L'homme ne vit pas seulement de pain
Dans la littérature universelle. la littérature russe du temps des tsars occupe une place plus qu'éminente. La grandeur de cette littérature ne tient pas qu'à des qualités strictement littéraires, artistiques et stylistiques. Elle provient en grande partie du rait que plus que la littérature de tout autre pays, elle était l'expression de la société, de ses couches sociales tourmentees, de ses douleurs, des soutfrances d'une société peinant pour accoucher d'un monde nouveau. La littérature russe donne une histoire de la société russe sous les tsars qui est une très remarquable contribution aux études historiques proprement dite. Les écrivains russes furent, en fait. les précurseurs de la Révolution d'Octobre 1917, tout comme les écrivains français du XVIII siècle furent les précurseurs de la Grande Révolution
Pendant les premières années de la Revolution russe, la littérature soviétique fut - pour reprendre un terme récent — profondément engagée. Placée en face pouvoir le plus révolutionnaire que l'Histoire ait connu, elle ne fut cependant jaconformiste, apologétique. En outre, elle connut un foisonnement d'écoles, de tendances, traduisant le bouillornement révolutionnaire de l'époque.
Quand la révolution reflua, quand le stalinisme prit le devant de la scène. la littérature russe eut un sort comme jamais on ne vit, même dans les pires périodes de réaction sous le tsarisme. Ce ne fut pas seulement le silence, sans parler des suicides comme celui d'Essenine ou de Maiakovski; on vit apparaître sous le terme de littérature quelque chose d'innommable, d'illisible, qui ne laissera rien dans la littérature. Sous le règne de Staline. les larbins ont manié la brosse à reluire, les écrivains dignes de ce nom n'ont pu exercer leur métier.
Tout de même, c'est dans la littérature que sont apparus les premiers signes du changement dans la situation en U.R.S.S. On se souvient du « dégel » d'Ehrenbourg, un livre bâclé, mais montrant que dans la société soviétique chacun avait deux vérités, une pour l'extérieur. une autre enfouie en soi-même, souvent très profondément.
On annonce maintenant plusieurs œuvres soviétiques qui reprennent en fait la vieille tradition de combat social de la littérature russe, et elles ont soulevé en UR.S.S. de nombreuses discussions et de Vladimir DOUDINTSEV (1) controverses. Le livre qui a provoqué le plus de bruit. qui a été le plus discuté. qui a remué le plus de passions en U.R.S.S., est celui de Vladimir Doudintsev L'homme ne vit pas seulement de pain. qui vient d'être traduit et publié en France.
Au cours des discussions que son livre a suscitées en U.R.S.S., Doudintsev a refusé de faire la moindre autocritique et s'est défendu contre les interprétations qui ont été faites de son œuvre. Il est possible que Doudintsev soit en partie sincère dans ce propos, en ce sens que son livre - parce qu'il est vraiment un grand livre — contenait plus que ce qu'il avait voulu y mettre et que chaque lecteur y a saisi ce qui était pour lui plus sensible afin de l'utiliser dans le gigantesque travail qui s'opère dans la société sovietique.
Ne faisant pas œuvre de critique littéraire proprement dit, nous laisserons de cote certains aspects du livre de Doudintsev qui, incontestablement, montrent que les écrivaias, en réapprenant leur metier, ont encore gardé des marques de la période stalinienne. C'est tout à fait sensible à certains passages, à certains personnages, sans parler de la fin encore très Bibliothèque rose — l'innocent condamné qui revient réhabilité, l'invention qui est finalement mise au point et donne des résultats remarquables. Nous les laisserons de côté, pour ne nous occuper de ce que ce livre apporte comme meilleure connaissance de la société soviétique, de ses contradictions et des sentiments qui fermentent en elle.
Tout d'abord, le cadre de ce livre. Il est restreint à la bureaucratie, à ses diverses couches, et ne jette aucune lumière sur la classe ouvrière. En dehors d'une famille ouvrière, d'une ville lointaine, dont on entrevoit les difficultés matérielles d'existence mais jamais ses rapports avec les autorités et moins encore avec les autres travailleurs, dans ce livre, c'est incidemment seulement pour un détail de l'intrigue, qu'apparait ici ou là un ouvrier sans qu'on entre jamais dans sa vie et ses pensees.
Autre discrétion dans ce livre. Le personnage principal de ce roman. l'inventeur bopatkine, se trouve condamné et séjourne pendant un certain temps dans un camp. Il revient, mais on ne sait
(1) René Julliard, éditeur, Paris 1957.
Q VATRIEME N pratiquement rien de ce que fut sa vie dans ce camp. Dans le livre transparait à ce suiet et pour d'autres questions, une sorte d'indifférence : cela ne compte guére. L'objet même du livre est ailleurs. Le livre de Doudintsev c'est celui de la machine bureaucratique, de son fonctionn•ment, de ses gabegies. des traits qu'elle qu'elle exige des divers personnages aux divers postes, de ceux qu'elle réprime et pourchasse.
L'un monte aux échelons, un autre n'y parvient pas, non pour ses qualites intrinsèques, mais en raison des propriétés de la machine.
Ce qui est frappant dans les pages de Doudintsev, c'est le sens de la hiérarchie et du conformisme qui est exigé dans cette société issue de la plus grande révolution de l'Histoire et où une certaine stabilisation est intervenue. Toute idée nouvelle, toute proposition circule dans une série de bureaux, commissions. ou règnent des experts munis de titres: toute réclamation contre eux revient à eux. On semble contraint de tourner dans un cercle inexorable. La démonstration est d'autant plus accablante que toute la trame du livre ne touche pas des rapports politiques. des rapports sociaux d'une façon directe, mais la possibilité - dans cette société où le développement technique et industriel a été la loi n° 1. où tout se mesurait aux chiffres de production - de faire triompher une invention destinée à produire mieux et plus. L'inventeur n'a pas les titres exactement voulus, il n'a pas suivi la filière nécessaire, il n'a pas l'échine aussi souple qu'il le faudrait, d'où pour lui un combat incessant pour faire triompher son invention contre des procédés variant de l'opposition la plus brutale et la plus grossière à de feints encouragements.
Le contraste le plus marqué dans ce livre est entre le directeur. le fonctionnaire économique Drozdov, d'origine ouvrière à qui la Révolution d'Octobre a permis de s'instruire, de déployer ses capacités et qui se montre un fonctionnaire zélé, uniquement préoccupé de produire et qui cherche à savoir ce qui se dira plus haut pour déterminer son attitude envers l'inventeur Lopatkine qui, lui, est uniquement par son invention, par l'idée qui en est à la base et qui a'ayant aucun souci des contingences bureaucratiques s
Karl essai de biograp
Le principal intérêt du livre de M. Rubel réside dans l'exposition méthodique, basée sur les plus récentes connaissances de l'œuvre de Marx, de la formation intellectuelle de celui-ci. On y trouve un très intéressant processus de la pensée 73
T E RNATIONALE livre à un combat d'isolé — ou presque contre l'appareil social qui corsette la société soviétique.
Dans le livre de Doudintsev défilent plusieurs branches de l'appareil bureaucratique: les ministères économiques centraux. les hauts dirigeants des entreprises. les instituts, la justice... En plus de la toute puissance hiérarchique, ce qui est non moins frappant dans les pages de Doudintsey c'est la Taçon absolument rituelle, sans contenu profond, dont tous ces gens usent d'une terminologie « socialiste ». On pense inévitablement à nos radicaux ingien: les " grands ancêtres » jacobins et leurs principes.
Ce qui a certainement frappé de larges couches de la société soviétique à la lecture de ce livre, c'est l'affirmation renouvelie en contes la maes de barence de maintes reprises de la force de que. Il s'agit dans ce livre de l'idée scientifique qui a présidé à l'invention de Lopatkine, mais combien ont dû y voir l'idée d'une société qui triompherait de ce carcan bureaucratique qui l'étouffe !
Tout récemment, le journal l'Express a publié le texte d'un discours qui aurait éte prononcé par un écrivain soviétique à une séance organisée par l'Union des écrivains en octobre dernier pour damner le livre de Doudintsev. séance qui tourna a la confusion des accusateurs, notamment grâce à l'intervention de la jeunesse universitaire. Nous ne savons si ce texte est authentique, mais il y avait dans les lignes publiées un acceat qui le rend très vraisemblable. L'écrivain qui prit la défense du livre de Doudintsev (et qui a été réprimandé ultérieurement par les autorités pour son intervention) aurait déclaré en substance: Drozdov, c'est le représentant d'une couche sociale étrangère au socialisme qui déshonore notre société, et le livre de Doudintsev n'est que le début d'une lutte qui sera poursuivie jusqu'au bout pour libérer la société soviétique de tous ces Drozdov.
Telle n'était peut-étre pas l'intention
Get bien des intellectuels reculeront après avoir fait quelques pas dans le combat; mais le livre de Doudintsev est bien une arme de lutte dans la société soviétique, pour se débarrasser de l'emorise des Drozdov et faire triompher la démocratie socialiste.
P. F. Marx, hie intellectuelle de M. RUBEL (*) de Marx, telle qu'elle se dégage de ses différents ouvrages écrits, dont certains sont encore inconnus du grand public. On appréciera particulièrement (*) Aux Editions Rivière, Paris.
Q UATRIEME IN les nombreuses références de l'ouvrage à la série des manuscrits importants de Marx datant de 1844, 1845, 1846, 1857-58. qui éclairent mieux certains travaux de Marx, ainsi que le processus concret de la formation de sa pensée.
Nous exprimons par contre toutes nos réserves quant à plusieurs des commentaires de l'auteur concernant son interprétation de la pensée et de la méthode de Marx, et ce qu'il considère être les «postulats» et «implications » éthiques de l'œuvre de Marx. L'auteur veut établir. à la suite de tant d'autres, une distinction fondamentale entre la pensée et la méthode d'Engels et de Lénine et celles de Marx et croit ainsi « réhabiliter » ce dernier. D'autre part. il insiste sur l'influence dans l'ouvre scientifique proprement dite de Marx des « postulats» éthiques qui l'ont guidé dès son adolescence: d'où une certaine « ambiguité et subjectivisme », selon l'auteur, dans l'œuvre de Marx.
Quant a nous. nous pensons par contre que la valeur obiestive de l'œuvre de Marx, en tant qu'œuvre scienvifique, independamment de ses impulsions et considérations éthiques, toutes naturelles dans chaque homme. réside dans ce que M Rubel ne cesse d'ailleurs de souligner: « avoir exposé scientifiquement pour la première fois une conception importante des conditions sociales » qui, appliquée sir le plan du capitalisme, a fait dévoiler « la loi économique du mouvement de la société moderne».
Les conséquences socialistes qui en découlent ne sont pas fondamentalement déterminées par les « postulats » éthiques de Marx aspirant à la libération de l'homme de l'esclavage et de la dégradation capitalistes, mais de cette découverte objective. Il est tout naturel que l'indignation morale de Marx soit, si on peut dire. proportionnelle à la connais-
Les ouvriers en
C'est la traduction française de l'ouvrage écrit originellement en anglais par un émigré mencheviste russe que nous offre la Librairie Rivière. C'est surtout une œuvre de référence qui a rassemblé une foule de données sur l'évolution des salaires nominaux et des salaires réels des travailleurs russes, avant et après la Révolution, avant et après les plans quinquennaux. A ce sujet, l'œuvre complète et dépasse largement le magnum opus de Charles Bettelheim, « L'Economie soviétique ». lui-même une amplification de la « Planification soviétique » publiée au lendemain de la guerre, qui faisait jusqu'a maintenant autorité en ce domaine pour le public de langue française.
Parmi les nombreux faits rappelés par Schwartz, mettons-en en évidence un seul, qui est capital : le nombre des salariés doubla de 1927-28 à 1932, passant exacte-
TERNATIONALE sance scientifique qu'il a eue de la réalité capitaliste: comme il est d'autre part egalement tout naturel que cette connaissance lui inspire, renforce et développe un «idéal» socialiste, de dépassement possible et necessaire de la realite capitaliste.
Naturellement, ni Marx ni les vrais marxistes tels qu'Engels, Lénine. Trotsky, n'ont compris l'avènement du socialisme comme un résultat purement mécanique de l'opposition des forces productives aux rapports de production, mais comme un résultat de la prise de conscience inévitable par le prolétariat et par les masses, sous l'évolution des conditions matérielles de la société capitaliste, de la nécessité de la Révolution. De ce point de vue l'indignation morale, ou les buts moraux du prolétariat et des révolutionnaires apparaissent comme les sous-produits inevitables de la lutte de classe dans le régime capitaliste, et de la prise de conscience non moins inévitable de la Révolution et de la transformation socialiste.
L«idéal » socialiste n'es: pas un postulat » éthique mais une conséquence éthique des conditions données société capitaliste. Aussi réservé qu'on puisse et qu'on doive être par rapport à un certain schématisme et mécanisme de la pensée de K. Kautsky avant sa dégénérescence réformiste, on ne peut que lui donner fondamentalement raison, par rapport à M. Rubel, en ce qui concerne la manière dont il a expliqué les implications et les orientations éthiques de la lutte de classe dans son bref ouvrage. malheureusement si peu connu, «Interprétation éthique et matérialiste de l'Histoire ». Sa conception des conditions dans lesquelles naissent les idéaux moraux et de l'historicité de leur contenu, en fonction de l'évolution de la lutte des classese, est certes fondamentalement valable. Jnion Soviétique de M. SCHWARTZ (") ment de 11.3 millions à 22,9 millions, alors que le plan n'avait prévu que moins de 16 millions de salariés pour la in de la première période quinquennale. C'est dire la terrible baisse de productivité du travail qui a payé la baisse des salaires réels. c'est dire aussi le prix payé par l'Union Soviétique pour le retard de l'industrialisation commencée quatre années après que l'Opposition de Gauche eût tiré le signal d'alarme.
Par contre, en ce qui concerne les conclusions générales tirées de ces faits par l'auteur, il faut les traiter avec beaucoup de circonspection. Un tableau comparant l'évolution des salaires réels soviétiques et capitalistes et qui fait apparaitre un écart double (!) avec des pays comme la France
(1) Librairie Marcel Rivière et Cie, Paris, 1956, pp. 536.
Q UATRIEME et les Pays-Bas par rapport à l'écart existant en 1928, ne correspond pas du tout aux chiffres de consommation par tête d'habitant dont nous disposons actuellement. L'auteur a réduit à l'extrême l'incidence des services gratuits ou bon marché en U.R.S.S. par rapport à la place qu'occupent ces services (notamment le lover), dans le budget de l'ouvrier dans les pays capitalistes. Il reconnait par contre la
Œuvres de
A l'occasion du centenaire de la naissance de Plekhanov, les Editions Sociales ohit publié récemment de lui « le Matérialisme militant » et « Contribution à l'Histoire du matérialisme ».
Pratiquement ce sont des œuvres imprimées pour la première fois en français, et nous ne saurions trop recommander lecture de ces livres à tous nos lecteurs. Nous avions dit dans notre numéro de décembre 1956, précisément à l'occasion du centenaire de la naissance de Plekhanov, la place qu'il a joué dans le mouvement ouvrier russe et l'importance de ses œuvres philosophiques. Ajou ons que
Les classique
Le caractère double du stalinisme se manifeste également de manière éclatante dans leurs éditions. Ainsi à côté d'une abondante littérature strictement stalinienne tout à fait insipide et sans lendemain (livres de circonstance, apologies des grands hommes du stalinisme), ces éditions publient non seulement les classiques du marxisme, mais aussi des œuvres que publieraient peu d'éditeurs bourgeois et seulement à des prix inaccessibles à un public assez large. En outre, ces textes sont généralement bien présentés et commentés par des personnes qualifiées qui ne se trouvent pas gênées dans ces travaux par des consignes staliniennes.
Parmi ces publications, signalons la colEdouard Vaillant, u
Trois hommes dominaient le mouvement ouvrier français avant 1914 : Jean Jaurès, Jules Guesde, Edouard Vaillant. La renommée de Jaurès est toujours considérable : toute sa vie n'a-t-elle pas culminé avec son assassinat à la veille de la Ir guerre mondiale ? La mémoire de Guesde subsiste comme celle de l'introducteur du marxisme en France, de l'organisateur du mouvement ouvrier dans des régions comme le Nord. Par contre, 74
RNATIONAL E hausse du salaire réel entre 1950 et 1954, hausse dépassant largement ce qu'on a vu a ce sujet en Occident.
Quant a la dynamique de la société soviétique et la place grandissante qu'y prennent les revendications et initiatives ouvrières. l'auteur s'abstient de traiter ce thème qui ne cadre guère avec son jugement doctrinaire sur la société soviétique, « capitalisme d'Etat ». Plekhanov quiconque veut comprendre le matérialisme trouvera dans Plekhanov un siyie qui rend très accessibles les questions les plus élevées.
Outre ces deux œuvres publiées par les Editions Sociales. à Paris, il faut aussi attirer l'attention de nos lecteurs sur un autre livre de Plekhanov : « Essai sur le développement de la conception moniste de l'histoire ». publié en français à Moscou en 1956. Il faut également lire ce vre qui, selon les propres termes de Lénine, a formé une génération entière de marxistes russes. La génération de Lénine, de Troisky et de ceux qui firent les révolutions de 1905 et de 1917. s du peupla lection « Les Classiques du Peuple » des Editions Sociales, qui comporte de nombreux titres d'œuvres de penseurs révolutionnaires de jadis.
Dans les dernières publications de cette collection, nous signalons à nos lecteurs le livre de Buonarroti sur « La conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf », et un recueil de textes choisis du matérialiste du XVIII• siècle. d'Holbach. Ces textes comportent essentiellement une critique de la religion catholique. Ce livre sera lu certainement avec intérét par ceux qui auront apprécié la pensée de d'Holbach telle que l'expose magistralement Plekhanov dans une étude de sa « Contribution à l'Histoire du Matérialisme ». in grand socialiste de Maurice DOMMANGET (*) le nom d'Edouard Vaillant a subi une éclipse.
Et pourtant, son rôle ne fut guère moins important dans le mouvement ouvrier, dans le mouvement socialiste français et international, et son influence dans le P. S. extrêmement considérable. Il fut le représentant, des années durant, de Belleville, a une époque où le centre de
(*) Edition « La Table Ronde », Paris.
Q UATRIEMEIN gravité du mouvement ouvrier dans la région parisienne était précisément situé dans ces quartiers de l'Est de Paris, avant que se développa la banlieue industrielle, avec ses industries métallurgiques, l'automobile et l'aviation. Tous ceux qui ont écouté des militants d'avant 1914 ont entendu parler des manifestations au Mur des Fédérés et du rôle qu'y jouait le « père Vaillant », qui fut membre de la Commune de Paris.
Le livre de Dommanget est la première biographie d'Edouard Vaillant. L'auteur indique qu'il eut des difficultés à rassembler la documentation sur ce sujet; il est très probable qu'on ne pourra à l'avenir ajouter grand chose à ce qu'il a trouvé. car, s'il subsiste quelque chose. c'est dans de rares archives privées (correspondance...) qu'on pourra le glaner.
Cet ouvrage de Dommanget. comme tous ceux qu'il a déjà consacrés à l'h'stoire du mouvemen ouvrier, est caractérisé par un apport tris substantiel d'informations, de documents. Il constitue un livre que tout militant désireux de connaitre le passé du mouvement ouvrier français doit lire.
Il ne faut pas seulement connaître le passé. il faut aussi le comprendre. Sur ce point, le livre de Dommanget, ben qu'il s'y trouve de nombreux matériaux qui permettraient de le faire, offre le flanc à la critique.
On sait que le Parti socialiste d'avant 1914 a été le produit de la fusion de plusieurs groupes. Grosso modo, on peut dire que le Parti Ouvrier Français, marxiste, crée par Guesde et Lafargue, ne parvint pas à devenir le courant dominant du mouvement ouvrier; qu'il fusionna avec le courant blanquiste dont Vaillant fut le dirigeant le plus remarquable pour former plus tard l'aile révolutionnaire du Parti socialiste; tandis que Jaurès était à la tête de l'aile réformiste, ellemême résultant de la conjonction de plusieurs courants. A coté du Parti socialiste se trouvait le courant syndicaliste révolutionnaire dirigeant C. G. T., opposé d'une façon générale au P. S., mais avec lequel Vaillant avait de bonnes relations personnelles. En 1914, ce fut l'effondrement politique de tous ; Vaillant termina dans la peau d'un patriote à tous crins que les premières oppositions à la guerre qui se manifestèrent dans le Parti socialiste mirent dans une rage effrénée.
Dommanget passe trop vite sur le rapprochement de Vaillant vis-à-vis du marxisme. Il est tout à fait vrai qu'après la Commune de Paris, Vaillant en exil à Londres fut influencé par Marx, mais il n'en reste pas moins que, revenu en France, il retrouve Blanqui, et ce n'est pas seulement par sentiment de piété envers le vieux révolutionnaire dont ce sont les derniers mois d'existence. Vaillant se trouvera encore pendant des années au Comité Révolutionnaire Central _ (blanquiste), agissant concurremment au P. O. F. dirigé par Guesde et Lafargue.
On ne peut réduire le blanquisme au putschisme, comme le font sociaux-démo crates et staliniens. Le blanquisme qui était un courant nettement socialiste, révolutionnaire, prolétarien, était aussi caractérisé par un certain nombre d'opinions politiques (patriotisme, anticlericalisme virulent...) et aussi par sa conception de mobilisation de masses au moyen d'organisations créées ad hoc (Ligue pour la Défense de la République).
L'unité du mouvement socialiste en France ne s'est nullement opérée en 1905 par une clarification politique entre les divers courants qui s'affrontaient; elle s'est faite avant tout sur la base d'une même activité quotidienne indépendamment des divergences théoriques qui subsistaient du passé. Ainsi, on peut constater — par les textes de Vaillant recueillis par Dommanget - comment tout en afiirmant la nécessité de la révolution. le leader socialiste est engagé de tout être dans une activité quotidienne dépourvue d'une telle perspective.
Pour nous - qui avons connu deux guerres mondiales et qui vivons dans un monde dans lequel la guerre est un élément constamment présent - cela est d'autant plus frappant à la lecture des déclarations de Vaillant sur la question de la guerre. « Plutot l'insurrection que la guerre! » fut son mot d'ordre. Mais ce n'était qu'un mot. Son analyse de la situation était tout à fait faible. Il y avait en Vaillant comme un secret espoir que la guerre n'aurait tout de même pas lieu et il n'était pas le seul parmi les socialistes d'avant 1914.
Cela était une conséquence de nombreuses années d'un développement organique de la société, d'un progrès constant du mouvement ouvrier. Aussi, quand la guerre se déclencha, ce fut chez beaucoup le désarroi complet de la pensée qui se rattacha aux idées de la classe dirigeante. Pour Vaillant, cela se fit simplement en reprenant les vieux thèmes patriotiques qu'il avait prônés du temps de sa jeunesse.
Dans les textes de Vaillant présentés par Dommanget, on peut aussi vérifier ce que Lénine souligna pour expliquer la trahison de la II Internationale : le caractère européen de celle-ci, la corruption d'une partie de la classe ouvrière européenne par les miettes des profits retirés des colonies.
Mais, comme nous l'avons dit plus haut, si Dommanget a apporté des matériaux, lui-même est passé à côté de la question du point de vue théorique. C'est d'autant plus dommage que la personne de Vaillant est peut-être plus que toute autre caractéristique de cette déchéance du Parti socialiste d'avant la Ir guerre mondiale.