La révolution coloniale, le mouvement des peuples coloniaux pour se libérer du joug impérialiste, a été le fait dominant dans le monde au cours
Sont suivi la période de la deuxieme guerre mondiale. C'est seulement maintenant qu'à la révolution coloniale qui ne cesse de se poursuivre, vient s'ajouter comme facteur d'une importance également capitale la révolution politique commençant dans les Etats ouvriers se trouvant sous le joug de la bureaucratie.
Pendant plus d'une douzaine d'années, les mouvements révolutionnaires 47 dans les pays coloniaux et semi-coloniaux n'ont cessé d'ébranler le monde capitaliste. Ils ont remporté des victoires décisives. Le flux révolutionnaire continue de monter sur tous les continents qui furent colonisés.
La révolution coloniale a amené les marxistes révolutionnaires à réévaluation complète de leurs perspectives antérieures sur la marche de la révolution mondiale. En effet, depuis la première victoire de la révolution, depuis octobre 1917, jusqu'aux années qui suivirent immédiatement la deuxième guerre mondiale, les marxistes révolutionnaires, c'est-à-dire la 3° Internationale sous la direction de Lénine et Trotsky, puis la 4° Internationale, s'étaient orientes sur une perspective différente qui était la suivante: la révolution commencée en U.R.S.S. s'étendrait et triompherait à lOuest
Nous ne sous-estimions certainement pas les mouvements révolutionnaires en Orient. On peut trouver chez Lénine et Trotsky des phrases envisageant la possibilite de victoires de la révolution à l'Est, mais ce n'était là que des éventualités possibles. La stratégie marxiste-révolutionnaire était principalement dirigée vers l'Ouest, vers l'Europe. La défaite de la deuxième révolution chinoise en 1927 ne nous a pas fait renoncer à la lutte pour la réforme de l'Internationale communiste, parce que le centre de gravité du mouvement ouvrier restait encore en Europe. Nous avions été éduqués avec la perspective de la révolution allemande, centre de la révolution européenne, centre de la révolution mondiale. Le mouvement ouvrier allemand était le centre du mouvement ouvrier dans le monde, et c'est après sa défaite que nous sommes passés de la lutte pour la réforme de la III° Internationale à la lutte pour la IV° Internationale. Même après les années de fascisme, à la fin de la deuxieme guerre mondiale, c'est encore sur la poussée révolutionnaire en Europe que nous nous sommes essentiellement axés.
Or, Ja marche des événements a suivi une tout autre voie : la révolution mondiale qui a commencé à remporter une première victoire en Union Soviétique se fraye sa voie d'abord à travers les pays qu'on appelle aujourd'hui sous-développés, avant de triompher dans les pays où le capitalisme est le plus développé. C'est un événement qui a d'ailleurs été très exploité par les révisionnistes de tout ordre pour combattre le marxisme. Le marxisme en a vu beaucoup d'autres et ne s'en porte pas plus mal. En réalité, le marxisme est le seul instrument qui permette précisément d'analyser, de comprendre et de s'orienter dans ces événements extrêmement complexes qui sont passés dans ces dernières années, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.
La crise fondamentale du capitalisme qui suivit la première puis la deuxième guerre mondiale aboutit à un affaiblissement considérable du système capitaliste. A la fin de la deuxième guerre mondiale, en face d'une crise révolutionnaire extrêmement intense, il s'est posé au capitalisme un choix tout à fait important. Ne pouvant tenir de facon égale sur tous les fronts, il a délibérément concentré ses forces sur les métropoles européennes et mis des forces secondaires en Asie. Il lui fallait garder à tout prix les bastions européens. Surtout grâce aux trahisons des directions staliniennes et réformistes, il a réussi à rétablir un certain équilibre - instable, mais enfin un certain équilibre — dans les principaux pays d'Europe.
Par contre, en Asie où il n'a mis que des forces limitées et où la bourgeoisie indigène était également très affaiblie, la révolution coloniale, en poursuivant sa marche en avant, a inscrit une victoire tout à fait décisive en Chine. Indépendamment de la politique du Parti communiste chinois, le soulèvement des masses paysannes chinoises était d'une puissance telle qu'il finit par entrainer la direction du Parti communiste chinois dans cette lutte. Et c'est le régime capitaliste qui fut balayé.
Limpérialisme venait à peine de retrouver un certain équilibre, une sorte de stabilité en Europe, quand il s'aperçut qu'il avait perdu des positions tout à fait décisives en Asie. C'est à ce moment-là qu'il est intervenu avec la guerre de Corée pour essayer de tracer une ligne d'arrêt de la révolution en ExtrêmeOrient.
C'est ainsi que nous sommes arrivés à une situation qui n'entrait pas du tout dans les perspectives que nous avions préalablement à la guerre. Le déclin accentué du capitalisme, le retard très prolongé de la révolution européenne et la révolution coloniale inscrivant des victoires décisives. c'est un tableau qui a ouvert une perspective nouvelle, beaucoup plus concrète, de la marche de la révolution mondiale. A présent, nous avons la révolution coloniale qui se poursuit, la révolution politique dans les Etats ouvriers qui fait ses premiers pas. La perspective maintenant la plus probable est que le développement de l'une et l'autre prépare le déclenchement de la révolution proléta48 rienne en Europe, la révolution aux Etats-Unis constituant le chaînon final de la victoire de la révolution mondiale.
Nous ne formulons pas un tel tableau, de telles perspectives, pour dresser une fresque historique. C'est une question qui a une importance primordiale pour une organisation comme la nôtre, qui s'est fixée comme tâche de guider, de diriger la révolution mondiale, laquelle forme un tout; et cette tâche est une perspective concrète pour nous non pas dans un avenir lointain, mais avenir relativement proche. C'est une question primordiale savoir où porter nos efforts, où concentrer nos forces, pour déterminer les objectifs de la révolution mondiale dans tel ou tel secteur.
Il est aussi utile de se rappeler cette réévaluation que nous avons faite pour se livrer à un examen critique des idées, des conceptions, des écrits du passé, de façon à ce que nous les jugions, dans la perspective que nous avions à cette époque et pour comprendre pourquoi certaines choses nous apparaissent erronées aujourd'hui et dans quelles mesures elles l'étaient. Tout ce que nous avons écrit, tout ce que nous avons mis en avant, dans la période précédant la deuxième guerre mondiale et à la fin de ia 2° guerre mondiale, a été conçu et écrit, avec notre perspective antérieure. Nous ne pouvons pas nous livrer à un sérieux examen critique en prenant seulement telle ou telle idée, telle ou telle phrase ; nous devons les placer dans l'ensemble de la perspective qui existait avant cette situation.
Par exemple, des camarades se sont demandé si la théorie de la révolution permanente qui s'est si globalement vérifiée, ne présentait pas quelques lacunes, s'il n'était pas nécessaire de l'assouplir, s'il n'y avait pas eu des erreurs commises à son sujet. Par exemple, c'est un fait très important qu'en Chine, le prolétariat n'est pas intervenu lui-même directement comme direction de la révolution ; et la direction prolétarienne n'a été en fait assurée qu'indirectement par la direction d'un parti ouvrier qui d'ailleurs a tout fait pour empêcher le prolétarial chinois d'agir. Un autre événement, un autre phénomène important que nous voyons dans une série de pays coloniaux et semicoloniaux, c'est une certaine industrialisation, qui n'est pas négligeable du tout, et qui se produit sous une direction bourgeoise. Autre remarque faite par certains camarades, les métropoles impérialistes ont perdu un certain nombre de colonies, el cependant cela n'a pas eu des effets immédiatement catastrophiques sur le système capitaliste, puisque dans les dernières années nous avons assisté à un « boom » économique tout à fait extraordinaire. L'exemple de l'Inde enfin a soulevé beaucoup de questions parmi les camarades L'Inde a acquis sous la direction de la bourgeoisie indigène une indépendance qui n'était pas seulement formelle, elle joue un rôle à l'échelle mondiale qui est tout à fait important. Or, nous avions soutenu avec vigueur avant la guerre rue la bourgeoisie indienne ne pourrait pas amener l'Inde à son indépendance on peut citer des phrases de Trotsky tout à fait caractéristiques à ce sujet La question se pose donc : n'avons-nous pas sous-estimé les possibilités de la bourgeoisie indigène ?
Nous devons revoir toutes ces observations, les examiner une par une, mais — je reviens à ce que iai dit tout à l'heure — nous ne pouvons pas faire cet examen en soi. Nous devons replacer ces choses par rapport à la perspective que nous avions autrefois, par rapport aux conditions qui existaient autrefois. Par exemple, pour la Chine, il n'y a aucune commune mesure entre la situation des années 1925-1927 et la situation des années 1946-1947 et suivantes. J'ai rappelé le retrait de l'impérialisme d'une grande partie de ses forces en Extrême-Orient. D'autre part, la bourgeoisie chinoise avait été considérablement affaiblie dans toutes les années de guerre avec le Japon. Puis, les armées rouges chinoises reçurent un armement tout à fait considérable. Nous nous sommes trouvés devant des circonstances tout à fait exceptionnelles, dans lesquelles le facteur direction du Parti communiste chinois et sa tique a joué un rôle beaucoup moins important dans l'ensemble du tableau, sans parler bien entendu du poids extrêmement faible du point de vue numérique du prolétariat chinois dans la population chinoise qui était une constante tout au long de la révolution. C'est à cause de ces conditions exceptionnelles que nous disons que l'exemple de la Chine est tout à fait exceptionnel, qu'il ne permet pas de retrancher quoi que ce soit à la notion essentielle du rôle dirigeant du prolétariat dans la révolution dans les pays sous-développés.
En ce qui concerne les problèmes de l'économie, à savoir le développement de l'industrialisation et les rapports économiques entre les métropoles et les pays coloniaux, je laisserais cette question au rapport sur les perspectives politiques et économiques où elle est développée plus amplement. Dans ce rapport se trouvera l'explication des conditions particulières, des raisons pour lesquelles la perte d'un certain nombre de colonies n'a pas eu des conséquences catastrophiques pour l'impérialisme. Mais je crois qu'il est tout à fait clair, par la violence, par la vigueur de la résistance des impérialistes au
Moyen-Orient, que ceux-ci comprennent l'importance de la lutte et qu'ils se battent dans une situation qui, pour eux, est extrêmement vitale. C'est pour eux beaucoup plus decisif que ce qu'ils ont déjà perdu.
Passons à l'exemple de l'Inde qui est certainement de loin le plus important. Il est tout à fait sûr qu'en 1948, nous avons sous-estimé le degré d'indépendance qui avait été obtenu à ce moment-là par l'Inde. Cela est tout à fait clair quand on relit le document de notre deuxième Congrès mondial sur les mouvements coloniaux à l'époque.
D'où vient l'erreur que nous avons commise ? Il est tout à fait vrai, je le répète, que nous nous étions d'abord orientés sur des victoires plus rapides de la révolution en Europe qui auraient eu des répercussions très importantes sur le developpement du proietariat indien. Celui-ci aurait par suite beaucoup progressé et la bourgeoisie indienne n'aurait pas eu une marge de manœuvre aussi grande que celle qu'elle a eue effectivement.
Il n est pas mauvais à ce propos de reprendre quelque peu certains pro blèmes théoriques, parce que je ne crois pas que la question de l'indépendance nationale constitue une pièce essentielle de la théorie de la révolution permanente. Cela apparaît tout à fait clairement lorsqu'on revient aux sources, c'està-dire qu'on examine les conditions dans lesquelles Trotsky a développé la
« révolution permanente » et qu'on relit ce qu'il a écrit de plus essentiel à ce sujet, son livre « La Révolution permanente ».
Trotsky a formulé sa théorie de la révolution permanente à propos de la Russie tsariste qui, non seulement n'était pas un pays colonial ni semi-colonial, mais était au contraire un impérialisme d'un caractère tout à fait particulier. Il ne se posait pas le problème de l'indépendance, mais le problème suivant : c'étail un pays économiquement sous-développé qui n'avait pas résolu tâches démocratiques, en premier lieu la révolution agraire. Ce sont les tâches de la révolution agraire que Trotsky en avant aussi bien en 1905 que dans son livre sur la révolution permanente en 1928. L'idée essentielle que Trotsky développe au sujet de la Russie tsariste et qui, ensuite, a été reprise pour les autres pays économiquement arriérés est la suivante. La bourgeoisie de ces pays, dit-il, ne peut pas remplir le rôle joué par les bourgeoisies des pays capitalistes modernes qui ont fait les révolutions des xvIr°, XIx" siècles. Elle ne peut pas prendre, d'une facon résolue, la direction de la nation pour remplir à fond, jusqu'au bout, la tâche accomplie par ses prédécesseurs. Elle ne peut pas le faire, parce qu'elle se trouve liée par mille liens à l'impérialisme, trop faible et voit se dresser devant elle un prolétariat indigène qui est partie à la propriété foncière et, d'autre part, parce qu'elle est intégrante du prolétariat mondial. Trotsky n'a jamais dit que la bourgeoisie ne mènerait pas une certaine lutte, mais seulement que cette lutte ne pouvait pas être menée à fond, jusqu'au bout; que cette bourgeoisie ne pourrait pas arriver à créer un régime bourgeois stable à la manière des bourgeoisies des pays de l'Europe dans les xviI*, xvi et xIx® siècles ; et que, dans les nouvelles conditions historiques, c'est au prolétariat, en dépit de sa faiblesse numérique, de prendre la direction de la nation pour résoudre les tâches démocratiques. Le prolétariat, s'emparant du pouvoir, ne pourrait, bien entendu, se limiter aux seules tâches démocratiques et aborderait les tâches de la reconstruction socialiste de la société. Ces quelques phrases rappellent l'essentiel, la base de la théorie de la révolution permanente. Le chapitre principal du livre de Trotsky sur cette question a pour titre : « La révolution permanente, c'est la transformation de la nation sous la direction du prolétariat ».
La révolution permanente ne signifie pas que la bourgeoisie indigène ne peut pas mener une certaine lutte contre l'impérialisme, que la société coloniale ne connait aucun développement sous le régime de cette bourgeoisie indigène. Elle signifie essentiellement : la bourgeoisie indigène ne peut accomplir l'ensemble des tâches démocratiques et elle ne peut pas, à la manière de ses devancières des siècles passés, instaurer un régime où le capitalisme acquerrait une stabilité pour une période historique. C'est à ce point de vue que nous devons voir la situation en Inde, ce qui s'est passé en Inde dans la période qui s'est écoulée depuis la proclamation de I'ndépendance.
Dans cette période, l'indépendance de l'Inde est devenue un fait certain. Mais tout le développement auquel on a assisté ne provient pas de la force intrinséque de la bourgeoisie indienne, mais d'un concours de circonstances tout fait particulières avant tout à l'échelle internationale. On peut voir ces circonstances qui ont agi en faveur de la bourgeoisie indienné. Elle a recu un appui, une aide, à la fois de l'Est et de l'Ouest. Je ne discute pas pour le moment l'importance de cette aide. Malgré ces circonstances, la bourgeoisie indienne n'a pas résolu les tâches démocratiques; et le régime de Nehru. le régime du Congrès, est en train d'aborder une nouvelle phase qui, selon tous les observateurs avertis, est pleine de dangers et sera décisive pour la stabilité du régime de la bourgeoisie indienne.
Il faut noter d'abord que la bourgeoisie indienne n'a pas résolu le problème de l'unité nationale. Au contraire, l'indépendance n'a été acquise qu'au prix d'une énorme coupure — la création du Pakistan qui. lui-même, est un pays en pièces détachées; et il est tout à fait certain que la question d'une forme de réunification de l'Inde reviendra à l'ordre du jour. En ce qui concerne la question agraire, on ne peut pas dire que la bourgeoisie indienne ait résolu cette question, on ne peut même pas dire qu'elle l'ait abordée. Nehru a surtout, dans la période passée, exploité d'une part les conditions internationales et il a joné dans la société indienne un rôle bonapartiste. exploitani en particulier le prestige acquis au cours des luttes passées qui avaient été menées, effectivement, principalement sous la direction du parti du Congrès.
Sur le plan économique, le régime du Congrès. le nouveau régime n'a pas apporté aux masses d'améliorations sensibles et il leur offre aussi très peu de perspectives pour l'avenir. Il y a les comparaisons que l'on peut ou que l'on ne peut pas faire au moven de statistiques: mais les masses font à leur façon des comparaisons sans regarder dans les tableaux. En particulier, les masses indiennes, comme toutes les masses de l'Asie, font leur comparaison avec le dévelopement de la Chine. C'est à cause de ces conditions de comparaison que Nehru a proposé un second plan quinquennal destiné à donner des espoirs aux masses, à leur présenter une voie particulière vers le socialisme, une voie indienne vers le socialisme, une sorte de voie à bon marché qui leur éviterait toutes sortes de souffrances que connait la population chinoise.
Le deuxième olan quinquennal indien a été conçu d'une façon assez audacieuse; mais dès qu'on a commencé à le réaliser, on s'est trouvé devant une situation économique et financière entraînant de très sérieux dangers qui compromettent considérablement la réalisation du deuxième plan quinquennal. L'Inde connait un manque de devises. Elle connait également une inflation; et auiourd'hui il apparaît que tous les proiets du deuxième plan quinquennal se trouvent très compromis, à moins que l'Inde reçoive des crédits énormes. C'est pourquoi voyons aujourd'hui le gouvernement indien quémander, à droite et à gauche ou plutôt à l'Est et l'Ouest, des crédits tout à fait considérables. Nehru commence à se montrer très modeste envers les Etats-Unis pour essayer d'obtenir des crédits de très, très grande impor-
Cette situation en Inde soulève, chez un certain nombre d'observateurs bourgeois ou sociaux-démocrates, des inquiétudes extrêmement graves. Citonsseulement deux, le journaliste américain Walter Lippman qui est un connaisseur très averti des problèmes internationaux et le principal économiste du Labour Party, Balogh. Ils disent que s'il n'y a pas une intervention tout à fait considérable des pays capitalistes, de l'Amérique et de l'Angleterre, s'il n'v a pas une aide vraiment décisive, il sera impossible de maintenir la stabilité du régime de l'Inde, et ils ajoutent que celle-ci risque de connaître la route suivie par la Chine. Lippman ajoute même que l'affaire svrienne est une affaire tout à fait mineure en face de tout ce qui se dessine à l'horizon en ce qui concerne l'Inde.
Je pense que personne d'entre nous n'a d'illusions — après toutes les expériences qu'on a connues — sur les possibilités du capitalisme à intervenir de facon décisive dans un pays comme l'Inde pour assurer la stabilité son régime. Je ne veux pas dire par là que l'Inde bourgeoise ne recevra pas d'aide: je ne veux pas dire que les choses iront directement vers un développement de la révolution prolétarienne mais ie crois qu'il faut comprendre que ce n'est pas la stabilité mais la crise du régime bourgeois qui est à l'ordre du jour.
La conclusion que nons pouvons tirer de l'expérience de l'Inde, c'est que ce qui s'est passé dans les années qui se sont écoulées entre Pindépendance et maintenant, n'a pas été une manifestation de la force intrinsèque, propre, de la bourgeoisie indigène, mais a été dû à ses possibilités de jouer,
Lune facon beaucoup plus prolongée que nous ne pouvions nous limaginer un rôle bonapartiste, tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle international Il n'y a pas eu stabilisation; l'échéance est venue plus tard que nous l'avions pensé, mais elle arrive. La transformation de la nation ne s'effectue pas, ne s'est pas effectuée sous la direction de la bourgeoisie. Il v a eu un certain nombre de transformations, mais pas une transformation fondamentale: l'échéance arrive et le problème de la transformation de la nation pose le problème de la direction du prolétariat.
L'exemple de l'Inde est d'une signification extraordinaire; il est décisif pour l'explication générale de ce qui a apparu comme possibilités de la bourgeoisie indigène dans une série de pays coloniaux et semi-coloniaux, au cours des dernières années. Dans chaque cas, il y a des facteurs spécifiques, particuliers, qui ont joué. Ils sont différents pour l'Inde et pour l'Egypte. Mais, en aucun cas, on ne voit cette bourgeoisie indigène important en fonction de sa force propre. Elle n'a pas stabilisé la nation. Son rôle a été démesaré par rapport a ses forces propres, en fonction des conditions dans lesquelles elle s'est trouvée. Rappelons a nouveau ces condiaffaiblissement considérable du capitalisme, un renforcement des Etats ouvriers, et un retard prolongé de la révolution prolétarienne dans les pays capitalistes surtout en raison des directions ouvrières. Les rythmes du développement révolutionnaire ont été modifiés, retardés, mais incontestablement nous approchons, ou nous sommes déjà entrés dans une phase velle. Ceite situation apparait très clairement en Inde et ce sera d'ailleurs une question que nous devrons examiner quant à nos tâches dans la partie organisationnelle de ce congrès.
En Extrême-Orient se pose également la question de l'Indonésie. Là aussi, des monvements d'une importance extraordinaire sont en train de se poursuivre: nous avons vu, dans les derniers mois, les résultats tout à fait importants des élections, qui sont le signe d'une poussée révolutionnaire extraordinairement puissante. Je pense qu'un camarade qualifié interviendra Sur cette question, en détail, dans le cours de la discussion et, je ne la traiterais donc pas dans ce rapport.
Si en Extrême-Orient nous voyons maintenant se profiler une nouvelle poussée révolutionnaire, notamment en Inde et en Indonésie, révolution coloniale, par contre, bat actuellement son plein dans tout le monde arabe, de Casablanca à Bagdad.
Le monde entier connait l'importance de premier plan, à tous les égards, politique, économique, militaire, des régions dans lesquelles cette révolution se poursuit. On est au point de convergence de trois continents, l'Asie, l'Europe et l'Afrique. C'est par là que passe la route la plus courte, entre l'Europe et l'Extrême-Orient. A une extrémité, on se trouve aux abords du pétrole du Caucase; à l'autre, c'est le point de la côte le plus rapproché du continent américain. Les ressources pétrolières du Moyen-Orient sont très bien connues; maintenant on annonce des ressources fabuleuses au Sahara, qui se trouve à proximité de l'Afrique du Nord. On comprend donc que la partie aui se ioue à l'échelle internationale donne lieu à un acharnement tout à fait considérable. Nous nous trouvons devant une situation qui est tout à fait grosse de dangers du déclenchement d'une troisième guerre mondiale. En un an, depuis l'affaire de Suez, nous avons eu déjà plusieurs incidents plusieurs crises, la Jordanie, puis maintenant la Syrie; certainement nous en connaîtrons plusieurs autres. Pour reprendre le mot de Foster Dulles, on se penchera « au dessus de l'abime ».
Venons-en maintenant aux forces propres de la révolution dans les pavs arabes. On peut diviser ces pays arabes, en deux groupes qui ont chacun une unité plus marquée: d'une part le Proche-Orient et d'autre part l'Afrique du Nord.
Au Moyen-Orient, c'est l'Egypte qui joue le rôle directeur, et l'Egypte jouera certainement un rôle grandissant du fait que c'est le pays le plus industrialisé de toute cette région, de tous les pays arabes. Le rôle directeur à présent est assuré par une direction bourgeoise, celle de Nasser. A sa façon, Nasser, dans des termes qui ne sont pas ceux du marxisme, a fort bien exprimé la situation, qui se développait et quelles étaient ses propres conceptions. Nous avons plusieurs fois cité, dans nos publications, les passages du livre de Nasser, « La philosophie de la révolution », dans lequel il explique l'intervention du corps des officiers égyptiens, pour se débarrasser des cliques corrompues, pour faire de leur pays un Etat moderne, avec un développement économique important. A la suite de cela, Nasser explique quelles sont les observation: qu'il a faites: après le coup d'Etat militaire qui a chassé le roi Farouk, at lieu de l'unanimité de la nation derrière ceux qui avaient opéré ce coup d'Etat, il voit surgir un foisonnement d'aspirations et d'intérêts particuliers. Et il arrive à cette conclusion qu'il se produit dans son pays une combinaison de deux révolutions en même temps. D'une part une révolution destinée à libérer le pays du joug impérialiste; d'autre part une révolution sociale laquelle les masses aspirent à plus de bien-être, à une situation nouvelle
Dans des termes à lui qui ne sont pas des termes marxistes, Nasser retrouve ce que nous avons dit sur la théorie de la révolution permanente, sur la combinaison révolution dans les pays sous-développés. Bien entendu, Nasser définit aussi sa conception, ses perspectives, son programme, qui sont ceux d'un militaire qui veut que les choses se fassent en Il ne faut pas que les deux révolutions se fassent en même temps. D'abord la révolution politique, la libération du joug impérialiste. Quand celle-ci sera complétée, alors on décidera d'en haut comment on pourra, progressivement, améliorer la situation intérieure. Il est très difficile d'exposer beaucoup plus clairement la conception que la direction bourgeoise actuelle de la révolution en Egypte, possède; c'est exprimé tout à fait clairement. Le développement se fera bien entendu, tout autrement qu'on pourra le décider d'en haut.
Nous aurons certainement sur cette question de l'Egypte et du MoyenOrient une intervention de notre camarade Mischa qui a apporté au cours de la discussion préparatoire au Congrès une contribution tout à fait impor tante, d'autant plus importante, qu'elle formule déjà les grandes lignes d'ur programme pour notre mouvement dans le Moyen-Orient. Je veux simplement mentionner ici deux points. Le camarade Mischa, dans ses articles, a marqué très justement la différence entre l'attitude de Nasser et celle de Peron par rapport au ouvrier. Cette différence est très importante, le mouvais je crois qu'elle tient surtout aux conditions mêmes, au fait que grande; mais je crois qu'elle tient surtout aux conditions mêmes, au fait que ouvrier en Argentine à la différence de lEgypte avait une grande, une longue tradition d'organisation. Il est probable que la logique même de la lutte, la logique même du développement de la situation, obligera Nasser également à tenir compte bien davantage des masses ouvrières dans la suite. Dans les événements de Port-Saïd, Nasser a eu l'audace d'armer les masses, parce que le développement du mouvement ouvrier est encore très faible en Egypte. On peut être certain qu'avec le développement de la situation, il montrera beaucoup moins d'audace dans de telles situations et qu'il aura une attitude beaucoup plus nuancée, plus complexe, à l'égard des masses ouvrières en Egypte.
Un autre point sur lequel je veux attirer l'attention, c'est l'organisation qui existe surtout en Syrie et en Jordanie, et qui a également une action illégale en Irak. Il s'agit du Parti Socialiste de la Renaissance Arabe, le Baath Parti. A première vue, ce parti m'apparait comme une variante arabe d'un parti de type M.N.R. Nous devons étudier la chose de plus près. Il y a là très certainement un foyer politique dans lequel des courants marxistes peuvent fort bien se développer.
J'en viens à l'Afrique du Nord. Je n'apporterais que certaines idées essentielles. Nous aurons certainement plusieurs interventions qui développe'ont ces problèmes. Il faut qu'il en soit ainsi car c'est la pointe avancée di combat de la révolution coloniale. Elle exige de nous non seulement ur appui politique, mais aussi, autant que possible, un appui matériel à la lutte révolutionnaire qui s'y poursuit
La politique de l'impérialisme francais, pendant des années et des années a consisté à essaver de diviser les trois pays qui constituent l'Afrique du Nord, Tunisie, Algérie et Maroc. Il l'a fait tout d'abord avec l'espoir de conserver sa mainmise sur l'ensemble de l'Afrique du Nord. sans accorder aucune concession. Ensuite, il a donné un petit bout à la Tunisie; c'est ce qu'on a appelé « l'autonomie interne ». Ensuite, il a dû accorder ce qu'il appelait « l'indépendance dans l'interdépendance » au Maroc; il a été obligé de faire revenir le Sultan qu'il avait envoyé en exil à Madagascar.
Ayant accordé l'indépendance au Maroc, il a fallu immédiatement la donner à la Tunisie.
L'impérialisme français, dans ces conditions, pensait qu'il pouvait maintenir plus que jamais son autorité sur l'Algérie qui est en réalité la clé de toute l'Afrique du Nord. Sans l'indépendance de l'Algérie, l'indépendance de la Tunisie et du Maroc est quelque chose d'assez aléatoire.
Tous les calculs de l'impérialisme se sont trouvés déjoués, car immédia- tement l'insurrection a commencé en Algérie en novembre 1954. L'impérialisme français déploie des efforts extraordinaires pour écraser la révolution
'n. Algérie. 1 y entretient un demi-million de soldats de l'armée régulièr pour une population de lordre de 8 millions d'habitants. Il dépense 2 mil liards de franes par jour. L'impérialisme français ne frouve pratiquement plus là-bas d'indigènes prêts à jouer le rôle de Bao-Daï et à servir de domestique pour cet impérialismeol-se discute actuellement au Parlement français une « loi-cadre » pour delir un nouveau statut de l'Algérie. Elle est discutée *par tous les partis français. On la présente à tous les gouvernements dans le monde. On ne peut pas la présenter à des Algériens, parce qu'il n'v monne parmi eux à qui pouvoir la présenter. Mais pourquoi y a-t-il tant Lacharnement de la part de limpérialisme français et pourquoi poursuit-il une politique qui visiblement est sans espoir ? L'Algérie ne présente pas ce tue les bourgeois francais appellent dans leur vocabulaire des « interlocu eurs valables » en raison de la composition sociale de ce pavs. Il leur es très difficile, pour ne pas dire impossible, de faire une opération politique analogue à ce qu'ils ont pu faire dans d'autres colonies. Le règne de rimait analogue a ce qu'lis ont pu faire dans d'autres colonies. Le règne de l'impérialisme français en Algérie, depuis des années 1830, a pratiquement disparaitre, les propriétaires fonciers indigènes. Il y a des bourgeois indimais ils sont peu nombreux et il est tres difficile de dire qu'ils constituent une classe bourgeoise indigène avec une certaine ossature. La couche bourgeoise est très limitée. Il y a aussi une petite bourgeoisie algérienne mais elle est extrêmement pauvre. Elle ne peut pas ne pas être pauvre quand on tient compte que la grande masse de la population n'est pas une popu lation prolétarienne, un prolétariat proprement dit; c'est une espèce de sousprolétariat, une sorte de masse plébéienne qui vit d'une façon extrêmement comme on en voit peu dans le monde. Le terme qui définit le mieux socialement est le mot anglais « pauper ». Les statistiques françaises elles-mêmes, les statistiques officielles, reconnaissent que la grande majorité de cette population a un revenu total en Algérie inférieur aux économies envoyées par les 400.000 travailleurs algériens qui vivent en France et qui sont pourtant payés aux salaires les plus bas en faisant les travaux les plus durs. Je crois que le chiffre officiel de revenu d'une famille en Algérie est de 20.000 francs par an. C'est cela qui explique le caractère tout à fait explosif de la révolution en Algérie et l'extrême difficulté pour l'impérialisme de trouver une couche sociale possédante conséquente, capable de prendre la direction de ce pays.
Cette révolution en Algérie joue bien entendu un rôle explosif aussi pour les pays limitrophes, c'est-à-dire la Tunisie et le Maroc.
Aussi, outre l'impérialisme français, les bourgeoisies indigènes de ces pays, Tunisie et Maroc, Algérie, parce que l'équilibre social chez elles est profondémen Passe en sont extrêmement sensibles à ce qui Dans le dernier mois ou les dernières six semaines, nous avons vu Bourguiba, le représentant le plus qualifié de la bourgeoisie tunisienne, éliminer monarchie, et nous avons vu également le sultan du Maroc prendre des mesures contre un certain nombre de propriétaires féodaux qui s'étaient trop ouverte ment alliés à l'impérialisme francais. De telles mesures, prises au Maroc et
Tunisie, sont des mesures préventives, des concessions devant la fermentation qui se poursuit dans ces pays et qui est attisée, stimulée, fortifiée, par la lutte du peuple algérien. Le représentant le plus clairvoyant de la bourgeoisie de ces pays, Bourguiba, veut trouver une solution qui permette d'asseoir le regime bourgeois en Algérie. Il a repris, sous une certaine forme, Pidée d'une Fédération Nord-Africaine, celle-ci étant d'ailleurs inscrite dans le développement historique de ces pays. Mais il espère surtout pouvoir soutenir par les bourgeoisies tunisienne et marocaine, ce qui peut exister comme bourgeoisie algérienne.
propos des masses ouvrières et paysannes pauvres Algérie, nous devons souligner, tout d'abord, que le mouvement syndical indigène est maintenant libéré de la tutelle des centrales françaises. Il faut remarquer que pedigenes de diriger les syndicente avoir limerai pendant toute la période précédente, l'impérialisme francais a empêché les svndical à eux. il a préféré avoir des syndicats, même dirigés par des staliniens, à condition qu'ils se trouvent dépendants d'une centrale française dirigée à Paris, liés à elle. Il en était de même au Maroc.
En ce qui concerne la lutte en Algérie le Front de Libération Nationale qui est actuellement la direction effective de la révolution algérienne, a d'abord mis l'accent, pendant toute une période, sur les problèmes militaires, sur les
QUATRIEME L QUATRIEME NTERNATIONALE , problèmes de la lutte armée exclusivement d'un point de vue militaire; il a ensuite, porté son attention sur les problemes politiques, sur les problemes sociaux. Ce qui a été fait se trouve concrétisé dans le programme adopté : l'an dernier, dans son congrès. Nous en avons reproduit de très larges extraits dans « la Vérité des Travailleurs ». Parmi les points les plus importants, . indépendamment du rôle très important qu'il donne au proletariat d'une arian plus particulièrement à souligner, c'est la création, l'établissement nous parait plus particulièrement à souligner, c'est la création, létablissement d'une organisation, d'une administration locale sur la base de comités de type populaire. entendu, voir cela de façon relative, donné la situation complexe dans laquelle se développe la révolution en . Algérie.
Ce qui constitue certainement le frein le plus important du développement politique dans la révolution algérienne, c'est attitude criminelle des directions ouvrières francaises. Elles ont pratiquement fait tout ce qui était possible, chacune avec sa politique, pour briser toute action du prolétariat francais en aide à la révolution algérienne. Il y a eu, comme chacun le sait quelques bonnes paroles, par ci par là, des dirigeants staliniens. Mais ce n'était vraiment pas sérieux, et on comprend que le Parti communiste algérien ait en fait disparu. L'année dernière, lorsque le gouvernement Guy Mollet a rappelé des centaines de milliers de travailleurs dans l'armée pour les envoyer en Algérie, il y a eu des manifestions a travers toute la France. spontanément, les jeunes dans les gares ne voulaient pas partir. Le Parti communiste n'a rien fait pour organiser, pour développer ces luttes et, au contraire, là ou il y a eu des incidents violents, il les a dénoncés comme l'œuvre de provocateurs.
Depuis le commencement de l'année 1957, nous assistons à une apathie politique extrêmement grande des masses travailleuses; et ceux qu'on entend,
Use manifestent, c'est une minorité réactionnaire, fascisante qui exploite cette situation.
Il y a en France une série de mouvements petits bourgeois ou de personnalités petites bourgeoises de gauche qui, évidemment, ne prennent pas une attitude impérialiste, qui sont pour l'indépendance de l'Algérie ou pour des négociations avec les Algériens; mais le fond de leur pensée est attitude disons de partisans d'une bonne Union française, de gens qui agissent en bons conseilleurs, d'une manière toute paternaliste. Bien entendu les Algé raison tout récemment dans leur journal de les renvoyer chez eux, de les inviter à balayer chez eux d'abord.
Dans les conditions qui sont ainsi créées pour les Algériens, l'idée de socialisme, lidée de communisme se trouve particulièrement compromise. Il • a des travailleurs européens, des communistes européens même qui n'on as compris pendant longtemps la différence entre Guv Mollet et le socialisme, entre Staline et le communisme. Pour des travailleurs des pays coloniaux dont le niveau culturel est évidemment extrêmement bas, faire la différence entre le socialisme, le communisme et Guy Mollet, Thorez et compagnie, devient un problème difficile.
Un facteur très important pour lavenir • de la révolution en Algérie, c'est l'existence de plusieurs centaines de milliers d'Algériens qui ont participé à la vie sociale comme travailleurs en France, dans le mouvement ouvrier français; qui ont participé à ses luttes et qui ont donné un nombre mouvement ouvrier: des délégués d'usines, des militants syndicaux et qui sont appelés à jouer un rôle important dans l'avenir de la révolution algérienne.
Je voudrais dire maintenant quelques mots sur une question qui préoccupe certainement tous les militants et sur laquelle ils ont peu d'informations hors de France, la question du conflit des deux organisations: Front de Libération Nationale et M.N.A. Il faut tout d'abord répondre à une affirmation qui a été faite par le groupe Lambert en ce qui concerne le M.N.A. qu'il a qualifié de Parti bolchevik dans la révolution algérienne. Le M.N.A. n'est pas un parti bolchevik. Ce n'est même pas un parti ouvrier. Le M.N.A. ainsi que le F.L.N. est une organisation nationaliste dont la composition sociale est évidemment liée à la composition sociale de la population algérienne. La base de ces organisations est composée d'ouvriers et de paysans très pauvres.
Au point de vue du programme, il n'est pas possible de voir dans les textes qui sont présentés des différences profondes. Les unes et les autres veulent l'indépendance, la Constitution algérienne, la réforme agraire. Si nous - qui avons l'habitude d'étudier les programmes au microscope - ne pouvons pas voir de différences essentielles, il est évident que les masses algériennes, en s'orientant très largement vers le Front et non vers le M.N.A., l'ont fait pour d'autres raisons que celles du programme. Quels sont les faits de ce point de vue ? Dès le début, le Front a eu la prépondérance dans la revolution en Algérie. Au début, le M.N.A. a eu la très grande majorité dans lemigration algérienne en France. Par tous les movens de contrôle dont nous pouvons disposer (la réponse aux appels de grèves, les positions des délégués algeriens dans les entreprises, etc...) nous pouvons, non pas donner de facon précise, ces choses-là ne sont pas mesurables, mais déterminer exactement les tendances; là-dessus on ne peut pas se tromper. Aujourd'hui, la l'émigration algérienne qui a évolué en 1956, se trouve avec le Front; et le M.N.A. ne dispose de positions que dans le Nord de la France et en Belgique.
Pour les masses algériennes, c'est le Front qui dirige la lutte et c'est la raison de son choix entre le F.L.N. et le M.N.A. Effectivement, ce que nous avons appris après quelques mois de lutte armée, ce sont les conditions dans lesquelles elle s'est déclenchée. Ce sont les hommes du Front qui ont engagé le combat.
Les militants français — très peu nombreux — qui suivaient, depuis des années, l'organisation algérienne, le M.I..D. laquelle était, après la guerre, l'organisation dirigeante dans l'émigration et en Algérie, savaient qu'il couvait une crise dans cette organisation. A partir de 1947, nous avons eu connaissance de toute une série d'incidents. Ils avaient des aspects individuels et non pas un aspect global de masse, mais c'était des symptômes politiques considérables. La crise a pris toute son acuité pendant la période 1952-1954. au moment où la lutte se poursuivait en Tunisie, au Maroc, où par cette lutte les Marocains et les Tunisiens arrachaient quelque chose, tandis que pendant ce temps-là le M.T.L.D. se trouvait impotent, impuissant, ne bougeait pas. Cela a entraîné une crise dans les sommets qui se sont déchirés. Cela a entraîné aussi une série de cadres moyens très nombreux de cette organisation, des cadres de ce qui était une organisation paramilitaire du M.T.L.D., dégoûtés de la crise aux sommets, à prendre l'initiative d'agir indépendamment des sommets, et à engager la lutte armée. Au sommet, après la scission dans le M.T.L.D., tendances fut complètement liquidée; l'autre tendance, celle de Messali Hadj a eu une attitude attentiste pendant plusieurs mois par rapport à l'insurrection et ne s'est prononcée pour la lutte armée qu'environ six mois apres qu'elle ait été engagée. Aussi, en Algérie, la tendance Messali, le M.N.A. n'a pas pu jouer un rôle important dans la lutte armée. C'est le F.L.N.. créé par les initiateurs de l'insurrection, qui a gardé la direction du combat armé. Cela nous apparaît comme une explication suffisante du choix des masses entre le F.L.N et le M.N.A.
Notre attitude - et surtout l'attitude de la section francaise - a été dictée par le souci d'aider dans toute la mesure de nos forces à la victoire du peuple algérien. Nous ne pensions pas que l'on pouvait le faire en considérant que déjà les différenciations sociales et politiques étaient clairement établies dans les mouvements révolutionnaires. pensons que c'est leveloppement de la révolution, sa marche en avant, qui va permettre de fair‹ surgir et d'affermir des courants marxistes.
Il faut dire un mot sur les plus récentes évolutions du M.N.A. Se trouvant de plus en plus en minorité, le M.N.A. — pour des raisons qui nous apparaissent être de nature manœuvrière — a pris des positions désastreuses. Pensait-il trouver plus d'audience auprès des Américains ? Il a en tout cas fait des déclarations — aux Nations Unies, au State Department, au gouvernement Adenauer... - qui montrent ce que le ministre français des Affaires étrangères, Pineau, a appelé dans son discours aux Nations Unies en février dernier, du « prooccidentalisme ». Enfin, il a monté des syndicats algériens en France même, au lieu d'inviter les travailleurs algériens à adhérer aux syndicats des ouvriers avec lesquels ils se trouvent dans les usines.
Notre position n'est évidemment pas calquée sur celle du groupe Lambert. en remplaçant une organisation par l'autre. Nous ne nous identifions pas avec le F.L.N., ce serait politiquement faux. Nous soutenons la révolution algé rienne telle qu'elle est, avec sa direction actuelle telle qu'elle est. Ceci ne nous empêche nullement de donner notre appréciation sur la politique des organisations et des directions dans cette révolution.
J'ai insisté sur quelques points, il reste bien d'autres aspects de la révo lution algérienne à traiter. Mais je rappelle encore une fois que celle-ci est aujourd'hui la pointe la plus avancée de la révolution coloniale. Soutenue seulement par les autres peuples colonisés ou récemment libérés du joug impérialiste, elle est trahie jour après jour par les organisations traditionnelles du prolétariat, lesquelles ont tout fait pour désorienter le prolétariat français directement intéressé à la victoire du peuple algérien. Il est de notre devoir d'intervenir partout dans le mouvement ouvrier pour qu'il mette fin à cette situation scandaleuse. Toute l'histoire de notre mouvement est caractérisée par les interventions aussi vigoureuses que possible pour attirer l'attention, pour soulever l'action du mouvement ouvrier en direction du secteur où la révolution est directement aux prises avec l'ennemi de classe. Nous devons rester fidèles à notre tradition dans le cas de l'Algérie.
L'Afrique du Nord et le Moyen-Orient nous conduisent à la masse du continent africain. Les impérialistes y sentent déjà, à des degrés divers, la volonté de libération des peuples. Ces peuples partent d'un niveau plus bas, on assiste souvent a la décomposition des structures tribales, et, par suite, la transition vers le socialisme sera plus abrupte et plus compliquée.
Un aperçu général sur ces questions a été donné dans un article du camarade Germain dans la discussion préparatoire à ce Congrès. Mais il est évident que nous ne pourrons en rester là. Nous devons étudier soigneusement les mouvements existants, les mouvements de masse, les organisations de l'intelligentzia qui joue un rôle très important dans la vie de ces pays. Le mouvement syndical lui aussi commence à y être fortement développé; et dans plusieurs pays africains, nous avons assisté à des luttes grévistes d'envergure.
Dans tous ces mouvements, il existe une grande recherche intellectuelle pour donner des réponses fondamentales aux problèmes révolution africaine. La formation de quelques cadres marxistes de valeur à présent pourrait avoir une influence décisive sur le cours de la révolution dans ces pays.
Dans ce rapport je n'ai pas l'intention de développer la situation ainsi que les problèmes de notre mouvement, tant pour l'Amérique latine que pour Ceylan. Les délégués de ces pays le feront beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Je me bornerais dans chaque cas à une seule remarque.
Pour l'Amérique latine, la première action de force ordonnée par les Etats-Unis, l'intervention contre le gouvernement Arbenz du Guatemala, eut lieu à l'époque de notre précédent Congrès. Depuis lors, il y a eu laction contre Peron. Et maintenant la situation en Bolivie tend vers un paroxysme. Mais tous ces événements montrent aussi, notamment par l'exemple de l'Argentine, limpossibilité pour l'impérialisme et ses agents dans ces pays de parvenir à stabiliser un quelconque régime pour tant soit peu de temps. l en serait de même si éventuellement l'impérialisme ramenait Peron pou enrayer la désintégration sociale en Argentine.
En ce qui concerne Ceylan, nous voulons souligner devant le Congrès la vaillante résistance de notre section aux courants communalistes sur la question des langues. Cette attitude a fortifié le parti et elle sera, nous en sommes surs, payante dans un proche avenir.
Il nous reste maintenant à voir comment pourra être conclue la discussion sur la révolution coloniale. Au Comité Exécutif International qui avait mis cette question à l'ordre du jour, il avait été prévu un préambule général - que devait préparer le S.I. — et des textes spécifiques sur la révolution dans diverses régions du monde — que devaient écrire plus particulièrement des camarades de sections qui suivent, et pour cause, plus directement ces questions. Malheureusement, à cause des tâches considérables que nous connais. sons tous, ces derniers documents ont fait défaut. Des camarades ont pu seulement écrire quelques articles de discussion.
La commission coloniale qui a été nommée au début de ce Congrès s'est réunie avant que commence cette discussion. Elle a examiné ce qu'il serait possible de faire, et elle vous propose finalement ceci. D'une part la discussiaon va se mener ici sur le rapport et le préambule général, et nous devons sortir de ce Congrès avec le préambule amendé et mis au point. Mais, ce préambule, de par son caractère, restera trop général. La commission propose d'utiliser la présence ici de nombreux camarades qualifiés pour obtenir des textes sur la situation dans un certain nombre de pays de la plus grande importance pour la révolution coloniale. Ces textes devraient être prêts dans le délai d'un mois après le Congrès. Avec ceux-ci, le S.I. préparerait un texte synthétique sur l'état présent de la révolution coloniale, et ce texte serait soumis à la prochaine session du Comité Exécutif International qui l'adopterait définitivement au nom du Congrès. C'est la solution qui nous a paru la plus pratique.
Il ne s'agit pas pour nous seulement d'un texte. Tous, ici, nous comprenons tout ce que constitue la révolution coloniale pour la victoire du socialisme. Il y a dans tous les pays coloniaux, dans tous les mouvements des peuples coloniaux, une recherche, un désir ardent de comprendre, de trouver les solutions de leur émancipation. Ce texte que nous devons preparer, ce ne doit pas être seulement un document pour nous, pour notre propre activité comme IV* Internationale, il doit être rédigé comme un instrument pour de larges masses de militants des péuples coloniaux, une arme de leur combat. En aidant ainsi ces hommes à lutter, nous hâterons la progression de notre mouvement. La victoire des peuples coloniaux est aussi une victoire de la IV• Internationale.