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La revue › vol. 15, n° 1-3

La réponse à la « relance européenne » : Etats-Unis socialistes d'Europe !

Quatrième Internationale, vol. 15, n° 1-3 · mars 1957 · p. 6-8 · 2 222 mots

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Les projets du marché commun et de l'Euratom ont maintenant de bonnes chances d'etre ratifies cette année par les gouvernements européens interesses, Dans ce cas, leurs dispositions entreront en application à partir de l'année prochaine.

Les raisons qui ont motivé la « relance européenne » par le marché commun et l'Euratom sont à la fois économiques et politiques.

Cette « relance » est maintenant une politique commune à toute la bourgeoisie européenne, y compris à une partie grandissante de la bourgeoisie anglaise.

Economiquement, elle correspond tout d'abord à la nouvelle géographie des courants commerciaux d'après guerre, ensuite à la nécessité de sauvegarder des intérêts communs sur la dernière réserve coloniale que représente l'Afrique.

Un fait nouveau dans les courants cette apres-guerre l'importance grandissante prise par le commerce inter-européen sur le commerce des pays européens avec les pays sous-développés.

Ce phénomène a une signification plus générale : le commerce entre pays industriels se développe plus rapidement que le commerce entre pays industriels et pays sous-développés

Ceci s'explique par le fait qu'une partie des matières premières naturelles importées avant la dernière guerre par les pays industriels, des pays coloniaux et semi-coloniaux. est maintenant produite par les pays industriels eux-mêmes. D'autre part, les matières premières artificielles, surtout les matières textiles, produites par les pays industriels prennent constamment une importamce grandissante.

L'étude des statistiques du commerce international dans ces dernières années (plus particulièrement depuis 1953) montre très clairement le développement impressionnant du commerce inter-européen, par rapport au déclin relatif du commerce des pays européens avec les pays coloniaux et dépendantss.

L'intégration économique des pays européens un marché commun est avant tout un fait inscrit déjà dans les tendances du commerce international.

Cependant, l'importance commerciale des pays coloniaux et dépendants, tout en déclinant du point de vue des pays européens industrialisés, ne laisse pas grande, vitale même, pour ces pays, toujours en tant que réservoirs de certaines matières premières, et de débouchés pour leurs produits industriels (d'équipement et de biens de consommation durables en particulier).

Pour maintenir son activité normale, l'Europe industrielle est toujours obligée d'importer d'Outre-mer des matières premières et des produits agricoles d'une valeur de l'ordre de 10 milliards de dollars par an (contre 2 milliards seulement de dollars pour les Etats-Unis).

Ces chiffres mesurent clairement l'importance de la dépendance de l'Europe des réserves coloniales.

D'autre part, la récente crise de Suez avee ses effets actuels, littéralement catastrophiques pour l'industrie et la vie économique européenne en général, démontre quel point l'Europe dépend du pétrole du Moyen-Orient. Cette région, ainsi que l'Afrique toute entière, sont d'une importance vitale pour toutes les bourgeoisies européennes, aussi bien en tant que réservoir de matières premières indispensables qu'en tant que débouchés pour leurs marchandises et capitaux.

Pour cette raison, la relance européenne est en même temps une relance « eurafricaine ».

Le projet en cours de marché commun prévoit effectivement l'association " progressive » au « marché européen » de celui de ces « territoires d'Outre-mer ».

D'autre part, le projet de l'Euratom a lui aussi une signification économique. Il vise à permettre des investissements intereuropéens communs pour des recherches et des équipements atomiques, difficilement réalisables, sinon impossibles, par les efforts séparés de chaque pays européen.

L'intérêt, avons-nous dit déja, aussi bien du marché commun que de l'Euratom, est d'autre part, d'ordre politique et même militaire.

Aussi bien l'un que l'autre de ces projets ne sont considérés que comme « une étape vers la fédération européenne ».

Cette fédération devient de plus en plus une nécessité pour des milieux dirigeants

QUATRIEMEINTERNATIONALE importants de la bourgeoisie européenne, en tant que seule possibilité pour faire face à la fois aux Etats-Unis et au « danger » soviétique.

de chacun des pays européens avec, les Etats-Unis - vu l'extraordinaire décalage qui existe entre leur puissance économique et politique et celle des Etats-Unis — tourne rapidement à des rapports de stricte dépendance.

Afin de « pouvoir parler » d'égal à égal à Washington, une partie importante des milieux dirigeants de la bourgeoisie européenne pense qu'il n'y a qu'un moyen : se fédérer économiquement et construire une puissance atomique européenne. Il s'agit d'autre part, en incorporant l'espace économique africain à celui de l'Europe, d'écarter le danger d'une mainmise économique totale des Etats-Unis sur Atrique (et le Moyen-Orient).

D'autre part, artere a a pei et ne files se mesure, serelle de sariation stratégique, de la construction d'une industrie atomique européenne peut avoir un poids aussi bien face aux EtatsUnis que surtout face à l'Est.

Men brain disi etondir les réalites int saines la désente de die La bourgeoisie européenne, par la récente crise de Suez, « poolant » ses moyens.

C'est en cela que réside le fond du mouvement pour la « relance européenne ». Mais la bourgeoisie européenne n'est pas homogène, pas même sur le national. Elle est composée d'entités antagonistes aussi bien sur le plan national qu'international. Tout cela a été très clairement mis en évidence lors des discussions qui ont eu lieu pour les projets du marché commun et de l'Euratom.

Les antagonismes principaux sur le plan national, sont ceux entre la France, l'Allemagne et l'Angleterre.

Prenons tout d'abord le cas de celle-ci. Formellement l'Angleterre ne fera pas partie, pour le moment, ni du marché commun ni de l'Euratom. Mais une fraction grandissante de la bourgeoisie anglaise acquise à l'idée d'une forme d'association avec ces projets de la bourgeoisie continentale. Cette fraction craint son isolement d'une « Europe fédérée » qui pourrait aussi bien concurrencer les produits britanniques que surclasser l'Angleterre en puissance atomique. D'autre part, en cas d'association, l'Angleterre pourrait espérer trouver des débouchés nouveaux aussi bien pour ses produits industriels que pour les produits de son Commonwealth. Mais la question la plus difficile est précisément de savoir comment opérer une articulation harmonieuse (c'est-à-dire sauvegardant les intérêts de l'Angleterre) du Commonwealth avee le marché commun.

C'est là le plus grand obstacle ressenti également par la France. Les hésitations d'une partie de la bourgeoisie française à s'engager dans les projets du marché commun et de l'Euratom que Mendès-France et d'autres députés ont très clairement indiquées lors de la discussion à l'Assemblée nationale motivées par l'infériorité de l'industrie, de l'agriculture, du commerce des finances publique français, plus particulirement devant l'Allemagne (*). L/autre difficulté provient du cas des « territoires d'Outre-mer ».

La réalisation du marché commun et de l'Euratom signifiera naturellement l'intensification de la concurrence aussi bien sur le plan des produits industriels, agricoles que des capitaux.

Le pays le plus puissamment industrialisé, disposant des plus bas prix, le mieux favorisé du point de vue de la balance commerciale, et le mieux épaulé par la situation financière de son Etat, a les plus grandes chances de dominer le marché de contrôler l'Euratom. Dans les conditions présentes, ce pays est indiscutablement, et de loin, l'Allemagne. La Hollande, d'autre part, ainsi que les Etats-Unis (en cas de non discrimination commerciale à leur égard par le marché commun), ont toutes chances de dominer le marché sur le plan des produits agricoles.

D'où les réticences d'une partie de la bourgeoisie française qui voudrait qu'auparavant la France atteigne une productivité industrielle et agricole capable d'affronter, sans risques majeurs, la concurrence de ses partenaires dans la « Fédération ».

C'est pour cette raison que l'intégration dans le marché commun n'est prévue en réalité que par « étapes » s'échelonnant sur 12 ou 15 ans à partir de 1958 (si le traité est ratifié en 1957).

D'autres difficultés avaient surgi en ce qui concerne l'Euratom mettant lumière les divergences d'intérêts entre la France et l'Allemagne.

Les Francais avaient conçu au début l'Euratom comme un Exécutif européen et gérer le développement atomique européen, quelque chose dans le genre de l'Autorité Britannique pour l'Energie Atomique.

Mais les Allemands ont réussi à laisser pratiquement le développement atomique de chaque pays européen entre des mains nationales (et même celles des entreprises recherches collectives, à la distribution des matériaux urssiles et aimanseeenon des privées) et à limiter les attributions essentielles de l'Euratom au

(*) La soi-disante supériorité des salaires et des avantages sociaux des ouvriers français par rapport à ceux des ouvriers allemands ou hollandais, en réalité actuellement minime et en capital, du logement. les tout cas en voie de disparition. Dans certains domaines, comme ouvriers allemands ou hollandais considérablement plus avantagés. La vraie infériorité de la France par rapport à l'Allemagne ou la Hollande provient de sa productivité plus basse en matière d'industrie et d'agriculture.

Quant à l'association des « territoires d'Outre-mer » au marché commun, le principe en est acquis, les difficultes subsistent. bourgeoisie française tiraillée entre la tentation de maintenir son contrôle exclusif sur ces territoires et l'impossibilité d'assurer seule leur développement économique.

Or, sans ce dernier elle n'a aucune chance de maintenir sur ces territoires, défaut d'un contrôle politique, au moins une influence économique prépondérante.

Des solutions politiques à l'exemple de la Tunisie ou du Maroc risqueraient de tourner en abandon pur et simple de tous ces territoires, obligés de chercher ailleurs l'aide économique indispensable pour leur développement.

Quelques chiffres-clés illustrent bien le dilemme devant lequel est actuellement placée la France : ses dépenses productives pour les territoires d'Outre-mer s'élèvent à présent à quelque deux cents milliards de francs par an. Mais on évalue d'autre part que pour la seule Algerie, il faudrait dépenser d'ici 1965 1.800 milliards de franes en investissements publies et 2.000 milliards de franes en investissement privés simplement pour élever le niveau de vie du peuple algérien - actuellement si bas — un peu plus rapidement que le niveau de vie moyen de la métropole!

« Les champions de la « France seule » ont-ils osé faire l'addition des charges africaines pour les 20 ans à venir? » demande non sans ironie le journaliste Pierre Drouin dans l'enquête sur le marché commun publié récemment dans Le Monde.

Dans ces conditions, l'apport des capitaux étrangers est évidemment absolument nécessaire. D'où l'insistance de la France lors des discussions sur le marché commun, à ce que la contribution annuelle de l'Allemagne au développement des territoires d'Outre-mer s'élève progressivement au niveau de celle de la France. Allemands n'ont aucun intérêt à financer des dépenses d'infrastructure (routes, ports, chemins de fer, mines, etc...) non rentables et dans des conditions politiques hasardeuses, c'est-à-dire aussi longtemps que ces territoires maintenus sous statut colonial ne s'associent pas librement à l'Euratom.

L'intégration économique de l'Europe capitaliste se heurte ainsi à de puissants obstacles qui tiennent la structure antagoniste même du capitalisme. Celle de l'Europe et de l'Afrique, encore davantage.

Mais, d'autre part, une certaine intégration économique des pays capitalistes européens est désormais inévitable car elle est inscrite, comme nous l'avons indiqué, dans les tendances et les réalités économiques et commerciales actuelles.

Une telle intégration provoquerait incontestablement un plus grand développement des forces productives et obligerait à la rénovation et à la modernisation des structures économiques périmées de certains pays et régions de l'Europe. Elle imposerait sur le plan économique un nivellement par en haut, la France par exemple l'Italie s'efforçant de rattraper les structures plus développées de l'industrie allemande ou de l'agriculture hollandaise.

Le prolétariat révolutionnaire n'a aucun intérêt à se cabrer pour la défense patries économiques, d'une économie autarcique ou artificiellement protégée par les tarifs douaniers, etc... Il est au contraire un partisan actif du progrès qu'il s'efforce de soumettre à son contrôle politique. La propagande stalinienne se contente d'agiter les dangers politiques et militaires de la Fédération Européenne. pour rester le champion de |' « indépendance nationale », y compris dans le domaine des structures économiques surannées, ne défend la naturellement que le point de vue du Kremlin. C'est-à-dire un point de vue fondamentalement influencé par l'idée que la lutte contre l'impérialisme doit être envisagée comme la lutte entre Etats : Etats ouvriers contre Etats capitalistes et non pas avant tout comme une mobilisation revolutionnaire du proletariat. Face à l'U. R. S. S. et aux autres Etats ouvriers, il est préferable, pensent les staliniens, d'avoir des Etats capitalistes séparés et aussi retardataires et antagonistes que possible. Malheureusement cette vue est a la fois théoriquement erronée et pratiquement impossible. Il faut partir des tendances économiques objectives et des réalités politiques de l'impérialisme. Le mouvement vers l'intégration économique est inserit dans les tendances économiques objectives. La fédération politique de l'Europe est d'autre part sentie comme une nécessité par des milieux dirigeants importants de la bourgeoisie européenne. Vouloir réagir contre ces deux processus (qui sont en interaction) en prenant simplement la défense du statu quo national, surcharge de structures économiques périmees et d'entraves economiquement reactionnaires de toutes sortes, c'est se cantonner a la fois dans une position irréelle et historiquement rétrograde.

Contre le danger d'un nivellement des conquêtes sociales du prolétariat par en bas, en cas d'integration, il faut opposer la lutte commune de toutes les organisations syndicales et politiques du prolétariat européen pour la généralisation du niveau le plus haut déjà atteint, et pour son amélioration.

Contre les dangers d'un contrôle politique de l'Europe unie par les impérialistes antisoviétiques, il faut ouvrir devant le prolétariat européen la perspective grandiose de la lutte pour le gouvernement ouvrier des partis ouvriers dans chaque pays et les Etats-Unis Socialistes d'Europe.

Ce n'est que grâce à une telle attitude qu'une lutte réelle du prolétariat européen est possible, contre les aspects réactionnaires des plans européens de la bourgeoisie, lutte qui débouche par ailleurs sur de véritables perspectives révolutionnaires progressives.

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