Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 15, n° 7-10

Les livres

Quatrième Internationale, vol. 15, n° 7-10 · octobre-novembre 1957 · p. 73-76 · 2 948 mots

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La pensée de Lénine

Ce livre a l'inconvénient d'avoir été écrit en juillet-septembre 1955, c'est-àdire avant le 20° Congrès du P. C. de l'U. R. S. S. et la « destalinisation ». Il porte ainsi encore trop visiblement les marques de l'envoûtement stalinien dans lequel se trouvait à l'époque son auteur, qui n'a pu que rarement saisir la pensée de Lénine en dehors de l'optique dans laquelle l'avaient placé la mythologie stalinienne et « l'Histoire [officielle] de la Révolution russe et du Parti bolchevik ».

On s'étonne que H. Lefebvre, ayant terminé son livre avant la dénonciation des faux et des crimes de Staline, l'ait laissé paraitre sans y avoir apporté des modifications profondes le « déstalinisant ».

Quand nous disons que H. Lefebvre n'a saisi la pensée de Lénine le plus souvent que dans l'optique stalinienne il faut ajouter que cela est vrai plus particulierement pour la pensée politique de Lénine. Les parties valables du livre restent celles consacrées à la pensée philosophique proprement dite, que H. Lefebvre connait de première main et en expert. Mais dans la partie proprement dite politique, quel gâchis effroyable, quelles simplifications et déformations • (nous voulons le croire involontaires, par ignorance) de la pensée révolutionnaire du léninisme!

Un livre sur la pensée de Lénine, apres la « déstalinisation » devait avoir comme objectif numéro l de restaurer la veritable pensée politique de Lénine en tant qu'opposé le plus direct du stalinisme, et cela dans tous les domaines. Au lieu de cela, H. Lefebvre se livre à des polémiques contre le « luxembourgisme » et « trotskysme », d'une simplicité et d'une ignorance accablantes !

Nous reviendrons sur ce que fut le vrai apport de Rosa Luxembourg au marxisme révolutionnaire, en contraste avec ses déformations grossières par le révisionnisme stalinien. Contentons-nous pour l'instant de faire ressortir quelques-unes des véritables perles que H. Lefebvre est allé malheureusement chercher dans la

(*) Editions Bordas - Paris.

de H. LEFEBVRE(*) documentation « officielle » stalinienne pour définir les positions de Lénine ou les positions du trotskysme.

Nous apprenons, à notre grand étonnement, que parmi les contributions théoriques les plus importantes de Lénine il faut cataloguer la découverte par lui de la loi du « développement inégal » et du « socialisme dans un seul pays » ! Il s'agit dans les deux cas d'affirmations aussi gratuites qu'arbitraires de Staline qui, en réalité, s'est servi de la « loi du développement inegal », soi-disant découverte par Lénine en 1915, pour conclure à la possibilité de « construire », de parachever le « socialisme dans un seul pays »!

Mais les conceptions de Staline de la « loi du développement inégal », ainsi que du « socialisme dans un seul pays » sont en réalité la négation la plus directe de l'essence révolutionnaire et dialectique du léninisme.

Ou prenons la manière dont H. Lefebvre présente les positions du « trotskysme » : Trotsky, nous apprenons, « refusait d'attribuer comme Lénine une importance considerable aux questions paysannes. Il déniait aux paysans toute capacité révolutionnaire, principalement dans la révolution socialiste et prolétarienne »! L'écho des affirmations de « l'Histoire du P. C.... » écrite par Staline est ici presque direct.

Quant à la théorie de la révolution permanente, voici de quelle manière scandaleusement simpliste et déformée H. Lefebvre la comprend et la présente: Pour Trotsky, « la classe révolutionnaire devait se battre sans arrêt, sur tous les points du globe, en ne tenant compte ou en tenant compte au minimum des autres classes, des alliances et compromis possibles, donc des situations concrètes. Il en vient à envisager la Révolution russe - dans laquelle il joua un rôle incontestable (sic!) - non comme un chemin vers la construction du socialisme dans ce pays, mais comme un moyen et une base pour créer une Armée Rouge qui porterait dans le monde entier la révolution permanente. D'où la rupture avec le Parti bolchevik dont Staline avait pris la direction », etc.

Q UATR EME

Toutes les références de Lefebvre aux positions du « trotskysme » dénotent la même « érudition » puisée dans les plus pures sources de documentation staliniennes. C'est très dommage.

On a le droit d'exiger d'un travailleur intellectuel qui entreprend d'écrire un livre sur la pensée de Lénine, paraissant après le 20° congrès du P.C. de l'U.R.S.S., de se montrer pleinement imprégné de l'extrême importance du sujet qu'il traite,

La nouve

Pour ce livre , Djilas a été condamné à sept ans de prison par un tribunal yougoslave. C'est sa troisième condamnation depuis sa rupture avec Tito, et cette condamnation est encore plus scandaleuse et infâme que les précédentes. Djilas a été condamné pour ses opinions de manière à le démoraliser chaque fois davantage, pour le pousser aux pires extravagances. Nous donnerons notre opinion sur le contenu de ce livre, mais nous devons dire dès le début que, quelle que puisse être la position actuelle de Djilas, il a été autant que faire se pouvait acculer à cela par ses anciens camarades, recourant à leur façon à certaines méthodes apprises a l'école stalinienne.

Quelque part dans ce livre, Djilas dit que dans la société qu'il qualiiie de communiste, c'est-à-dire sous le régime bureaucratique, « toutes les différences d'opinion sont graduellement perdues, sauf le désespoir et la haine ». Ces mots viennent après une condamnation par lui « d'une activité révolutionnaire sans but ni signification... chicanant sur le dogme avec le nouveau régime ». A vrai dire, c'est son propre cas qu'il décrit ainsi, sans le vouloir. Son livre est un vrai produit du désespoir et de la haine.

Comment a-t-il pu en arriver là ? Il ne manque pas dans son livre d'observations correctes sur certains aspects du régime bureaucratique; mais quel est l'adversaire du communisme qui n'ait pas exploité contre celui-ci les ignominies du régime stalinien ? Djilas indentifie totalement le stalinisme, et d'une façon générale le régime bureaucratique, avec le communisme. Pour lui, c'est le « communisme contemporain », et « il n'y a pas aujourd'hui d'autre type de marxisme ou de communisme et le développement d'un autre type est difficilement possible ».

D'autre part, tout en écrivant : « je ne prétends pas connaître un autre monde hors du monde communiste, dans lequel j'ai eu le bonheur ou le malheur de vivre », il tranche de mille choses avec une ignorance et des prétentions extra-

(1) Thames and Hudson, édit. Londres.

RNATIO NALE et de se contenter de ne parler que des questions qu'il connait de première main et à fond. Ce n'est pas le cas malheureusement avec le livre de H. Lefebvre. comme ce livre risque de paraitre « objectif », écrit par quelqu'un qui en 1957 fait figure de « déstalinisé ». il est d'autant plus important de revenir sur une critique détaillée de ce livre. Ce que nous ne manquerons pas de faire très prochainement. lle classe de M. DJILAS (1) ordinaires. Bornons-nous à en donner quelques exemples.

« Lénine s'est trompé non seulement en ne comprenant pas que le « militarisme britannique » n'était qu'un stade temporaire de développement du temps de guerre, mais parce qu'il a manqué de prévoir le développement ultérieur de la démocratie et du progrès économique en Grande-Bretagne ou dans d'autres pays occidentaux. »

« Par diverses méthodes, les Etats-Unis recourent à une économie planifiée sur une échelle nationale... Walker cite qu'en 1938 environ 20% du revenu national [aux Etats-Unis] étaient socialisés, tandis qu'en 1940 le pourcentage s'élèvera à au moins 25%... »

« Certainement les monopoles jouent un rôle important dans la politique des pays occidentaux, mais en aucun cas ce rôle n'est aussi grand ou le même qu'avant la première guerre mondiale ou même qu'avant la deuxième guerre mondiale... »

Ses prétentions ne se manifestent pas qu'au sujet de l'analyse du monde capitaliste qu'il ignore vraiment, elles touchent aussi la doctrine marxiste qu'il renie d'ailleurs complètement.

Selon lui, Marx était à la fois un savant qui aurait dit des choses justes (Djilas ne précise pas lesquelles) et un idéologue qui a combiné le matérialisme et la dialectique qu'il a trouvés ailleurs. Les successeurs de Marx, à savoir « PleKhanov, Labriola, Lénine, Kautsky et Staline furent des idéologues, et seulement dans une mesure très limitée des savants ». L'idéologie marxiste n'avait aucune valeur scientifique, mais elle a servi à une classe, à un mouvement politique et maintenant elle sert à un nouveau système politique.

Cette idéologie, remarque-t-il, a été abandonnée dans les pays économiquement développés où on peut changer le système social par des formes parlementaires; elle a trouvé son terrain de prédilection dans les pays où il fallait procéder à une révolution industrielle.

Selon Djilas, celle-ci ne pouvait être fait que par une « nouvelle classe ». D'où sort-elle ?

« Les racines de la nouvelle classe furent implantées dans un parti spécial, de type bolchevik. Lénine avait raison quand il pensait que son parti était une exception dans l'histoire de l'humanité, dien qui ne soupconna pas que ce serait le début d'une nouvelle classe... Les initiateurs de la nouvelle classe ne sont pas trouvés dans le parti de type bolchevik dans son ensemble, mais dans la couche revolutionnaires professionnels qui constituaient son noyau avant qu'il arrive au pouvoir... Le parti est le noyau de la nouvelle classe et sa base. »

Autrement dit, la nouvelle société n'est pas née dans les profondeurs économiques et sociales de la vieille société, mais dans sa superstructure. Grace à une idéologie fabriquée par Marx, dogmatisée par benine et mise en pratique par Staline, une société nouvelle est née. On peut difficilement sombrer davantage dans l'idéalisme et le subjectivisme. Il y a eu de par le monde d'autres idéologues, d'autres gens qui ont créé des organisations autrement monolithiques que ne l'était le parti bolchevik du temps de Lénine, qui ont eu à leur disposition des moyens considérables. Il ne vient pas à l'idée de Djilas de rechercher pourquoi ils n'ont pas créé une société nouvelle.

Le miracle de la création divine étant ainsi renouvelé, selon Djilas, par la Trinite Marx-Lenine-Staline. aucun moment il ne se sent obligé de se livrer à une analyse de l'économie de la société nouvelle. Il lui suffit d'affirmer que la classe nouvelle, dirigeante politique, est la propriétaire collective dans nouvelle société. Sur ce dernier point, Djilas n'apporte rien de plus que tous ceux qui ont, presque depuis le triomphe de la Révolution d'Octobre, tenté démontrer que la bureaucratie est le « propriétaire collectif ».

« Les communistes n'ont pas inventé la propriete collective, mais son caractere embrassant tout, plus largement étendu que dans les époques antérieures, même plus étendu que dans l'Egypte des Pharaons. C'est tout ce que les communistes ont fait. »

En écartant « l'idéologue » Marx, Djilas n'a pas songé à ce que celui-ci disait dans la « Critique du Programme de Gotha » au sujet des premières étapes vers la société socialiste, une des rares choses qu'il écrivit à propos de celle-ci. Djilas n'a pas remarqué que Marx faisait une différence entre la production et la distribution, déclarant que celle-ci commencerait par être effectuée selon un droit bourgeois. Il aurait aussi pu remarquer que Lénine a repris ces observations, que Trotsky s'en est également servi pour expliquer ce qui s'est passé en U.R.S.S. Mais il est au-dessus de cela, « la théorie communiste de l'Etat... élaborée en détail par Lénine et complétée par Staline et d'autres, favorise la dictature totalitaire de la bureaucratie du Parti... », « Trotsky... n'était déficient que dans une seule qualité : le sens des réalités » et il construisit une explication « pour apaiser sa conscience ».

E NATIONALE

A aucun moment Djilas n'a la moindre notion que la planification est quelque chose d'organique à la société nouvelle, que la place exceptionnelle de la bureaucratie a été le produit, dans des conditions internationales données, du retard economique qui ne permet pas une distribution suivant des regles tres que celles d'un droit bourgeois. Il prend le régime bureaucratique comme quelque chose d'inhérent à la société nouvelle ; il refuse de voir que ce régime se trouve à présent mis en cause précisément à cause de l'expansion de la société et de son developpement économique e: culturel. S'il a raison quand il déclare

Khrouchtchev n'a apporte aucun changement fondamental et qu'il ne songe pas à le faire, il ne voit rien du côté des masses qui obligent les Krouchtchev à manœuvrer. C'est que pour lui l'essence de tout, c'est le pouvoir politique. Ce qui lui apparait l'élément prédominant dans la société, c'est ce pouvoir politique Il ramène tout à lui, explique tout par lui; c'est pour lui que le mouvement s'est constitue avec ses qualites, par lui qu'il a été changé; « le pouvoir est à la fois le moyen et le but du communisme ».

Il rejette la théorie marxiste de l'Etat comme fausse, ne propose rien à sa place sauf une phrase non élaborée: « L'Etat est par sa nature un organe d'unité et d'harmonie dans la société et pas seulement une force sur elle. » Il a perdu tout critère de jugement sociologique et surtout le critère de classe.

Le livre de Djilas se termine par des considérations vagues qui indiquent que sa pensée est attirée vers la social-démocrate, plus exactement par les elucu brations d'une série d'idéologues qu'on trouve dans les partis socialistes. rejetant Marx pour des conceptions eclectiques en matière d'économie, de sociologie. florissant notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

Ce livre est un produit de la décomposition du stalinisme. Il n'est pas surprenant que, dans l'intelligenzia des « démocraties populaires », se manifestent de telles tendances, profondément pessimistes, incapables de distinguer le stalinisme du communisme, et se perdant dans des constructions fantastiques de l'esprit. L'exemple de Djilas montre que la répression est le meilleur moyen pour désorienter les hommes; les post-staliniens, qu'il s'agisse de Khrouchtchev, de Tito ou de Gomulka, se sentent beaucoup plus à l'aise sur le terrain des mesures administratives et de la répression que sur celui de la lutte des idées. Le livre de Djilas, si pénible qu'en soit sa lecture, devra renforcer les marxistes, les révolutionnaires dans leur résolution de combattre plus que jamais pour le « retour à Lénine », pour un régime de démocratie ouvrière dans lequel des tendances à la Dillas ne trouveront aucun terrain développement et seront liquidées par la seule lutte des idées.

P. F. 75

INT

Q

Une nouvelle Afriaue

Ce livre, écrit par un ancien cadre de l'administration coloniale française dresse un bilan intéressant, social, économique et politique, basé sur des connaissances sérieuses de la situation actuelle en A. O. F.

Il démontre la poussée irrésistible qui caractérise actuellement les masses africaines non vers une quelconque autonomie administrative et financière SouS tutelle colonialiste du type de celle de la récente loi-cadre accordée par le gouvernement français, mais vers une véritable autonomie politique et nationale.

Sa lecture éclaire ainsi mieux les développements qui ont eu lieu à l'occasion du récent congrès de Bamako.

Une partie « intelligente » de la bourgeoisie française, en accord avec les « élites » bourgeoises africaines liées économiquement à limpérialisme, mais soucieuses d'autre part d'assurer leur développement propre. s'oriente maintenant vers la création d'une communauté

Réalité de la N:

L'auteur de ce livre est membre du P.C.F. et conseiller de l'Union française, autrement dit il est un spécialiste P.C.F. pour les questions coloniales.

Dans ce volume - comme dans d'autres écrits par des staliniens sur des sujets semblables, par exemple « le Maroc » d'A Ayache - toute la partie sur le bilan du colonialisme est bonne, bien documentée, et constitue un réquisitoire implacable contre le colonialisme.

Mais le livre pèche terriblement sur deux ou trois points essentiels. Tout d'abord, à aucun moment, il ne montre que la lutte pour l'indépendance nationale est seuiement l'aspect le plus immédiat de la révolution qui se poursuit dans ce pays, comme dans tous les pays coloniaux, révolution qui est partie intégrante de la révolution socialiste mondiale.

Ensuite, le livre donne un tableau frelaté du mouvement révolutionnaire en Algérie, avec pour objet de grossir la place du P.C. algérien. 7 9.

de P. Henri SIRIEX()

« franco-africaine » sous la forme d'un

Etat fédéral. Mais cette solution également, qui va déjà au delà de la loi-cadre et qui nécessite la révision de la Constitution, risque d'être dépassée par la poussée des masses africaines contre tout lien avec l'impérialisme, poussée grandement attisée à l'heure actuelle par la résistance algérienne et l'attitude de l'impérialisme sur cette question.

Le réveil de l'Afrique Noire, en interaction avec celui de l'Afrique du Nord embrasera bientot la totalité de ce continent. sur lequel se concentre de plus Filan de rih en plus l'intérêt économique et stratégique de l'impérialisme international ago-

La révolution coloniale n'aura ainsi épargné aucun région, y compris celles considérées encore il y a quelques années comme les plus arriérées.

(1) Aux Editions Plon. ation Algérienne de M. EGRETAUD )

Enfin, le livre présente toute la polltique du P.C.F. sur la question algérienne d'une façon qui ne peut etre qualifiee que de mensongère. La façon d'omettre ce que fut la politique du P.C.F. lors des événements du Constantinois en 1945 est un des plus typiques produits de l'école stalinienne. De même l'oubli des pages de Thorez sur la « nation en formation », alors que le combat battait déjà son plein. Enfin l'omission du vote des « pouvoirs spéciaux ». Dans sa préface à ce livre. Billoux annonce « un ouvrage plus documenté, plus poussé que celui-ci ». Gageons que la vérité n'y sera pas mieux traitée sur les points que nous avons relevés.

Livres que nous commenterons dans nos prochains numéros : R. Palme-Dutt, L'Inde, aujourd'hui et demain (Editions sociales).

(1) Editions sociales, Paris.

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