(Réponse à l'article « Nouvelles considérations sur l'expérience historique de la dictature du prolétariat ». publié par le journal Jen Min Ji Pao.)
Le 29 décembre 1956, l'organe central du Parti Communiste chinois, le journal « Jen Min Ji Pao » a publié un article intitulé * Nouvelles considérations sur l'expérience historique de la dictature du prolétariat», basé sur les résultats d'une discussion du probième au cours d'une séance élargie du Bureau politique du P.C.C. Cet article représente en quelque sorte la contribution officielle du P.C. chinois à la discussion sur le stalinisme qui se déroule depuis le XX Congrès du P.C. soviétique, et surtout depuis les révolutions polonaise et hongroise, dans tout le mouvement communiste international. Avec des formules très nuancées et souvent contra-
Reprenant une idée bien connue de Lénine, l'article du « Jen Min Ji Pao » distingue les caractéristiques générales de la dictature du prolétariat des formes particulières que celleci peut revêtir selon les pays où elle s'établit. Il énumère cinq de ces caractéristiques générales, a savoir :
1. Les représentants d'avant-garde du prolétariat s'organisent en Parti Communiste. Ce Parti s'inspire dans son activité du marxismeléninisme ; il est édifié sur le principe du centralisme démocratique; il est lié intimement aux masses, il tend à devenir le noyau des masses travailleuses et éduque ses membres et les masses populaires dans l'esprit du marxisme-léninisme.
2. Le prolétariat, dirigé par le Parti Communiste et ayant uni les travailleurs, arrache le pouvoir à la bourgeoisie au moyen de la lutte révolutionnaire.
3. Après la victoire de la révolution, le prolétariat, dirigé par le Parti Communiste, dictoires, tout en protégeant la direction nouvelle du P.C. polonais contre les accusations de révisionnisme et tout en prenant pour son compte une série d'accusations fort graves envers Staline, la direction du P.C. chinois se range pratiquement du côté de Khrouchtchev dans sa lutte nouvelle contre le P.C. yougoslave, et s'oppose à la poursuite de la lutte contre le stalinisme à l'intérieur du mouvement communiste. Cet article mérite la peine qu'on s'y arrête, d'autant plus que cela représente la première tentative cohérente pour combiner une approbation sans réserves du XX® Congrès du P.C. soviétique avec un refus de lutte contre le stalinisme. se basant sur l'alliance des ouvriers et des paysans, et ayant uni les larges masses populaires, instaure la dictature du prolétariat sur les classes des propriétaires fonciers ef de la bourgeoisie, écrase la résistance des éléments contre-révolufionnaires, nafionalise l'industrie et procède graduellement à la collectivisation de l'agriculture, mettant fin ainsi au système de l'exploitation et à celui de la propriété privée des moyens de production, et supprimant les classes.
4. L'Etat, guidé par le prolétariat et le Parti Communiste, dirige les masses populaires dans l'œuvre de développement planifié de l'économie ef de la culture socialiste, et sur cette base élève progressivement le niveau de vie du peuple, et prépare activement les conditions de la lutte pour le passage à la société communiste.
5. L'Etat dirigé par le prolétariat ef le P.C. intervient résolument contre l'agression impérialiste, reconnaît l'égalité en droits des
LES CARACTERISTIQUES GENERALES DE LA DICTATURE
DU PROLETARIAT
LES CARACTERISTIQUES GENERALES DE LA DICTATURE
DU PROLETARIAT
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CEl nations et défend la paix dans le monde entier, maintient résolument les principes de l'internationalisme prolétarien, met tout en œuvre pour obtenir le soutien des travailleurs de tous les pays et pour aider les travailleurs de tous les pays, ainsi que toutes les nations opprimées.
Comparé aux énormités sorties à l'époque stalinienne, y compris par le P.C. chinois luimême, ce texte n'est pas sans qualités. On pourrait lui reprocher l'insuffisance de plusieurs formules. Il y manque la notion de la préparation objective des conditions nécessaires à la victoire de la dictature du prolétariat, notamment la notion de conscience de classe du prolétariat. Il y manque la notion que c'est la classe ouvrière dans son ensemble, ou du moins dans sa large majorité, qui doit exercer la dictature du prolétariat, sous la direction du parti, révolutionnaire. La suppression des classes, qui comprend notamment la suppression de la distinction entre paysannerie et prolétariat, entre travail agricole et travail industriel, entre la ville et la campagne, n'est pas présentée comme un processus long et sinueux qu'on ne peut atteindre dans les limites d'un seul pays. L'aide à accorder par la dictature du prolétariat aux « travailleurs de tous les pays » n'est pas nettement précisée comme une aide en vue de la destruction du capitalisme et de l'établissement de la dictature du prolétariat dans ces pays. La question de la coordination internationale nécessaire de cette lutte, c'est-à-dire la question de l'Internationale révolutionnaire, est passée sous silence. Mais, répétons-le, même tel quel ce texte représente un progrès, notamment par rapport aux divagations de Khrouchtchev concernant les « voies nouvelles vers le socialisme » et l'application de ces formules révisionnistes non seulement par les communistes « de droite » dans divers pays (Gates aux U.S.A., Giolitti en Italie, etc.), mais encore par les Foster, les Thorez et les Togliatti eux-mêmes, qui nient en pratique la nécessité de détruire la machine d'Etat bourgeoise dans des pays où celle-ci est aussi « faible » qu'en France ou aux Etats-Unis...
Mais il y a par contre une faiblesse impardonnable dans ce texte, qui est le point de départ des conceptions fausses du P.C. chinois en matière de démocratie soviétique et de dégénérescence bureaucratique: IL N'Y A PAS UN MOT SUR L'ORGANISATION SOVIETIQUE DU NOUVEL ETAT, SUR LES CONSEILS D'OUVRIERS ET DE PAYSANS PAUVRES COMME BASE ESSENTIELLE DE LA DICTATURE DU PROLETARIAT.
Or, d'après la doctrine marxiste-léniniste de l'Etat, et notamment d'après son développement le plus complet, le plus précis, contenu dans « L'Erat et la Révolution », de Lénine, c'est précisément l'organisation soviétique de l'Etat qui assure l'exercice du pouvoir d'Etat par la grande masse des travailleurs, qui représente la distinction essentielle, 20 fondamentale, entre l'Etat bourgeois et l'Etat prolétarien.
« La Commune semblait « seulement » avoir remplacé la machine d'Etat brisée par une démocratie plus complète: suppression de l'armée permanente, éligibilité et révocabilité de tous les fonctionnaires sans exceptions, écrit Lénine. Or, en réalité, cela revenait « seulement » à un remplacement gigantesque de telles institutions par telles autres, inspirées d'un principe différent. C'est là justement un cas de « transformation de la quantité en qualité » : réalisée aussi pleinement et aussi méthodiquement qu'il est possible de le concevoir en général, la démocratie, de bourgeoise, devient prolétarienne ; l'Etat (la force spéciale destinée à réprimer une classe déterminée) se transforme en quelque chose qui n'est plus proprement l'Etat. »
(L'Etat et la Révolution, dans « Œuvres choisies », II, p. 194, Moscou, 1947, Editions en langues étrangères.)
Cette idée revient toujours de nouveau, tout au long de « L'Etat et la Révolution » et de tous les écrits de Lénine au cours des premières années après la victoire de la Révolution d'Octobre. Et à juste titre : car Lénine voyait dans la préparation du peuple à son auto-administration, dans l'exercice des fonctions dirigeantes à tour de rôle par chaque citoyen la seule garantie de la victoire définitive du socialisme.
Ces idées ne sont pas seulement strictement conformes à la doctrine établie par Marx et Engels, notamment à la lumière de cette première expérience de conquête du pouvoir par le prolétariat que fut la Commune de Paris. Elles ont aussi été confirmées entièrement par l'expérience historique depuis 1917, notamment par l'expérience de la déformation, puis de la dégénérescence bureaucratique de l'Union soviétique. La bureaucratie n'y a pu établir sa dictature qu'en émasculant d'abord, qu'en écrasant et qu'éliminant ensuite les soviets en tant qu'organes essentiels du pouvoir d'Etat.
Lénine avait compris dès avant la Révolution d'Octobre le danger que la bureaucratie, que l'armée de fonctionnaires permanents, représente pour la dictature du prolétariat. Il y revient à plusieurs reprises, tout au long de « L'Etat et la Révolution » :
« Nous ne sommes pas des utopistes, écrit Lénine. Nous ne rêvons pas de nous passer d'emblée de toute administration, de toute subordination; ces rêves anarchistes, fondés sur l'incompréhension du rôle de la dictature du prolétariat, sont foncièrement étrangers au marxisme et ne servent en réalité qu'à différer la révolution socialiste jusqu'au jour où les hommes seront tout autres. Non, nous voulons la révolution socialiste avec les hommes tels qu'ils sont aujourd'hui, et qui ne se passeront pas de subordination, de contrôle, de « surveillants » et de « comptables ».
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Mais il faut se subordonner à l'avant-garde armée de tous les exploités et de tous les travailleurs : au prolétariat. On peut et l'on doit, dès à présent, du jour au lendemain, commencer à remplacer la « hiérarchie » spécifique des fonctionnaires de l'Etat par de simples fonctions de « surveillants » et de « comptables », fonctions qui dès aujourd'hui, sont parfaitement accessibles au niveau de développement des citadins en général, et parfaitement réalisables « pour le salaire d'un ouvrier ». » (P. 200.)
Et plus loin :
« Nous ne nous passons pas de fonctionnaires en régime capitaliste, sous la domination de la bourgeoisie. Le prolétariat est opprimé, les masses laborieuses sont asservies par le capitalisme. En régime capitaliste, la démocratie est rétrécie, comprimée, tronquée, mutilée par cette ambiance que créent l'esclavage salarié, le besoin et la misère des masses. C'est pour cette raison, et seulement pour cette raison, que dans nos organisations politiques et syndicales les fonctionnaires sont corrompus (ou plus exactement: ont tendance à l'être) par l'ambiance capitaliste ; ils manifestent une tendance à se transformer en bureaucrates, c'est-à-dire en personnages LES CONFLITS SOCIAUX AU SEIN
Méditons un instant ces paroles pleines de sagesse. Lénine s'y révèle dans toute sa maturité, alliant une souplesse, un réalisme d'esprit remarquables, à une fidélité aux principes qui n'est au fond qu'une perspicacité historique que l'empirisme pur ne pourra jamais atteindre.
Nous ne sommes pas des utopistes, nous ne sommes pas des rêveurs, nous ne croyons pas à la possibilité de supprimer d'un seul coup tous les fonctionnaires et donc toute « bureaucratie ». Dans la mesure où subsistent dans la dictature du prolétariat une masse de fonctionnaires exerçant des fonctions d'Etat, il existe le danger que ceux-ci se transforment en bureaucrates, à savoir
- notez la formule admirable, chargée de prescience ! — en « personnages privilégiés, coupés des masses et placés au-dessus d'elles ».
Ce danger peut, en principe, être combattu avec succès :
a) Si l'on s'en tient strictement à l'éligibilité et à la révocabilité des fonctionnaires ; b) Si l'on limite leurs traitements à ceux d'un ouvrier qualifié (c'est-à-dire si on empêche la concentration des éléments carriéristes dans l'appareil d'Etat) ; c) Si l'on soumet ces fonctionnaires au contrôle permanent des soviets, jouissant à la fois du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, c'est-à-dire mettant entre les mains du peuple laborieux tous les moyens nécessaires pour réprimer impitoyablement les privilégiés, coupés des masses et placés audessus d'elles.
Là est l'essence du bureaucratisme. Et tant que les capitalistes n'auront pas été expropriés, tant que la bourgeoisie n'aura pas été renversée, une certaine « bureaucratisation » même des fonctionnaires du prolétariat est inévitable.
Selon Kautsky, il s'ensuit : Puisqu'il y aura des employés élus, c'est donc qu'en régime socialiste il subsistera des fonctionnaires et subsistera la bureaucratie! C'est ce qui est faux. Précisément par l'exemple de la Commune, Marx a montré que les fitulaires des fonctions publiques cessent, en régime socialiste, d'être des « bureaucrates », des « fonctionnaires », au fur et à mesure que, en plus de leur élection, on établit leur révocabilité traitement au salaire de l'ouvrier moyen, et qu'en plus de cela on remplace les institutions parlementaires par des institutions agissantes, c'est-à-dire exerçant simultanément le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. »
(C'est-à-dire des organismes soviétiques -deux passages soulignés par nous, E.G.)
(« L'Etat et la Révolution », op. cit., pp. 257-258.) DE LA DICTATURE DU PROLETARIAT excès et abus de pouvoir des bureaucrates.
Il s'ensuit logiquement que lorsque ces trois conditions ne sont plus remplies, la dictature du prolétariat doit effectivement faire face au danger très réel de voir les fonctionnaires, ayant entre leurs mains les principaux leviers de commande de l'Etat et de l'économie, se transformer « en personnages privilégiés, coupés des masses et placés audessus d'elles » !
Or, ce danger n'est pas du tout mentionné dans l'article du « Jen Min Ji Pao ». Il y est bien fait mention vaguement de la « lutte contre le bureaucratisme », mais ce dans un sens beaucoup plus restreint que celui dans lequel Lénine conçut ce terme, simplement comme déformation d'esprit et de méthodes de travail des fonctionnaires « travaillant dans les bureaux ». C'est pourquoi notamment toute la polémique du « Jen Min Ji Pao » contre les camarades yougoslaves est à côté de la question. Comme le dit correctement Kardeli :
« Ne concevoir le processus du développement socialiste qu'à travers le prisme de la situation de départ de la révolution socialiste, c'est-à-dire comme un conflit du prolétariat et de la bourgeoisie, est absurde idéologiquement, et politiquement réactionnaire. Cela signifie louer sans cesse et automatiquement tout ce qui existe dans les pays où les partis communistes sont au pouvoir, comme si tous les problèmes sociaux y étaient déjà résolus pour l'éternité, comme
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UATRIE ME si toutes ces questions pouvaient y être réglées tranquillement et par décret, et comme si tout le monde y accepfait d'attendre sans s'énerver qu'un bureau de l'appareil administratif centralisé décide que le moment est venu de régler une question ou une aufre. »
(Edouard Kardelj : « Les problèmes du développement du socialisme », discours prononcé à l'Assemblée Nationale le 7-12-1956, in: « Questions actuelles du socialisme », n° 39, novembre-décembre 1956, pp. 50-51.)
Il est vrai que les auteurs de l'article du « Jen Min Ji Pao » parlent vaguement des « contradictions entre la bourgeoisie et le prolétariat » d'une part, et des « contradicfions au sein du peuple » de l'autre. Mais ces dernières contradictions ne sont pas conçues de façon marxiste, sociologique, mais simplement comme le résultat d' « erreurs », de « déviations », etc. Les auteurs de l'article déclarent que ces premières contradictions sont de nature « fondamentale », ces dernières par contre de nature « secondaire », et devraient être « subordonnées aux premières ». Mais dans tout le reste de l'article il n'est plus question de ces « contradictions secondaires » au sein de la dictature du prolétariat, et pour cause ! Après avoir ignoré le problème des soviets, les dirigeants communistes chinois doivent nécessairement nier également le problème sociologique de la bureaucratie, tombant ainsi en plein révisionnisme par rapport à la doctrine marxisteléniniste de l'Etat et de la dictature du prolétariat.
Les camarades yougoslaves affaiblissent quelque peu leur position en sous-estimant le problème du conflit fondamental de classe, qui subsiste, bien entendu, encore longtemps après la victoire de la dictature du prolétariat dans un seul ou dans un certain nombre de pays. Ce conflit ne se présente pas seulement comme un conflit avec l'impérialisme étranger, mondial, mais encore comme un conflit de classe à l'intérieur de l'Etat ouvrier, avant tout un conflit avec les couches riches de la paysannerie, avec les couches petites bourgeoises qui se transforment constamment, en puissance, en candidats bourgeois. Le conflit entre la masse ouvrière et la bureaucratie ne doit pas être séparé mécaniquement de celui entre le prolétariat et
LES NORMES DE LENINE ET
On pourrait nous rétorquer : mais l'expérience historique n'a-t-elle pas obligé Lénine à abandonner très rapidement les belles formules de 1917 en faveur de formes du pouvoir beaucoup plus complexes - et plus contradictoires - que celles prévues par « L'Etat et la Révolution » ? Lénine ne s'est-il pas très tôt prononcé en faveur d'un traitement très élevé en faveur des spécialistes bourgeois ? N'a-t-il même pas prôné la concentration dictatoriale de tous les pou22 la bourgeoisie. IL RESULTE EN DERNIERE ANALYSE DE CELUI-CI.
C'est précisément la misère passée (et partiellement présente) du prolétariat; son manque de culture et d'éducation; le cadre matériel encore étroit dans lequel reste enfermé le développement des forces productives, qui donne au phénomène de la bureaucratie son caractère ample et menaçant. C'est l'isolement de la dictature du proléfariat dans une partie du monde (la partie industriellement la moins avancée) qui exacerbe d'une part la lutte entre le prolétariat et l'impérialisme à l'échelle internationale, et qui représente par ailleurs un puissant stimulant pour le développement de la bureaucratie.
Mais toutes ces réserves exprimées, il n'en reste pas moins vrai que la position des comarades yougoslaves est infiniment plus proche du marxisme-léninisme. La tentative de vouloir enfermer tous les conflits surgissant à l'époque de transition entre le capitalisme et le socialisme dans la formule « prolétariat contre bourgeoisie » est une déformation primitive et infantile du marxisme. Elle n'est au fond qu'une rationalisation de l'attitude pratique de la bureaucratie, qui accuse tout mouvement menaçant ses privilèges d'être un « mouvement contrerévolutionnaire ».
C'est là la racine idéologique des mœurs policières, condamnant pêle-mêle comme « agents de l'impérialisme » les trotskystes et cotrogie ouvrière qui té quel feint et toute les grévistes de Poznan, les oppositionnels communistes de n'importe quel teint et toute catégorie ouvrière qui met en question une prérogative quelconque de la bureaucratie. Du moment qu'on admet l'identité « dictature du prolétariat » = gouvernement exercé par un parti qui s'appelle communiste s'appuyant sur la nationalisation des moyens de production; du moment qu'on admet ensuite l'absence d'autres conflits sociaux au sein de la dictature du prolétariat que ceux entre le prolétariat et l'impérialisme contre-révolutionnaire, l'ensemble du prolétariat comme dans le cas de la révolution hongroise devient automatiquement «une agence de l'impérialisme » dès qu'il ose s'insurger contre la dictature de la bureaucratie. L'EXPERIENCE HISTORIQUE voirs exécutifs entre les mains d'une seule personne? Ne vaudrait-il pas mieux comparer les idées défendues aujourd'hui par les communistes chinois et yougoslaves à la pratique soviétique, plutôt qu'aux normes purement théoriques avancées par Lénine ?
Ceux qui avancent une telle argumentation « dialectique » et « réaliste » prouvent seulement qu'ils n'ont guère saisi toute la complexité de la dialectique de l'histoire. Bien sûr, la pratique a obligé Lénine très vite à
U ATRIE M E passer outre à une série de règles normatives avancées dans « L'Etat et la Révolution ». Bien sûr, beaucoup de « déviations » de ces normes poussées jusqu'à l'extrême (et l'absurde) monstrueux à lépoque stalinienne étaient déjà présentes « en puissance » à l'époque de Lénine et de Trotsky. Mais au fur et à mesure qu'on s'écartait des normes - qui ne sont nullement un simple produit d'un jeu intellectuel abstrait, mais l'expérience et les perspectives historiques sous une forme concentrée on s'écartait en même temps de la dictature du prolétariat à l'état pur et l'on avançait sur la route périlleuse de l'Etat ouvrier bureaucratiquement déformé. Et plus on avance sur cette voie, plus des conflits sociaux nouveaux apparaissent, plus la confradiction prolétariatbureaucratie se combine et s'entrelace avec la contradiction prolétariat-bourgeoisie de façon à créer des problèmes concrets, de direction économique, politique, sociale, culturelle, etc., de plus en plus complexes.
Lénine en était absolument conscient. Voyons ce qu'il écrivait au sujet des traitements élevés accordés aux spécialistes bourgeois :
« Bien entendu, la question a encore un autre aspect. On ne saurait contester l'influence démoralisante que les hauts traitements exercent sur le pouvoir soviétique (ceci d'autant plus que la révolution ayant été faite très rapidement, le nouveau pouvoir a vu s'attacher à lui un certain nombre d'aventuriers et d'escrocs qui, avec les hommes incapables ou sans scrupules parmi les commissaires, ne demanderaient pas mieux que de devenir des « étoiles »... dans l'art de piller le Trésor) aussi bien que sur la masse ouvrière. Mais tous les éléments honnêtes et réfléchis parmi les ouvriers et les paysans pauvres seront d'accord avec nous pour reconnaître que nous ne sommes pas en mesure de nous débarrasser d'emblée du funeste héritage légué par le capitalisme : que nous ne pouvons affranchir la République soviétique du tribut de 50 à 100 millions de roubles... Si les ouvriers d'avant-garde et les paysans pauvres conscients réussissent en l'espace d'un an (sic !), avec l'aide des institutions soviétiques, à s'organiser, à se discioliner, à tendre leurs forces, à créer une puissante discipline du travail, alors, au bout d'un an, nous nous débarrasserons de ce tribut... » (« Les Tâches immédiates du Pouvoir soviétique », in, op. cit., Pp. 379-380.)
Nous savons, hélas, que la « jeune République soviétique » ne s'est pas encore débarrassée de ce « tribut » 40 années après la révolution d'Octobre. Ce « tribut » est même devenu cent fois, voire mille fois, plus lourd qu'à l'époque de Lénine. Mais suivant l'argumentation de Lénine, nous comprenons ainsi que l'effet démoralisant de ces « traitements élevés » sur la bureaucratie d'une part et sur le peuple de l'autre a également été multiplié par 100 ou par 1.000...
Parlant de la direction unique de certains processus techniques, Lénine écrit dans la même brochure :
« Plus résolument nous devons nous affirmer aujourd'hui pour un pouvoir fort et impitoyable, pour la dictature personnelle dans tels processus de travail, à tel moment de l'exercice de fonctions purement exécutives - et plus variés doivent être les formes et moyens de contrôle par en bas, afin de paralyser toute ombre de possibilité de déformation du pouvoir des Soviets, afin d'extirper encore et toujours l'ivraie bureaucratique. » (Op. cit., Pp. 403-404.)
Nous avons choisi à dessein le passage le plus « choquant », le plus « extrémiste », le plus « déroutant » de Lénine, celui où il se prononce en faveur de la dictature personnelle - dans certains processus techniques de travail - : combien l'image reste claire, limpide, cristalline ! Plus nous admettons ces formes extrêmes de concentration de pouvoir, et plus puissant doit devenir le contrôle d'en bas, c'est-à-dire l'organisation soviétique de l'Etat. Sinon, le pouvoir se déformera, l'ivraie bureaucratique envahira tout. Que faut-il ajouter à cette logique implacable, sinon la formule par laquelle Lénine, dans la même brochure, exprime la façon concrète dont devrait fonctionner ce « contrôle d'en bas » :
« Notre but est de faire participer pratiquement tous les pauvres sans exception au gouvernement du pays; et toutes les mesures prises dans ce sens — plus elles seront variées, mieux cela vaudra - doivent être soigneusement enregistrées, étudiées, systémafisées, mises à l'épreuve d'une expérience plus vaste, légalisées. Notre but est de faire remplir gratuitement les fonctions d'Etat par tous les travailleurs, une fois qu'ils ont terminé leurs huit heures de « tâche » dans la production. La transition à cet ordre de choses est particulièrement difficile, mais là seulement est la garantie de la consolidation définitive du socialisme. » (Op. cit., Pp. 401402.)
Ecoutez donc Lénine, cet « utopiste », ce « rêveur », ce « trotskyste » avant la lettre. " ne vous parle ni de l'époque de l'automation développée, ni des Etats-Unis ni même de l'Allemagne ou de l'Angleterre de 1957. Il vous parle de la Russie, de la pauvre Russie de 1918, où les ouvriers trimaient huit heures par jour dans des conditions matérielles extrêmement difficiles, et il disait : « Si ces ouvriers ne commencent pas à exercer toutes les fonctions d'Etat gratuitement et à tour de rôle; si à la concentration des fonctions techniques exécutives en haut se joint un manque d'activité politique et de puissance politique effective en bas, alors le pouvoir des soviets se déformera, alors l'ivraie bureaucratique envahira tout ». N'estce pas exactement ce qui est arrivé?
Les staliniens et les divers apologistes du système stalinien; les « objectivistes » de divers plumage ; les brandlériens et même le
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E camarade Deutscher qui, tous ensemble, cherchent mille explications « objectives », « économiques », « historiques » aux divers aspects révoltants de la dégénérescence bureaucratique du pouvoir soviétique à l'époque stalinienne, ne découvrent rien de nouveau. Ils ne font que répéter ce que Lénine et Trotsky avaient expliqué avec plus de talent et plus de clarté avant eux: que l'activité politique de la classe ouvrière n'est pas sans rapport avec les conditions d'existence du prolétariat; que l'ampleur des pouvoirs de la bureaucratie, elle non plus, n'est pas sans rapport avec la pauvreté générale du pays ; que les mêmes facteurs qui ont poussé à la concentration des pouvoirs en haut ont en même temps réduit à l'extrême les possibilités de contrôle d'en bas, etc., etc. Mais en énonçant ces vérités élémentaires, ils ne reproduisent qu'un aspect du processus historique et, ce faisant, déforment le marxisme en une idéologie mécaniste de « déterminisme économique », éloignée de mille lieues du véritable esprit de Marx et de Lénine.
Lénine ne se bornait pas à constater les conséquences inévitables automatiques de tel ou tel phénomène économique. Il appela en même temps, de toutes ses forces, le facteur subjectif à intervenir dans le sens opposé, pour faire contrepoids, pour rétablir l'équilibre. Et il avançait l'avertissement solennel : si l'équilibre ne peut être rétabli par l'action du facteur subjectif, alors le pouvoir se déformera et alors l'action ouvrière, gréviste, contre ces déformations bureaucratiques seront absolument justifiées (voir la résolution du C.C. du Parti bolchevik du 12 janvier 1922, op. cit., p. 929).
A la fin de la vie de Lénine, ces déformations prirent une forme de plus en plus monstrueuse. Dans ses derniers articles et discours, Lénine constata que la bureaucratie avait envahi le Parti, que c'est elle qui commançait à diriger le parti, et il appela à la lutte résolue contre cette bureaucratie, lutte qui devenait la tâche n° 1 des communistes.
lieu de comprendre les avertissements lancés dans le même sens par Trotsky et de
LES « ERREURS DE STALINE
Ayant commencé par subtiliser complètement les problèmes des soviets et ceux de la bureaucratie, les auteurs de l'article du « Jen Min Ji Pao » sont obligés de réduire ensuite les crimes de Staline à l'échelle de quelques « erreurs personnelles ». Ils ne se gênent pas pour admettre en la matière infiniment plus que n'ont admis jusqu'aujourd'hui aux membres de leurs partis Maurice Thorez et Walter Ulbricht. Mais leur énumération se limite à ceci :
1. « Staline a commis certaines erreurs graves tant dans la politique intérieure que dans la politique extérieure. » 24 s'engager sur la voie du programme économique, politique et social permettant d'affirmer le standing et la puissance de la classe ouvrière, et de créer ainsi le contre-poids nécessaire, les communistes de la majorité du C.C. nièrent ou sous-estimèrent ce danger. Ils ne comprirent pas l'influence décisive du facteur subjectif à ce tournant de l'histoire. Lorsqu'ils voulurent se lever, il était trop tard. La bureaucratie, par l'intermédiaire de stalin avait déjà étranglé on viti et de Staline, avait déjà étranglé le Parti et dél'Etat. La déformation bureaucratique était devenue dégénérescence. La bureaucratie cristallisée en caste ne pouvait plus être éliminée sans révolution politique.
Retournons d'ailleurs contre les « objectivistes » leur propre argumentation. Hier la bureaucratie était, semble-t-il, un « mal inévitable » de par les conditions objectives. Mais aujourd'hui ces conditions objectives ont tout de même changé. L'U.R.S.S. est devenue la deuxième puissance du monde. Sa productivité du travail dépasse celle de la GrandeBretagne et de l'Allemagne. Comment se fait-il que, dans ces conditions, la bureaucratie et l'Etat ne montrent nul signe de « dépérissement », qu'il n'y a pas trace d'un «exercice des fonctions d'Etat gratuitement et à tour de rôle par tous les travailleurs », qu'il y a tout au plus une lutte accrue entre prolétariat et bureaucratie, au cours de laquelle la bureaucratie peut être obligée d'accorder à celui-ci des concessions importantes, mais ne lâche nullement son pouvoir et ses privilèges, mais les défend non seulement avec becs et ongles, mais encore avec tanks et avions comme l'a démontré l'exemple tragique de la Hongrie? C'est donc que le facteur subjectif, chassé par la porte, rentre par la fenêtre. Que cette fameuse bureaucratie n'est pas seulement un « instrument aveugle de l'histoire » mais encore une couche sociale déterminée, avec une conscience fort nette de ses intérêts propres, et prête à les défendre coûte que coûte, envers et contre tous ? » SELON LES CHINOIS ET...
2. « Les méthodes de Staline, basées sur l'arbitraire, ont causé dans une certaine mesure, un préjudice au principe du centralisme démocratique. »
3. ...Elles ont violé sur certains points la légalité soviétique. »
4. « Staline a « accusé sans fondement de nombreux communistes dévoués et de bons citoyens, ce qui a causé un grave préjudice. »
5. « Dans la solution de certains problèmes concrets, il a manifesté une tendance au chauvinisme de grande puissance. »
6. « Certaines erreurs de Staline se sont transformées, dans la dernière période de sa
SELON KHROUCHTCHEV
SELON KHROUCHTCHEV
VATRIEME IN vie, en erreurs graves de caractère durable à l'échelle de l'Etat (!), et n'ont pu être corrigées en temps utile précisément parce qu'il s'était coupé, dans une certaine mesure et à un certain point, des masses et de la collectivité, qu'il avait violé les principes du centralisme démocratique. »
7. « Le développement du dogmatisme est l'une des conséquences sérieuses des erreurs de Staline. »
Disons que cette énumération n'est déjà pas mince, et attendons avec curiosité si l'appareil du P.C.F. la transmettra aux membres de son parti, puisqu'il ne s'agit pas ici d'un texte « diffusé par le Département d'Etat ». Mais voyons comment les auteurs de cet article ont dû faire marche arrière sur les révélations de Khrouchtchev, pour maintenir un semblant de logique dans leur argumentation. Khrouchtchev avait en effet accusé Staline, outre des « erreurs » susmentionnées, des. crimes suivants :
1. Staline avait détruit la démocratie dans le Parti, n'avait pas convoqué un seul Plénum du C.C. pendant toute la guerre, avait laissé un espace de 13 (!) ans entre le 18° et le 19° Congrès du Parti.
2. Staline a liquidé en masse les dirigeants du Parti. Des 139 membres et suppléants du
Ayant réduit ces crimes à l'échelle de peccadilles individuelles, les auteurs de l'article du « Jen Min Ji Pao » tentent ensuite d'en découvrir les causes. Ils rejettent avec indignation l'idée que les causes de ces « erreurs » résideraient dans le système économique socialiste, feignant de croire que Tito et Kardelj avaient argumenté dans ce sens.
Cependant, à notre connaissance, aucun communiste dans aucun pays qui a mis en cause le stalinisme n'a jamais affirmé que la racine des crimes de Staline se trouve dans le système économique socialiste, c'est-à-dire dans la nationalisation des moyens de production et dans la planification. Seuls des renégats peuvent argumenter de la sorte. Au contraire, autant les « anciens » oppositionnels, trotskystes et autres, que les « nouveaux » oppositionnels, «titistes » et « gomulkistes » ne mettent en cause que le système de direction politique de l'Etat, du Parti et de l'économie. Tito et Kardeli le disent d'ailleurs explicitement:
« Quels en sont les racines (du système) ? C'est l'appareil bureaucratique, c'est le système de la direction et ce qu'ils appellent « yednonatchalié » (direction d'un seul homme), c'est la volonté d'ignorer le rôle et les aspirations des masses travailleuses », déclare Tito dans son discours de Poula (« Questions Actuelles du Socialisme », n° précité, p. ó), et Kardeli s'explique :
« Lorsque nous parlons de système poli-
TER NATIONALE C.C. au moment du 17° Congrès, 70 % ont été liquidés et fusillés. Plus de la moitié des délégués au 17° Congrès furent arrêtés et accusés d'être des contre-révolutionnaires.
3. Staline avait appelé le Guépéou à utiliser la torture contre des membres du Parti et ainsi acculé des milliers (!) de communistes à faire de faux aveux. Des milliers et des milliers de communistes honnêtes (Khrouchtchev dixif) ont été ainsi tués bien qu'ils fussent innocents.
4. La conduite militaire de la guerre par Staline a causé un tort énorme à I'U.R.S.S. et est responsable des défaites de 1941 et des lourdes pertes subies à cette occasion. 5. Des nations entières (Khrouchtchev dixit) ont été déportées...
Nous pourrions continuer cette énumération; arrêtons-nous là. Il est clair qu'elle ne vise nullement des « erreurs » mais des crimes monstrueux (Khrouchtchev, qui se vante aujourd'hui d'être fier de son titre de « stalinien », a lui-même emprunté à Trotsky cette formule). Quel historien, quel sociologue, a fortiori quel marxiste, essaierait de faire passer comme « erreurs» d'un seul individu des phénomènes sociaux qui ont causé la mort de centaines de milliers, sinon de millions de personnes ? tique, il est évident que nous ne pensons ni au socialisme ni au système soviétique léniniste qui a été construit de façon à permettre aux masses d'exercer leur influence sur la politique du Parti et de l'Etat. Nous pensons à la totalité de ces formes et de ces méthodes qui empêchent les masses travailleuses socialistes d'exercer une influence directe sur le pouvoir et qui renforcent les éléments bureaucratiques au sein du Parti et de l'Etat, leur abandonne peu à peu les divers leviers du pouvoir, qui, de ce fait, dégénère en quelque chose qui n'est pas le pouvoir de la classe ouvrière. Un tel processus a isolé le P.C. des masses et instauré l'absolutisme d'une clique bureaucratique. » (Op. cit., p. 34.)
C'est en gros, et presque textuellement, la répétition des formules trotskystes envers I'U.R.S.S. C'est une manifestation éclatante de mauvaise foi que d'interpréter ce texte dans le sens que ce serait le système socialiste économique qui constituerait la racine du mal !
Mais examinons maintenant l'explication tortueuse et gênée offerte par le journal du P.C. chinois lui-même. « Même dans les conditions où le système fondamental répond aux besoins, il n'en existe pas moins certaines contradictions entre les rapports de production et les forces productives, entre la super-structure et la base économique. Ces contradictions s'expriment par les défauts (?) de certains maillons des systèmes économi-
L'EXPLICATION DU « CULTE DE LA PERSONNALITE »
L'EXPLICATION DU « CULTE DE LA PERSONNALITE »
QUATRIEME ques et politiques. » Le texte ne précise pas par la suite quels sont ces « défauts » et quels sont ces « maillons »; force nous est de caractériser tout cela comme du verbiage creux, tendant à cacher et non pas à révéler la vérité.
Ensuite : « La compréhension subjective de la réalité par les dirigeants du Parti et de l'Etat ne peut jamais être à 100 % conforme à la réalité objective ». Des erreurs sont donc inévitables ; elles peuvent être corrigées par la pratique, à condition de « s'appuyer sur les masses ». A la fin de sa vie, Staline ne s'est pas appuyé sur les masses; donc ses erreurs sont devenues durables. Elles s'expliquent en partie par des « conditions objectives »: hostilité rencontrée; difficultés dans la lutte pour le socialisme. Elles s'expliquent en partie par des causes psychologiques : ayant obtenu beaucoup de succès, Staline devint vaniteux. Et le bouquet est pour la fin :
« Puisque (!) les erreurs de Staline n'ont pas été de courte durée, elles ne peuvent être complètement corrigées en une seule matinée (!). Il est nécessaire pour cela de faire des efforts pendant une période relativement longue; un minutieux travail idéologique et éducatif est nécessaire. »
Essayons de démêler tout ce fatras. || s'agit d'erreurs d'une personne et non pas d'un système, nous dit-on au début. Mais ces erreurs (?) ayant été de longue durée, ne peuvent être « corrigées » (?) en une seule matinée. Elles s'étaient « transformées en erreurs (?) graves de caractère durable à l'échelle de l'Etat ». C'est donc que ces « erreurs » ont eu manifestement des suites institutionnelles qui ont survécu à Staline : manque de démocratie, arbitraire des geants, puissance de la police, passivité politique des masses, etc. Et si ces phénomènes ne peuvent pas être éliminés rapidement, s'il faut même « une période relativement longue » pour les éliminer, s'ils se sont généralisés « à l'échelle de l'Etat », c'est donc que ces institutions se sont cristallisées, consolidées, ont poussé des racines profondes dans la société. D'où viendrait sinon ce pouvoir de permanence des « erreurs de Staline », longtemps après la mort du tyran, sinon de cette institutionalisation ? Ayant commencé par nier le « système », les auteurs de l'article du « Jen Min Ji Pao» le reproduisent, le reconstruisent eux-mêmes par la suite, pièce par pièce !
Quelles sont donc ces « erreurs » qui ont survécu à leur auteur ? Des erreurs purement individuelles ? Mais depuis quand un seul individu a-t-il tant de pouvoir que d'imposer des idées erronées à un pays de 200 millions d'habitants, pendant toute une période historique? D'après la méthode marxiste, des idées erronées d'une telle nature, c'est-àdire des idéologies, sont l'expression déformée de la réalité parce que reflétant indirectement les intérêts sociaux d'une 26 couche sociale déterminée... Ayant commencé par « nier » la bureaucratie, les auteurs de l'article la voient surgir devant eux, tel un démon sorti de leur propre raisonnement. Attention aux apprentis-sorciers ! Toute critique de Staline aboutit toujours à une critique de la bureaucratie.
Mais sont-ce là vraiment seulement des « erreurs », l'exécution de milliers de personnes, la déportation de peuples entiers, la désorganisation de la défense nationale (et l'on pourrait y ajouter sans peine : la désorganisation de l'économie nationale par suite de la collectivisation forcée) ? Au lieu d'utiliser le terme subjectif de « crime » utilisons un terme objectif. Disons qu'à côté d'une série de mesures qui ont renforcé la base sociale de I'U.R:S.S., Staline a incontestablement commis une série d'actes qui mettaient cette base en danger. Qui pourrait douter de ceci, après la lecture du rapport Khrouchtchev? La liquidation systématique des cadres du Parti bolchevik n'était-elle pas un de ces actes? Mais comment expliquer ce phénomène ? Par la folie d'un seul homme ? Ce serait, comme nous l'avons déjà dit souvent, du « culte de la personnalité à rebours », complètement étranger au marxisme. Un seul homme ne peut pas, par ses fics et ses manies, mettre en danger un système social tout entier. Seule une couche sociale déterminée peut le faire. L'individu agissant ainsi (Luther par rapport à l'Eglise catholique, ou Napoléon par rapport aux Empires semi-féodaux d'Europe centrale et orientale, pour ne donner que ces deux exemples), doit être considéré comme représentant de certaines forces sociales, historiques. Ce n'est qu'en tant que représentant de la bureaucratie que Staline a pu remplir ce rôle.
Le « Jen Min Ji Pao » affirme que les « erreurs » de Staline ont abouti à des violations de la démocratie soviétique, d'autant plus durables qu'elles s'étaient généralisées « à l'échelle de l'Etat » et que Staline « avait perdu le contact avec les masses ». Mais pour que des actes d'un seul homme puissent avoir de telles conséquences, il faut que cet homme dispose d'un pouvoir énorme, quasi-absolu. Un marxiste doit alors répondre à la question : dans l'intérêt de quelle couche sociale exerçait-il ce pouvoir, commit-il ces abus ? De quels intérêts sociaux ce pouvoir était-il l'expression? Les violations de la démocratie soviétique étaient-elles l'expression des intérêts du prolétariat? Manifestement non. De ceux de la bourgeoisie? Manifestement non plus. Peut-être de la bureaucratie ? Le « Jen Min Ji Pao » refuse obstinément de poser la question...
Il est vrai qu'il dit en passant :
«Il se trouve également des gens qui tentent d'expliquer les erreurs de Staline par le fait que l'Etat gère les affaires économiques dans les pays socialistes, et qui estiment que si le gouvernement gère l'activité économique, il devient fatalement un « appareil
QUATRIEME bureaucratique » qui empêche le développement des forces socialistes. Cela est également peu probant. Nul ne saurait nier que l'immense essor de l'économie de l'Union soviétique est précisément le résultat de la direction planifiée de l'activité économique par l'Etat des travailleurs, et les principales erreurs de Staline ont peu de rapport avec les défauts de fonctionnement de l'appareil d'Elat dans la direction des affaires économiques. »
Aucun communiste n'a jamais affirmé que la nationalisation des moyens de production aboutit fatalement à la bureaucratie. Mais permettez. Lénine était d'un avis fort précis à ce sujet. Lorsque l'appareil bureaucratique concentre entre ses mains les leviers de commande de l'économie, il ne supprime pas de ce fait le dynamisme de l'économie planifiée, qui même sous cette forme dégénérée reste infiniment supérieure à l'économie capitaliste. Mais en échappant en pratique au
Mais c'est l'affaire hongroise qui représente le meilleur test de la position théoriquement intenable du P.C. chinois. Staline est mort. Ses « erreurs » sont en voie d'être « liquidées » - pendant une période « assez longue » il est vrai — par le « grand Parti Communiste de l'Union soviétique . Mais voici qu'en Hongrie presque la totalité du prolétariat s'engage dans un soulèvement armé contre les successeurs de Staline et leurs agents hongrois. Comment expliquer ce phénomène historique et social, de la plus grande importance ?
Les autours de l'article du « Jen Min Ji Pan » « l'expliquent» de la même façon qu'ils expliquent la bureaucratie: en passant le rhénor-ine soir silence, purement et simpler ent. Mais il est bien connu au'on ne peut pas agir de facon arbitraire avec les faits; ils finissent touiours par prendre leur revanche sur ceux qui veulent les ignorer. Les questions posées à ce suiet par Tito et Kardeli avec une insistance toute particulière gênent énormément les dirignants du P.C. chinois. Et pour cause: car elles démontrent, à elles seules, toute l'absurdité du système d'explication « théorique » échafaudé par ces dirigeants-là.
Les conseils ouvriers se sont opposés systématiquement à Khrouchtchev et à Kadar ? «Ce sont des contre-révolutionnaires », répond la « Jen Min Ji Pao ». « Pourquoi ne pas réclamer, comme le fit Lénine, que tout le pouvoir soit transmis aux conseils ouvriers », demande Kardeli? « Vous voulez transmettre le pouvoir aux contre-révolutionnaires », répond le « Jen Min Ji Pao ». « Comment se fait-il que la quasi-totalité du prolétariat se soit soulevé, les armes à la main, contre cette soi-disant « dictature du
TERNATIONALE contrôle des masses il devient en effet un groupe de « personnages privilégiés, coupés des masses, placés au-dessus d'elles » et défendant avec becs et ongles ses privilèges économiques. Quoi d'étonnant à ce qu'il ait besoin d'un dictateur pour imposer cet état de choses révoltant à un peuple qui vient tout de même seulement de réaliser une révolution prolétarienne quelques années plus tôt? Et les « défauts » du fonctionnement de l'appareil d'Etat, c'est-à-dire le fait que celui-ci est « émancipé » de tout contrôle d'en bas, n'était-il pas considéré par Lénine comme la définition même de la déformation bureaucratique ? Et cette déformation bureaucratique développée au point de devenir une dégénérescence monstrueuse → n'est-elle pas précisément la racine de l'ar-. bitraire policier, de la liquidation de milliers de communistes honnêtes, de la déportation de peuples entiers, qu'on voudrait nous présenter comme seuls produits des « erreurs d'une personnalité » Produits des « erreurs prolétariat » ? », demande Kardelj. « C'étaient des contre-révolutionnaires », répond le « Jen Min Ji Pao ». Mais voyons : la totalité du prolétariat peut-elle être « contre-révolutionnaire »? C'est donc que la cause « révolufionnaire » que vous défendez est en pratique séparée de celle de votre classe, de la classe de laquelle vous vous revendiquez? C'est donc qu'à un certain moment, elle devient une cause opposée à celle de votre classe ? Serait-ce par hasard — horresco referens -la cause de la bureaucratie ?
Des sophistes ont trouvé un précédent historique pour renforcer leur plaidoyer aussi monotone que révoltant en faveur des bouchers de Budapest: « Et Kronstadt, que faites-vous de Kronstadt? Lénine et Trotsky ne se sont-ils pas opposés, eux aussi, à des travailleurs qui réclamaient le transfert du pouvoir aux soviets? »
Laissons de côté la question, soulevée notamment par Trotsky, de savoir si les insurgés de Kronstadt étaient des ouvriers ou des fils de paysans fraîchement arrivés du village, et reflétant l'opinion petite bourgeoise bien plus que l'opinion prolétarienne. Peut-on comparer le soulèvement isolé d'un petit secteur (d'arrière-garde ou non, nous ne trancherons pas la question) de la classe contre le gouvernement bolchevik, avec le soulèvement de la classe tout entière? Des tensions, voire des conflits, entre la dictature du prolétariat et tel ou tel secteur de la classe ouvrière sont inévitables; lorsqu'ils prennent une forme aiguë, c'est de toute façon la preuve que quelque chose ne marche pas bien dans le système ; Lénine ne manqua pas de tirer cette conclusion de Kronstadt. Mais peut-on identifier de tels conflits au soulèvement du prolétariat tout entier, qui transforme en pure
LE TEST HONGROIS
LE TEST HONGROIS
UAT RI M E fiction l'idée que le régime contre lequel il se soulève représente... la dictature du prolétariat ?
Sur le plan théorique, ces contradictions éclatantes, ce primitivisme manifeste, des thèses du « Jen Min Ji Pao », semblent inexplicables. Mais leur explication ne doit pas être recherchée dans les domaines sereins de la théorie pure. Elle a des racines plus matérielles dans le sous-sol des intérêts sociaux. La direction du P.C. chinois est arrivée au pouvoir à la tête d'un soulèvement paysan qu'elle a réussi à canaliser à sa guise. Elle est, elle aussi, indépendante de tout contrôle par les masses, d'un Etat du type soviétique. Certes, sa bureaucratisation est infiniment moins développée que celle de la direction de l'Etat russe. La lave vivante de la révolution chinoise lui impose une prudence et des contacts infiniment plus circonspects avec les masses de son pays. Mais de par sa mentalité, comme de par sa situation politique et matérielle, et de son orientation politique, elle se rapproche du statut d'une bureaucratie naissante. Son centrisme droitier reflète fidèlement ce statut social. Dans la dénonciation de Staline, elle a vu tout d'abord le moyen de rejeter définitivement toute forme de tutelle partielle que la bureaucratie soviétique voulut lui imposer. Elle a dénoncé le « chauvinisme de la grande puissance » et l' « ingérence dans les affaires des autres P.C. », dont le P.C. chinois eut tant à souffrir de la part du Kremlin. Elle a protégé Tito, elle a applaudi aux efforts du P.C. polonais de se rendre indépendant.
Mais lorsque survint la révolution hongroise, lorsque survinrent les conseils ouvriers, elle eut le même réflexe de panique que la bureaucratie soviétique. Ces conseils consolidés, c'était, à brève échéance, sa propre domination incontrôlée remise en question à l'intérieur même de son parti et de son pays. Plus que n'importe quelle autre
E RNATIONALE direction d'un P.C., la direction du P.C. chinois est en outre sensible à l'aspect international des luttes sociales; la menace que font peser sur elle l'impérialisme américain et ses acolytes est beaucoup plus directe que la menace envers I'U.R.S.S. En tant que centristes bureaucratiques, les dirigeants chinois ne voient pas d'autre réponse à cette menace que l'alliance affirmée avec l'U.R.S.S. telle qu'elle est aujourd'hui. L'idée qu'une révolution politique victorieuse renforcerait considérablement le potentiel politique, économique et moral, et donc militaire, du bloc des Etats ouvriers, leur est absolument inaccessible. Quoi d'étonnant qu'ils aient alors dessiné cette courbe rentrante, appuyé les efforts de Khrouchtchev pour « limiter » les dégâts de la « déstalinisation » et mis, à leur tour, le P.C. yougoslave en accusation.
Mais l'histoire progresse irrésistiblement. L'analyse de la bureaucratie ; l'idée du pouvoir soviétique, du pouvoir des conseils ouvriers, opposé à l'omnipotence de la bureaucratie, ont remporté des triomphes en Pologne après avoir percé en Yougoslavie. Rien ne sert de crier « révisionnisme ». Textes en main, des communistes jeunes et vieux rappelleront les thèses de « L'Etat et la Révolution » et découvriront les véritables révisionnistes. Les exemples vivants joindront leur appel aux textes anciens mais combien ardents. Partout dans le monde, y compris en Chine, l'avenir est au pouvoir démocratique des conseils d'ouvriers et de paysans pauvres. Ceux qui ont combattu ces idées seront condamnés comme des porte-parole d'intérêts hostiles au prolétariat et à la révolution. Et ceux qui les ont défendues envers et contre tout recevront la place qu'ils méritent dans l'histoire du développement et du triomphe de la révolution mondiale et du communisme.
ler mars 1957.