L'importance internationale de la Révolution hongroise se situe plus particuculièrement sur le plan de l'organisation du pouvoir prolétarien et du sens de la démocratie politique prolétarienne.
Les deux questions acquièrent de nouveau un intérêt capital pour l'avenir du socialisme.
La révolution hongroise marque une avance considérable aussi bien par rapport à l'expérience yougoslave sous le regime de lito que par rapport à l'expérience polonaise sous Gomulka.
Elle constitue en réalité le point le plus avancé auquel est arrivée l'activité révolutionnaire spontanée des masses depuis Octobre 1917.
Dès les premiers jours, la Révolution hongroise fut caractérisée par l'épanouissement à travers tout le pays des Conseils Ouvriers que le stalinisme avait voulu classer définitivement dans le Musée de l'Histoire.
Après les avoir dissous en tant qu'organes effectifs du pouvoir en U. R. S. S.. et combattus au cours de toutes les expériences révolutionnaires qui, en Europe ou en Asie, ont vu surgir des Conseils, des Soviets, le stalinisme par la bouche de Krouchtchev et de ses acolytes avait déclaré, au 20º Congrès du P. C. de rU. R. S. S., que désormais le socialisme emprunterait probablement la voie des Parlements bourgeois.
Aussitôt, les Partis Communistes de par le monde se sont empressés de populariser ce nouvel « évangile », la vieille bible en réalité de tous les opportunistes, tournant le dos à la révolution prolétarienne.
L'ironie de l'histoire veut cependant qu'à la place des « voies parlementaires nouvelles » soi-disant capables désormais d'amener au pouvoir le prolétariat dans les pays capitalistes, ce même prolétariat dans les pays dits « socialistes » se voit obligé, pour se débarrasser de leur régime non pas social, mais politique, bureaucratique et policier, de recourir à la forme immortelle des conseils des ouvriers et paysans armés ! 16
Le camarade Khrouchtchev a là matière abondante pour vérifier et approfondir ses brillantes spéculations « théoriques ».
L'expérience des Conseils, des Soviets, qui ont marqué des le début la révolution hongroise et ont scellé de manière évidente, indiscutable, son caractère prolétarien profond, mérite une attention toute particulière.
En effet, à l'encontre de l'expérience des Conseils Ouvriers de gestion des entreprises favorisés par la direction titiste en Yougoslavie, ou des Conseils Ouvriers analogues sur lesquels s'efforce de se baser actuellement Gomulka, les Conseils Ouvriers hongrois se sont vite structurés en tant qu'organes de pouvoir éminemment politique.
Pour arriver à remplir cette fonction, ils se sont articulés verticalement, s'élevant du plan local et régional au plan national et se sont attribués des fonctions specifiquement politiques en combinant pouvoir législatif et exécutif.
La Révolution hongroise n'a pas été simplement marquée par l'existence des Conseils Locaux, de caractère administratif local, mais par des Conseils régionaux et par le Conseil National Central de Budapest, qui agissaient tous, chacun sur son plan, en tant qu'organes d'un nouveau pouvoir politique.
C'est-à-dire que, spontanément, la classe ouvrière hongroise, dirigée par des cadres révolutionnaires de base, a construit durant son essor révolutionnaire un appareil soviétique d'Etat. Cette conquête a une importance théorique et pratique capitale pour le mouvement révolutionnaire international, car elle donne la réponse de base à ce que doit etre le cadre constitutionnel pour le veritable Etat Ouvrier, durant la periode de transition du capitalisme a lacnevement du socialisme.
Il est effectivement « surprenant » de voir des soi-disant « communistes » à la Nagy ou à la Kadar « avoir peur devant les Conseils Ouvriers Hongrois », comme l'a dit Kardelj lors de son discours à l'Assemblée Nationale Yougoslave di 7 décembre 1956.
Cette « peur » partagée par tous les staliniens devant les Conseils, et tout d'abord par les dirigeants politiques de la bureaucratie soviétique • siégeant au Kremlin, provient en réalité du fait que ces « communistes » ne conçoivent la Révolution qu'uniquement quand ils la contrôlent complètement par leur appareil bureaucratique.
Ils ont la conception d'être, par la grâce divine, l'état-major éternel de la classe ouvrière, qui doit dicter à celle-ci les pas à faire et les limites strictes de ses attributions.
Or, les Conseils, les Soviets, sont par nature les organismes du vrai pouvoir propre de la classe, qui ne peut pas être coiffé arbitrairement par une direction bureaucratique. La bureaucratie ne peut par conséquent voir dans un tel organisme qu'un ennemi mortel, dont il s'agit de se débarrasser coûte que coûte.
C'est ce qu'ont effectivement tenté de faire le Kremlin et ses hommes en Hongrie. Même Nagy les autres dirigeants cependant beaucoup plus soumis que hongrois staliniens à la pression masses révolutionnaires, au lieu de s'appuyer carrément sur les Conseils, en leur accordant tout le pouvoir et en les reconnaissant comme le cadre constitutionnel du nouvel appareil d'Etat, a voulu en réalité les reléguer au rôle de simples organes d'administration économique des usines. « Les Conseils ouvriers auront pour tache de prendre des décisions, déclarait Radio-Budapest le 26 Octobre 1956, dans toutes les questions concernant la production, l'administration et la direction de l'usine. Les Conseils ouvriers auront également pour mission d'élaborer le plan de production de l'usine et de préparer la refonte du système des salaires » (souligné par nous).
Naturellement Kadar, imposé par le Kremlin, appuyé sur les forces armées de celui-ci, est allé beaucoup plus loin.
Prenant prétexte de la grève générale de 48 heures déclenchée dans tout le pays par ordre du Conseil National Central de Budapest le 9 décembre 1956, Kadar a voulu se débarrasser définitivement des Conseils en tant qu'organismes politiques assumant la totalité ou une partie du pouvoir.
L'argumentation du décret proclamant ces mesures est des plus significatives sur les vraies raisons qui motivaient l'hostilité foncière, mortelle, de la bureaucratie à l'égard des Conseils.
On trouvera d'autre part rarement un aveu aussi cynique de la vraie nature du stalinisme placé en face d'une véritable révolution prolétarienne.
Voici les propres termes de ce décret (9 décembre 1956) ordonnant la dissolution du « Conseil Central Ouvrier » de
Budapest et des « Conseils Ouvriers Régionaux » :
« Après le soulèvement du 23 octobre, des Conseils ouvriers ont été élus dans toutes les usines. Ils ont eu l'agrément du gouvernement hongrois qui supposait
TERNATIONALE que ces Conseils pourraient contribuer à l'organisation ouvrière des usines.
« A Budapest et dans le pays, cependant, des organisations régionales de Conseils ouvriers se formaient contre l'avis et la volonté du gouvernement.
« Le Gouvernement ne peut approuver ces Conseils ouvriers régionaux et ne les a jamais reconnus.
« Le gouvernement a négocié à plusieurs reprises avec le Conseil de Budapest parce qu'il estimait que ce Conseil aiderait les Conseils ouvriers des usines dans l'accomplissement de leurs tâches et de leurs buts.
« Ce qui ne s'est jamais produit. Qui plus est, le Conseil de Budapest a édicté quatre directives qui ne contenaient pas un mot sur la structure des nouveaux salaires ni la moindre suggestion sur l'amélioration des méthodes de production.
« Ces circulaires n'abordaient que des questions politiques. Leur but était de faire du Conseil Central des ouvriers un organisme de pouvoir central exécutif. » (souligné par nous).
On voit bien que ce que le « gouvernement » fantoche de Kadar reprochait aux Conseils, c'était de s'articuler verticalement, de s'attribuer des fonctions politiques et, en devenant ainsi des vrais organes du pouvoir, de s'opposer de fait à celui du gouvernement fantoche.
On comprend qu'il s'agissait là effectivement de crimes impardonnables qu'il fallait sévèrement sanctionner !
La bureaucratie ne pouvait en effet admettre son propre sabordage par l'affermissement du véritable pouvoir prolétarien.
La première acquisition de la révolution hongroise fut, comme nous venons de le voir, la reconstitution de l'Etat prolétarien sur une base soviétique. Dans ce nouveau cadre constitutionnel qui assure à la fois le caractère et la sécurité d'un régime prolétarien, débarrassé de sa bureaucratie, il s'agissait ensuite d'assurer et de garantir le fonctionnement d'une véritable démocratie politique prolétarienne.
La révolution hongroise a franchi même cette étape.
Elle l'a fait en formulant, spontanément, par la voix de plusieurs conseils ouvriers, la demande que soit reconnue la légalité de tous les Partis se plaçant dans le cadre constitutionnel des Conseils, et de défense des conquêtes sociales antérieures : les nationalisations et la réforme agraire.
C'est là un autre point culminant de la Révolution hongroise.
En effet, il ne suffit pas d'avoir des
Conseils, des Soviets, il est aussi nécessaire de les faire vivre en les nourrissant politiquement.
Or, on ne peut nourrir politiquement les Conseils sans permettre, sans légaliser, toutes les tendances politiques qui existent dans la classe et par conséquent dans leur sein également.
Les Conseils, les Comités, les Soviets conçus en tant qu'organismes politiques, non seulement au niveau local et régional mais national, sont en réalité des organismes de Front Unique politique des différentes tendances politiques nationales de la classe.
Quelles pourraient étre ces tendances, et surtout quelle importance numerique pourraient-elles avoir ? c'est la une question à laisser au jugement de la classe, démocratiquement exprimé, au sein des Conseils, des Comités, des Soviets.
Les soviets sont des organismes de classe, par le fait qu'ils rassemblent les éléments prolétariens et semi-prolétariens de la ville et de la campagne, à l'exclusion des éléments des anciennes elasses dépossédées, des hauts bureaucrates et des paysans aises.
La démocratie politique au sein de tels organismes de la classe est inconcevable sans que les différentes tendances polltiques de la classe puissent s'y exprimer librement et y disputer la majorité.
Mais que devient alors le rôle dirigeant du parti marxiste révolutionnaire, effectivement indispensable pour la victoire et la sauvegarde de la Révolution? Il est tout simplement soumis au verdict et au contrôle démocratique constant de sa classe, ce qui est une condition pour sa propre affirmation et sa propre sauvegarde en tant que véritable parti marxiste révolutionnaire de la classe.
Seule la compétition démocratique libre des différents partis de la classe au sein des Conseils, des Soviets, peut en effet à la fois désigner le parti qui merite ce titre et l'obliger à le garder grâce à un effort constant, de tous les jours, au service des masses; tandis que l'affranchissement du parti du contrôle des masses organisées dans les Conseils ne peut que faciliter la déformation et même la dégénérescence bureaucratique du parti révolutionnaire.
La révolution hongroise a incontestablement couru des dangers provenant de l'activité des forces sociales contre-révolutionnaires éveillées par la faillite spectaculaire du regime stalinien, et enhardies par le manque d'un véritable parti marxiste révolutionnaire.
Mais ce dernier facteur n'est pas exactement du ressort de l'activité révolutionnaire spontanée des masses, de la classe.
On ne peut rendre responsable celle-ci de cette absence qui a incontestablement pesé et pese toujours sur la Revolution hongroise.
Men Hongrie ont donné le Les masses maximum qu'elles pouvaient donner par elles-mêmes dans leur essor révolutionnaire.
E
Elles ont construit l'échafaudage d'un nouvel appareil d'Etat veritablement prolétarien et fixé les contours dans les-quels pouvait et devait s'épanouir la véritable democratie politique proletarienne.
Aussi bien l'existence des Partis que le déroulement des élections dans le cadre des Conseils, des Soviets prennent un contenu de classe autre que celui de partis quelconques ou d'élections, en dehors de ce cadre.
Dans le premier cas nous avons affaire à la démocratie politique prolétarienne, dans le second cas à la democratie politique bourgeoise.
Instinctivement, spontanément, au cours de leur processus de maturation politique étonnamment rapide, accompli par bonds. les travailleurs hongrois ont donné la réponse correcte aux problèmes posés par la dictature bureaucratique et pollcière stalinienne.
Ils ont tenté de la dépasser non en revenant en arrière vers la démocratie bourgeoise, mais en allant de lavant vers la véritable démocratie politique prolétarienne.
C'est pour cette raison précisément que l'expérience hongroise marque le niveau politique le plus élevé auquel est arrivé le prolétariat révolutionnaire international.
En Yougoslavie, le prolétariat fait l'expérience d'un bureaucratisme « éclairé ». national et paternaliste, qui limite l'activité des ouvriers aux tâches économiques et administratives locales, sans droit de regard concernant les tâches politiques sur l'échelle nationale et internationale. Celles-ci sont l'apanage de la direction du parti monolithique.
En Pologne, Gomulka s'efforce de tenir face au Kremlin et aux forces réactionnaires indigènes, en s'appuyant sur l'enthousiasme et la puissance des ouvriers auxquels il a dû concéder le droit à l'administration des usines, sur un niveau plus élevé et plus politique qu'en yougoslavie. Le Parti Ouvrier polonais d'autre part, reconnait déjà, de fait du moins, la pluralité des tendances politiques dans son sein. C'est dire, aussi bien du point de vue de la classe que du Parti, que l'expérience polonaise est déja politiquement en avance sur celle de la Yougoslavie. En Hongrie, l'activité révolutionnaire des masses a franchi une étape encore plus élevée, en ébauchant la strueture soviétique de l'Etat ouvrier et en ranimant le fonctionnement de la veritable démocratie prolétarienne aussi bien sur le niveau de l'Etat que du Parti.
Les prolétaires et les révolutionnaires du monde entier se mettront à l'école hongroise pour tirer tous les enseignements d'une expérience révolutionnaire inégalée.
Décembre 1956.