Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 15, n° 4-6

L'Inde après les élections

Quatrième Internationale, vol. 15, n° 4-6 · juin-juillet 1957 · p. 8-10 · 1 724 mots

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Les élections générales qui ont eu lieu ce printemps en Inde ont donné, comme il fallait s'y attendre, une victoire apparemment écrasante au Parti du Congrès. Ce parti a recueilli environ la moitié des voix exprimées, soit un pourcentage plus élevé qu'aux élections de 1952 et environ trois fois autant de voix que le Parti communiste et le Parti socialiste réunis. Il domine la nouvelle Assemblée fédérale et contrôle onze Etats sur les treize que compte la Fédération.

Cependant, pour mieux comprendre la signification de ce vote, il est nécessaire de noter la faillite du Congrès dans l'Etat de Kerala ainsi que sa lourde défaite dans la ville de Bombay, « thermomètre politique » de l'Inde. et aux environs d'Ahmedabad dans le nord et de Mahratta dans le sud du nouvel Etat de Bombay.

Il faut tenir également compte du fait que le vote du Parti communiste, malgre sa politique droitière et l'appui sans réserve donné par Moscou et Pékin à Nehru, est passé de 5 à 10 % (de 5 millions de voix a l1 millions).

La défaite du Congrès au profit des communistes dans l'Etat de Kerala était naturellement attendue, cet Etat étant constitué pour beaucoup par les anciens Etats de Travancore-Cochin ayant une solide tradition procommuniste.

Plus significative est la défaite du Congrès dans les régions sus-nommées de l'Etat de Bombay. Le résultat des élections municipales plus récentes dans la ville de Bombay confirme le recul du Parti du Congrès devant le Parti Socialiste Praja et le Parti communiste.

Le mécontentement contre le Parti du Congrès exprimé dans ces résultats provient principalement des trois raisons suivantes : la non application de la réforme agraire :

la lenteur de l'industrialisation du pays; la politique de violences policières et de brimades bureaucratiques envers les démonstrations des masses.

Si le Parti du Congrès a incontestablement bénéficié de la politique de Nehru et de son prestige personnel - en matière extérieure et même intérieure. avec la mise en application des « plans » en vue de doter l'Inde d'une « structure socialiste », cette politique économique n'a jusqu'à maintenant que peu touché les fléaux traditionnels de

¡Inde : le bas niveau général, le chômage chronique dans les villes, la soif de terre dans les campagnes.

Le revenu annuel moyen dans l'Inde était, au début du premier plan (1951). de

18.000 fr. environ par tête d'habitant. Il atteint actuellement 21.000 fr. et on prévoit qu'au terme du deuxième plan (1962), il ne dépassera encore pas 24.000 fr. En réalité, même cette élévation modeste du revenu moyen n'est que nominale. les prix ayant une tendance constante à monter d'année en année à la suite de l'inflation qui finance pour beaucoup les plans. Nous reviendrons sur cette question.

Ainsi en 1956 les prix de gros des produits alimentaires et des matières premières ont monté de 20 et 24 % respectivement (« Times », 14-16 janvier 1957). Selon le même journal, l'alimentation de la population était à plusieurs points de vue en 1954 dans un état pire qu'en 1938. La population continue à être sous-alimentée et à habiter

- souvent il ne s'agit là que d'une façon de parler — dans des conditions aussi incroyables que par le passé.

Dans les campagnes, où dans 500.000 villages vivent les quatre-cinquièmes environ de l'Inde, 170 millions de cultivateurs individuels possèdent en de la population que 3 hectares de terre. Dans plusieurs Etats cette superfiele est meme moins. (Dans l'Etat de Kerala elle est inférieure à 0,4 heetares).

Le premier plan n'a augmenté que de 14% la production agricole par rapport celle de 1949. La productivité de l'agriculture de l'Inde reste une des plus basses du monde, sensiblement inférieure à celle de la Chine. L'état de l'élevage, les superstitions qui entourent toujours la « vache sacrée », est catastrophique.

sixième seulement de leur immense pare produit du lait. Un cinquième est absolument sans aucune utilité sauf pour servir à se chauffer à la manière spéciale des paysans hindous.

Le chômage chronique dans les campagnes est toujours extraordinaire, onze millions de cultivateurs sans terre n'ayant aucun emploi pendant au moins 100 jours par an.

L'industrialisation entreprise par le premier plan n'a marqué jusqu'ici que des progres modestes. Le premier plan qui fut lancé en 1950 ne comprenait guère autre chose qu'un assemblage de projets alors en cours d'exécution. Il a surtout porté sur l'irrigation et la production d'énergie électrique, ainsi que sur les communications et les services sociaux. 9% seulement du total des investissements furent consacrés à l'industrie proprement dite. Celle-ci a malgré tout progressé de 50% environ par rapport au très bas niveau où elle se trouvait avant.

Dans le premier plan il ne s'agissait pas exactement d'une planification centrale sur l'échelle nationale. Il s'agissait plutôt d'un exercice dans le domaine de la comptabilité nationale, rassemblant les diverses activités qui composaient le secteur publie de l'économie. Le deuxième plan actuellement en cours, a une structure plus définie et vise des buts plus éleves. Dans sa version revisée, les dépenses totales furent portées tout d'abord à 4.800 cropes de roupies (3.600 milliards de francs) et à l'heure actuelle à 5.300 cropes de roupies dont 19% sont consacrés à l'industrie et 29% aux communications.

Cependant le point noir dans le tableau de ce plan est constitué par son financement. les trois quarts des dépenses devant être couverts par l'emprunt intérieur et exterieur. Une pression excessive est ainsi exercée sur les ressources du pays, a l'interieur comme à l'extérieur. A l'intérieur, cela conduit déjà au développement inquiétant de l'inflation, danger que le gouvernement veut conjurer par l'aggravation de la fiscalité directe et indirecte, en frappant essentiellement la consommation déjà très basse des masses. A l'exterieur, cela conduit a l'épuisement de la balance sterling de l'Inde, à la recherche des crédits américains, à l'endettement du pays.

Selon Nehru le plan doit préparer une « structure socialiste » du pays de type 22222 spécifique, par des moyens spécifiques, propres à l'inde. L'économie articulera trois secteurs : celui sous la responsabilité absolue de l'Etat englobant toutes les industries d'extraction, de transformation de base et des communications; celui de la coopération de l'Etat avec l'industrie et les capitaux privés; celui enfin laissé complètement au contrôle privé.

Dans l'agriculture, l'Etat poussera au développement du coopérativisme parmi les cultivateurs individuels.

En réalité à l'heure actuelle il n'existe que quatre monopoles absolus d'Etat : armements, lignes aériennes, chemins de fer et énergie atomique. Partout ailleurs les capitaux privés trouvent le moyen non seulement de pénétrer et de fructifier mais d'acquérir un contrôle de fait.

L'impression générale reste que l'Inde de Nehru multiplie les entraves à l'entreprise privée. « Paradoxalement » cependant, écrit le « Times » (16 janvier 1957), « l'entreprise privée prospère et s'étend ».

Des entreprises grandes et petites. indiennes et étrangères se multiplient dans tous les commerces, radio, bicyclettes, medicaments, plastiques, rayonne, papier, etc.

Le secteur privé progresse dans l'industrie lourde. aciéries, mines, métallurgie.

contrastant avec le peu de développement du secteur publie dans ce domaine.

Les profits sont bons. Quelques-uns de ces profits échappent à toute taxation, car il y a une multitude de voies pour y échapper, y compris la tenue de deux comptabilités différentes. Le ministre des Finances (de l'Inde) pense que dans plusieurs branches de P'industrie, seul un tiers des profits est déclaré.

L'investissement est facilité par de généreuses permissions de dépréciation. Tandis que certaines industries gagnent par l'évasion des impôts, d'autres sont aidees discretement par l'administration.

Le « capitalisme d'Etat » de Nehru ressemble trop à une prise en charge par la communauté du secteur déficitaire de l'économie, tout en encourageant ouvertement ou discrètement la prolifération du capitalisme tout court dans l'Inde.

C'est dans ces conditions qu'il faut se placer pour envisager l'avenir de cet immense pays. La politique de la bourgeoisie nationale ne saurait étre une alternative a la

Révolution nécessaire. C'est ce que pensent confusement les masses qui ont voté pour les partis ouvriers, et plus particulièrement pour le Parti communiste.

Malgré sa capitulation de fait devant Nehru, « allié » diplomatique précieux du

Kremlin et de Pékin, malgré ses ambitions très modestes qui se résument actuellement au rôle d'une opposition parlementaire au gouvernement du Congrès, le Parti communiste incarne, pour de vastes masses exaspérées par la misère sans nom qui submerge toujours le pays, l'espoir et la solution révolutionnaires.

Le Parti communiste n'est que relativement un tout petit parti encore, ayant a peine 125.000 membres dans toute l'Inde. Il n'a obtenu que dans un seul Etat, celui de

Kerala, une majorité du reste très réduite : 60 sièges contre 43 au Congrès, 9 au Parti socialiste Praja, 8 à la Ligue Musulmane. 6 aux Indépendants. Sur un total de 2.908 sièges à pourvoir dans l'ensemble du pays, le P.C. n'a obtenu que 189 sieges. Il est cependant dans une certaine mesure prisonnier de son passé et de l'idée que les masses se font de son programme, de ses buts et de ses possibilités.

Leur influence sur lui est réelle. On le voit déjà avec les débuts de son administration dans l'Etat de Kerala. Sa direction a déclaré n'avoir d'autres ambitions que de doter cet Etat d'une « administration honnête et efficace » collaborant loyalement dans le cadre de la légalité avec le gouvernement fédéral du Congrès.

Mais les masses de cet Etat très pauvre ont interprété déjà la victoire du P.C. a leur façon et commençent à s'agiter, exigeant l'application de la réforme agraire.

Le P.C. donne des signes de vouloir aller dans une certaine mesure à leur rencontre et satisfaire quelques-unes au moins de leurs demandes : stopper par exemple la chasse aux métayers à laquelle se livrent les grands propriétaires qui dominent toujours dans les régions centrales de Travancore.

Il se peut que, devant l'opposition du gouvernement fédéral et des partis de l'opposition dans l'Etat de Kerala même, l'administration communiste cede bientôt la place. C'est même là la perspective la plus probable qui ménagerait mieux son avenir. En tout cas, les marxistes révolutionnaires de l'Inde feraient bien de reexaminer leur orientation dans le pays, et, cessant de jouer avec toute sorte d'expériences sans lendemain. de décider de créer une organisation solide unique qui envisage sérieusement un travail dans le P.C. de l'Inde, sans négliger par endroits comme par exemple à Bombay de travailler également dans ce qui reste d'influence de masse du Parti socialiste Praja.

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