Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 15, n° 4-6

Les répercussions de l'automation

Quatrième Internationale, vol. 15, n° 4-6 · juin-juillet 1957 · p. 57-58 · 1 733 mots

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La première partie du rapport du directeur du Bureau International du Travail, destiné à la 40 session de la Conférence internationale du travail, est consacrée aux repercussions sociales de l'automation (1).

C'est un document important et qui résume de manière assez complète les conclusions à tirer à l'étape actuelle des progrès réalisés par l'automation. Ce qui frappe tout d'abord dans ce document, c'est la conscience aigue chez son auteur des conséquences révolutionnaires aussi bien de l'automation que de l'énergie atomique et des autres progrès techniques en - cours. ¡énergie atomique et

« L'automation l'énergie atomique et d'autres transformations de la technique tiennent le devant de la scène sociale dans un nombre croissant de pays industrialisés de longue date et jouent un rôle capital dans ceux qui entreprennent de s'industrialiser • Elles posent à notre société industrielle de graves problèmes d'adaptation économique et sociale et placent notre civilisation tout entière devant de lourdes responsabilités »

Le rapport conseille par conséquent de « reviser nos conceptions sociales ». de « réviser notre façon de concevoir les choses ». Faute d'une telle « maturité sociale ». « tout l'édifice de notre civilisation chancellera peut-être sous l'effet des tensions provoquées par tant de changements ».

Implicitement le rapport met constamment en relief la contradiction qui s'aggrave entre les nouvelles forces productives et les rapports de production capitalistes. Les dangers ne proviennent en réalité que de cela. Mais, conçu dans un esprit réformiste. le rapport croit pouvoir les conjurer grâce à des réformes et à une meilleure compréhension de la part des dirigeants « éclairés » de notre « civilisation ».

Le véritable intérêt du rapport réside cependant dans toute une série d'appréciations et de conclusions qu'il tire des progrès déjà réalisés par la nouvelle révolution industrielle en cours. Nous tâcherons d'en extraire les plus intéressantes :

La caractéristique la plus significative peut-être de l'automation, selon le rapport. est « qu'elle permet de faire beaucoup de choses, de produire beaucoup de biens et de fournir beaucoup de services inconcevables dans le passé ». La recherche nucléaire elle-même n'aurait jamais atteint son niveau actuel sans l'invention de dispositifs et de commandes automatiques.

Le rapport inclut un chapitre qui résume quelques-unes des plus remarquables réalisations de l'automation.

A quel rythme progressera la nouvelle révolution industrielle? Si le rapport constate que. pour l'instant, nous n'avons aucun moyen sûr de savoir avec quelle rapidité cette transformation s'opérera, il n'en conclut pas moins qu'elle sera à la longue irrésistible, universelle, et affectera la totalité des industries, de l'agriculture et du secteur des services.

Les conséquences d'un tel développement sur lemploi sont naturellement à re. douter dans le cadre du régime capitaliste.

Tout d'abord pour les pays hautement industrialisés comme les Etats-Unis. « On crant pour ces pays que les possibilites d'emoloi ne s'accroissent pas a la meme cadence que la productivité par heurehomme ». D'où l'éventualité d'un accroissement considérable du chômage dit * technologique ».

Quant aux pays sous-développés « où sevissent le chomage et le sous-emploi », la perspective de l'automation « suscite le plus d'appréhensions ».

« La crainte du chômage est au cœur de ces appréhensions, la crainte que l'automation et les autres innovations techniques ne fassent qu'alourdir la tâche de ces pays : accroitre les possibilités d'emploi, vaincre un chômage et une misère chroniques »

Mais d'autre part, ces pays, faute de s'industrialiser rapidement, risquent de voir grandir leur décalage par rapport aux pays hautement industrialisés.

Les travailleurs du secteur des services, employés, fonctionnaires, risquent d'être partout parmi les principales victimes de l'automation, soa plus grand potentiel « résidant dans le travail des bureaux ».

L'automation est destinée à provoquer d'importantes modifications sur le plan de l'organisation de la production. Dans l'industrie, par exemple. « l'intérêt se concentrera sur la préparation et l'établissemeat des plans plutôt que sur la production, sur le bureau plutôt que sur l'atelier, sur l'atelier d'outillage et la table du dessinateur plutôt que sur la chaine d'assemblage ».

Avec l'automation, on constate « que dans toutes les professions, les tâches de surveillance prennent le pas sur les opérations de production directe et que la connaissance des installations et du matériel prime la dextérité et les aptitudes de l'artisan ». D'où une modification inévitable dans la qualification de la main-d'œuvre, avec la tendance générale de l'automation « à la suppression de nombreux travaux d'assemblage non qualifiés et à la création de nombreux postes de surveillants machines et d'emplois exigeant un meilleur jugement, un sens plus aigu des responsabilités ».

La même tendance générale à l'augmentation des qualifications requises s'observe également dans l'agriculture. « L'ouvrier agricole est remplacé par un conducteur de machine: l'agriculteur moderne doit avoir des connaissances de plus en plus étendues en chimie du sol, en génétique et en biolorie et doit aussi pouvoir adapter ce qu'il sait aux conditions régnant dans son exploitation ».

La tendance est vers la suppression des travailleurs non qualifiés. On croit « qu'il faudra à l'avenir disposer d'un plus grand nombre de travailleurs spécialisés ayant à la fois l'expérience de l'entretien et des opérations de production et une certaine

(1) Editions B.I.T., Genève 1957.

Q UATRIEME. connaissance assortie de quelque pratique, des taches d'administration et d'organisation dans l'industrie ».

D'où la nécessité d'aborder autrement la question de l'instruction et de la formation des jeunes, en améliorant et en prolongeant l'enseignement de base. D'où aussi la nécessité d'améliorer l'instruction et la formation des adultes afin de les adapter aux nouvelles conditions de la production, et de les rendre capables de continuer à travailler. Autrement, ils risquent de se déclasser en masse.

Le rapport étudie en détail ces questions sur la base de recommandations et de solutions dans le cadre du régime actuel.

Plus intéressantes sont ses conclusions en ce qui concerne les répercussions de l'automation sur les salaires et la durée du travail. On envisage que « l'automation fera disparaitre les systèmes de rémunération au rendement sur la base du travail aux pièces. ainsi que tous les systèmes de rémunération et de primes fondés sur l'effort individuel ou même collectif, pour la simple raisoa que le rythme du travail effectué à l'aide d'installations automatisées ne dépendra pas de travailleurs déterminés ou d'équipes de travailleurs x De nouveaux suppléments au salaire de base peuvent par contre apparaitre. Ainsi par exemple le versement d'une « prime de solitude » pour dédommager les ouvriers qui sont affectés à des installations isolées où ils n'oat aucun compagnon de travail, ou encore le paiement d'une « prime de tension » pour récompenser les ouvriers dont l'esprit doit être constamment en éveil durant les heures de travail ».

Il y a également le danger de voir « l'éventail des salaires s'ouvrir plus largement. et partant de laisser en arrière certaines catégories de travailleurs dont la rémunération perdrait de plus en plus le contact avec le progrès général de l'industrie ».

L'automation et d'autres innovations techaiques de ces dernières années, constate le rapport, « ont incité les travailleurs à revendiquer avec une insistance accrue une reduction de la duree du travail sans diminution correspondante de leur rémunération, soit pour avoir plus de loisirs, soit encore pour pouvoir gagner davantage en faisant un plus grand nombre d'heures supplémentaires ». Mais c'est surtout pour réduire le danger du chômage qu'une telle revendication est absolument nécessaire.

D'autres méthodes, dans ce même but, sont importantes : l'allongement des vacances. leur plus grande fréquence, la multiplication des jours de congé. les congés exceptionnels après un certain temps de service.

La question de l'organisation des loisirs « occupera une place prépondérante parmi les problèmes sociaux posés par le développement de l'automation et des utilisations de l'énergie atomique ». En principe la diminution de la durée du travail possible par les progrès de l'automation peut permettre un meilleur développement de la personnalité des travailleurs. Par sa nature même déjà le travail automatique prépare le dépassement de la

ERNATIONAL spécialisation stricte et de ce que Marx appelait « l'idiotisme du métier » : « Du moment que tout developpement spécial cesse, le besoin d'universalité, la tendance vers un développement integral de l'individu commence à se faire sentir. L'atelier automatique efface les espèces et l'idiotisme du métier » (Marx).

D'autre part, plusieurs études britanniques et soviétiques ont fait valoir que les nouvelles formes de collaboration technique nécessités par l'automation, qui suppriment les vieilles distinctions entre travailleurs manuels et non manuels, peuvent susciter plus de satisfaction au travail et développer plus harmonieusement la personnalité.

Mais, dans le régime capitaliste et pendant toute une première période transitoire, on peut très bien voir toute une categorie de travailleurs isoles. ou sous hypertension nerveuse, trouver le travail à la fois plus ennuyeux, monotone, et fatigant.

Un autre chapitre intéressant du rapport est celui qui étudie les répercussions de l'automation sur l'organisation syndicale. De nouvelles formes de syndicalisme apparaîtront avec l'automation. Cette dernière favorisera problablement « la fusion des syndicats ayant des fonctions connexes ». Le nombre des syndicats diminuera, « chacun groupant plus de membres. et les négociations seront de plus en plus menées à l'échelon de l'industrie. L'automation accélérera le « passage du syndicalisme professionnel au syndicalisme industriel ».

Le problème le plus fondamental posé par les progrès de la nouvelle révolution industrielle en cours, celui de la disproportion croissante entre la capacité de production de l'appareil économique capitaliste et la capacité d'absorption du marche, le capitalisme ne produisant que pour un marché solvable, n'est même pas touché par le rapport. C'est le journaliste américain C. L. Sulzberger, du New-York Times, qui, ayant lu le rapport, a saisi la question et sonné à ce propos le signal d'alarme. Il écrit dans son journal F (24 avril 1957) ceci qui ne manque ni d'humour ni de perspicacité :

« Malthus, l'économiste du XVIII siècle, a conçu l'inquiétante théorie selon laquelle l'humanité pouvait éventuellement se trouver affamée parce que la population augmente selon une progression géometrique tandis que les moyens de subsistance n'augmentent que selon une progression arithmétique. Ce qui semble être l'erreur de Malthus. Mais qu'arrivera-t-il si nous nous trouvons devant un autre puzzle malthusien ?

« Supposons que la production dépasse largement les capacités réelles d'absorption ; supposons aussi qu'un nombre croissant d'individus inactifs se trouvent dans l'incapacité d'employer leurs loisirs ou les produits que les machines fabriquent pour eux.

« Si les engins atomiques ne nous détruisent pas auparavant, doit-on envisager l'éventualité que l'automation nous mène à un état d'abetissement? »

M. P.

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