938-débuf décembre, contre les mesures d'excepfion de Daladier. C'était d'arrière-garde, les directions réformistes stalinienne n'ayant aucune intention de combattre sérieusement Daladier et de le remplacer fois par un gouvernement réellement Le 14 décembre 1938, Léon Trotsky, commentant ces luttes, écrit son article « L'heure décisive approche en France » où, après avoir dressé le bilan de banqueroute du Front Populaire, prétendument « trahi par son partenaire les radicaux, « le parti le plus corrompu » des milieux d'affaires et carriéristes de la bourgeoisie française, il exhorte les éléments d'avant-garde à l'action révolutionnaire résolue, seule capable de tenter d'arrêter la marche à la réaction totalitaire et à la guerre.
Parallèlement la révolution espagnole vécut ses dernières heures tragiques. La nouvelle année 1939 commença avec la ruée des hordes franquistes vers Barcelone, que le gouvernement du « Front populaire » de Negrin abandonne bientôt. Les staliniens s'efforcent de masquer la débâcle en faisant miroiter la continuation de la « résistance », et surtout en se déchargeant sur leurs alliés bourgeois « démocrates » et les socialistes, tout en poursuivant jusqu'à la dernière minute de la chute de Barcelone les persécutions, les procès, les emprisonnements des poumistes ef des trotskystes.
En février 1939, Léon Trotsky dresse le bilan de la « tragédie espagnole » et fait ressortir que le Front populaire là aussi s'est avéré « un système organisé afin de décevoir et de trahir les masses exploitées ».
Politique de collaboration de classe subordonnée, comme partout ailleurs, à la direction politique de l'allié bourgeois « démocrate », le Front populaire espagnol a systématiquement saboté l'approfondissement social de la révolution afin de se consacrer soi-disant ainsi mieux à la poursuite « militaire » de la lutte. Il n'a osé procéder ni à la réforme agraire, ni à la libération du Maroc, et il a tout fait pour écraser les organismes soviétiques des masses. Ainsi il a à la fois déçu les masses et consolidé les positions de Franco.
Negrin et Azana mendiant la « paix » à Franco après la chute de Barcelone, bientôt l'exode lamentable vers les Pyrénées, scellent sur ces images d'humiliation l'exiraordinaire épopée écrite trois ans durant par les masses espagnoles.
Sur le plan du mouvement propre de la IV: Internationale pendant ces premiers mois après sa fondation, nous devons mentionner l'activité et quelques succès des sections de Grace, les arrestations d'un gránd nombre de dirigeants de la section unifiée de belge américaine ; des nouvelles des sections d'Argentine, ce dernier pays, parmi lesquels le camarade P. Pouliopoulos (octobre 1938): les nouvelles parvenues en sur le procès et la condamnation à de lourdes peines de prison par les nazis de nos camarades allemands de Magdebourg et de Berlin; la la campagne conjointe contre Léon Trotskila presse persécution des camarades dirigeants en Espagne, Munis et Carlini, par les staliniens; la campagne conjointe accusé par les staliniens du Mexicue d'être agent de l'impérialisme •du Moriguer dail au de lung des rugiés poli impérialiste Etats-l'nis d'avoir « inspiré » au Président Cardenas du Mexique sa politique de « nationalisation » des pétroles ; les campagnes du S.W.P. pour le droit d'asile aux Etats-Unis des réfugiés poli- tiques d'Europe, pour la libération des dirigeants du POUM arrêtés par les staliniens en Espagne, et conire les plans de guerre de l'impérialisme yankee qui se précisaient de plus en plus.
De manière générale, la politique essentielle des sections de la IV Internationale à cette période était axée sur la lutte contre la menace de guerre. S'inspirant du Manifeste issu du Congrès de fondation, les différentes sections de la IV Internationale insistaient sur les idées principales suivantes : Impérialistes « démocratiques » et impérialistes « fascistes » préparent activement une nouvelle guerre. Celle-ci n'aura pas comme raison la défense de la « démocratie » contre le « fascisme », ni d'une quelconque nouvelle
Belgique » l'occurrence de la Tchécoslovaquie) contre « l'agression », les contradictions internes de l'impérialisme dans son ensemble. Seule l'action prolétariat et des peuples opprimés pourrait faire échec au fascisme et à la guerre engendrés par le capifalisme.
Comme pendant la première guerre mondiale, il fallait se dresser résolument contre le « social-patriotisme », contre la collaboration classe, tout en distinguant éventuel de I'U.R.S.S., Etat ouvrier, impliquée dans une guerre inter-impérialiste, ainsi que le cas des pays coloniaux dressés contre l'impérialisme.
La justesse d'une telle ligne n'a pas tardé à se vérifier avec éclat, d'un côté à la suite du compromis conclu par les bourgeoisies « démocratiques » avec les bourgeoisies « fascistes » lors de l'accord de Munich, et de l'autre côté du retournement spectaculaire qui fut opéré par Staline avec le rapprochement germano-soviétique. C'est Léon Trotsky qui le premier a émis l'hypothèse d'un tel rapprochement possible entre Staline et Hitler, en octobre 1938
Peu après, la presse internationale commençait à entrevoir également cette possibilité Le 6 mars discule de nouveau la possibilité d'un accord Staline-Hitler, s'efforce d'éclairer sa signification. A peine quelques jours plus tard (10 mars), s'est tenu le 18° congrès du P.C. de /'U.R.S.S., dans lequel Staline présente un rapport. Manouilsky, baptisé soudainement « secrétaire » de l'Internationale Communiste à la place de Dimitrov éclipsé sans explication, parle également au nom de l'Internationale. Les deux discours sont des plus extraordinaires, caractéristiques de l'opportunisme cynique de la direction stalinienne.
Les deux orateurs cui parlaient presque au moment même où la révolution espagnole subissait une dernière humiliation à Madrid, livrée aux franquistes par la Junte militaire que présidait le « camarade » Miaja (6), héros militaire du Front populaire et membre du Parti Communiste espagnol, n'ont pas même mentionné la défaite espagnole. C'était comme si la révolution espagnole et sa fin tragique n'avaient jamais existé! Staline en particulier n'a pos même daigné souffler un mot sur la polifique du « Front populaire », réservant toute son éloquence à un réquisitoire inattendu contre les Etats et la bourgeoisie « démocratiques », ses alliés d'hier, et à des avances non dissimulées en direction ceite fois-ci des Etats fascistes!
Découvrant les « antagonismes inter-impérialistes », il expliqua que les racines des rivalités inter-impérialistes entre les puissances de l'Axe d'un côté et les « démocraties » de l'autre, devaient être recherchées dans « l'injuste » traité de Versailles qu'ont imposé les vainqueurs impérialistes de la première guerre mondiale! Lui emboitant le Manouilsky critiqua la politique des Fronts populaires pour avoir favorisé « certaines tendances d'opportunisme droitier » qui « ont idéalisé le rôle des soi-disant Etats « démocratiques » et estompé leur caractère impérialiste »!
A sa manière habituelle, Staline, constatant la faillite patente de sa politique de Front populaire et se trouvant en train de réaliser un rapprochement avec Hitler, chargea ses subordonnés de toutes les erreurs et défaites et, sans autocrifique aucune, passa à la politique directement oppesée!
La marche vers la guerre s'accélère entre temps singulièrement. Hitler entre en mars 1939 à Prague et annexe pratiquement la Tchécoslovaquie; en avril, Mussolini annexe l'Albanie, et Londres mobilise.
Aux Etats-Unis, Roosevelt met la dernière main aux plans de mobilisation de guerre et prend ouvertement position pour l'emploi de « la force contre la force ». Il encourage ainsi l'Angleterre et la France dans leurs préparatifs fébriles pour la guerre contre les puissances de l'Axe. Les nouvelles qui durant ces mois parviennent de l'Internationale concernent l'activité des organisations trotskystes aux Etats-Unis, en France, au Canada,
(6) Qui était le général José Miaja, président du « Conseil de défense de Madrid » qui a livré la capitale à Franco et que les staliniens continuaient à couvrir? « Le Président de la fameuse Commission de défense de Madrid, le camarade Miaia, est membre du Parti Communiste. Son œuvre, avec celle de ses collègues, entrera dans l'histoire »!
l'organe officiel de l'Internationale Communiste, « Imprekor » en date 6 février 1937.
OUATRIEMEINTERNATIONALE en Chine, en Indochine. Dans ce dernier pays, le dirigeant trotskyste Ta-Tou-Thau est libéré de sa peine de prison et aussitôt après (avril 1938) triomphalement élu aux élections en Cochinchine avec toute son équipe.
Le flirt entre Hitler et Staline continue. Après Dimitrov, théoricien du Front populaire, remplacé par Manouilski qui découvre les vertus de l'Allemagne nazie, Litvinov ayant dirigé des années durant la diplomatie du « Front démocratique pour la paix » est éliminé et remplacé par Molotov (mai 1939). L'été commence sous les auspices de la crise de Dantzig et les menaces de Hitler sur la Pologne.
Le 21 août 1939, Hitler annonce le pacte de « non-agression » conclu avec Staline ! Loin d'empêcher la guerre, ce pacte, désorientant profondément le prolétariat mondial qui ne s'attendait pas malgré tout à un tel retournement spectaculaire du Kremlin, ef encourageant les nazis, n'a fait en réalité que rendre désormais le déclenchement du conflit une question immédiate.
* Afin d'attaquer la Pologne et de conduire la guerre contre la France et l'Angleterre, Hitler avait besoin de la « neutralité » bienveillante de I'U.R.S.S., et de ses matières premières, déclarait Trotsky à la presse en date du 4 septembre 1939. Le pacte politique et commercial conclu assure à Hitler tous les deux ».
Le lendemain vendredi 5 septembre, la deuxième guerre mondiale avait commencé Quelle était donc la politique préconisé par la IV° Internationale face à cette guerre ? La question a son importance aussi bien par rapport à l'attitude de l'Internationale durant le déroulement du deuxième conflit mondial, dans lequel s'est trouvée depuis 1941 impliquée I'U.R.S.S. même, que par rapport aux divergences qui ont surgi au sein même de l'internationale.
Cest ces deux aspects que nous allons immédiatement examiner et qu chronologiquement couvrent la période aui va du déclenchement de la guerre à l'assassinat de Léon Trotsky en août 1940.
Au prochain numéro : De l'éclatement de la lI' guerre mondiale à l'assassinat de Léon Trotsky. (Les positions de la IV* Internationale sur la guerre. La Conférence d'alarme. Les divergences dans l'organisation américaine. L'assassinat de Léon Trotsky).