Depuis la victoire de la Révolution vietnamienne, plusieurs militaires professionnels ont essayé de tirer des leçons de leur défaite. L'éclatement de la Révolution algérienne a décuplé leur anxiété et les études sur « la guerre révolutionnaire » se multiplient. Les théoriciens y tentent de percer le mystère des victoires de ces méprisables « Viets» et autres « bicots » sur les armées et le matériel « modernes » - le mystère de la « surprenante victoire de David sur Goliath » comme écrit l'un d'eux.
Dans la dernière année, dans la seule « Revue de défense nationale» on peut citer : Colonel Nemo « La guerre dans le milieu social », Capitaine André Souyris « Un procédé de contre-guerilla : l'auto-defense des populations », Commandant J. Hogard « Guerre révolutionnaire ou révolution dans l'art de la guerre ». « L'armée française devant la guerre révolutionnaire », « Le soldat dans la guerre révolutionnaire ».
Dernièrement l'officielle « Revue militaire d'information » publiée par le ministère de la défense mationale a ouvert la discussion sur le problème de la guerre révolutionnaire (février 1957).
L'objectif de toutes ces études bourgeoises est de découvrir dans l'analyse de la guerre révolutionnaire, des procédés, des méthodes organisationnelles et propagandistes qui, utilisées par la contrerevolution, lui . gagneraient également ce soutien populaire - ou au moins sa neutralité. C'est ce qu'ils appellent « la reconquête des populations » par une action psychologique, politique, administrative, sociale, policière et militaire, qui est décrite en vue d'aboutir à une sorte de « reglement » de la contre-guérilla.
Il peut paraitre etonnant que ces theoriciens ne voient pas que ce qui dresse les masses opprimées, c'est le désir et la volonté d'arracher la liberté, la terre, indépendance nationale à l'impérialisme - toutes choses que l'armée a précisément pour but de leur interdire. Aucun procédé « psychologique » ne peut supprimer cette contradiction fondamentale ni même longtemps la camoufler. Pour gagner les populations il faudrait que l'armée impérialiste se nie et même se combatte elle-même.
Déjà il y a 25 ans, Léon Trotsky notait à ce sujet :
" La presse bourgeoise des pays capitalistes defigure cependant manifestement la vérité quand elle représente notre propagande militaire comme quelque invention diabolique des bolcheviks. La propagande joue un rôle immense dans toutes les armées du monde. L'appareil politique de propagande bourgeoise est beaucoup plus puissant et plus riche en moyens techniques que le nôtre. La supériorité de notre propagande réside dans les idées qu'elle contient. Notre propagande aboutissait invariablement à la consolidation de l'Armée rouge et à la décomposition de l'armée ennemie, non par des moyens et procédés techniques spéciaux, mais grâce à l'idée communiste qui constituait son noyau. C'est un secret militaire que nous divulguons ouvertement, sans crainte de plagiat de la part de nos ennemis. » (1)
(1) L. Trotsky : « L'Armée rouge » (Annuaire du Travail, p. 109, Librairie de l'Humanité, 1923).
Plus récemment, en de Pierre
Roland un rateur de la « Revue nale » a publié un mai. sous le nom militaire collabode défense natiolivre, « Contreguérilla », qui est le récit et les leçons de ses expériences de « pacificateur » au Vietnam. Il constitue plus ou moins la somme de ses recherches.
Toutes ces études concernent la révolution coloniale, mais déjà certains pensent à ce que pourrait être la guerre révolutionnaire en Europe. Ainsi le Général Chassin a écrit « Technique de l'insurrection » qui est surtout une présentation d'un certain nombre de textes communistes ou soviétiques sur la guerre civile dans les villes.
Ces théoriciens constatent que la guerre révolutionnaire utilise pour une part les techniques militaires de la guerilla. Mais ceci est secondaire par rapport à l'aspect politique qui est à sa base et qui rend possible cette forme de guerre : le soutien actif des masses populaires.
Mais il ne faut pas s'étonner; par sa nature, la bourgeoisie ne peut saisir le mouvement des masses, ce n'est une question ni d'intelligence ni de bonne foi. La conception des militaires est la suivante: ce ne sont pas les masses qui font la révolution mais l'organisation révolutionnaire; les masses, elles, sont un objet presque passif que se disputent cette organisation et l'armée impérialiste.
Pour eux, la guerre n'a pas lieu entre une armée au service d'une classe et les classes exploitées tout entières mais entre deux armées. Si jusqu'à maintenant ce sont les revolutionnaires qui ont eu le souten des populations, c'est parce que seuls ils utilisaient des moyens de pénétration dans les masses et des « propagandes démagogiques ». Que l'état-major s'y mette et il pourra lui aussi « conquérir les populations :. D'ailleurs, pour tous les défenseurs des méthodes nouvelles psychologiques, l'armée et la police continuent à jouer un rôle capital pour la destruction de l'avant-garde, des cadres, des militants révolutionnaires préalablement ou parallèlement à la « reconquête » des esprits ».
Il est évident que la destruction de l'avant-garde organisée porte un coup à la Révolution. Mais étant donné l'extension de celle-ci et son approfondissement, l'armée ne peut y parvenir que localement et transitoirement. Pour finir. il ne reste en réalité à l'impérialisme que la vieille répression massive. Ceci, les théoriciens de la contre-guérilla ne le disent pas (c'est même pour essayer de l'éviter qu'ils écrivent) mais ce ne sont pas eux qui décident de la guerre contrerévolutionnaire telle qu'elle se fait.
Ces préoccupations impérialistes doivent inciter les révolutionnaires à se mettre eux aussi à l'étude de ces problèmes. Il est vrai que l'impérialisme est théoriquement et de plus en plus politiquement en état d'infériorité. Il est vrai que la politique révolutionnaire constitue l'essence de la guerre révolutionnaire, que des mots d'ordre libérateurs, la démo72 cratie ouvrière la plus large sont dix fois plus importants que l'armement pour le moral du combattant et pour le soutien conscient et enthousiaste des masses. Mais il n'en reste pas moins que la révolution qui vient sera une grande guerre civile et que les marxistes révolutionnaires devront sur ce plan aussi être à l'avantgarde. Ceux qui seront capables de combiner concrètement l'action militaire et l'action politique.
Sur ce plan aussi le stalinisme a abandonné la tradition et la compréhension communistes. Ce sont les appareils et les armées qui sont imporlants aux yeux des gouvernements ouvriers actuels - l'initiative révolutionnaire des masses peut être utilisée, mais dans certaines limites bien contrôlées au-delà desquelles elle deviendrait gênante pour ces appareils. C'est précisément parce que les masses dépassent et dépasseront ces limites bureaucratiques que les marxistes doivent se préparer à jouer leur rôle aussi sur le plan militaire.
Le fait que les théoriciens bourgeois se penchent sur la guerre révolutionnaire est la preuve que cette tâche est bien actuelle. Car enfin s'il n'y avait que l'amour de la science qui les guidait, ils auraient pu trouver depuis longtemps dans les œuvres militaires de L. Trotsky (même dans le peu qui en a été traduit› des conceptions théoriques bien plus profondes et justes et des idées pratiques bien plus claires que tout ce qui a été dit depuis (y compris par Mao). C'est le fait que la prochaine guerre sera une guerre-révolution, une guerre civile internationale, qui apparait de plus en plus clairement et met ces problèmes à l'ordre du jour. C'est ce que le général P. Ely, chef d'état-major général des forces armées, met au point de départ de son article : « Le chef et l'évolution de la guerre » : " Elles répondent non plus à des ambitions territoriales mais à des conceptions opposées de la structure universelle qui finalement prévaudra ». Il n'est pas sans intérêt d'en trouver une confirmation chez l'ennemi.