Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 16e année, n° 1

En souvenir d'un anniversaire

P. Richards · Quatrième Internationale, 16e année, n° 1 · janvier 1958 · p. 71-72 · 1 473 mots

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Au moment où était célébré le 40 anniversaire d'Octobre, nous ovons reçu les lignes suivantes rappelant le souvenir de la grande manifestation oppositionnelle du 10" anniversaire d'Octobre à Moscou et à Léningrad, contre le Thermidor triomphant de la bureaucratie. A la lecture de ces lignes, chacun aura comme nous la conviction profonde qu'elles ont été écrites par un témoin oculaire de cette manifestation, par quelqu'un qui a sans aucun doute aussi connu de près les discussions qu'il mentionne à son suiet. Ainsi, malgré l'épouvantable répression stalinienne, malgré les hécatombes de révolutionnaires qu'elle a produites, il subsiste là-bas des témoins, des hommes qui souviennent, qui ont connu la lutte suprêmement héroique de l'Opposition soviétique. Nous publions ces lignes émouvantes pour que l'exemple de ceux qui sont à l'origine de notre mouvement international stimule les nouvelles générations de communistes en lutte pour balayer le stalinisme des rangs communistes et ouvriers. Il s'agit du dixième anniversaire injustement oublié de la Révolution d'Octobre. Parmi les millions de travailleurs tous les qui ont célébré le 40 anniversaire de la Révolution russe, peu seulement se souviennent de ce qui se passa voici trente ans, même jour dans les principales villes de Russie. Et pourtant c'étaient des événements mémorables auxquels doit indiscutablement se reporter quiconque veut tirer bilan réellement justifié des expériences des quarante dernières années du point de vue des conquêtes ouvrières.

d'écrire l'histoire par ceux qui, à cette époque, se sont octroyés le pouvoir absolu en Russie pour des décades et qui l'ont exercé contre la cause de la vérité et Le monopole pour la plus grossière déformation de tout fait établi, a également déformé vicieusement la signification de ce 7 novembre 1927 et essayé de qualifier d'incident insignifiant ce qui était en réalité un événement historique de premier ordre: le dernier grand combat d'arrière-garde de la révolution prolétarienne russe.

A vrai dire, ce fut une bataille perdue que livrèrent alors les ouvriers des grandes entreprises de Leningrad et de Moscou (car ils formaient la masse principale des manifestants) contre les forces supérieures de l'appareil d'Etat ef du parti. Une bataille qui, dans les conditions de cet automne fatal, alors que la plupart des forces saines du Parti communiste russe se rassemblaient autour du programme de « l'Opposition unifiée », pouvait à peine escompter le succès : la direction de l'Opposition était trop , hétérogène et déchirée de contradictions internes, les cadres militants étaient numériquement faibles et les larges masses, les millions de travailleurs, encore trop peu mûrs pour vraiment comprendre qu'il s'agissait de leur propre cause.

pas affirmer qu'un succès plus grand de la manifestation aurait On ne peut même pas réellement ouvert la voie à une régénérescence de la révolution. Mais il serait aussi vain de discuter à ce sujet que de vouloir deviner si, par exemple, la conjuration de Babeuf aurait pu effectivement provoauer une transformation de la révolution francaise si elle n'avait pas élé découverte prémalurément.

Mois on peut offirmer, sans aucun doute, avec certitude, ce qu'a été la conséquence de la défaite prolétarienne au 10° anniversaire de la Révolution d'Octobre : le renforcement de la domination de la petite clique s'éloignant toujours plus des masses ouvrières et de leurs intérêts, au sommet de laquelle Staline érigea sa dictature personnelle, pour dérober dans une courte période, considérée du point de vue historique, à la classe ouvrière les droits les plus importants qu'elle avait conquis pendant la Révolution d'Octobre.

Qu'est-ce qui a forcé les éléments antibureaucratiques, fidèles au léninisme, du parti bolchevik à appeler leurs partisans à une manifestation de rue le 7 novembre 1927 sous leur propre drapeau et en venir ainsi à une épreuve de force ouverte avec l'appareil du parti déjà extraordinairement fort et brutal? La raison principal était qu'à ce moment l'Opposition se trouvait déjà privée de presque toutes les possibilités légales de lutter pour son point de vue, comme cela aurait dû lui revenir d'après les statuts du parti. La direction du parti, et avant tout - comme cela fut établi plus tard - Staline, dans la plupart des cas, sans informer de ses mesures les autres membres du Bureau Politique, avait utilisé la déclaration de l'Opposition du 16 octobre (dans laquelle elle renonçait à poursuivre la lutte fractionnelle) pour déclencher une terreur sans scrupule contre les membres de l'Opposition. Elimination des postes, exclusions, déplacements punitifs, menaces de toutes sortes, représailles administratives anticipant le développement des venir, tout cela confituait le « travail préparatoire » du 15° Congrès du Parfi communiste russe où devait avoir lieu le « règlement général » avec l'Opposition. Il ne pouvait plus atre question d'une élémentaire liberté de discussion, tout centralisme démocratique étant devenu une farce.

Si, dans cette situation l'Opposition appela à des manifestations indépendantes, co fut principalement pour protester contre les méthodes de violence tout à fait non-communistes. Il s'agissait du droit sacré à la démocratie ouvrière de la Révolution d'Octobre, pour lequel devait combattre par tous les moyens tout ouvrier fidèle à Lenine et à la Révolution d'Octobre.

De longues années après cette démonstration non seulement ses participants et les ouvriers sympathisants à l'Opposition la décrivirent, mais aussi des témoins oculaires objectifs, et certains qui, à l'époque avaient pris part contre elle dans l'appareil d'Etat et du parti stalinien mais qui, plus tard, furent eux-mêmes saisis dans la broyeur de la fureur de la répression insatiable de l'appareil; quand ils commencèrent à comprendre qu'ils devaient avant tout servir les intérêts du prolétariat, ils s'efforcèrent de décrire véritablement les événements et il devint clair que les méthodes les plus désespérées durent être employées pour donner l'illusion d'un « isolement de l'Opposition ». Ni les avertissements officiels contre la participation à la manifestation de l'Opposition ni les mesures les plus inconsidérées d'isolement et de matraquage employées par la les fonctionnaires du Guépéou en civil ne purent suffire. On eut recours à la corruption, aux calomnies, au mensonge. Mais cela ne suffit pas à chasser les ouvriers qui se regroupaient à nouveau autour des tribunes érigées pour entendre Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Evdokimov, Radek et autres dirigeants connus du temps de la lutte contre le tsarisme et de la Révolution d'Octobre, et qui ne se dispersaient qu'après avoir chanté avec une résolution solennelle la dernière parole de « l'Internationale ».

Quelle était la signification de la démonstration ? Ce que beaucoup d'ouvriers comprenaient alors consciemment, que la plupart ressentaient instinctivement, c'est qu'il s'agissait de la possibilité d'une immixtion directe des masses ouvrières dans la politique, du droit aux manifestations de rue comme partie intégrante de la démocratie ouvrière qui, selon la définition de Lenine, était un synonyme de la dictature du prolétariat érigée contre l'ennemi de classe. Si la masse se trouve écartée, quelqu'en soit le prétexte, les décisions du parti se transforment en chose d'une petite oligarchie de l'appareil du parti, tandis qu'il ne reste aux ouvriers que le droit d'approuver en silence qui se transforme bientôt en obligation d'applaudir d'autant plus bruyamment que cela est totalement dépourvu

La suite directe des manifestations dans les rues de Moscou et de Leningrad la nouvelle vague de représailles, une chasse effrénée qui croissant davantage jusqu'à l'ouverture du 15 Congrès ef qui trouva son point culminant dans l'exclusion des dirigeants et des membres les plus actifs de l'Opposition. Mais co ne fut que le prélude à la campagne de destruction qui dura plus de dix ans et dans laquelle des centaines de milliers de communistes de Russie furent détruits.

Les opinions furent partagées sur la nécessité tactique et l'utilité de la manifestation du 10° anniversaire non semaines et mois qui la suivirent, mais dans les années ultérieures, lorsqu'on reconsidéra les épisodes de la grande lutte pour le léninisme. Entre autre, certains défendaient l'idée que l'on n'aurait pas dû donner un prétexte aux forces les plus réactionnaires dans le parti.

Aujourd'hui, 30 ans après, on peut apprécier cette démonstration d'une manière objective, dans une perspective historique. Car aujourd'hui, où le déroulement et les sions du 20° Congrès du P. C. de l'Union soviétique ont mis à nu la tragédie de ce développement historique qui y est caractérisé comme une « déviation des règles de la vie du parti établies par Lénine », la solution des tâches que les voyaient devant eux est plus actuelle que jamais : les ouvriers ef les communistes de Russie ne trouveront la clef d'un avenir meilleur que dans le développement d'une véritable démocratie ouvrière comme contenu réel de la dictature du prolétariat contrôle, effectif masses sur l'appareil d'Etat, par le droit à de libres manifestations de rue et à la libertó de la presse, comme condition préalable à un correct fonctionnement de la vie publique dans un Etat

Et c'est précisément à ces tâches que l'on peut rappeler les ouvriers de l'Union soviétique ainsi que les ouvriers du monde entier, par le souvenir de l'héroïque manifestation du 7 novembre 1927.

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