Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 16e année, n° 1

Les documents de Moscou

Quatrième Internationale, 16e année, n° 1 · janvier 1958 · p. 6-8 · 2 116 mots

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A l'occasion du 40 anniversaire de la Révolution d'Octobre se sont trouvés réunis à Moscou tous les dirigeants des partis qui sont liés à la bureaucratie soviétique ainsi que des représentants de la Ligue des communistes yougoslaves, Tito s'étant cependant decouvert un lumbago qui la rendu incapable de bouger au lendemain de l'affaire Joukov. De ces rencontres sont sortis deux documents, l'un un « Manifeste pour paix » signe par tous les partis présents, l'autre une « Déclaration des représentants de 12 pays socialistes ».

Le premier de ces documents est l'expression de la politique du Kremlin sous sa forme la plus générale et, peut-on dire, la plus vulgaire. C'est un appel a tous les hommes de bonne volonté, s'adressant nommément aussi bien aux ouvriers et aux paysans qu'aux «commercants et industriels. Il sera aussi peu efficace que l'est la politique des post-staliniens.

L'autre document donne une ligne sur toutes les questions, y compris intéressent les P.C. des pays capitalistes. lesquels, se prononceront euxmêmes ; il est en premier lieu à destination intérieure, avee pour objet de fixer une ligne commune de ces partis et aussi des autres partis dans le monde après les secousses et les divergences qui les avaient marqués à partir du 20 Congrès et surtout lors des evénements de Pologne et de Hongrie. 6

On y annonce l'identité de vues et l'unanimité des participants. La version officielle ne peut cependant pas déceler que la Ligue des communistes yougoslaves avait des divergences qui ne lui permirent pas de signer la déclaration la plus importante. En outre, des informations de plus en plus nombreuses font mention de discussions qui entrainerent des conflits assez sérieux. Par exemple sur la question algérienne, de vils accrochages se sont produits entre certains P.C. - dont celui d'Italie et le P.C.F. qui fut soutenu par Khrouchtchev. De même entre la Pologne et la Chine sur la place de I'U.R.S.S. dans la coalition

Une certaine unité de vues entre bureaucrates de tous les pays a été établie à la fois en mettant en avant tous les côtes opportunistes du 20º Congrès (qui vaient d'ailleurs pas entre eux de difficultés majeures) et en opérant d'une façon générale une retraite sur un certain nombre des points de la «déstalinisation » qui divergenees. presentent comme les représentants des « pays socialistes » ; ceci signifie qu'ils parlent à la fois comme chefs d'Etat et comme dirigeants de partis. Bureaucrates et de mentalité bureaucratique, ils subordonnent le parti à l'Etat, et la politique du prolétariat aux contingences de la diplomatie soviétique et des Etats ouvriers. Que celle-ci cherche à mettre en mauvaise posture la politique internationale de l'impérialisme, qu'elle cherche à gagner du temps, à dissocier dans mesure du possible les divers éléments au sein de la coalition capitaliste il n'y aurait aucune objection a cela si la politique des partis communistes ne s'alignait automaticette diplomatie et si elle ne transformait ces manœuvres en un but illusoire. « A l'heure actuelle lit-on dans la déclaration les forces de paix sont devenues si puissantes qu'il est effectivement possible d'empêcher la guerre comme l'a confirmé la mise en echec des plans impérialistes en Egypte. » Qui ne se souvient qu'une des forces qui a pesé sur les impérialistes français et anglais dans l'affaire d'Egypte. ce sont les Etats-Unis, moteur de tout le monde capitaliste dans la préparation a la guerre?

Sous prétexte que la lutte pour la paix et non la lutte pour le socialisme est «la tache primordiale » des partis communistes, ceux-ci partout les plus larges « fronts », y compris avec la bourgeoisie, dite « nationale » ou «moyenne » selon les pays, contre les monopoles, et notamment contre les monopoles américains. Alors que le marxisme montre dans la lutte des classes le principal moteur du développement de la société, les bureaucrates proposent la collaboration des classes pour maintenir le statu quo

En même temps qu'ils préconisent ce statu quo, ils laissent entendre aux ouvriers qu'ils parviendront quand meme au socialisme « d'une manière pacifique », et grâce majorite parlementaire, à Parlement, des intérêts de la classe bourgeoise, l'instrument du peuple travailleur ». orientation platement reformiste trouve son expression suprême dans le silence quasi total que fait la déclaration sur la lutte de la révolution algérienne, pointe avancée de la lutte des peuples coloniaux. Toute la politique du P.C.F. basée sur cette orientation a laissé sans aide de la classe ouvrière francaise les masses algériennes. Et si le capitalisme français montre tant d'acharnement à défendre ce qui pour lui départements français ». imaginer qu'une « solide majorité parlementaire » n'est pas pour lui faire renoncer à sa domination sur toute

Là où il fallait réaligner les bureaucrates, c'élait avant tout en ce qui concerne la situation dans les Etats ouvriers et les rapports entre ceux-ci. Le résultat assouplissement des rapports entre Etats ouvriers, et au contraire une position plus rigide sur l'attitude envers les masses dans chaque Etat.

Sur le plan des rapports entre Etats ouvriers, on trouve des formules générales sur l'entraide. l'égalité ete.. qui ne comportent condamnation explicite du passé stalinien. D'ailleurs les grands champions de « la critique et l'autocritique » qui ont signé ce document se sont abstenus de tout ce qui pourrait ressem-

«autocritique ». affirmant l'égalité complete entre les Etats ouvriers, le document parle du camp socialiste « avec à tête l'Union soviétique ». Autrement dit, si tous les Etats sont égaux, certains Etats sont plus égaux que d'autres... Le rôle dirigeant de la bureaucratie soviétique donc reconnu, meme s'il s'exerce d'une façon plus souple que du temps de Staline. De toute façon, les Yougoslaves ont certainement refusé de signer ce document entre de cette formulation dont les implications politiques sont grandes. Les révolutions polonaise et hongroise ont montré le haut degré de tension des rapports etablis entre les gouvernements et les masses, et pas seulement dans deux Etats ouvriers. Sur ce sujet, Gomulka au 9° Plenum et Mao Tse Tung dans son sur la «rectification » et les «contradictions dans le peuple» avaient eté plutôt loin: n'avait-il pas légitimé le soulèvement de Poznan et l'autre le droit de seulement il n'est pas question de cela, mais on est tout à l'opposé dans le document où on lit: « Dans les Etats socialistes les masses travailleuses jouissent de libertés et de droits démocratiques véritables...». « Dans les pays socialistes. ou la classe ouvrière a pris le pouvoir. les partis communistes et ouvriers. qui ont toutes les possibilites de nouer les liens les plus étroits avec les larges masses, doivent s'appuyer sans cesse, dans toute leur activité, sur ces dernières. faire de l'édification et de la défense socialisme la cause des millions de travailleurs profondément conscients les maitres mesures prises ces dernières années par socialistes en vue d'élargir la démocratie socialiste et de stimuler la critique et l'auto- rité, revêtent une grande importance pour l'accroissement de l'activité, de l'initiative et de la cohésion des larges masses populaires, pour la consolidation du régime socialiste l'intensification de l'édification socialiste».

Ces formules volontairement vagues, ne disent absolument rien sur les « mesures ». sur les crises qui aboutissent à des explosions révolutionnaires; et bien ne se trouve sur le droit des masses a determiner, à définir l'orientation de la société, de son économie et de sa politique intérieure et extérieure. Ceci est toujours une affaire réservée au sommet, le document se bornant à spécifier que la manière de manier les masses ne peut plus être celle du temps de Staline.

« La critique et l'autocritique» sont des termes abstraits si la critique et l'autocritique ne s'expriment pas sous une forme organisée. Dans le document de il n'est nullement question de cela. Par contre, l'accent y est mis sur la « lutte contre le révisionnisme », le document ajoutant aussi le dogmatisme, mais d'une manière toute formelle. Le « révisionnisme». ce ne sont pas surtout ces formulations confuses. révisionnistes, qui ont effectivement été exprimées après le 20 Congres; c'est bien plutôt celles qui avaient un contenu précis, dangereux pour la bureaucratie. Ainsi, Gomulka qui, voici un an, était la bête noire des bureaucrates s'est retrouvé avec eux pour interdire, sous pretexte de «revisionnisme». le Journal « Po Prostu» non pas quand il ouvrait ses colonnes à des formules erronées mais quand il se prononça pour «tout le pouvoir aux conseils conseils ouvriers.

document rédigé a Moscou, capitale de l'Union soviétique, les SOVIETS sont une manifestation d'opportunisme qui devient encore plus intolérable quand prétend faire d'eux les organismes de base du pouvoir ouvrier. Sur la question des conseils, même sous la forme encore timide et bureaucratisée qu'ils ont en Yougoslavie, le silence est complet. A peu près à la même époque, le Conseil suprême de l'Union soviétique invitait les syndicats soviétiques à avoir plus d'activité. resser davantage au Le cloisonnement par syndicats et leurs objectifs plus délimités paraissent moins dangereux aux bureaucrates que les conseils, avee tout le potentiel et les traditions qu'ils portent en eux.

Mais, conseils ouvriers ou syndicats, tous ces organismes comme toute forme d'organisation - n'auront aucune vitalite, aucune floraison aussi longtemps que les conditions premières de la démocratie ouvrière n'existeront pas, et ces conditions se résument en dernière analyse au droit à la pluralité des partis ouvriers dans la société de transition, droit qui garantit aussi le droit aux tendances dans le parti.

Les bureaucrates document de Moscou sont si pénétrés conception du parti unique et monolithique qu'ils n'ont pas vu que cette conception va directement à l'encontre de la politique qu'ils préconisent d'autre envers les partis socialistes quand ils écrivent dans leur document: « Qu'il s'agisse... de la lutte pour la conquête du pouvoir et pour l'édification du socialisme, les Partis communistes sont pour la coopération avec les partis socialistes ». Mais que signifie pour eux la « coopération » après la conquête du pouvoir? La fusion obligatoire dans un parti unique et monolithique? Si ce n'est pas cela, alors cela veut dire la reconnaissance explicite du droit à la pluralité des partis ouvriers.

N'espérons évidemment pas que bureaucrates, élevés à l'école de Staline. tourneront sur ce point qui reste le pivot du maintien de leur autorité sur la ouvrière et sur la société. On a pu le voir en Hongrie pendant les quelques jours où les Conseils ouvriers tendaient à se fédérer et reconnaissaient le droit aux divers courants ouvriers de s'organiser et de se manifester. On la vu aussi en Pologne, ou le Parti unifié se montre de plus en plus un conglomérat de plusieurs courants et où la direction Gomulka, après avoir été contrainte à vivre avec cet état de fait s'efforce de refaire un parti bureaucratisé monolithique. Le droit à plusieurs courants ouvriers de se confronter au sein de la classe ouvriere, c'est aussi le droit a la classe ouvriere de choisir et de décider. c'est la fin du règne de la bureaucratie. On comprend qu'apres des hésitations et oscillations de certains d'entre eux. sous le choc des evenements les signataires du document de Moscou se soient entendus sur ce point. Il est tout a fait normal que ce soient les plus endurcis et les plus expérimentés dans le pouvoir bureaucratique sachant faire des parfois avec audace dans certains domaines. ont été les plus fermes et sur la question du monolithisme du parti et sur la question des conseils ouvriers.

Le document signé à Moscou marque un succès pour la direction Khrouchtehev, après le 20° Congres et ce qui s'ensuivit. apres les éliminations de Molotov-Malenkov... et celle de Joukov. C'est un succès qui a été emporté dans leuphorie du 40° anni versaire et du lancement des spoutniks. Mais c'est un succès dans l'appareil et rien de plus. Le document ne répond à aucune des questions fondamentales qui bouleversent la bureaucratie et les hommes à service. Depuis la mort de Staline. ses successeurs ont a diverses reprises tenté une ligne d'arrêt sur laquelle espéraient tenir contre les forces qui les assaillent. Et chaque fois ils ont échoué: quelques mois passaient et a nouveau surgissait une crise. On peut etre certain qu'il en sera de même à l'avenir. On pourrait même dire que ce qui s'est passé dans les quatre dernières années a surtout debroussaillé le terrain de presque tous les personnages laissés par la période de Staline, et que maintenant ne doivent pas tarder à venir sur la scène les forces sociales. et en premier lieu la classe ouvrière, dont on n'avait vu jusqu'a present que les eflets sur la bureaucratie.

Messieurs les bureaucrates ont dans leur document dénoncé « l'assertion absurde une pretendue « crise du communisme». Ils n'arreteront pas par leurs incantations la crise qui mine leur pouvoir et qui prépare le renouveau le plus resplendissant du communisme.

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