Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 15, n° 1-3

L'évolution de la crise internationale

Quatrième Internationale, vol. 15, n° 1-3 · mars 1957 · p. 1-6 · 2 816 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Les impérialistes et le Kremlin sont toujours aux prises avec les difficultés surgies de la crise de Suez et des événements de Pologne et de Hongrie. Aucun des problèmes soulevés alors n'a encore trouvé une solution.

Au Moyen-Orient, la bataille s'est déplacée pour le moment sur le terrain diplomatique, Washington et Moscou luttant pour gagner chacun de son côté les gouvernements des pays arabes et y établir une suprématie incontestée dans cette région. Démonstrations et contre-démonstrations se succèdent. Du côté de l'impérialisme, l'événement le plus important depuis la crise de novembre est incontestablement l'annonce de la « Doetrine Eisenhower ». Ayant comme but déclaré de combler le « vide » laissé par l'éviction des impérialismes anglais et français du MoyenOrient, elle combine la menace militaire à l'adresse du Kremlin avec la promesse d'une aide économique aux gouvernements arabes qui accepteraient de s'engager d'une manière ou d'une autre dans lorbite américaine.

C'est là un pas aux conséquences éventuelles les plus graves mais désormais sur un terrain des plus cruciaux, où ni l'un ni l'autre ne pourrait accepter une main-mise plus ou moins exclusive de son adversaire. Washington, pour faire accepter sa nouvelle doctrine, compte sur la complaisance des directions féodo-capitalistes arabes, effrayées de la montée des masses et de la diminution de leurs revenus provenant du pétrole. D'où l'invitation à Washington du roi Séoud, du roi d'Irak et le flirt avec le régime pro-occidental du Liban.

Le Kremlin de son côté compte sur l'appui de l'Egypte et de la Syrie, pays où la pression anti-impérialiste des masses s'exerce toujours fortement, y compris sur les plus hautes sphères gouvernementales.

Le grand handicap, cependant, pour la politique arabe de Washington provient de son attitude envers Israël. En se servant en réalité de « l'intransigeance » d'Israël pour renforcer sa pression sur les gouvernements arabes, Wąshington risque de compromettre l'ensemble de sa politique. L'opinion arabe jugera « l'anti-impérialisme » que joue Washington plus particulièrement depuis la guerre de Suez par les mesures qui seront prises pour restituer les territoires enlevés à l'Egypte et obliger Israël ainsi que la France et l'Angleterre à la réparation des dégâts causés.

Washington doit d'autre part tenir compte des réactions de Londres et de Paris qui ne peuvent se résigner à un contrôle exclusif du MoyenOrient par les Etats-Unis ni à une abdication définitive de leur rôle dans cette région.

Les conséquences économiques, provenant de la perte momentanée du pétrole, sur l'économie aussi bien de l'Angleterre que de la France - pour ne pas dire sur l'ensemble de l'Europe capitaliste — démontrent à quel point le libre accès au pétrole reste une question vitale pour tous ces pays. En supposant que la voie du pétrole se rouvre bientôt, on ne saurait minimiser les dégâts déjà très importants causés à l'économie européenne : partout plafonnement du boom industriel — sinon recul déjà marqué dans un pays comme l'Angleterre ; aggravation des tendances inflationnistes et du déficit en dollars.

Certes, ayant réalisé à quel point elles dépendent des ressources énergétiques du Moyen-Orient, et la précarité de leurs positions dans cette région, les bourgeoisies européennes s'ettorcent de développer plus activement la production d'énergie atomique en « poolant » leurs res sources dans ce domaine. C'est là un des buts de l'Euratom dont nous parlons ailleurs (ainsi que du marché commun). Mais ce sont là des solutions à terme, encore relativement éloignées et des solutions — même dans ce cas - partielles. Sans le pétrole du Moyen-Orient et les ressources de l'Afrique, l'économie européenne est condamnée à péricliter rapidement.

La lutte inter-impérialiste pour le contrôle aussi bien du MoyenOrient que de l'Afrique est désormais ouverte. Dans le rapport actuel de forces, elle ne peut évoluer que dans la direction générale d'un certain compromis mais qui se fera à l'avantage prépondérant des Etats-Unis et de l'Allemagne, au détriment des positions de l'Angleterre et de la France

L'impérialisme américain est en tout cas actuellement en pleine offensive au Moyen-Orient, tirant tout le profit possible aussi bien des difficultés du Kremlin que de celles des impérialisme s anglais et français. D'autre part, l'intérêt de Washington pour l'Afrique ne cesse de grandir, ainsi que la déclaré expressément le vice-président Nixon qui s'apprête à visiter pour la première fois en tant que représent ant américain officiel d'un tel rang, le continent noir. Le Kremlin, par contre, semble quasiment paralysé par ses difficultés intérieures et ne réagit que mollement. Dans d'autres conditions, par exemple, sans sa compromission grave par l'intervention de ses armées en Hongrie, le Kremlin aurait pu compter sur l'appui sans réserves des masses arabes pour faire échec à la doctrine Eisenhower.

Le Kremlin peut, il est vrai, compter en partie sur cet appui, même actuellement, tant est profonde la haine de l'impérialisme dans cette région et tant les masses ont été favorablement impressionnées par la fermeté que le Kremlin a montrée lors de la crise de Suez à l'égard des impérialistes anglo-français.

Dans ces conditions, on est loin de voir la crise du Moyen-Orient s'apaiser et cette région retrouver un nouvel équilibre, fut-il instable et provisoire.

A tout moment, des rebondissements de la crise restent toujours possibles. Mais surtout, il faut réaliser que désormais le centre de gravité des rapports entre « Est et Ouest » s'est déplacé au Moyen-Orient et en Afrique où l'épreuve de force et la crise se sont installées pour une période indéterminée.

La bureaucratie soviétique est actuellement aux prises avec la crise la plus grave qu'elle ait jusqu'ici connue. Il ne faut pas se fier aux apparences trompéuses qui consisteraient à considérer son durcissement 2

« style néo-stalinien » pour une reprise en main de la situation. En réalité, derrière la façade d'un front unique pour l'extérieur, aussi bien dans les rangs des dirigeants soviétiques que des dirigeants staliniens de pa le monde, afin précisément d'éviter le pire, c'est-à-dire le renversemen par la propagation de la révolte des masses gagnant 1 .R.S.s. même, la lutte des fractions au sein de la direction politique de la bureaucratie soviétique se poursuit avec acharnement. Incontestablement, aussi bien les événements de Pologne que de Hongrie et les profonds remous qui en ont résulté dans les différents partis communistes, ont fait transferer le centre de gravité de la crise mondiale du stalinisme en U.R.S.S. même.

Le Kremlin est mis en face de problèmes urgents et fondamentaux : comment réaménager ses rapports économiques et politiques avec les Démoraties Populaires ? Que faire avec la Hongrie ? Admettre l'existence et la dynamique d'une Pologne sous Gomulka ou la traiter à la Kadar avant qu'il soit trop tard? Comment éviter l'explosion qui se prépare en Allemagne orientale? Comment faire face à Tellervescence montante en U.R.S.S., dans les milieux estudiantins, intellectuels et ouvriers? Comment tenir en même temps ferme contre l'offensive de l'impérialisme au Moyen-Or pte la futee et ne sorope memen inextricable enchevetrement de problèmes avec des exigences contradictoires.

De tous ces problèmes, les plus cruciaux sont ceux propres à la situation intérieure de l'U.R.S.S., à la Pologne, à l'Allemagne orientale et à la Hongrie.

En U.R.S.S., la situation ne cesse de devenir toujours plus préoccupante pour la direction politique de la bureaucratie soviétique. Etudiants, intellectuels et ouvriers, ont perdu en même temps la crainte et la foi dans la toute puissance et l'infaillibilité de cette direction. La presse internationale a suffisamment relate ces derniers temps les manifestations hautement significatives à ce propos, qui ont lieu dans ces milieux : effervescence des étudiants ; romans, pièces de théâtre et critiques littéraires diverses accablantes pour le régime bureaucratique; agitation, J . compris sous la forme de greves, chez les ouvriers. Malgré l'extension encore limitée de ces manifestations, leur importance capitale doit être mesurée par rapport au passé absolutiste de l'U.R.S.S. sous l'ère de Staline.

Un processus est commencé en U.R.S.S. qui s'avèrera, soyons-en certains, irrésistible et irréversible. La direction politique de la bureaucratie soviétique est pleinement consciente de sa signification et de sa dynamique. Pour y faire face, elle s'efforce de combiner des mesures de discipline bureaucratique, de répression même, et des concessions économiques et politiques.

Il est important et significatif de signaler que les concessions U.R.S.S. même, surelassent les mesures de discipline ou de répression. Le contraste est frappant, si on le compare par exemple avec l'attitude actuelle de la bureaucratie soviétique à l'égard de la Hongrie où sévit incontestablement actuellement un véritable néo-stalinisme. En U.R.S.S. même, si les organes du parti multiplient les avertissements et les menaces à l'adresse des éléments étudiants, intellectuels et ouvriers, qui mettent en cause la ligne du Parti et qui d'une manière ou d'une autre, lèvent le drapeau d'un non-conformisme, les actes de la bureaucratie dans le domaine économique et politique vont dans le sens de concessions, de l'assouplissement du régime. Le rajustement en cours du plan quinquennal, annoncé en décembre, repris à la session du Soviet Suprême en février, est caractérisé par deux traits importants : réduction du taux annuel de l'accroissement de la production pour cette année (de 11 à 7 %) ; rapprochement des « ciseaux » des rythmes d'accroissement de l'industrie lourde et de l'industrie légère. La réduction du taux annuel d'accroissement décidé pour cette année est certainement le résultat, non seulement de la révolution technologique actuellement en cours en U.R.S.S.

mais principalement de la crise dans les Démocraties Populaires, concessions accordées aux ouvriers en U.R.S.S. (augmentation des salaires des et des pensions) et de leur résistance aux heures supplémentaires et aux normes excessives. La crise des Démocraties Populaires oblige d'un côté l'U.R.S.S. à leur venir en aide au détriment de son propre développement, et de l'autre côté diminue les ressources provenant de ces pays. sur lesquelles comptait la buréaucratie soviétique pour réaliser les objectifs de son plan. L'orientation générale du plan est de plus en plus « malenkoviste » dans le sens qu'elle réduit l'écart entre l'industrie lourde et l'industrie légère et, pratiquement, accorde une importance grandissante à la production de moyens de consommation et à la construction de logements.

Ce phénomène est d'ailleurs à l'heure actuelle général dans tous les pays de orbite soviétique, y compris la Chine. Les événements de Pologne et de Hongrie ont définitivement scellé cette orientation en faisant comprendre à la bureaucratie que, sans satisfaction substantielle et constante des besoins matériels des masses, elle risque partout la répétition des mêmes événements. Mais c'est naturellement une autre question de savoir si cette nouvelle orientation économique pourra donner rapidement des résultats substantiels et surtout si les masses n'interprèteront pas les concessions dans ce domaine comme un stimulant pour exiger davantage et remettre en cause l'ensemble de la gestion bureaucratique de l'économie et de l'Etat.

La dynamique de la situation est dans cette direction. Sur le plan politique également la direction de la bureaucratie soviétique est acculée à des concessions.

Parmi les plus récentes concessions, il faut noter la réforme du système judiciaire et la loi adoptée par la session du Soviet Suprême évisant l'ancienne procédure de l'ère stalinienne concernant les conflits ouvriers. Désormais, les tribunaux locaux, régionaux, et les Hautes Cours de chaque république soviétique auront à examiner les cas qui, auparavant, étaient jugés directement par la Haute Cour de l'Union Soviétique. L'interférence des autorités policières et militaires est abolie. Les inculpés seront assistés d'avocats de leur choix.

La nouvelle loi concernant les conflits ouvriers institue à la place des anciennes commissions devenues des appendices de la direction des usines, des commissions dont la moitié des membres sera nommée par les sections syndicales des usines.

D'autre part, en cas d'un vote défavorable de la commission, même unanime, les ouvriers auront le droit de se référer aux tribunaux populaires locaux. Le sens de cette concession devient clair quand on voit le journal des syndicats « Troud » (14-2-1957) obligé d'écrire que souvent

«ignoraient les droits des ouvriers et prenaient partie pour la direction, même quand celle-ci violait la loi soviétique ».

Le Soviet Suprême a également « réhabilité » et décidé de ramener dans leurs territoires un certain nombre de nationalités qui avaient été déportées sous le règne de Staline.

Dans ces conditions, les palinodies de Khrouchtchev sur Staline faites dans des circonstances et dans un style qui en disent long sur le sérieux du personnage, s'expliquent plutôt comme une tentative désespérée de contrôler, en la freinant, la déstalinisation, que comme un retour impossible au stalinisme. D'autre part, elles reflètent incontestablement un changement du rapport de forces au sein de la direction politique de la bureaucratie soviétique, en faveur de la tendance des éléments staliniens endurcis à la Molotov, Kaganovitch, etc., et de leurs émules internationaux, les Ulbricht, les Thorez, sans oublier la direction chinoise.

Il est évident que les réunions du Comité Central du P.C. de l'U.R.S.S. qui se succèdent depuis les événements de Hongrie — tantôt annoncées, 4 tantôt tenues secrètes - n'ont pas discuté seulement quelques questions d'ordre économique et administratif général, mais l'ensemble de la politique de la bureaucratie soviétique à l'étape actuelle. Pour des raisons qui tiennent soit au fait que la lutte entre les tendances divergentes ne s'est pas encore terminée de manière concluante pour l'une d'entre elles, soit à des considérations propres à l'intérêt supérieur de la bureaucratie à l'étape actuelle, exigeant une unanimité de façade, KhrouchtchevBoulganine assument toujours le même rôle, tout en ayant cédé au fond aussi bien sur le terrain économique que sur l'appréciation de Staline, l'attitude envers le « révisionnisme yougoslave », etc. Khrouchtchev fait en quelque sorte actuellement la politique d'autres éléments et tendances, et ce fait ne peut que se trouver bientôt sanctionné par de nouvelles transformations organisationnelles de la direction de la bureaucratie soviétique.

D'autant plus qu'outre l'évolution critique en U.R.S.S. même, a les questions non moins cruciales de la Pologne, de l'Allemagne de l Est, de la Hongrie. En Pologne. le résultat massif des élections en faveur de Gomulka lui permet et l'oblige en même temps à persister dans la vole de la déstalinisation au risque de perdre autrement sa base et de créer une situation pire que celle dont il a hérité. Indépendamment de ses limitations évidentes, le « gomulkisme » est placé dans des conditions objecives telles qu'elles Tobligent à poursuivre grosso modo un cours a la Tito, tout en allant plus profondément et plus loin, aussi bien dans la démocratisation du pays que dans la critique du stalinisme. L'autre alternative est de le voir écrasé par une intervention à la hongroise de la bureaucratie soviétique. Or, cette possibilité, théoriquement toujours non exclue, ne peut être envisagée — chaque jour qui passe affermissant le pouvoir de Gomulka sur le pays et l'armée — qu'à travers une véritable guerre contre la Pologne. Les implications d'une telle tentative de la part du Kremlin iraient dans ce cas jusqu'à l'éventualité de la révolte au moins de l'Allemagne orientale et de la guerre générale. Le Kremlin est certainement conscient de ces risques. Mais, d'autre part, l'affermissement d'une Pologne gomulkiste, même sur un niveau analogue à celui de la Yougoslavie actuelle, au cœur de l'orbite soviétique en Europe, créerait une situation intenable pour le Kremlin s'il persistait à vouloir freiner la déstalinisation. C'est-à-dire que la question se pose maintenant pour le Kremlin de la façon suivante : ou alignement general sur la destalinisation à la maniere polonaise, ou écrasement de la Pologne à la manière hongroise.

C'est en Allemagne de l'Est et en Hongrie que le Kremlin doit décider bientôt de telle ou telle voie. La situation dans la République démocratique allemande est de nouveau hautement explosive, où Ulbricht répète et aggrave, avec un cynisme doublé d'une imbécillité et d'un aveuglement bureaucratique, les crimes, les erreurs, les maladresses des Rakosi-Geroë d'hier. D'autre part, la situation économique du pays se détériore de nouveau à la suite de l'impossibilité ou se trouvent la Pologne de fournir son charbon dans les mêmes conditions désavantageuses que par le passé, et I'U.R.S.S. de remplacer cette aide. Maintenir dans ces conditions Ulbricht et son cours stalinien en Allemagne orientale, c'est courir presque mathématiquement à l'explosion avec toutes les conséquences internationales qu'une telle éventualité ne manquerait pas de produire.

En Hongrie la révolution peut paraitre provisoirement matée sous la férule de Kadar le néo-stalinien, mais ce n'est là qu'un autre fover de malaise, de crise et de désagrégation pour l'ensemble de lorbite soviétique.

Sans nouvelles initiatives hardies dans le sens d'une déstalinisation plus poussée dans l'ensemble de l'orbite soviétique, la situation dans cette région encourage l'impérialisme, stimule son offensive, tandis qu'elle ankylose le Kremlin par la peur tout en l'incitant à l'aventure. Ces initiatives, il est vain de les attendre d'une équipe quelconque de l'actuelle direction de la bureaucralie soviétique. Elles ne viendront que comme résultat d'une nouvelle poussée en avant des masses, en Union Soviétique même, en Pologne, ailleurs.

Reprendre le cours de la déstalinisation conséquente et le pousser jusqu'à la véritable démocratisation des Etats ouvriers est devenu maintenant une question intimement liée aussi bien aux perspectives de la querre qu'a l'évolution du rapport de forces entre la Révolution et l'impérialisme.

Une erreur sur cette page ?