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La revue › vol. 15, n° 4-6

Y a-t-il une théorie de Marx sur la « paupérisation du prolétariat » ? (Trois conceptions des salaires sous le capitalisme)

E. Germain · Quatrième Internationale, vol. 15, n° 4-6 · juin-juillet 1957 · p. 39-48 · 8 660 mots

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(Crois conceptions des salaires sous le capitalisme)

La théorie des salaires constitue une pièce maitresse de tout système d'économie politique. Elle tend toujours à voiler ou à dévoiler le mystère le plus sacré de l'exploitation capitaliste : la nature de la plus-value. Elle se prolonge inévitablement en théorie politique du mouvement ouvrier, soit qu'elle s'efforce de convaincre les travailleurs de la vanité de leurs efforts, soit qu'elle favorise l'organisation syndicale et politique de la classe ouvrière. Le débat plus que séculaire au sujet des tendances d'évolution des salaires dans le capitalisme a reçu récemment un regain d'actualité par les discussions qui opposent, en Grande-Bretagne. le professeur G.D.H. Cole et John Strachey aux défenseurs de Marx, et par les disputes entre « minoritaires » et « majoritaires » de la C.G.T. française au sujet de la théorie de la « paupérisation absolue du prolétariat ». formulée par Maurice Thorez. Cette dispute a eu des échos internationaux, puisque l'économiste so-

LA « LOI D'AIRAIN

La théorie des salaires la plus en vogue pendant la majeure partie du 19 siècle. aussi bien dans le monde bourgeois que dans le monde ouvrier, fut celle du « fonds de subsistance minimum », appelée « loi d'airain des salaires » par Frédéric Lassalle. Celui-ci la formula de la façon la plus explicite dans sa « Lettre Ouverte en réponse au Comité Central » pour la Convocation d'un Congrès ouvrier général allemand à Leipzig », en date du 1ºr mars 1863. Dans ce document historique, qui représente en quelque sorte le premier appel à l'organisation d'un parti ouvrier de masse en Allemagne, Lassalle écrit :

« La loi économique d'airain qui détermine le salaire dans les conditions actuelles, sous le règne de l'offre et de la demande, est la suivante : le salaire moyen reste toujours réduit a la subsistance néviétique A. Arzoumanian y a notamment participe. sous le couvert d'une polémique contre le réformiste français Plerre Rimbert.

Le problème théorique est sans aucun doute fort complexe. La comparaison de la théorie et de la pratique — c'est-à-dire l'étude statistique de l'évolution des salaires réels, de la productivité moyenne du travail et de la répartition du revenu national dans les principaux pays du monde — l'est encore davantage, du fait des critères imprécis et faux employés dans les principaux pays, et des différences qui existent d'un pays à l'autre entre ces critères. C'est pourquoi nous pensons que la methode la plus utile pour dégager la nature effective de la théorie des salaires chez Marx — et le degré de sa vérification par l'histoire - consiste à la comparer aux différentes autres théories sur les salaires qui ont été prônées au sein du mouvement ouvrier, et que Marx a clairement et explicitement combattues. » DES SALAIRES cessaire (aux moyens de subsistance nécessaires), qui est indispensable à l'existence et à la procréation de l'ouvrier selon les coutumes d'un peuple déterminé. Voilà le point autour duquel le salaire quotidien réel oscille et gravite, sans pouvoir pendant longtemps tomber en-dessous de lui où le dépasser. Il ne peut pas le dépasser durablement — sinon la situation plus facile et meilleure des travailleurs provoquerait l'accroissement des mariages entre les ouvriers et de la procréation ouvrière, ce qui augmenterait le nombre des ouvriers, done l'offre d'emploi, qui réduirait à nouveau le salaire à son niveau précédent, sinon en-dessous de ce niveau ».

Notons que Lassalle exprime la théorie du « fonds de subsistance minimum » sous une forme moins primitive que pas

Q UATRIEME IN mal d'économistes bourgeois de son époque. Il tient compte des moyens de subsistance indispensables « selon les coutumes d'un peuple déterminé ». Néanmoins, cette distinction parait peu importante, vu que la « loi d'airain » insiste sur la réduction définitive et permanente - sauf quelques oscillations périodiques — des salaires aux moyens de subsistance indispensables à la survie. Elle le parait d'autont moins que l'argumentation, pour appuyer cette thèse, reste tout entière empruntée aux théories de population de Malthus ou de l'école malthusienne : toute augmentation importante des salaires accroit le nombre des travailleurs qui fait retomber le salaire à l'ancien niveau minimum.

Inutile d'insister sur les erreurs grossières de cette théorie. Elle se présente au fond sous la forme d'une théorie des salaires plus ou moins éternelle. car l'argument démographique jouerait indépendamment de tout cadre social. En réalité. elle ne fait que prolonger les arguments démographiques contre le socialisme - le socialisme aboutirait à la pauvreté extrème de par la prolifération des bouches qu'il provoquerait — developpés par divers philosophes du 18 siècle (dont notamment Wallace) auxquels Malthus avait « emprunté » sa théorie. La réalité a démontré au contraire que l'augmentation du niveau de vie, à partir d'un certain point, aboutit à une réduction du taux des naissances. Par ailleurs, la « loi d'airain » contient une erreur de raisonnement gross'ère : considérant que le salaire résulte du jeu de l'offre et de la demande de bras, elle examine les variations de l'offre sans tenir compte du tout des variations de la demande !

Malgré quelques passages du « Manifeste Communiste » et du tome I du Capital qui prêtent effectivement à confusion - nous y reviendrons plus loin — on ne peut soupçonner Marx d'avoir partagé l'avis des économistes de son temps concernant la « loi d'airain des salaires ». pour la bonne raison qu'il l'a combattue explicitement pendant toute sa vie. Nous ne pouvons énumérer ici tous les passages des écrits de Marx et d'Engels qui contiennent la réfutation de cette « loi ». Bornons-nous à en rappeler quelques-uns : la critique du programme de Gotha de Marx et d'Engels (dans la lettre du 18-28 mars 1875 de ce dernier à Bebel, il est dit très justement que les lois qui gouvernent la détermination des salaires sont fort compliquées et élastiques, et non pas d'airain et la conférence de Marx sur « Salaiprix et profits » tenue devant le Conseil Général de la Première Internationale (fin juin 1865). Le passage de cette conférence qui se rapporte à notre sujet mérite d'être cité, car il contient la réfutation la plus nette de la thèse du « salaire égal au minimum des moyens de

« Je pourrai répondre de façon générale et vous dire que le prix du marché (de la force de) travail, de même que celui de toutes les autres marchandises, s'adaptera à la longue à sa valeur*; que par conséquent, en dépit de toute hausse et de toute 40

TERNATIONALE baisse, et quoi que fasse l'ouvrier, il ne recevra finalement en moyenne que la valeur de.. sa force de travail, qui est déterminée à son tour par la valeur des choses usuelles nécessaires à sa conservation et à sa reproduction...

« Mais il y a quelques conditions parti lieres oui distinguent la valeur de la force de travail... des valeurs de toutes les autres marchandises. LA VALEUR DE LA FORCE DE TRAVAIL EST FORMEE DE DEUX ELEMENTS, DONT L'UN EST PUREMENT PHYSIQUE ET L'AUTRE HISTORIQUE OU SOCIAL. Sa limite supreme est déterminée par l'élément physique, c'est-à-dire que, pour subsister et se reproduire, pour prolenger son existence physique, il faut que la classe ouvrière reçoive les moyens de subsistance indispensables pour vivre et se multiplier. La valeur de ces moyens de subsistance de nécessité absolue constitue par conséquent la limite minimum de la valeur de (la force de) travail...

« Parallèlement à cet element purement physiologique, la valeur de (la force de) travail est déterminée par la façon de vivre coutumière à chaque pays. Celle-ci ne consiste pas seulement dans l'existence physique, mais dans la satisfaction de certains besoins naissant des conditions sociales dans lesquelles les hommes vivent et ont été élevés...

« Cet élément historique ou social qui influence la valeur de (la force de) travail peut augmenter ou diminuer... Si vous comparez les salaires normaux, c'est-àdire les valeurs de (la force de) travail dans différents pays et à des époques différentes dans les memes pays. vous trouverez que la valeur de (la force de) travail elle-même n'est pas une grandeur fixe. qu'elle est variable même si l'on suppose que les valeurs de toutes les autres marchandises restent constantes... Son degré réel n'est déterminé que par la lutte incessante entre le Capital et le Travail; le capitaliste essayant continuellement d'abaisser les salaires à leur minimum physiologique et de prolonger la journée de travail à son maximum physiologique, tandis que l'ouvrier exerce constamment une pression dans le sens opposé. La chose se réduit à la question des forees respectives des combattants ».

(Karl Marx : Salaires, Prix et Profits, Bureau d'Editions, Paris, 1945).

Nous nous excusons de cette longue citation, mais nous espérons qu'elle établit une fois pour toutes que Marx n'a jamais admis ou prôné la thèse selon laquelle les salaires auraient tendance à s'abaisser au minimum de subsistance. C'est là tout au plus le désir des capitalistes qui est constamment contrecarré par la lutte ouvrière. Le résultat de cette lutte, c'est qu'en général — et sauf quelques périodes exceptionmelles sur lesquelles nous reviendrons - le salaire consiste en deux parties : la partie nécessaire à couvrir la subsistance minimum pure et la partie couvrant des besoins nés des conditions sociales variables.

subsistance »:

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Implicitement contenue dans cette formule est la thèse que ces besoins augmentent avec les progrès de la civilisation. Marx exprime cette thèse d'ailleurs de façon explicite lorsqu'il déclare dans le même texte que les salaires sont plus élevés en Angleterre qu'en Irlande, en Allemagne qu'en Livonie, et lorsqu'il affirme dans le Capital et dans histoire des doctrines économiques (« Théories de la

Ces premières indications suffisent à démontrer que Marx n'a jamais défendu la thèse d'une tendance générale des salaires de tous les pays capitalistes à être abaissés vers le minimum de subsistance. Non seulement il ne l'a pas défendue, il la combattue toute sa vie, puisque cette théorie n'est que... la fameuse « loi d'airain » de Malthus-Lassalle. Et ceux qui, comme Maurice Thorez. attribuent a Marx une théorie de la « paupérisation absolue » dans le sens d'un abaissement continuel et tendanciel des salaires vers le minimum de subsistance — interrompu seulement par quelques rares tentatives de relèvement de ces salaires au-dessus de ce minimum de subsistance mais en-dessous du minimum vital - non seulement ridiculisent eux-mêmes, puisque ces affirmations sont en contradiction complète avec l'évolution réelle des salaires, mais encore se font, contre Marx, les défenseurs des thèses de Malthus-Lassalle.

On peut, dans ces conditions, mesurer l'ignorance ou la mauvaise foi d'auteurs comme le professeur G.D.H. Cole ou Joha Strachey qui, malgré l'énorme masse de preuves contraires, continuent à affirmer allègrement que Marx aurait été partisan d'une théorie des salaires-tendant-vers-lasubsistance-minimum.

Ainsi le professeur G.D.H. Cole dans le premier numéro de la revue anglaise

« Universities and Left Review » écrit textuellement ce qui suit :

Marx a affirmé que comme la propriété capitaliste des moyens de production permettait aux capitalistes de s'approprier les profits de l'accroissement de la productivité, la rémunération allant aux producteurs ouvriers proprement dits serait maintenue au niveau de subsistance (1). Ceci cependant n'était pas considéré comme un niveau absolument stable de consommation physique : c'était plutôt le niveau de consommation suffisant pour amener, dans des conditions données de temps et de lieu, l'ouvrier à procréer et à acquérir la qualification et la dextérité qu'on exigeait de lui. Il était done bien possible pour les ouvriers de profiter d'une conjoncture favorable afin d'améliorer leurs niveaux de subsistance ou, alternativement, de réduire leurs heures de travail; mais les capitalistes avaient

Plus-Value » qu'en général plus un pays est industriellement avancé et plus le salaire y est élevé (voir notamment le chapitre XX du tome I du Capital, consacré à cette question, et le tome II, Livre I, chapitre « La Rente Foncière », Rodbertus a) Agriculture et Industrie, où la chose est dite de façon plus nette et plus explicite encore). également le moyen de réduire encore les niveaux de subsistance des travailleurs ». (p. 25).

Et comme, d'après le professeur Cole, les capitalistes étaient favorisés dans ces efforts par l'évolution historique telle que Marx la conçut, il s'ensuit qu'il lui attribue l'idée que

« la masse principale des travailleurs non privilégiés était sujette à une pression toujours croissante pour accepter des niveaux plus bas de subsistance au fur et à mesure que le capital est concentré en des mains de moins en moins nombreuses » (p. 29).

Cole attribue donc à Marx la « loi de l'appauvrissement absolu » ou « la tendance à l'appauvrissement absolu » qui n'est autre que la « loi d'airain » des salaires de Malthus-Lassalle, et escamote complètement les longs développements de Marx au sujet du deuxième élément incorporé dans la valeur de la force de travail, en plus des moyens de subsistance proprement dits, élément correspondant à la satisfaction de besoins sociaux et historiques, nés des progrès de la civilisation.

Si le professeur Cole a du moins l'excuse de me pas être marxiste et d'avoir une connaissance quelque peu superficielle de l'œuvre de Marx - ce qui se réflète notamment dans d'autres ouvrages qu'il a rédigés - cette excuse ne s'applique pas à John Strachey qui autrefois a rédigé des ouvrages à prétention strictement marxistes. Or. Strachey écrit dans son dernier ouvrage « Contemporary Capitalism » :

« C'était comme si Marx avait dessiné un diagramme du fonctionnement du capitalisme : et le résultat apparut ainsi. Le niveau des salaires, ou largement, le niveau de vie de la masse de la population (!)... est représenté par une ligne droite en bas de page, au niveau de subsistance. Il n'augmente jamais (!). En fait, comme nous le verrons, Marx crut qu'il tomberait en-dessous du niveau de subsistance (!) ».

(« Contemporary Capitalism », London.

1956, Ed. Victor Gollancz, pp. 89. 90).

Et plus loin, de plus en plus nettement.

Strachey poursuit cette ligne de pensée

IL N'Y A PAS DE THEORIE MARXISTE

D'UNE « PAUPERISATION ABSOLUE » DU PROLETARIAT

IL N'Y A PAS DE THEORIE MARXISTE

D'UNE « PAUPERISATION ABSOLUE » DU PROLETARIAT

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«Marx... s'efforçait de prouver que les salaires réels n'augmenteraient jamais audessus du niveau de subsistance (!) » (p. 94), Marx « défendait la position fondamentale... que les salaires et le niveau de vie général de la masse de la populamentés sous le capitalisme, mais doivent tion ne peuvent en aucun cas être t augau contraire diminuer vers une misère de plus en plus croissante » (p. 104), etc.. etc.

Rien d'étonnant à ce qu'au bout de cette route, Strachey attribue à Marx la théorie de la « loi d'airain des salaires » que celui-ci avait combattue toute sa vie

Ce que la théorie du « fonds de subsistance minimum » fut à l'économie politique bourgeoise du 19° siecle, la théorie dite « de productivité » lest à l'économie politique bourgeoise du 20º siècle. Formulée pour la première fois par l'économiste vulgaire Carey, aux Etats-Unis — pays de salaires relativement élevés qui pouvaient inspirer une telle théorie, alors que les bas salaires régnant jusqu'aux dernières décades du 19° siècle la rendait incompréhensible en Europe ! - cette loi fut surtout en vogue au cours des années 1920 de notre siècle, et l'est plus encore depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Elle dit en gros ceci : l'augmentation et la réduction des salaires suit à long terme l'évolution des courbes de productivité. Le seul moyen durable d'augmenter les salaires, c'est d'augmenter la productivité. En fait, cette théorie est devenue la doctrine de base de tout le patronat européen et américain qui mesure le caractère « inflationniste» ou non de toute augmentation des salaires d'après le fait qu'elle a été précédée ou non d'une augmentation équivalente de la productivité.

Le caractère apologiste de cette théorie n'est pas moins apparent que celui de la théorie de la « loi d'airain ». Hier il s'agissait d'expliquer aux travailleurs qu'ils ne pouvaient pas échapper à leur misère. Aujourd'hui il s'agit de leur expliquer qu'ils n'y échappent qu'à condition d'augmenter en même temps la plus-value relative produite pour leurs exploiteurs. Aujourd'hui comme hier, leurs préoccupations et leurs luttes doivent rester enfermées dans le cadre du régime capitaliste présenté comme une catégorie extra-historique, immuable, de l'existence sociale de l'humanité.

En effet, même si l'on admettait que cette théorie soit juste et que les salaires aient tendance, à long terme, à augmenter dans la même proportion que la productivité moyenne du travail, on n'aboutirait qu'au seul résultat de maintenir stable le taux d'exploitation de la force de travail, de ne pas modifier la répartition du produit net de l'industrie entre travailleurs et capitalistes. Or, il est clair que, du moment où la classe ouvrière prend 43 et affirme hautement que Lassalle et Marx étaient au fond d'accord à ce sujet. Rien d'étonnant à ce qu'il oppose à la théorie marxiste sur la nécessité de l'organisation syndicale pour augmenter les salaires réels une théorie selon laquelle Marx aurait prôné l'organisation syndicale seulement dans le but... de préparer les travailleurs au renversement du capitalisme.

De telles falsifications flagrantes des écrits et de la pensée de Marx sont nécessaires aux néo-réformistes pour démoatrer que l'histoire n'a pas confirmé le marxisme... conscience de sa force et s'organise dans de puissants mouvements syndicaux et politiques, elle ne peut nullement considérer comme immuable cette répartition de la valeur nouvelle qu'elle a créée en travail (valeur) rémunéré et travail (valeur) non-rémunéré. Même les chefs réformistes les plus conservateurs des syndicats américains, britanniques, français, allemands, suisses, lancent périodiquement le Slogan de l'amélioration de la part qui revient aux salariés dans la répartition du revenu industriel (de la valeur nouvelle créée). La théorie des salaires liés aux mouvements de la productivité n'a pas d'autre but que de convaincre les travailleurs qu'il leur est impossible de modifier caires rep profits, de meme que la treore cette répartition du revenu net entre sade la « loi a airain » devait les convaincre qu'il leur était impossible de modifier leurs salaires réels comme tels.

Mais cette théorie a-t-elle au moins le mérite de réfléter l'évolution réelle des salaires depuis les origines du capitalisme ? Nous ne le croyons pas. et nous croyons que les statistiques mobilisées pour en démontrer la validité sont des statistiques faussées. D'une part, on jette dans le même sac les « salariés » de toute espèce, faisant généreusement profiter les travailleurs des hauts traitements des directeurs d'entreprise et d'autres personnes de maitrise « salariés »; d'autre part, on élimine de la classe ouvrière tous les éléments les plus misérables et les plus mal rétribués : chômeurs permanents et partiels ; travailleurs à domicile non retenus jusqu'a récemment par les statistiques sur l'emploi; femmes et apprentis gonnant la masse des salariés dans les périodes dites de « plein emploi » pour tomber hors des statistiques de l'emploi dans les périodes de « récession » et de crise, etc. Surtout, on sous-évalue intentionnellement les taux de progression de la productivité en ne la mesurant pas à la progression de la production/heure par ouvrier productif mais en la rapportant à l'ensemble de l'emploi, sinon à l'ensemble des salariés d'un pays, faisant intervenir ainsi abusivement le gonflement des contingents de salariés non-productifs, qui est une des tendances majeures du capitalisme contemporain.

LA THEORIE DITE DE « PRODUCTIVITE »

LA THEORIE DITE DE « PRODUCTIVITE »

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D'ailleurs, si l'on examine des périodes déterminées de l'histoire du capitalisme, il apparait immédiatement combien cette « loi » est peu conforme à la réalité. De 1750 à 1850, période d'accroissement considérable de la productivité, les salaires réels non seulement ne suivirent pas cette augmentation mais eurent même tendance à baisser. De 1900 à 1914, les salaires réels restent stables ou même ont tendance à reculer, alors que la producti-

Ayant brièvement esquissé les deux théories officielles des salaires que Marx a réfutées pendant toute sa vie, nous pouvons nous approcher davantage de ce qu'etait en fait sa propre théorie des salaires. Ce travail d'approche est rendu difficile du fait que, pas plus qu'il ne nous a laissé une théorie des crises systématique, il n'a formulée en un endroit quelconque de ses écrits une théorie systematique des salaires. La raison de cette lacune réside dans la structure même de l'œuvre théorique qu'il a voulu créer. On sait. d'après le plan originel du Capital. que les trois tomes qu'il a laisses ne constituent que trois des cinq parties primitivement conçues. Une quatrieme partie devait être consacrée au marché mondial. à la concurrence et aux crises, une cinquième à la critique des théories économiques bourgeoises et petites bourgeoises. Marx n'a pas eu le temps de rédiger le quatrième tome du Capital, et c'est là qu'une théorie sur l'évolution des salaires

- autant qu'une théorie des crises — au- - 20rait trouvé sa place.

Néanmoins, les morceaux épars de cette théorie se trouvent abondamment présents dans divers de ses écrits, notamment dans les chapitres 15-23 du tome 1 du

Capital, dans Prix. Salaires et Protits et dans d'autres « petits » ecrits economiques, ainsi que dans L'Histoire des Dortrines économiques (« Théories de la Plusvalue »). En rassemblant tous ces morceaux et en examinant ce qui parait etre contradictoire à l'aide des idées plus générales exprimées dans ces passages, nous pouvons formuler une theorle marxiste des salaires basée sur la distinction entre trois notions : valeur de la force du travail, prix de la force de travail, et salaires réels. Ces trois notions ne sont guère identiques. En fait, elles peuvent évoluer dans un sens opposé l'une à l'autre.

1) La valeur de la force de travail est déterminée par la valeur des marchandises nécessaires à sa reproduction, dans les conditions sociales et historiques données. Cette valeur se décompose en la valeur des biens de subsistance proprement dits, et en la valeur des marchandises que les progrès de la civilisation intègrent progressivement dans le « minimum vital » (critères qualitativement plus

TERNATIONALE E vité fait un bond en avant. L'augmentation des salaires réels de 1914 à 1956 (avec toutes les réserves que nous venons de citer au sujet d'une simple comparaison de moyennes) est très inférieure à l'augmentation de la productivité (1). Il n'y a que dans la période 1850-1900 que cette « 101 » semble avoir un semblant de justification dans certains pays du monde, pour des raisons que nous indiquerons plus loin. élevés d'alimentation, d'habillement et de logement: moyens de transports plus évolués; biens dits de culture et dépenses de loisir, etc.).

L'évolution de la valeur de la force de travail répond au jeu de deux lois différentes. La tendance à l'accroissement de ia productivité du travail, en réduisant la valeur des marchandises qui satisfont les besoins élémentaires des travailleurs, réduit la valeur de la force de travail sans réduire le salaire réel. L'accroissement de la force organisée du prolétariat qui, tout autant que la concentration du capital, est un produit inévitable de l'évolution capitaliste, tend à accroître la résistance des travailleurs contre toute baisse de la valeur de la force de travail, à incorporer dans cette valeur une marge croissante des fruits de la civilisation, donc a augmenter la valeur de la force de travail. On ne peut pas interpréter autrement tous les passages des œuvres de Marx où celui-ci insiste toujours et toujours sur le fait que les salaires sont plus élevés selon qu'un pays est industriellement plus avancé, notamment par l'incorporation de besoins nouveaux dans la somme des besoins que le salaire doit satisfaire.

2) Le prix de la force de travail oscille autour de la valeur de la force de travail d'après le jeu de la loi de l'offre et de la demande. Ces oscillations sont d'une double nature :

a) Les oscillations à l'intérieur d'un cycle : dans la période de crise et de dépression. l'offre dépasse fortement la demande; le prix de la force de travail tend à tomber fortement en-dessous de sa valeur; dans la période de haute conjoncture et de « boom ». la demande de maind'œuvre, surtout de main-d'œuvre quali-

(1) Ainsi, le journal libéral-bourgeois suisse « Neue Züreher Zeitung » (14 avril

1956) a donné l'évolution suivante des salaires réels anglais, 1913 : 100 : 1938 :

128 : 1946 : 135 ; 1948 : 130 : 1950 : 129 :

1952 : 126 ; 1954 : 132. Cette évolution est conforme à celle de la plupart des autres pays d'Europe occidentale.

VALEUR DE LA FORCE DE TRAVAIL,

PRIX DE LA FORCE DE TRAVAIL ET SALAIRES REELS

VALEUR DE LA FORCE DE TRAVAIL,

PRIX DE LA FORCE DE TRAVAIL ET SALAIRES REELS

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INTERNATIONALE fiée, tend à dépasser l'offre: le prix de la force de travail peut momentanément atteindre et dépasser sa valeur (2).

b) Les oscillations à long terme : selon que la masse des prolétaires détachés de toute possibilité de trouver leur subsistance autrement que par la vente de leur force de travail augmente à long terme plus ou moins rapidement que les besoins de main-d'œuvre provoqués par l'accumulation capitaliste, ou plus exactement, selon que la proletarisation de la populatien est plus ou moins rapide que l'expansion industrielle, la loi de l'offre et de la demande aura comme effet à long terme de pousser le prix de la force de travail en-dessous de sa valeur, ou bien d'agir dans le sens de la hausse de ce prix qui entraine à long terme une hausse de la valeur.

3) Contrairement aux otions de valeur de la force de travail et de prix de la force de travail, qui sont des notions relatives dans lesquelles est imputée une certaine estimation de la productivité moyenne du travail à une époque déterminée et dans un pays précis. la notion de salaire réel (ou de niveau de vie) des travailleurs est une notion précise, commensurable dans le temps et dans l'espace. Dire que la « valeur de la force de travail » est plus élevée en Inde qu'en Grande-Bretagne est une expression dénuée de sens. Cela veut simplement dire que. dans les conditions moyenne de productivité du travail a une époque déterminée en Inde, la production des moyens de subsistance nécessaires pour reproduire la force de travail d'un

(2) Nous lisons au chapitre 23 du Tome 1 du Capital (pp. 577 et 582, première édition allemande), les passages suivants concernant les phases de l'évolution du capitalisme lorsque laccumulation se poursuit sans modifier la composition organique du capital : ces phases sont caractéristiques pour la fin de la période de prospérité du eycle capitaliste :

« Les besoins d'acenmulation du capital peuvent dépasser l'accroissement de la force de travail ou l'augmentation du nombre des ouvriers : la demande des ouvriers peutdépasser l'offre. et les salaires peuvent de ce fait augmenter. Cela devient à la longue inévitable si l'on maintient les prémisses sus-mentionnées (augmentation de l'accumulation sans modification de la composition organique du capital)...

« Dans ces conditions d'accumulation favorables aux ouvriers, leur relation de dépendance du Capital prend une forme supportable ou, comme le dit Eden, « confortable et libérale »... Ils reçoivent de leur propre surproduit croissant et se transformant constamment en capitaux supplémentaires une partie plus grande sous forme de moyens 44 ouvrier indien exigeait une dépense de travail socialement nécessaire plus élevée qu'en Grande-Bretagne, ou regnait une productivité moyenne de travail tout à fait d'fférente, ainsi que des conditions de reproduction de la force de travail différentes. Mais dire que le salaire réel des travail'eurs britanniques est plus élevé que le salaire réel des ovriers indiens: ou dire que le salaire britannique en 1955 est pius élevé que celui des ouvriers américains de 18/0 est une expression parfaitement raisonnable. Cela signifie que la masse totale des biens (et des services) qu'un ouvrier britannique achète aujoura nui est plus élevée que la masse de ces marchandises achetees en 1870 par un ouvrier américain (3).

Le salaire réel peut donc augmenter, malgré une baisse de la valeur et du prix de la force de travail (lorsque cette baisse est proportionnellement moins forte que laugmentation de la productivité, cas explicitement prévu par Marx dans le chapitre 15 du Capital). Et en fait, l'étude de l'évolution de ce salaire réel démontre que, des l'apparition d'un puissant mouvement syndical de masse, la classe ouvrière est capable d'arrêter toute tendance à long terme d'une baisse des salaires réels, et d'assurer au contraire la hausse tendancielle de ces salaires, sans pour cela contrecarrer mi la tendance à la baisse de la valeur de la force de travail ni les oscillations conjoncturelles du prix de la force de travail ni surtout la réduction tendancielle de la part des salaires dans le produit nouveau créé par les producteurs ouvriers. de paiement (d'argent), et de ce fait ils peuvent étendre le rayon de leur satisfaction (de leurs besoins satisfaits), améliorer leur fonds de consommation en vêtements, vivres, meubles, ete., et constituer de petits fonds de réserve en argent...»

(3) Des sophistes staliniens affirment que le salaire réel est incommensurable dans le temps du fait de l'apparition de besoins nonreaux. Comment comparer le motoscooter avec les beefsteaks d'antan ? L'argument est infantile. Sans rappeler a ces etranges marxistes que toutes les marchandises sont commensurables par définition, n'est-il pas clair que les moucements à long terme ne font pas apparaître (comme l'affirme Thorez) une aggraration de l'alimentation, de l'habillement et du logement « compensée » par les moto-scooters et les journaux qu'achètent les ouvriers, mais bien une amélioration de la satisfaction des « vieux besoins ». à laquelle s'ajoutent les besoins nouveaux. Quant aux mouvements à court terme, les indices des salaires réels sont des instruments de mesure nullement parfaits mais mamatocs.

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LE ROLE DES SYNDICATS

DANS LA THEORIE MARXISTE DES SALAIRES

Le role des syndicats dans la théorie marxiste des salaires ne peut en effet être exagéré. Contrairement à ce qu'affirme Strachey (op. cit. pp. 106-7), Marx et Engels ne considéraient pas les syndicats comme de simples « écoles d'organisation » du prolétariat devant « préparer la révolution », mais comme des instruments indispensables de la lutte entre le Capital et le Travail, instruments qui empechent les capitalistes d'acheter la force de travail en-dessous de sa valeur et qui tendent - à long terme - à réaliser cette valeur. Mieux, ils concevaient les syndicats et les luttes syndicales comme les instruments par lesquels cette valeur s'incorporerait à nouveau les « besoins nés des conditions sociales et historiques » que le Capital avait eu tendance à supprimer à l'époque de la concurrence mutuelle des travailleurs.

C'est Rosa Luxembourg qui a le plus nettement exprimé le role des syndicats dans la théorie marxiste des salaires, dans le passage suivant de son manuel d'économie politique, Einfuhrung in die Nationalckonomie :

« La fonction principale des syndicats consiste précisément dans le fait de créer, par l'aceroissement des besoins des travailleurs, par leur élévation morale, à la place du minimum de subsistance physique un minimum de subsistance social et culturel, c'est-à-dire un niveau de vie culturellement déterminé des travailleurs endessous duquel les salaires ne peuvent

Depuis la « troisième période », les staliniens ont déterré la « loi d'airain » sous sa forme la plus primitive. l'ont baptisée, comme l'avaient fait les adversaires acharnés du marxisme, « théorie de la paupérisation absolue du prolétariat » et se sont désespérement efforcés de démontrer que les salaires réels dans les pays capitalistes montraient une tendance générale à la baisse absolue. Bien sür, même les staliniens les plus enragés n'ont pas affirmé que de semaine en semaine et d'année en année les salaires réels baissaient. Mais. tout comme Cole, Strachey et Cie, ils ont affirmé que la théorie marxiste implique la tendance générale à l'abaissement du niveau de vie des travailleurs.

Dans un long article publié par la revue soviétique « Communiste » (no 2, février 1956) et reproduit par la revue du P.C.F. « Economie et Politique » (numéros 27 et 33, octobre 1956 et avril 1957), l'économiste soviétique A. Arzoumanian s'efforce d'atténuer les affirmations les plus grossières avancées par les théoriciens de la paupérisation absolue. Mais il ne peut le faire qu'en tombant lui-même dans les contradictions les plus étonnantes.

plus s'abaisser; sans provoquer tout de suite une réaction syndicale. Voilà d'ailleurs également la grande signification économique de la social-démocratie qui, en éveillant spirituellement et politiquement les masses les plus larges des travailleurs, élève leur niveau culturel et augmente ainsi leurs besoins économiques. ...Ce sont les syndicats qui permettent à la marchandise force de travail d'être vendue à sa véritable valeur » (pp. 257-6).

Il est vrai que Marx, Engels, Rosa Luxembourg et tous les théoriciens marxistes ajoutent à ce jugement positif du role des syndicats une réserve critique importante. Ils disent qu'aussi longtemps que les syndicats se limitent à vouloir combattre les tendances du capital à abaisser la valeur de la force de travail, Is ne peuvent pas remplir un rôle véritablement émancipateur du prolétariat; ils sont, pour employer encore une formule heureuse de Rosa Luxembourg, condamnés à accomplir un « travail de Sysiphe ». Pour pouvoir déployer réellement leurs forces en faveur de l'émancipation de la classe ouvrière les syndicats ne doivent pas se limiter à lutter pour l'augmentation des salaires; ils doivent encore associer leurs forces à la lutte contre le régime capitaliste. pour le renversement du Capital et l'avènement d'une société socialiste. Mais ce jugement critique n'enlève rien à la valeur de la lutte syndicale en faveur des salaires - ni à l'importance que cette lutte revêt dans le cadre de la théorie marxiste des salaires.

Cet écrivain manque tout d'abord étonnamment de pudeur. Ne s'écrie-t-il pas :

«Kimbert affirme, sans preuves, que les communistes nient l'augmentation des salaires réels dans les pays capitalistes » (n° 33, page 12).

Nous n'avons pas à prendre ici la défense de Rimbert qui accommode lui aussi Marx à sa sauce particulière, à la fois fadement mécaniste et fortement réformiste. c'est-à-dire sentant quelque peu la putréfaction. Mais cette phrase cynique mérite toutefois une réponse cinglante. Voici deux citations qui montrent qu'Arzoumanian ment effrontément et que ceux qu'il appelle « les communistes » (c'est-àdire en réalité les dirigeants staliniens) nient complètement l'augmentation des salaires réels dans les pays capitalistes.

Première citation :

« Le pouvoir d'achat réduit de la classe ouvrière, la paupérisation des travailleurs de tous les pays capitalistes (!) à côté d'une armée importante de chômeurs permanents, voilà des facteurs importants de

UN FUNAMBULE AU TRAVAIL

UN FUNAMBULE AU TRAVAIL

Q UATRIEME IN l'affaiblissement du camp de l'impérialisme (après la deuxième guerre mondiale) ».

Cette citation provient de la page 63 des Questions fondamentales de l'Economie et de la Politique de l'Impérialisme, par Eugène Varga, (publié en 1953 à Moscou ; notre citation est reprise de l'édition allemande, Dietz-Verlag. Berlin-Est 1955).

« Pouvoir d'achat réduit » signifie bien salaire réel réduit, ou bien notre sophiste établit-il une distinction subtile entre les deux grandeurs ? De toute façon, la citation démontre bien que, pour Varga, réduction de salaire réel et paupérisation (absolue) sont identiques. En outre, dans les pages précédentes de son livre, il « démontre » que le salaire réel a diminué de 30 % aux Etats-Unis, que la consommation de viande en Grande-Bretagne est tombée chez les ouvriers (! à 20% du niveau d'avant-guerre, que le salaire réel France est inférieur de 45% à la situation de 1937, etc., etc. (pp. 57 et 61).

Deuxième citation :

« La paupérisation absolue du prolétariat signifie une chute directe de son niveau de vie... L'appauvrissement absolu du prolétariat se maniteste en ceci que le salaire réel tombe. Comme il a été démontré plus haut, le salaire réel se réduit constamment (-) par l'accroissement systématique du prix des marchandises de consommation massive, par l'augmentation des loyers et par l'accroissement de la charge fiscale. AU XX• SIECLE LE SALAIRE REEL DES OUVRIERS EN ANGLETERRE, AUX ETATS-UNIS. EN FRANCE, EN ITALIE ET DANS D'AUTRES PAYS CAPITALISTES SE TROUVE A UN NIVEAU PLUS BAS QU'AU MILIEU DU XIX• SIECLE ».

(« Manuel d'Economie Politique ». premiere edition, publié par l'Institut d'Economie près de l'Académie des Sciences de |'U.R.S.S. édition allemande. Dietz-Verlag. Berlin-Est, 1955. page 167). Que dire du manque de pudeur d'un écrivain comme Arzoumanian qui affirme froidement le contraire des faits en prétendant que « iamais » un stalinien n'aurait nié l'augmentation du salaire réel dans les pays capitalistes ?

La fonction pragmatique de la théorie stupide de la « paupérisation absolue du prolétariat ». qui ridiculise le marxisme aux yeux de la science et des travailleurs non informés, ne fait point de doute. En criant à haute voix que le salaire réel des ouvriers occidentaux s'abaisse « constamment », les propagandistes staliniens devaient surtout chercher à rendre l'ouvrier soviétique plus satisfait de son propre salaire misérable. Cette dégradation ignoble de la méthode marxiste, d'une méthode d'investigation scientifique en un instrument de « conditionnement » au pire sens du mot, a déjà pris sa revanche sur la bureaucratie soviétique dans le manque désespérant d'économistes et de sociologues capables de résoudre les problèmes réels posés par les progrès de la planification socialiste. Aussi, lorsque les salaires réels des travailleurs soviétiques se sont 46

TERNATIONALE quelque peu élevés, a-t-on enterré les absurdités primitives de la première édition du « Manuel » et préparé une deuxième édition. Arzoumanian doit « concilier » l'admission que les salaires réels des pays capitalistes peuvent augmenter avec... la thèse de la paupérisation absolue. Il en résulte des exercices de haute voltige dont quelques spécimens méritent d'étre mentionnés.

Arzoumanian commence par constater péremotoirement → et en contradiction avec Marx — que « les faits prouvent que l'accroissement de la productivité du travail profite seulement () aux capitalistes et nullement aux ouvriers ». (« Economie et Politique », n° 27, p. 10). Déclaration claire et nette, dirait-on. Cependant, quelques pages avant cette declaration nous liscas le passage suivant :

« Si d'une part l'accroissement de la productivité du travail entraine une baisse de la valeur de la force du travail, d'autre part l'inclusion dans les besoins du travailleur et de sa famille de nouvelles marchandises et services indispensables pour la reproduction de la force de travail accroit cette valeur » (no 27, p. 8).

D'où proviennent ces « nouvelles marchandises et services » sinon d'un progrès de la civilisation, et qu'est en définitive le progrès de la civilisaticn, sinon l'accroissement de la productivité? Disant blanc à la page 8, notre funambule dit noir à la page 10. Ce massacre de la « dialectique » se poursuit allègrement, puisqu'à la page 10, Arzoumanian écrit

« La paupérisation absolue du prolétariat est liée de la façon la plus étroite au mouvement des salaires réels. Elle se manifeste par la chute du salaire réel audessous de la valeur de la force de travail ».

Et pour souligner encore davantage cette distinction, l'auteur ajoute à la page 11 : « La paupérisation peut se poursuivre même si le salaire réel s'accroit notablement dans certaines périodes ». Attrapons au passage cette perle du raisonnement « La paupérisation absolue se manifeste.. si les salaires réels augmentent notablement ». Mais passons. Que dit cependant le même auteur à la page 7 du même article ?

« La théorie de la paupérisation absolue met ensuite en lumière le fait que l'ouvrier ne peut même pas maintenir les conditions normales de son existence dans les limites objectivement déterminées par le fonctionnement du capitalisme. du point de vue abstrait de la théorie de la plus-value ».

Peut-on sérieusement affirmer que le fait que les salaires réels augmentent mais augmentent moins fortement que les besoins nouveaux ressentis par la classe ouvrière, que ce fait équivaut à une « chute » du salaire réel, ou à l'impossibilité pour le travailleur de maintenir les conditions normales de son existence? On voit que l'art de faire dire aux mots le contraire de ce qu'ils signifient — en d'autres termes. l'art de la sophistique - remplace dans une large mesure Dame dialectique chez nos théoriciens staliniens.

Q

LA LOI GENERALE DE L'ACCUMULATION CAPITALISTE

Arrivés à ce point, nous devons résoudre le problème le plus difficile que nous rencontrons au cours de cet examen. Comment peut-on concilier la théorie marxiste des salaires telle que nous l'avons décrite jusqu'ici avec le fameux passage du chapitre 23 dans le tome I du Capital. dans lequel Marx décrit « la loi générale absolue de l'accumulation capitaliste »?

Rappelons brievement le raisonnement que Marx suit avant d'arriver à ce passage. Si la composition organique du capital reste inchangée, les progrès de l'accumulation favorisent inévitablement les travailleurs à partir d'un certain point, puisque le plein emploi devient alors inévitable au bout de la progression de cette accumulation. Mais, en pratique, la composition organique du • capital ne reste guère inchangée. La nature même du capitalisme implique au contraire une revotectoniques de production, est-a-dre ene lution permanente dans procédés modification constante dans la composition organique du capital en faveur du capital constant et aux dépens du capital variable. L'expansion capitaliste, c'est le remplacement du travail vivant par le travail mort, par la machine. L'expansion capitaliste, l'accumulation du capital, signlifie donc la création constante d'une masse de producteurs sans emploi, d'une armée de réserve industrielle. Et la pression que cette armée de réserve sur les salaires aide puissamment les capitalistes à approcher ceux-ci du minimum physique.

Et c'est ainsi que ce passage se termine par le verdict suivant :

« Plus s'accroissent la richesse sociale, le capital fonctionnant et l'ampleur et l'énergie de sa croissance... et plus grande devient l'armée de réserve industrielle... Mais plus est grande l'armée de reserve industrielle en comparaison avee l'armée des travailleurs actifs, et plus massive devient la surpopulation permanente consolidée, dont la misère est en proportion inverse de ses tortures de labeur. Et plus grande est finalement cette couche misérable de la classe ouvrière et de l'armée de réserve industrielle, et plus grand devient le paupérisme officiel. Voilà la loi générale absolue de l'accumulation capitaliste. COMME TOUTES LES AUTRES LOIS. SA REALISATION EST MODIFIEE PAR DE NOMBREUX FACTEURS DONT L'ANALYSE N'A PAS SA PLACE ICI ».

Remarquons en passant qu'il n'est question ni des salaires réels ni de leur chute, dans ce passage. Il y est seulement question de la misère des chômeurs, de la misère de l'armée de réserve industrielle (4). Pourquoi Marx dit-il que la « réalisation » de cette loi générale est « modifiée par de nombreux facteurs dont l'analyse n'a pas sa place » dans ce passage du Capital? Parce que le tome I du Capital s'occupe de l'analyse et du développement du capital en général et dans l'abstrait, dans un monde capitaliste « pur », d'où la concurrence a disparu et qui ne tient pas compte des conditions concrètes de l'expansion capitaliste, que Marx voulait traiter dans un volume ultérieur : concurrence, marché mondial, crise.

Or, la réalisation concrète de cette « loi générale de l'accumulation capitaliste » dépend, comme Marx l'indique lui-même, de ces divers « facteurs» » qu'il s'agit d'analyser. Et ces facteurs se laissent au fond réduire à deux, dont l'interrelation est à nouveau fort intime :

1) Le rapport entre le rythme d'expansion de l'industrie et le rythme d'accroissement des couches prolétarisées du pays.

2) Le rapport entre chômeurs plus ou moins permanents (y compris les travailleurs occasionnels), chomeurs intermittents et travailleurs assurés de façon plus ou moins générale d'un emploi.

Il se fait que l'expansion de l'industrie capitaliste dans le monde a parcouru deux phases bien distinctes au XIX• siècle :

1) Une première phase allant grosso modo de 1750 à 1850, où le machinisme déplace le travail vivant en Grande-Bretagne et dans les premières régions industrialisées d'Europe occidentale et où l'expansion de la production reste largement limitée aux débouchés traditionnels, internes et externes (ce qui n'exclut pas une première expansion sensationnelle des exportations britanniques, notamment vers l'Amérique latine).

2) Une deuxième phase, qui débute en gros après 1850 et pendant laquelle d'une part l'expansion de l'industrie capitaliste s'accélère grâce à la création du marché mondial, et d'autre part l'armée de réserve industrielle, d'abord en Grande-Bretagne, et ensuite dans les pays en industrialisation comme l'Allemagne, l'Italie, la Pologne, la Russie, etc., se restreint par suite de l'émigration massive vers les pays colonisés d'outre-mer à climat tempéré et à espaces vides (Amérique du Nord et Australie avant tout).

Il est clair que, pendant cette deuxième période, les lois « séculaires » de l'offre et de la demande jouent à l'avantage du prolétariat en Europe occidentale, puisque le rythme d'accumulation s'accrut au même moment où l'expansion de l'armée de réserve se ralentissait. Cette évolution démontra-t-elle que Marx s'était trompé avec sa « loi générale de l'accumulation capitaliste » ? Nullement. A l'échelle mondiale cette loi conserva sa validité. Le « facteur » qui avait modifié son application concrète en Europe occidentale était l'ex-

(4) C'est dans le même sens que doivent être interprétés les autres passages Capital et du Manifeste Communiste relatifs à « l'accumulation de la misère » dans le capitalisme.

INTERNATIONAL portation d'une grande partie de l'armée de réserve, qui devint d'ún part la masse des travailleurs salariés — travaillant dans des conditions de pénurie relative de main-d'œuvre — aux Etats-Unis, et d'autre part l'immense masse des paupers. l'armée de réserve des pays coloniaux et semi-coloniaux. Peut-on dire que cette masse a eu tendance à croître ? Nous en sommes convaincus. Pour l'Inde seule, on estime qu'il y a aujourd'hui 60 millions de chômeurs effectifs à la campagne, chitfre dépassant de très loin l'armée de réserve industrielle du monde entier à l'époque de Marx. Et ce chiffre concerne seulement l'Inde. Si l'on y ajoute l'Indonésie, l'Amérique latine, l'Afrique et les pays arabes, on arrivera sans doute à un chiftre proche de 100 millions. Le niveau de vie de ces 100 millions d'hommes est aujourd'hui pius bas qu'il ne l'était au début du siècle (et pour une grande partie, notamment en Inde, plus bas qu'avant la destruction de l'artisanat autochtone par les cotonnades britanniques). Voilà « l'accumulation de misère, de dégradation et de bestialité », un pôle opposé à l'accumulation inouïe de richesses dans le monde capitaliste depuis un siècle...

Et n'est-il pas clair que c'est précisément du fait de la réduction « séculaire » de l'armée de réserve industrielle que l'organisation syndicale a réussi à s'implanter et a opposer avec un succès croissant la solidarite de tous les proletaires - travailleurs ou chomeurs temporaires - à la concurrence qui regnait auparavant au sein du prolétariat? N'est-il pas évident que c'est pour cette raison que les syndicats ont effectivement pu empêcher, dans la logique meme du raisonnement de Marx. toute baisse nouvelle du salaire réel et qu'ils ont même pu imposer un relèvement p. ogressif de ce salaire, ce qui n'exclut d'ailleurs nullement une baisse tendancielle de la valeur de la force de travail?

Il suffit d'examiner ce qui est arrivé aux salaires pendant la seule période où l'armée de réserve tendait à nouveau à

Nous pouvons donc conclure. Il n'existe pas dans l'économie marxiste une « loi de la paupérisation absolue du prolétariat » dans le sens d'une aggravation absolue des conditions d'existence (du salaire réel) des prolétaires. Au contraire, bien que Marx souligne que l'existence d'une puissante armée de réserve industrielle aide le patronat à peser sur les salaires réels dans le sens de la baisse, d'autres facteurs -dont la capacité de résistance ouvrière est la plus importante - freinent toute baisse absolue des salaires réels et, dans certaines circonstances historiques favorables, permettent une hausse tendancielle des salaires réels (ce qui n'exclut pas mais implique au contraire dans la majorité des cas une baisse de la valeur de la 48 prendre la forme non pas d'un régulateur indispensable à l'économie capitaliste, mais d'un phénomène massif pesant sur les salaires — la période de la grande crise 1929-33 — pour voir cette thèse confirmée par la négative. Nous en avons vécu récemment une autre application éclatante dans le retard du relèvement des salaires réels en Allemagne occidentale et en Italie entre 1949 et 1953, du fait de l'existence d'une forte armée de réserve dans ces deux pays (en Italie où cette armée est loin d'être absorbée, ce retard subsiste jusqu'a nos jours).

Nous pensons par conséquent que l'analyse que nous venons de donmer des « facteurs qui modifient la réalisation de la loi générale de l'accumulation capitaliste » est à la fois conforme à l'esprit du Capital et a la réalité historique. Elle permet d'intégrer le facteur « puissance syndicale » dans lévolution générale des facteurs déterminant les rapports de force économiques entre le Capital et le Travail. Elle permet en outre de souligner les différences croissantes de rétribution et de niveau de vie entre les ouvriers d'usine syndiqués et assurés d'un haut niveau d'emploi, et la masse beaucoup plus pauvre des couches non syndiquées ou diffici- .. lement syndicables (masses dans lesquelles se classent d'ailleurs de plus en plus une partie des employés de bureau). Rosa Luxembourg (op. cit. p. 275) insiste déjà fortement sur ces différences. Des statistiques récentes indiquent que le salaire varie du simple au double aux Etats-Unis selon les catégories de prolétaires plus ou moins fortement organisés.

Marx n'a pas eu le temps de systématiser l'analyse de ces « facteurs » que nous venons d'énumérer. Mais Engels, en 1892. dans sa préface à la deuxième édition allemande de son ouvrage de jeunesse La Situation des Classes Laborieuses en Angleterre, énumère la plupart des éléments de l'argumentation que nous venons de systématiser de façon encore fort schématique. force du travail. Cela signifie que les travailleurs profitent un peu — mais moins que le patronat — de l'augmentation séculaire de la productivité qui caractérise l'industrie capitaliste.

Dans d'autres circonstances historiques — lorsque l'expansion de l'industrie d'un capitalisme se poursuit à un rythme séculaire inférieur à celui de la prolétarisation de la population - les capacités d'autodéfense du prolétariat sont fortement limitées de par l'existence d'une armée de réserve industrielle croissante, et les forces qui exercent une pression dans le sens de la baisse sur les salaires réels l'emportent sur les forces qui exercent la pression opposée.

La loi de la paupérisation relative

Mais les deux cas historiques confirment la justesse de la seule thèse de « paupérisation » que Marx ait formulée de façon absolue : la thèse de la paupérisation relative (ainsi appelée par Rosa Luxembourg dans l'ouvrage précité). Quelle que soit la situation du salarié, que son salaire réel augmente ou diminue, dit Marx, sa situation réelle ne peut pas être estimée en soi; elle doit étre comparée relativement à la richesse sociale en général et à la richesse sociale particulière de la classe bourgeoise. Dans ce sens, le formidable accroissement de richesses provoqué par le mode de production capitaliste depuis le milieu du 18 siècle fait apparaitre comme négligeables les augmentations de salaires réels pourtant appréciables que les ouvriers occidentaux ont réussi à arracher. La part des salaires des ouvriers industriels et agricoles dans le revenu national a d'ailleurs montré une nette tendance à la baisse, même en tenant compte des manipulations et des imprécisions multiples des statistiques sur le revenu national (5). 96

Et à cette paupérisation relative, au fait que le producteur touche une fraction relativement de plus en plus réduite des richesses nouvelles qu'il crée, s'ajoute une cutre paupérisation, également relative. mais qui était pour l'humaniste Marx peut-être la plus importante, l'appauvrissement du prolétaire en tant que producteur, perdant le controle de son produit et de ses moyens de production, transformé en simple partie de machine, condamné aux gestes mécaniques et incapable de développer la qualité la plus noble et la plus humaine de l'homme : son initiative créatrice.

(5) Ainsi Strachey (op. cit.) cite les statistiques selon lesquelles la part des salaires ourriers flans le revenu national se serait abaissée de 50 % à l'époque de Marx, à 40 % à la veille de la première guerre mondiale et à 87 % en 1944. Il se rattrape en ajoutant à cette part... la pave des forces armées

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