Cette revue avait, voici quelque temps, fait une enquête sur les « intellectuels communistes » qui n'avait pas donné grand chose, les intellectuels contrôlés par le stalinisme s'étant pratiquement dérobés et les autres ayant surtout relevé les aspects repoussants des Aragon et compagnie. Dans le numéro d'octobre de cette revue, la question se trouve reprise par Dyonis Mascolo à propos de la « misère des intellectuels français ».
L'intérêt de ce récent article est qu'il touche certains aspects fondamentaux. Mascolo observe toute une série de traits des intellectuels français en général, vivant sur le passé, sceptiques, blasés, séparés les uns des autres et de la réalité, etc. Face à cela il voit le bloc autarcique des « intellectuels communistes », hiérarchisé, qui lui non plus, en dépit de ses prétentions, n'a rien apporté.
Mascolo ressent très bien les raisons du premier phénomène, le caractère très petit bourgeois de la société française, la France étant de tous les grands pays capitalistes celui où la petite bourgeoisie exerce le poids le plus grand dans la société. Cela s'exprime dans la politique française et cela se traduit dans création littéraire et artistique.
D'autre part, il voit également très bien le rôle joué par le P.C.F., « captant » les forces populaires pour les désermer. La France, dit-il, a raté sa révolution au XX siècle. Bien entendu les « intellectuels communistes » ont, dans leur domaine, contribué à la réalisation de cette politique.
Toute cette partie critique de l'article de Mascolo est excellente et contient de conte Mo nombreuses observations très fines. Mais la conclusion est extrêmement faible. Mascolo voit en Pologne et en Hongrie des « révolutions morales »; il demande de ne pas s'en tenir aujourd'hui à Lénine tout comme Lénine ne s'est pas tenu à Marx il y a 40 ans, lors de la Révolution
"LES TEMPS
Les derniers numéros de cette revue publient des pages du premier tome de la biographie de Trotsky par I. Deutscher. Nous avions dit tout le bien que nous pensions de ce livre lors de sa parution en Angleterre; nous engageons nos d'Octobre, de comprendre le nouveau caractère des révolutions. Nous, militants ponuques, ne demandons pas aux intellectuels de devenir des militants politiques ; Ils peuvent, sur leur propre plan, dans leur domaine propre, apporter une précieuse contribution à la lutte révolutionnaire qui n'est pas seulement une lutte économique et politique. . Mais, dans la mesure où ils abordent les aspects politiques, nous pouvons leur demander de connaitre, au moins d'une façon générale, des données politiques essentielles. Lénine n'a pas révisé Marx, dans le sens marxiste du mot « révision »; les révolutions de de Pologne et de Hongrie, celle qui se prépare en U.R.S.S., ont une explication marxiste qui a été donnée il y a plus de 20 ans par Trotsky dans « la Révolution Trahie ».
Enfin, le mouvement ouvrier si longtemps « capté » par les staliniens connait une crise profonde due précisément au fait qu'un certain nombre grandissant de militants comprend que les Thorez et autres « chefs bien-aimés » ont loupé le coche.
Nous demandons à des intellectuels comme Mascolo de connaître ce qui existe effectivement, de connaitre le mouvement marxiste révolutionnaire qui a lutté depuis le premier jour contre le stalinisme, qui n'a cessé de défendre pour la France une solution révolutionnaire. Pendant longtemps ce combat était limité par la situation objective; la direction Thorez captait les masses, et par elles entrainait des couches intellectuelles dégoûtées de la société bourgeoise. La connaissance du mouvement trotskyste, de ses idées pourrait servir grandement - nous le disons sans fausse modestie - aux intellectuels comme Mascolo qui veulent très sincèrement servir la cause du socialisme, elle pourrait leur servir dans leur propre domaine d'activité. MODERNES " lecteurs à lire ce qui parait actuellement. en espérant que l'œuvre sortira bientôt en librairie.
Nous reviendrons sur l'étude de Sartre « Questions de méthode » quand sa publication sera achevée.
Q
Nous voulons attirer l'attention de nos lecteurs sur un article d'un professeur danois, Mogens Fog, intitulé « Les communistes et l'avenir du socialisme » à maints égards remarquable (n° de septembre 1957). Ancien membre du P. C., il milite depuis 1941 dans ce que nous appelons les « progressistes », mais son étude dépasse très largement le niveau politique de nos progressistes.
Tout d'abord il se place carrément sur le plan mondial. En ce qui concerne les
Etats ouvriers, sa pensée essentielle est la suivante:
«Il ne faut pas sous-estimer les progres immenses de libération et d'évoTut1on, sociale, culturelle et humaine, qui eurent lieu pendant ce même temps,
Russie et en Chine surtout. Si on n'admettait pas ces résultats positifs on ne pourrait pas garder la conviction de la valeur du socialisme. Mais il est également d'une importance capitale pour l'avenir du socialisme de ne pas se contenter de réparer tant bien que mal les fautes, mais d'effectuer des transformations radicales, tant dans les relations des différents partis envers le peuple, que dans la planification sociale et économique... »
Sa partie relative aux pays capitalistes est moins solide, mais elle touche néanmoins le fond du problème. Sans expliquer le pourquoi de la politique des P. C., il comprend très nettement qu'ils ne développent pas une politique dans la perspective du pouvoir ouvrier. Il est dans la confusion en ce qui concerne le passage au socialisme, mais il y a malgré tout chez lui mille fois plus de hardiesse dans la pensée que dans ce que nous avons pu lire sous la plume de nombreux centristes:
« La classe ouvrière aura besoin d'un élan combatif encore plus grand qu'à présent pour être capable d'exiger la diminution des heures de travail avec un salaire égal ou supérieur représentant sa part dans une production accrue. Elle devra en outre changer son attitude envers les déplacements nécessaires des ouvriers, leur rééducation, etc. parce qu'elle ne peut s'opposer au progres technique...
« On peut se demander si la structure même de la société capitaliste. malgré un contrôle élargi de l'Etat, n'est pas un handicap à une utilisation de la technique suffisamment étendue pour assurer à chacun un niveau de vie qui le satisfasse. C'est là que se pose la question d'une conversion au socialisme -conversion pacifique ou révolution sans effusion de sang - fut évoqué en des termes beaucoup trop confus et incomplets lors du 20ª congrès de l'U.R.S.S....»
Traitant des mouvements des pays coloniaux ou semi-coloniaux, il en saisit de très nombreux aspects et, sans peut-être avoir une vue très exacte de la dynamique de ces révolutions, il comprend aussi que c'est une des formes de la lutte entre le capitalisme et le socialisme. Mais là il bute sur le problème de la paix et de la guerre :
« La rationalisation et la libération des peuples afro-asiatiques sont deux des événements nouveaux et décisifs qui attendent le socialisme dans l'avenir et tous deux sont porteurs de menaces évidentes 78 pour la paix du monde. Ils peuvent causer des insurrections locales, des révoltes et des guerres, qui risquent de déclencher une troisième guerre mondiale. »
En réalité, cette guerre ne serait causée par ces mouvements, que dans le sens que cette guerre serait la réaction de la contre-révolution impérialiste aux aspirations des masses. C'est le capitalisme qui prépare la guerre et la lancera pour défendre ses positions.
« Personne ne peut arrêter le progrès technique... Personne ne peut arrêter non plus la poussée des pays sous-développés, les forces agissent avec la rigueur d'une loi de la nature. L'homme doit en tenir compte - et s'y conformer. »
Ceci dit, Tauteur demande aux mouvements socialistes de l'Est et de l'Ouest de « faire des compromis, de sacrifier des gains immédiats et leurs propres intérêts, toutes les fois qu'il sera nécessaire pour éviter la guerre atomique et pour consolider la coexistence pacifique. »
Aucun homme sensé ne peut songer à la guerre atomique comme moyen de réa¡sation du socialisme. Mais la passivite, la « plus grande sagesse » qui ont été déployées par le mouvement ouvrier sous des directions réformistes et staliniennes tant et plus n'ont pas évité la guerre, elles ont seulement permis au capitalisme de l'engager dans les meilleures conditions pour lui. Ce qu'il faut dire, c'est que plus le mouvement ouvrier aura de vigueur, d'audace, de courage, et moins le capitalisme aura la possibilité de faire des dégats arrivant au niveau d'une catastrophe pour toute l'humanité.
Malgré les confusions que nous avons signalées, Mogens Fog arrive à des conclusions voisines:
« L'ère nouvelle où nous venons d'entrer contient une double perspective -la catastrophe et des promesses immenses. Je crois qu'un socialisme qui a le courage d'accomplir une rénovation profonde, une mise à jour de sa théorie et de sa politique, est le mouvement le plus empêcher la catastrophe et à réaliser les promesses. »
Le hasard des lectures nous a mis cet article sous les yeux après avoir parcouru le livre de Djilas que nous commentons par ailleurs. Nous avons là deux poles vers lesquels se tourne la pensée des hommes sous les coups des gigantesques événements actuels et notamment de la crise du stalinisme. Des individus comme Djilas peuvent sombrer, mais la tendance générale des événements montre que le plus grand nombre cherche dans la direction où s'est affirmée la pensée de Mogens Fog et c'est dans ce sens que se dessinent de nouveaux courants dans les organisations traditionnelles de la classe ouvrière. C'est en se basant sur les plus hautes perspectives pour l'espèce humaine que la IV• Internationale a combattu au cours des pires années de réaction. Que des individus, isolément, parviennent aux conclusions de Mogens Fog ne peut que renforcer, si besoin était, notre certitude que la période décisive de réarmement du mouvement ouvrier et de victoire mondiale du socialisme a com mencé. P.F.