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La revue › 16e année, n° 1

Sociologie de la classe possédante américaine

E. Germain · Quatrième Internationale, 16e année, n° 1 · janvier 1958 · p. 52-60 · 7 909 mots

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La notion de classe est la notion fondamentale de la sociologie marxiste. La notion d'idéologie de classe qui en découle est une autre pierre angulaire de cette sociologie. Cependant, dans l'énorme masse d'ouvrages rédigés par Marx, Engels et leurs principaux disciples. - ces notions n'ont connu qu'une analyse fragmentaire. L'application concrète de ces categories a l'étude de certains pays et certaines époques se présente rarement dans ces ouvrages d'une façon complète et équilibrée. Des cheis-d'œuvre d'historiographie et de sociologie marxistes comme le « Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte » de Marx, « L'Histoire de la Revolution Russe , de Trotsky ou « La Légende de Lessing » de Franz Mehring sont des exceptions, non des règles.

Obligés d'utiliser le marxisme avant tout comme instrument de lutte de classe pratique, les bolcheviks russes n'ont pas laissé une étude d'ensemble sur l'idéologie, les mœurs, voire la structure sociale de la noblesse tsariste, et Marx luimême n'a pas trouvé le temps d'analyser l'idéologie de la bourgeoisie anglaise en dehors de quelques domaines spécialisés comme celui de l'économie politique.

De telles études s'imposent, cependant, pour donner au marxisme sa véritable densité d'explication des phénomènes sociaux pris dans leur ensemble, dans leur totalité. Pour comprendre une époque, il ne suffit pas d'en connaître le mode de

La bourgeoisie monopoleuse américaine d'aujourd nui est incontestablement la classe la plus puissante qui ait jamais existé sur cette terre. Aucune classe n'a rassemolé avant elle de telles richesses matérielles, aucune classe n'a disposé de moyens techniques a tel point periectionnés. Aucune classe n'a exercé le pouvoir de façon aussi universelle, pénétrant avec ses marchandises et ses généraux, ses avions et ses symboles de coca-cola jusqu'aux coins les plus recules du globe, du moins de la partie du globe encore soumise au mode de production capitaliste.

Les racines de cette puissance immense plongent à la fois dans l'histoire des Etats-Unis et dans l'histoire tout court ; elles tiennent tout autant des particularités du développement américain que des lois générales du développement capitaliste. Les Etats-Unis sont, abstraction laite de l'extermination systématique des occupants autochtones, le seul pays où le capitalisme s'est implanté sur une terre 52 production. Il faut encore comprendre comment se constituent et se maintienient les différentes classes sociales qui le caracterisent, quelles sont les idees qu'elles se font d'elles-mêmes. quelles sont les racines historiques et les tendances de développement à la fois de cette sociéte et de l'idéologie des diftérentes classes sociales, de quelle façon l'infrastructure sociale est à la fois refletée et déformée dans chacune des spheres de la superstructure.

Or, voici qu'un sociologue américain social-démocrate, le professeur C. Wright Mills, de lUniversité de Columbia, vient de faire la preuve qu'une telle sociologie d'une classe, et avant tout d'une classe dominante. est possible. Son ouvrage «The Power Elite » (1), publie aux EtatsUnis en 1956. est une démonstration remarquable de la méthode marxiste appliquée à l'étude de la bourgeoisie contemporaine. Partant des origines h storiques et de la structure sociale de cette bourgeoisie. Wright Mills en déduit de manière magistrale son comportement dans les domaines politique, militaire, économique. idéologique, moral. esthétique. pédagogique, et nous en passons! C'est un exemple à suivre et c'est une leçon de modestie pour tous les marxistes. Car cet ouvrage à 99 % marxiste est rédigé... par un non marxiste.

(1) Oxford University Press, New-York. vierge. Ici, pas de lutte d'ascendance avec la noblesse ou un pouvoir central royal; pas de necessite de partager une partie de la plus-value avec les anciens propristaires du sol et du sous-sol. Ici, pas de traditions médiévales, impériales, nationales, religieuses, qui pouvaient obliger la bourgeoisie a accepter la symbiose avec d'autres couches dominantes, d'origines précapitalistes. Les particularités historiques des Etats-Unis se réduisent en somme à cette formule: dans ce pays, le capitalisme a pu se développer de la laçon la plus libre et manifester sur l'échelle la plus grande ses tendances générales de développement. Ce sont d'ailleurs à la fois ces particularités et ces tendances générales qui expliquent la condition majeure de la toute-puissance politique absolue de la bourgeoisie monopoleuse americaine. à savoir le recard dans la formation de la conscience politique du prolétariat américain.

L'histoire du capitalisme est. dans tous les pays, l'histoire de l'expropriation des

LES SOURCES ECONOMIQUES DE LA PUISSANCE

LES SOURCES ECONOMIQUES DE LA PUISSANCE anciens propriétaires des moyens de production par la bourgeoisie; elle est aussi Inistore de l'expropriation constante d'une partie de la bourreoisie au profit des couches dominantes de celle-ci. L'histoire du Capital n'est pas l'h stoire d'un certain nombre de familles qui, depuis le XVI siècle jusqu'à ce jour. se transmettraient de génération en génération la proprié* sur la majeure partie des capitaux. Elle est une histoire où se combinent la continuité et la discontinuité, où la transmission de la richesse héritee. et surtout des « règles du jeu » et des mœurs du sysième, se combine aves un remplacement périod que des couches dominantes de la bourgeoisie par des couches nouvelles. Chaque époque de l'histore du capitalisme a sa propre bourgeois e dominante.

Wrigh: Mills commence par exam net les questions suivantes: quels sont les liens qui rattachent la bourgeo se monopoleuse américaine d'aujourd'hui à l'aciente bourgeoisie " aristocratique d'avant la Guerre de Sécession? Quelles sont les origines de la iortune de cette bourgeoisie monopoleuse. et à partir de quelle époque commence son regne proprement. dit?

Avant la Guerre de Sécess on, quand laccumulation du capital se réalisait encore relativement au ralenti, les sommets de la bourgeoisie constituaient une aristocratie plus ou moins stable, retraçant ses origines jusqu'à l'époque de la Guerre d'Indépendance des Etats-Unis. C'étaient les « familles familles métropolitaines: propriétaires de navires de la Nouvelle-Angleterre et industrieis du textile; planteurs de Virginie et descendants tocrates créoles de Saint-Louis. Quelques « nouveaux riches » comme les Vanderbilt essayèrent de s'introduire dans cette caste, grâce aux fortunes réalisées par la spéculation immobilière et la construction lerroviaire.

Après la Guerre de Sécession, cette caste pseudo-aristocratique qui couronnait l'édifice social américain, était absorbée dans une nouvelle couche dominante. A l'aristocratie bourgeoise marchande et financière succédèrent les pionniers de l'âge des « corporations». des grandes sociétés par actions, les Rockefeller et les Carnegie, les Morgan et les Du Pont. La plupart d'entre eux provenaient eux-mêmes de la bourgeoisie. mais pas de sa couche dominante. A peu d'exceptions près. leurs familles font aujourd hui encore partie de la bourgeoisie monopoleuse.

C'est donc cette période de 1880-1910 qui semble la période décisive pour la formation de la puissance des monopoles

Certes, quelques familles en ont disparu depuis lors. Quelques autres s'y sont introduites de façon spectaculaire (par exemple, les milliardaires du pétrole du

Texas depuis la deuxième guerre mondiale). Mais, abstraction faite de ees fluctuations mineures, la stabilité de cette couche dominante est étonnante.

Parmi les 90 familles les plus riches des Etats-Unis en 1900, 39 % avaient leurs origines dans les cereles dominants de

TERNATIONAL E bourgeo ses moins riches. En 1950, 63 % des familles les plus riches avaient leur origine parmi les couches supérieures de la bourgeoisie, et 62 % étaient constituées d'her tiers des 90 tamilles les plus riches de 1925. Autre fait caractéristique: parmi les familles les plus riches de 1900, 55 % avaient constitué leurs propres grandes entreprises. Mais déjà en 1922, seulement 22 % des familles les plus riches avaient pris de telles initiatives.

Quelle est l'origine de ces fortunes qui dépassent en général 100 millions de dollars (15 milliards de francs français) par famille ? Wright Mills donne une réponse explicite: c'est l'ensemble des conditions écono niques, politiques et légales que nous appelons «capitalisme», qui permettent à quelques individus de s'approprier en propriet: privée les énormes ressources de la nature, de la technique et de la coopération du travail.

« Aucun homme n'aurait pu accumuler Pe grindes fortunes si certaines condisioas économiques. matérielles et politinues n'avaien; existé. Les grandes forcunes américzines sont des aspects d'une industrialisation d'un type particulier qui s'est produite dans un pays particufier. Cr type d'industrialisation, où mine l'entreprise très privée, permet a des hommes d'occuper des positions si stratégiques qu'ils peuvent dominer des moyens fabuleux de production; qu'ils peuven* rassembler les pouvoirs de la science et du travail; qu'ils peuvent contrôler les relations entre l'homme et la nature. et, faisant, gagner millions!» (p. 98.)

Wright MIls souligne à juste titre que. si le pouvoir d'Etat n'avait été aux mains de la classe bourgeoise, cette accumulation n'aurait jamais pu se produire sur une telle échelle et à un tel rythme:

«Pour comprendre les appropriations privées des [familles] les plus riches. nous ne devons pas oublier que le developpement de l'industrie privée des EtatsUn's a été fortement appuyé par des cadesus sortis du domaine public. Les nouvoirs d'Etat. locaux et fédéraux ont donné gratuitement des terres aux chemins de fer, ont payé les frais de la construction navale... La loi a été faite de telle sorte que les droits du gouvernement à conserver la propriété sur les richesses du sous-sol qu'il donne en fermage ne couvrent ni le charbon ni le fer. Le gouvernement a fourni des subsides à l'industrie privée en maintenant des tarifs douaniers élevés: et si les contribuables américains n'avaient pas financé par leur propre travail un système de routes pavées. toute la malice et tout l'esprit d'économie d'Henri Ford ne lui auraient pas permis de devenir un milliardaire grâce au développement de l'industrie automobile. » (p. 100.)

Bref. les origines de la puissance de la bourgeoisie américaine monopoleuse se trouvent dans l'appropriation privée des richesses du sous-sol et des découvertes et inventions de la technique, dans des conditions juridiques garantissant une accumulation ultra-rapide de capitaux.

dans un milien naturel et historique exorigines dansles cercles dominants de dans un milieu naturel et nistorique exdominants la bourgeoisie,

% dans des couchesceptionnellement favorable.

Q

RENTIERS, MANAGERS ET BOURGEOISIE MONOPOLEUSE

Wright Mills démontre que deux théories concernant les couches dominantes de la bourgeoisie americaine ne sont pas valables, la théorie selon laquelle il s'agirait de rentiers oisifs et la théorie selon laquelle les « managers » se seraient subs titués aux propriétaires du capital proprement dits.

La base accuelle de la puissance de la bourgeoisie monopoleuse est la corporation, la société par actions, ou plutot les quelque cent corporations les plus importantes du pays. Le mythe selon lequel le contrôle de ces sociétés serait « disperse» entre un grand nombre d'actionnaires est réfuti par Wright Mills. Il démontre qu'entre 0,1 et 0,3 % de la population américaine possède la grande majorité des actions de ces societes. Le mythe selon lequel les principaux administrateurs de ces sociétés constitueraient une couche sociale à part, celle des « managers » comme le dit Burnham, est réfuté de façon tout aussi énergique. 60% ces administrateurs des 100 sociétés les plus importantes sont eux-mêmes fils de bourgeois et naissent deja propriétaires fortunés d'actions. Dans leur quasi-totalité, ils acquièrent au cours de leur carrière suffisamment d'actions pour être comptés dans la couche de ceux qui gagnent la majeure partie de leurs revenuS comme revenus de propriété et non comme traitements. Le type du « manager » specialiste et du « bureaucrate » prédomine dans les couches moyennes des administrateurs de société. Mais la couche supérieure de ceux-ci est composée d'hommes possédant les liaisons nécessaires dans le monde de l'industrie, de la finance et de la Bourse pour protéger la société contre les « mauvais coups » et pour réaliser de «bonnes aubaines » quand celles-ci se présentent. En d'autres termes. la couche supérieure des administrateurs est recrutée à peu d'exceptions près dans la couche de la bourgeoisie monopoleuse elle-même.

Il est vrai que ces monopoleurs, en tant que dirigeants des grandes sociétés.

LA SELECTION

Toute classe dominante se caractérise permettent le maintien et la transmission par l'attachement a des institutions de la puissance sociale. Ces institutions sont plus complexes que la formule propriété privée, famille, Etat. Elles im•pliquent une organisation de la vie quopalette organisaton. de ta tidienne qui tend a confirmer à la fois à la classe dominante elle-même et et au peuple tout entier que ceux qui détiennent richesse, gloire et pouvoir constituent une véritable «élite» sociale. Un des grands mérites du livre de Wright Mills consiste dans la démonstration impeccable qu'il nous développe à ce sujet:

« Els vivent dans quelques quartiers exclusifs et très chers. dans de magnifiques vieilles maisons où beaucoup d'entre eux sont nés, ou bien dans des maisons nouvelles. soigneusement simples. qu'ils ont eux-mêmes construites. Dans 54 jouissent de privilèges plus larges que ceux qui découlent de la propriété de leurs fortunes immenses. Privilèges d'exonerations fiscales; dépenses privées aux frais des sociétés: appropriation d'immenses notes de frais; octroi de pensions fantastiques par les sociétés, etc. Mais ces privileges sajoutent aux revenus du capial; lis ne se substituent pas a eux En outre, leur poids reste limité. En examinant les revenus des 120 personnes qui, en 1949, gagnent un million de collars ou plus par an. Wright Mills trouve qu'en moyenne 94 % de ces revenus sont des ( revenus de capital. Meme si la majeure partie des privilèges nouveaux est illégale et échappe à la déclaration fiscale. ceux-ci ne s'élevent tout de même pas à ce niveau là. L'idée du «règne des managers» aux EtatsUnis est done bien, grosso modo, un mythe.

Mais cette fusion entre les monopoleurs et les chefs des grandes sociétés fait que l'idée selon laquelle les couches supérieures de la bourgeoisie seraient consuituees par des rentiers ne correspond pas non plus à la réalité. La tendance inhérente à l'expansion du capital financier a été renversée. Les rentiers s'étendent parmi les couches moyennes du Grand Capital; ils disparaissent des couches les plus élevées. Ce n'est pas à dire que leur nombre décroit parmi les couches les plus riches: au contraire il y augmente lentement. Ce n'est pas non plus que les couches supérieures crèvent travail Wright Mills indique qu'ils on: réalisé en leur propre faveur sema.ne de 35, voire de heures. Mais la prédominance des grandes sociétés monopoleuses accumulant leur capital par voie d'auto-financement a fait des chefs actifs des grandes familles monopoleuses les véritables maitres de la classe capitaliste. Ce type de monopoleur se distingue à la fois du « capitaine d'industrie» des années 1870-1910 et du banquier-fiancierrentier des années 1910-1920. DE « L'ELITE » ces maisons, vieilles ou neuves, il y a tous les meubles qu'il faut et les voitures chéries. Leurs vetements, même lorsqu'ils apparaissent simples tenue et une coupe ments que portent

Ils achètent femmes.

tranquillement ou vieux, ont une différente vetedes d'autres hommes et des choses qui sont et ils les emploient sans attirer l'attention. lis appartiennent à tions ou ne comme eux.

elation avec sérieux.

es elubs et à des organisaadmis que des gens

SOTIt et ils prennent leur assoces organisations fort au

« Ils ent des amis et des liens familiams en commun. Mais ils partagent, davantage encore, ung expérience commune. soigneusement sélectionnée et contrôlée par leurs familles. Ils ont été éduqués dans les mêmes écoles privées et exelusives, ou dans des écoles similaires...

chères,

Leurs hommes ont été aux Universités de Harvard, Yale Princeton... Maintenant, ils fréquentent les clubs de ces Universités, ainsi que les principaux clubs de leur ville...» (pp. 57-58.)

« Dans chacun des cercles dans lesquels ils se meuvent, ils acquièrent et exercent une confiance dans leur propre capacité de juger et de décider, et cette confiance est renforcée par le fait qu'ils ont un libre accès à l'expérience et à la sensibilité de ceux qui sont leurs pairs sociaux, et qui prennent des décisions dans chacune des institutions et dans chaque domaine de la vie publique. On ne tourne pas le dos à un homme nui est accepté dans ces cereles... » (p. 70.)

Les couches dominantes de la bourreoisie n'aiment pas qu'on parle d'elles dans les journaux; elles ont un orgueil et une fierté qui sont au-delà du désir de la notoriété. Elles n'ont pas besoin qu'on claironne leur richesse ou leur puissance; celles-ci sont bien trop fermement établies. sont sobres de leurs paroles et de leur philanthropie. Elles possèdent surtout cette assurance suprême qui provient du sentiment de sécurité et de puissance qui leur a été inculqué dès leur première enfance.

Voilà le portrait fidèle d'une classe dirigeante. Voilà ce qu'il faut pour se trouver en présence d'une classe dirigeante et non pas d'un groupe d'individus exerçant le pouvoir depuis une ou deux générations. Les racines de ce comportement se trouvent naturellement dans la puissance économique; mais, sans les fleurs vénéneuses décrites par Wright Mills, nous ne serions pas en présence d'une société de classe pleinement épanouie.

Il ne s'agit guère d'idéaliser les membres de cette classe dirigeante. Derrière la façade calmement aristocratique, il y a beaucoup de faux bijoux et beaucous de pourriture. La source du mal, c'est la nature même de la société bourgeoise qui fait de l'argent, du capital, la mesure commune de toutes les valeurs. Dans aucun pays et à aucune autre époque la glorification de l'argent en tant que mesure suprême de l'homme n'a été poussée à de tels excès qu'aux Etats-Unis aujourd'hui. « Vous n'êtes pas payé pour penser » et « Si vous êtes si intelligent, pourquoi n'êtes-vous pas riche? » Ce ne sont là que deux formules parmi d'innombrables qui sont entrées dans le langage quotidien et qui expriment cette idéologie de façon aussi directe que naïve.

La classe dominante américaine applique ces règles de façon littérale. Elle croit que tout peut être acheté pour de l'argent, et elle achète tout: des avocats et des juges, des journaux et des hommes politiques, des souverains arabes et des dirigeants sionistes, des droits aux richesses du sous-sol et des concessions petrolières, des œuvres d'art et des savants. de jeunes femmes et la certitude du « salut éternel ». Dans des raccourcis impressionnants, Wright Mills montre la bourgeoisie monopoleuse américaine dans le miroir de ses propres convictions. Le millionnaire est toujours respecté, quelle que soit l'origine de sa fortune ; « un million de dollars efface beaucoup de pé-

TERNATIONALE chés ». Et la majeure partie de la corruption qui existe aux Etats-Unis n'a pas d'origines «americames » particulieres; elle n'est qu'une expression démesurement maligne de l'effort capitaliste d'accumuler des capitaux sans scrupule et sans conscience des résultats sociaux de cet effort.

La sélection de «l'élite » monopoleuse a cependant provoqué au cours des dernières décades une modification importante dans la psychologie et le comportement des couches dominantes de la bourgeoisie américaine. Le « self-made man » n'a jamais existé au sens littéral du terme. Mais c'était un mythe qui exprimait, il y a un demi-siècle, le manque de « stand n? » des couches dominantes, des « robber barons » qui s'étaient enrichis en pillant le domaine public.

A la phase de concurrence féroce entre ces « self-made men » a succédé ensuite une phase au cours de laquelle les coumonopoleuses supérieures de la bourgeoisie se sont reliées entre elles par d'innombrables intérêts communs. Des représentants de familles et « d'intérêts » différents siègent dans les conseils d'administration des mêmes banques; ils se rencontrent dans les mêmes administrations publiques. Le succès de chacune des sociétés dépend moins de quelque « réussite » individuelle, que de la collaboration intime avec les autres sociétés importantes, collaboration qui assure un flux ininterrompu de crédits et d'informations sur la conjoncture.

Le type idéal du monopoleur, ce n'est done plus celui du spéculateur qui gagne un milliard de francs par un coup audacieux, ni celui d'un industriel qui, comme Rockefeller, détruit ses concurrents baissant les prix jusqu'à 10 % de leur niveau précédent. Le type idéal du monopoleur, c'est «l'homme dynamique au sourire d'un charme irrésistible », qul maintient de bonnes relations avec tous les membres de sa classe, qui, sans comprendre grand chose à la société. sait s'entourer de savants dont il empruntera quelques idées utiles, qui, sans être technicien, aura des techniciens suffisamment compétents dans son équipe pour rester au faite du progrès technique. Dans une telle atmosphère, où les magnats choisissent eux-mêmes leurs successeurs à la tête de l'économie. où il est inutile de disposer de connaissances personnelles parce que les connaissances les plus exceptionnelles peuvent être achetées, les qualités (positives ou négatives) des individus deviennent plutôt des obstacles que des conditions de succès.

La bourgeoiste monopoleuse américaine désigne ses dirigeants, à la tête de l'économie et de la société, par cooptation L'irresponsabilité envers les « electeurs» formels, y compris les « actionnaires". contient en réalité une responsabilité très bien comprise envers la classe dominante elle-même. Celle-ci sélectionne ses chefs i sa propre image. Elle les désire avant tout conformistes. Etre né dans une famille bourgeoise. avoir recu l'éducation bourgeoise, posséder les mœurs et habitudes de la grande bourgeoisie, voilà la

QUATRIE ME iN seule chose qu'on ne peut acheter à l'age mir si l'on n'en a pas joui effectivement. C'est pourquoi le conformisme bourgeois. le fait de ressembler intellectuellement et moralement les uns aux autres, est la

LA CLASSE DOMINANTE ET

Une des particularités du capitalisme américain au XIX siècle, c'était la faiblesse extrême de l'aopareil d'Etat central. La majeure partie de la population était armée du fait de son comme colons au milieu d'une population indigene hostile. Le système de la milice prevalait sur celui de l'armée permanente. De même, l'adninistration locale et étatique prévalait sur l'administramon tederale. Le regne de la bourgeoisie était direct: mais parce qu'il était direct es décentralisé, de larges masses petites bourgeoises (la majorité de la population americaine de l'époque) pouvaient s'identifier avee lui.

Deux puissants facteurs ont modifi cette situation. La guerre hispano-américaine marque. à la veille du XX siècle, la naissance officielle de l'impérialisme américain; l'entrée dans la première. puis dans la deuxième guerre mondiale. marqua la marche de cet impérialisme vers la domination mondiale. La participation du capital américain, hier encore cousin provincial des puissants de ce monde. à la lutte pour la domination mondiale impliquait la création d'une flotte et d'une armée capables de mener à bien ce combat. La situation géographique des Etats-Unis, plus encore que celle de la Grande-Bretagne, impliquait une extension mondiale progressive de points d'appui militaires et de bases navales et aériennes à travers le globe. De la pénétration du Japon à la conquête de Cuba, et des 14 points de Wilson à la conférence navale de Washington, l'expansion internationale de l'impérialisme américain a été accompa née d'un renforcement progressif de l'anpareil militaire permanent aux Etats-Unis.

L'entrée des Etats-Unis dans la deuxième guerre mondiale a opéré une transformation qualitative dans cette évolution. L'impérialisme américain n'a plus participé simplement à une lutte pour un nouveau partage du monde. Il est devenu la principale puissance mondiale. celle à laquelle est confié dès 1944 le destin mondial de tout le système capitaliste. Son existence normale est devenue du coup celle de la préparation ou de la conduite de la guerre. Il en est resulte une militarisation progressive de toute la vie politique et sociale. militarisation qui a atteint son point culminant (provisoire) avec la guerre de Corée et la vague de la « chasse aux sorcières ». En même temps, le réarmement et l'existence d'un vaste secteur d'économie de guerre, n'apparaissent pas seulement comme une institution normale et permanente; ils semblent de plus en plus les seuls garants possibles de la prospérité et d'un degré elevé de l'emploi.

La transformation complète de la situation et des responsabilités internationale 56

TERNATIONALE qualité la plus frappante parmi les monopoleurs. C'est pourquoi. si Washington lisait du Voltaire et du Locke pour se detendre. Eisenhower lit des histoires de cow-boy et des romans policiers...

14: SON APPAREIL MILITAIRE de la bourgeoisie américaine au cours d'un demi-siècle — la dernière phase de cette transformation vient d'ailleurs d'être ouverte par la fabrication des enbalistiques intercontinentaux en U.R.S.S., qui font du territoire même des Eats-Unis un champ de bataille probabie de la prochaine guerre mondiale a entrainé une modification profonde de l'attitude des sommets de la bourgeoisie envers le personnel dirigeant les insultu lons militaires, les généraux de l'armée et de l'aviation et les amiraux de la flotte. D'ou siders provenant des couches moyennes de la bourgeoisie, ils sont devenus, au cours d'une génération, des membres de plein droit des couches dominantes elles-mêmes.

En même temps, la nature de ces institutions militaires s'est également modi fiée. Elles ressemblent de plus en plus dans leur structure aux corporations. Une vaste pyramide de techniciens res ponsables envers l'échelon supérieur est couronnée par les chefs qui centralisent un univers d'informations spécialisées «sur une feuille de papier» — dans le but de prendre des décisions stratégiques d'ensemble, essentiellement inspirées par les réflexes et habitudes d'autodéfense appris au sein de leur classe. Ces dirigeants suprêmes n'ont plus grand chose de commun avec des « combattants exposés au feu de l'ennemi». Le seul moment de leur vie où ils prennent un fusil en mam. déclare ironiquement Wright MIls, c'est lorsqu'ils vont à la chasse aux canards en compagnie des dirigeants des grandes sociétés par actions. Et une compagnie d'assurance a même constaté que le taux de mortalité des officiers au front était inférieur au taux moyen des calariés de la grande industrie (D. 189),

Ce qui distingue au fond les généraux et les amiraux des chefs « civils » du Big Business, c'est qu'ils sont plus bureaucratisés et plus stéréotypés que ceuxci. « L'esprit militaire » les a modelés rigoureusement; le succès dans la carrière a fait le reste. En outre, contrairement aux secteurs civils du Grand Capital. les chefs militaires sont reliés les uns aux autres par des liens formels de discipline, de hiérarchie et d'ancienneté; ils ont en plus à leur disposition un imappareil objectif qui collecte et interprète des informations et produit des « solutions ». Tout cela a incontestablement accru leur poids spécifique au de la classe dominante. Ce n'est certes pas par hasard si l'on a vu au lendemain de la deuxième guerre mendiale des généraux occuper des positions politiques de la plus haute importance: un McArthur. proconsul au Japon; un Marshall secrétaire d'Etat; un Eisenhower président des Etats-Unis.

Cependant, il ne faut pas exagérer ce existence poids spécifique propre de la caste militaire dans l'ensemble de la classe cap.taIste. Ce qui s'est produit, ce n'est pas l'apparition d'une caste ayant des intérêts spécifiques. Nous avons plutôt assisté à la fusion, ou mieux encore, à l'absorption progressive des sommets de l'Armée et de la Marine par les couches dominantes des monopoleurs. Ce sont les chefs des grandes societés par actions qui agissent comme principaux conseillers des d'partements d'approvisionnement de l'armée; de temps en temps (Wilson!) ils deviennent même min stre de la Defense. Simultanément, en quittant l'armée. les chefs militaires ont éte régul erement intégrés dans le Big Business. Le général Lucius D. Clay est devenu président du Conseil d'administration de la Continental Can Company; le general Bradley occupe la meme fonction a la Bulova Research Laboratories Inc. et le général MeArthur à la Remington Rand. be general Doolttle est vice-president a la Shell Oil, le général Wedemeyer occupe

Pendant le XIX siècle, la politique fut une carrière méprisée par la bourgeoste américaine. On considérait que seuls ceux qui étaient incapables de réussir dans une profession quelconque devenaient des politiciens professionnels; encore ceux-ci Staient-ils censés s'enrichir sordidement des deniers publics. Il y a dans cette . légende pas mal d'exagération (en définitive. une génération de businessmen a volé l'Etat bien davantage que trois générations de politiciens D. mais tout de même aussi une large part de vérité. Dans sa préface à « La Guerre Civile en France » de Marx, Engels cite l'exemple de l'Elat américain comme celui d'un appareil qui se rend autonome par rapport à la société pour piller impunément celle-ci.

La période de percée de la bourgeo sie monopoleuse ne modifia pas fondamentalement cette situation; le personnel politique dirigeant se mit simplement de laçon plus ouverte et plus cynique (notamment à l'époque de Mark Hannah!) au service du Grand Capital, combinant

TERNATIONALE la même fonction à l'A.V.C.O., le général Leslie R. Groves à la Remington Rand et le général Bedell Smith à l'American Machine and Foundry Company. L'amiral Moreell préside le conseil d'administration du trust sidérurgique Jones and Laughlin. l'amiral Alan Kirk celui de la Mercast Inc. et le général Matthew B. Ridgway le Mellon Institute of Industrial Research (p. 214).

Shell, Mellon, Jones et Laughlin, Continental Can (li au groupe Morgan) ne sont pas des sociétés quelconques; ce cont des sociétés qui font partie du domaine des monopoleurs les plus puissants du pays. Et c'est dans ce domaine que les généraux et les amiraux ont été int!grés. Du moment que cette intégration est devenue un fait, les chefs militaires n'ag'ssent plus en fonction d'intérêts particuliers, fût-ce d'intérêts de cliques; ils agissent comme partie intégrante des couches monopoleuses dirigeantes de la bourreoisie americaile, et s'identifient totalement avec les intérêts de ces couches. Pres de la moine des ministres et soussecrétaires d'Etat actuels n'exercèrent jamais de fonctions politiques avant d'être appelés au sommet de la hiérarchie admin strative. Et le gouvernement Eisenhower illustre de façon frappante l'union personnelle entre les monopoleurs et i Etat: les principaux ministres sont non seulement des membres des couches monopoleuses prédominantes, mais encore des représentan s d'intérêts-clés au sein de ces couches: General Motors-Du Pont; la firme d'avocats qui sert les int rêts de Morgan; un Rockeleller en personne; la principale Banque de l'Ouest des EtatsUnis.

Le choix du personnel d'riveant l'Etat. comme le choix des principales sociétés par ac ions, ne se fait done ni par une élection effective, ni par la carrière professionnelle, ni même par la réussite bureaucratique. Ce personnel est cho'si par cooptation par ses pairs. au sein des couches supérieures de la classe dominante elle-même! (p. 235). Au sommet du gouvernement comme au sommet de la société, la fusion entre dirigeants économiques, cheis militaires et ministres est parfaite. C'est dans le meme mileu. voire dans les memes tamilles, qu'ils sons tous choisis!

Wright Mills démontre de façon magistrale combien cette union personnelle entre les monopoleurs et l'Etat détruit la légende de «l'équilibre des forces » qui gouvernerait prétendument les relaions entre forces sociales aux EtatsUnis. Certes, les «forces de pression» (bressure group es lobbies) essayent d'influencer les décisions du gouvernement américain. Pour autant qu'il s'agit de croupes ouvriers ou petits bourgeois. ils réussissent quelquefois à l'échelle locale: rarement à l'échelle de l'état; presque jamais à l'échelle fédérale. Et même lorsqu'ils réussissent, il s'agit de questions secondaires qui ne modifient en rien les structures dans lesquells ils doivent

'la logislation du pillage en celui-ci avec ses propres vols semaine. Même la période

1920 ressemble davantage à grand de à la petite des années cette situation qu'à la structure actuelle du gouvernement américain.

Cependant, déjà au cours des années 1920. changement progressif commença à s'opérer dans le recrutement du personnel politique dirigeant. Alors que le politicien protession el continua à dominer les emplois inférieurs et moyens dans la hiérarche politique, les emplois supérieurs commencèrent a etre octroyes en nombre croissant aux membres directs des couches dominantes. Ceux-ci prédominèrent d'abord parmi les ambassadeurs; ils pénétrèrent ensuite dans le cabinet, où l'on voit un Mellon servir au cours des années 1920. La période rooseveltienne et la période d'Eisenhower accentuèrent puissamment ces tendances.

LE PERSONNEL POLITIQUE DU BIG BUSINESS

LE PERSONNEL POLITIQUE DU BIG BUSINESS

QUATRIEMES

INTERNATIONALE agir, et qui faussent les « règles du jeu» en faveur des monopoleurs. La fameuse exclamation de Charles Wilson «ce qui est bon pour la General Motors est bon pour les Etats-Unis » n'exprime pas tellement une philosophie qu'une réalité. Le gouvernement américain fonctionne pour assurer la réalisation de la plusvalue et l'accumulation du capital des couches monopoleuses dominantes de la bourgeoisie américaine.

Wright Mills constate combien ont disparu les différences r'elles entre les deux grands partis politiques américains, au point qu'ils sont obligés d'inventer des sujets de discorde pour justifier leur existence autonome. Les membres du Congrès

Comment les couches monopoleuses de la bourgeoisie américaine ont-elles réussi à établir un contrôle aussi strict sur toute la société des Etats-Unis, sans devoir passer à des formes ouvertement total taires de gauvernement. cictature bonapartiste et militaire ou dictature fasciste? Il y a deux réoonses essentielles à cette question. Wright Mills en donne une première : il ne fait qu'esquisser la seconde.

Au fur et à mesure que l'industrialisation américaine a été poussée à ses stades ultimes; que l'agriculture elle-même est entrainée dans une mécanisation à outrance; que les anciennes collectivités plus ou moins cohérentes disparaissent à la campagne, la caractéristique générale de la société américaine est celle de la « société de masse » ou pour parler un langare plus clair. de l'atomisation totale du peuple. Le « public a été transformé

(députés et sénateurs) représentent la plupart du temps une résultante entre des forces pression contradictoires de l'échelle de la ville, de la région ou de l'Etat; c'est pourquoi leur pouvoir réel n'a cessé de décliner.

les commissions du tiennent un pouvoir vaillent la main dans

Ceux qui président

Congrès et qui délégislatif réel trala main avec l'Exécutif, et, par leur origine et les intérêts qu'ils représentent, ils sont inextricablement les au Big Business. « L'interpénétration entre le gouvernement et le monde des affaires, dit l'auteur, a atteint un degré... où les deux ne peuvent plus être considérés comme deux mondes à part.»

Sous une forme plus explicite et plus marxiste, nous pouvons dire que la démocrate petite bourgeoise d'antan, basée sur une certaine égalité entre les citoyens de petites collectivités agricoles ou articanales, a lait place dans le capitalisme des monoooles à une « démocratie » purement formelle, la masse des citoyens n'écant qu'un vaste « marché» auquel les monopoleurs « vendent » les idées comme ils lui vendent des voitures es des pates dentifrices.

Wright M.Ils insiste, en exagérant à notre avis, sur les causes structurelles de cette evolution: la croissance de la population, le développement des villes et de la technique; l'hypertrophie des moyens de formation de l'opinion publque, etc. Incontestablement, il s'agit la cadre matériel de l'atomisation du « public américain » de jadis, dont revent aven nostalge les libéraux conservateurs. 5ans ces transformations materielles. cette « atom sation » aurait éé impossible. Mais ce cadre nouveau d'implique pas automaliquement cette atomisation ; il ne l'imolique que dans la mesure où le mouvement ouvrier politique fait défaut ou est en décadence.

Et c'est là que réside, à notre avis, la deuxième cause du déclin de la démomatie bourgeoise aux Etats-Unis, cause tue Wright Mills effleure, mais à laquelle il n'accorde pas toute l'attention qu'elle mérite. En effet, si l'atomisation des ctoyens n'est qu'une forme avancée de la divis on du travail eb de la dégradation produites par l'industrie capitaliste et décrites en détail par Marx. le mouvement ouvrier a constitué en Europe à partir des années 1880 du sicle derner puissant contrepoids à cette évolut oa.

C'est à l'intérieur du mouvement OUvrier nue le travailleur trouvait les bemoins de culture et de chaleur humaine qu'une soci té inhumaine avait lentement trés dans le « citoyen moyen ». C'est au si de ce mouvement ouvrier que la iunesse ouvrire a découvert d'autres mondes que celui de l'alcool ou de la danse. C'est au sein du même mouvement que le trava lleur commence à redevenir citoyen. qu'il apprend a formuler une opinion sur des sujets politiques et à l'exprimer, qu'il a appris que son opinion en une « masse dit Wright aurions préféré la formule : mise), ce qui imolique:

1° Que des individus en n sant n'ont plus d'opinions n'en expriment plus, mais S ples récepteurs passifs des

MIls (nous

• été atoombre croisnropres et de simopinions répandues par les grands instruments de «formation de l'opinion publique » (la presse, la rado. la télévision, le cinéma, la publicité, etc.).

2° Que ces instruments cont orga lises de sorte à rendre impossible le dialogue entre les « produc eurs » et les « consommateurs » d'oo'n ons. Lorsqu'un orateur. dans une réunion pub ique. exprime des idées fausses, vous pouvez l'in erromore et toute la salle pourrait vous suivre. Mais il est vain d'interrom re dans votre appartement isolé un orateur qui, par la télévision, s'adresse à dix millions de spectateurs...

3° Que les léments non con ormistes ou critiques ne d'sposent pas, en pratique, des moyens nour faire pénétrer leur avis dans la masse. ces moyens étant monopolisés par la classe dominante et par l'Etat.

4° Que la masse n'est nas autonome des institutions, mais qu'elle est au contra re pénétrée par les agents de ces institutions. qui contrôlent dans leur propre sein l'expression des opinions, voire ces opinions elles-mêmes. 58

LES MONOPOLEURS AMERICAINS

ET LA DEMOCRATIE BOURGEOISE

LES MONOPOLEURS AMERICAINS

ET LA DEMOCRATIE BOURGEOISE

N compte et peut changer les choses. C'est là qu'il a reconquis un sens de dignité et d'ind pendance par rapport au Capital. C'est par la conquête de la conscience de classe articulée au sein du mouvement ouvrier que le travailleur peut surmonter l'atomisation produite par le capitalisme, qu'il peut lui faire front comme individu intégré dans une classe organisée.

Or, les Etats-Unis n'ont jamais connu un mouvement ouvrier politique de masse; mais dans la mesure où les syndicats du C.I.O. étaient suffisamment d imocratiques, là l'origine, pour admettre l'auto-activité des masses en leur sein. l'expérience a montré que potentiellement la classe ouvrière américaine pouvait échapper au contrôle total de sa vie et de sa pensée par le capital. qu'elle pouvait commencer son émancipation dans ses propres organisations de classe (2).

C'est donc par l'absence d'un mouvement politique de masse et la rapide dégénérescence des syndicats de masse que s'explique la toute-puissance des idees, des normes, du code des monopoleurs aux Eats-Unis, qui est en même temps leur toute-puissance politique. C'est l'absence d'un grand parti ouvrier qui transforme les élections en farce, la presse en monopole de la bourgeoisie, et des dizaines de m.llions d'ouvriers en robots enfermés

Si l'excellente analyse de Wright Mills faiblit dans l'examen des causes de l'atomisation actuelle de la société américaine, elle est décevante lorsqu'elle touche à la question théorique fondamentale: les monopoleurs au pouvoir représent-ils une classe sociale ou sont-ils, pour citer les paroles de l'auteur, une «élite du pouvoir » a power elite ? Défirurant inutilement les résultats remarquables de son proore travail, et faisant preuve d'un regrettable manque de courage moral. Wright Mills essaye en quelques formules de polémiquer contre la « simpliste » notion marxiste de classe. Ainsi il écrit à la page 277: « L'opinion marxiste simpliste fait de l'homme économique puissant celui qui détient réellement le pouvoir ». Et encore, à la même page :

«Classe dominante». c'est une formule mol chargée [de signification affective]. « Classe » est un terme économique; le pouvor est une notien politique. phrase « classe dominante» (classe pouvoir) implique done la théorie qu'une classe économique gouverne politiquement. Cette théorie simpliste peut pariois ¿tre vraie et parfois ne pas l'être, mais nous ne désirons pas emporter cette théorie plutôt simpliste dans les termes que nous employons pour dehnir nos problemes; nous desirons formuler les theories explicitement. en employant des termes qui ont une signification plus précise et unilatérale. Spécifiquement. la phrase « classe dominante », dans ce qu'elle implique politiquement, ne permet pas assez d'autonomie au domaine politique et à ses agents. et ne dit rien du domaine militaire comme tel. Nos lec-

TERNATIONALE dans des occupations, des habitudes, des plaisirs et des pensées préfabriquées par leurs maitres. Par un tragique retour des choses, la société totalitaire d hommes-fourmis qui, selon les idéologues du capitalisme, serait l'aboutissement final du socialisme, est en train de se construire aux Etats-Unis, au paradis du Grand Capital.

C'est en définitive ce même facteur qui explique le règne politique sans limite des monopoleurs aux Etats-Unis. Il explique pourquoi, en l'absence d'un puissant parti politique de la classe ouvrière. les monopoleurs peuvent continuer à manier tous les instruments classiques de la démocratie bourgeoise sans devoir courir le risque d'introduire d'authentiques représentants des travailleurs dans les rouages de l'administration. Mais le jour oil les syndicats américains créeront le grand Labor Party, beaucoup de caractéristiques du régime politique américain que Wright Mills considère comme défimitives connaitront un bouleversement aussi rapide que radical. L'évolution qu'il décrit n'est ni fatale ni irréversible. Les mêmes forces qui, à l'échelle mondiale, favorisent l'essor de la Révolution. finiront par saper l'influence politique du Capital sur les travailleurs américains. teurs devraient avoir compris à ce point que nous n'acceptons pas comme correcte Popinion simpliste selon laquelle les hommes économiques puissants prennent unilatéralement [?] toutes les décisions d'impertance nationale. Nous croyons qu'une opinion aussi simpliste de « déferminisme économique » doit être complétée par un « déterminisme politique » et un « déterminisme militaire »; que les agents supérieurs de chacun de ces trois domaines possèdent maintenant un degré notable d'autonomie; et que c'est seulement par les voies souvent compliquées d'une coalition [?] qu'ils élaborent et exécutent les décisions les plus importantes."

Passons sur la formule « simpliste » qui revient cinq fois dans ces passages; nous ignorons si elle vise les déformateurs du marxisme qui en font une élaboration simpliste et mécaniste, ou le marxisme ht -même. Dans le premier cas, Wright Mills aurait dû être plus explicite; dans le second. il n'apporte même pas l'ombre d'une preuve. Dirions-nous méchamment qu'il est lu'-même vietime d'une « éducation qui devient de plus en plus u instrument pour former l'opinion publque » comme il la définit si correctement ? Quant aux notions « précises et unilatérales », avouons que le terme « power elite » nous semble fort éloigné de cet idéal et rempli d'équivoque.

L'objection de Wright Mills contre 12 terme « classe dominante». c'est qu'il met trop l'accent sur le phénomène « éco-

(2) Voir à ce sujet l'excellent ouvrage de Daniel Guérin: « Où va le peuple américain ? ».

CLASSE DOMINANTE OU « POWER ELITE » ?

CLASSE DOMINANTE OU « POWER ELITE » ?

Q VATRIEME IN nomique » et permet trop peu d' « autonomie » agents politiques et militaires. Parler d'une classe dominante comme d'une notion « déterminée écoom quement est cependant plus qu'abusif, et tout à fait contraire au sens du marxisme. Une classe dominante est par d finition un groupe d'hommes qui, détenant le contrôle des moyens de production ou du surproduit social. façonne les institutions sociales pour conserver. transmestre et garantir ce contrôle. Elle est done un phénomène social et non pas economique. Dans des périodes historiques transitoires, qui occupent tout de meme des siècles, elle peut même être privée de la principale richesse économique: qu'on pense à la noblesse de cour sous la monarchie absolue du XVI au XVIII sicle! L'objection de Wrigh: Mills est donc absolu neat non fondée. Pour démontrer que nous ne sommes pas en présence d'une classe dominante, il devrait démontrer que ceux qui détiennent le pouvoir politique et militaire ne sont nés dans la bourgeoisie, n'ont pas lait leurs études aux côtés d'autres fils de bourgeois, n'ont pas suivi les cours des Universités « aristocratiques », n'habitent pas les faubourgs chies des grandes Villes, ne fréquentent pas les cercles et clubs des monopoleurs, n'occupent pas, à la retraite. des postes dans les conseils d'administration grandes sociétés, n'investissent « économies » dans les actons de ces mêmes sociétés (des spéculations aidant à arrondir le magot, grace à des « tuyaux » de boune source !. Bref, il devrait démontrer que des membres d'une autre classe sociale (par exemple des membres de la classe ouvrière. ou de la nouvelle classe moyenne des employés, ou de la classe des artisans et des paysans travailleurs) oceupent les postes dirigeants de l'appareil politique et militaire, et qu'is «s infitrent » petit à petit dans les couches prédominantes de la société, malgré le fait qu'ils ne sont pas, et ne deviennent pas, des bourgeois.

Or, non seulement Wright Mills démontre nulle part pareille évolution. Son livre tout entier démontre le contraire. En de nombreux endroits il parle de la « conseience de classe » des sommets de la société américaine (pp. 29, 31, 283). Celle-ci, dit-il à la page 30, est la plus apparente dans la classe supérieure, classe intimement unie. Les membres des classes possédantes, dit-il à la page 6), ayant étudié aux mêmes Universités, fréquentant les mêmes clubs, et liés par d'innombrables liens de mariage et d'amitié. se répandent dans des milieux dirigeants divers, économique, politique et militaire. « Un fils prometteur s'engage dans une carrière gouvernementale élevée peut-être la secrétairerie d'Etat; son premier cousin devient plus tard administrateur élevé d'une grande société; son oncle occupe dejà un commandement dans la Marine; un frère du premier cousin est sur le point d'être nommé président d'une des Universités les plus importantes. Et il y a naturellement encore la firme familiale d'avo60

TERNATIONALE eats. dont les membres conservent le contact avec toute la famille et ses problèmes.» Vraiment. n'est-ce pas 1à Timage d'une classe dominante qui est ainsi décrite ?

L'indépendance du pouvoir politique ? A la page 125. Wright Mills écrit que « ce ne sont pas les politiciens du gouvernement visible, mais les principaux administrateurs (executives) des sociétés par actions qui occupent la direction politique, de fait ou par leurs representants. qui detiennent le pouvoir et les moyens de décendre les privileges de leur monde... sans qu'il y ait des pouvoirs effectifs et durables qui puissent faire contre-poids ». Et à la page 169 il précise : « De plus en plus. les administrateurs de sociélés sont directement entrés dans gouvernement; et le résultat en a été une économie politique virtuellement nouvelle, au sommet (sic!) de laquelle nous trouvons ceux qui représentent les magnats des grandes sociétés ». A la page 275 il souligne encore que ce sont les représentants des grandes socistes par actions qui sont «politiquement prédominants»

Quant aux chefs militaires. Wright Mills précise qu'ils ont été « recrutés parmi les couches dominantes de la société » (p. 173), qu'ils se sont « entendus avec les grandes sociétés » (p. 212) qu'ils «fusionnent » avec les monopoleurs (pp. 214-215). Il est vrai qu'il indique qu'avec la croissance du secteur d'armements dans l'économie, les chefs militaires exercent une influence sur toute l'économie: mais ils l'exercent, comme par hasard, au profit quasi-exclusif des grandes sociétés monopoleuses...

Ce qui subsiste donc de la thèse de Wright Mills, , la lumière de sa propre analyse, c'est le fait que les couches monopoleuses dominantes de la bourgeoisie américaine ne se recrutent pas seulement parmi les représentants directs des sociétés monopoleuses, mais encore parmi les chefs militaires et politiques bourgeois qui sont périodiquement entrainés dans le «inner cirele » dont ils renouvellent pour ainsi dire le sang. C'est là un vieux phénomène dans l'histoire de la bourgeoisie. Il renforce la notion de elasse dominante au lieu de l'affaiblir, car ce personnel dirigeant politique et militaire qui s'identifie si bien avec les intérêts des monopoleurs provient lui-même, comme Wright Mills le décrit de façon excellente. du même milieu social, suit le même code idéologico-moral et a la même conscience politique et sociale. C'est donc qu'il fait partie de la même classe dominante.

Ce défaut final du livre de Wright Mills devrait être une raison de plus pour les marxistes : d'étudier de façon minutieuse et critique cet ouvrage du reste excellent. Et ils n'auront raison de triompher que le jour où l'un d'entre eux. sans commettre les erreurs de Wright Mills, mais en imitant et dépassant toutes ses qualités, réussira à faire une analyse aussi complète et minutieuse, disons de la classe dominante britannique, francaise, allemande ou indienne...

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