Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 14, n° 7-9

Les effets de la « déstalinisation » en Chine

Jean-Paul Martin · Quatrième Internationale, vol. 14, n° 7-9 · septembre 1956 · p. 31-33 · 2 192 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

La session du Congrès National du Peuple qui s'est tenue dans la deuxième quinzaine de juin 1956 à Pékin, a donné lieu à d'importantes indications concernant aussi bien la situation économique que la situation sociale et politique actuelle en Chine. Elle a permis d'autre part d'entrevoir de quelle manière la direction chinoise envisage la marche de la « déstalinisation » dans son pays.

Il est hors de doute que si la « voie chinoise vers le socialisme » fut depuis longtemps particulière, sans imitation servile de l'exemple soviétique, les conceptions staliniennes de la construction du socialisme avaient cependant considérablement influencé les Chinois. La critique ouverte de la gestion de Staline entreprise par ses épigones, aide à présent les Chinois à adopter eux-mêmes une attitude encore plus critique envers le « modèle » stalinien. Ceci leur permettra éventuellement d'éviter certaines des erreurs les plus graves commises en U.R.s.s. dans la construction du socialisme.

Il est à remarquer qu'au lendemain du 20* Congrès du P. C. de l'U.R.S.S., la direction chinoise fut parmi les plus conservatrices dans la critique de Staline. Les débats qui eurent lieu sur cette question au sein de la direction chinoise furent résumés dans un article intitulé « De l'expéricence historique de la dictature prolétariat », publié dans l'officiel Jemingepao du 5 avril 1956.

La thèse de la direction chinoise était alors que la plupart des « erreurs » commises par Staline avaient été « inévitables », en raison du manque d'expérience du mouvement communiste international dans la « construction du socialisme » : « Ce qu'il y a de juste comme ce qu'il y a d'erroné chez Staline est un phénomène du mouvement communiste international et porte la marque de l'époque ».

La direction chinoise déclarait que « Staline avait été un grand marxiste », qui « a appliqué et développé de façon créatrice de marxisme-léninisme », et que s'il a commis « quelques grosses erreurs », c'était « sans en avoir conscience » !

Mais depuis juin de cette année, la direction chinoise a publié des jugements plus sévères sur Staline, tout en restant considérablement en arrière des jugements portés par d'autres directions de Partis communistes en cette matière. En juillet, Pékin décidait de publier la « collection des critiques sur le cas Staline », livre contenant la traduction des résolutions, déclarations, articles et rapports des critiques de Staline, formulées par les Comités Centraux et les dirigeants des différents P.C., ainsi qu'une série d'éditoriaux publiés par les organes du P.C. chinois depuis juin.

Ce dernier a cependant jusqu'ici ignoré le rapport Khrouchtchev sur Staline, et n'a jamais mentionné l'existence de ce document. Les raisons de cette attitude de la direction chinoise s'expliquent par sa propre éducation foncièrement stalinienne et par le fait que, dans plusieurs domaines, en commençant par celui du « culte de la personnalité » (de Mao Tsé Tung), celui de l'industrialisation et de la collectivisation, elle fut coupable de méfaits semblables à ceux reprochés à Staline par ses épigones.

La direction chinoise a manifestement préféré procéder à la « déstalinisation» en évitant son auto-critique francne et directe, en modifiant désormais ses pratiques et ses conceptions en matière de « construction du socialisme ».

Pour la première fois, lors de la session de cette année du Congrès du Peuple, a eu lieu un semblant de discussions libres parmi les députés, avec de multiples critiques adressées à la gestion politique et économique du gouvernement. Dans ces discussions sont intervenues en tout 164 députés. Dans son discours final de clôture des débats, Chou-En-Lai, premier Ministre a « accepté les critiques et les opinions concernant le travail gouvernemental » et a promis une prompte réparation des erreurs et des insuffisances, les unes et les autres englobant à peu près tous les domaines de l'activité politique et économique du pays.

Parlant à la suite de plusieurs députés intervenus de manière critique, Li-WeiHan, dirigeant de la section du travail de Front unique du Comité Central du P.C. chinois, a donné un aperçu de la manière nouvelle dont la direction chinoise envisage les modifications à apporter au climat politique du pays.

Sur la base des réalisations économiques et sociales depuis la victoire de la révolution, Li-Wei-Han a conclu que désormais la principale méthode en Chine pour faire face « à la lutte de classes et aux antagonismes de classe » (dont il a reconnu la continuation), serait l'éducation par la « persuasion » et non la répression plus ou moins « brutale » encore récemment employée. Cette éducation doit se faire d'autre part désormais sur la base d'une adhésion volontaire des intellectuels, des. capitalistes, des sans parti et des noncommunistes en général, en respectant les

IN T

E

QUATRIEME principes des libres discussions et de l'égalité de tous.

Un des points les plus intéressants de son intervention fut incontestablement l'accent mis sur la nécessité d'une collaboration loyale, confiante et « recipro• quement » utile entre le Parti communiste et les différents autres « partis démocratiques » et organisations qui participent au front unique démocratique dirigé par le P.C.

Ces « partis démocratiques », a dit J'orateur, « ont accepté maintenant le socialisme » et doivent avoir désormais le droit « de superviser » l'action du parti communiste.

Il s'est élevé contre ceux qui « ne prennent pas au sérieux ces partis » ou qui croient leur rôle terminé.

Li-Wei-Han croit au contraire qu'à travers ces partis et autres organisations s'exprimera la diversité d'opinions sur la construction du socialisme, les problèmes, les besoins, le mode de vie, etc. Il a sévèrement critiqué les communistes qui ne respectent pas « la liberté politique » et « l'indépendance » de ces partis et organisations et qui oublient leur « égalité » absolue « devant la loi ». Tout son discours fut un plaidoyer pour changer les rapports existants entre le P.C. et masses, dans sens de coopération, d'égalité et de liberté, constituant un semblant de démocratie qui fonctionnerait soi-disant sur la base d'un système « multiparti » dans lequel s'exercerait un contrôle réciproque.

On ne saurait naturellement se faire des illusions sur la réalité des « partis démocratiques », qui sont tous des organisations fantoches strictement contrôlées par le P.C.

Le rapport de Li-Fou-Choun, vice-président du Conseil directeur de commission du plan, ainsi que les interventions sur ce rapport ont donné de précieuses indications sur la situation économique et sociale et les intentions de la direction dans ce domaine.

Si les objectifs quantitatifs du plan quinquennal en cours seront, selon rapporteur, largement atteints, même avant son expiration normale, différentes lacunes qui étaient en réalité faciles à prévoir (1) sont également signalées dans l'agriculture, des excès de « socialisation » purement administrative dus à la

« hâte » et au désir « d'avancer de manière aventureuse » de certains (pressés, contraints en réalité de remplir leurs quotas socialisation de l'agriculture. » (2). Dans la « transformation so-

(i) Voir l'industrialisation et la collectivisation en

Chine », Quatrième Internationale, Mars 1956.

(2) Parlant du développement de la coopération agricole, Teng Tsou Hui, vice-président directeur du y Bureau du Conseil d'Etat, a reconnu que

« durant la phase culminante » de la « socialisation de l'agriculture », un nombre important de coopératives se sont livrées 3 des excès « inimacinables d'extravarance et de gaspillage », que le principe de

Padhésion volontaire n'a pas été « strictement appliqué >. que la mualite de la production fut négligée au profit a de la quantité et de la rapidité » que la distribution du revenu n'a pas été faite dans des proportions satisfaisantes Dour les. paysans. entre l'Etat et les fonds Dour les coopératives, etc.

eux, cialiste de l'industrie, du commerce et de l'artisanat », non moins hâtive, il y eut des excès analogues au détriment « de la qualité, de la variété et des normes et produits » ainsi que des rapports entre « la production et la distribution » et de ceux de la « coopération » entre l'Etat. les ouvriers, les capitalistes, les artisans (3). En général une production ignorant souvent la qualite ainsi que conditions matérielles et de securite des ouvriers, des paysans et des employés.

Le rapporteur s'est permis d'exprimer ensuite « ses propres opinions » sur quelques questions fondamentales. Il a tout d'abord insisté sur la nécessité d'un développement harmonieux entre les trois branches principales, industrie lourde, industrie légère, agriculture de l'économie.

Tout en plaidant pour le développement prioritaire de l'industrie lourde, déclaré que « simultanément au développement de l'industrie lourde, il est nécessaire de développer sérieusement l'industrie légère sur la base d'un développement de l'agriculture par tous les moyens ». Le développement de l'industrie légère est nécessaire, a-t-il dit, tout d'abord pour satisfaire les besoins matériels et culturels des masses, l'augmentation des salaires ne suffisant pas si la contre-partie de l'argent en marchandises n'existe pas. Ensuite les revenus de l'industrie légère sont parmi les principales ressources pour l'accumulation de l'Etat, dont dépend le développement de l'industrie lourde. Enfin les capitaux nécessaires pour l'industrie légère sont considérablement plus faibles que ceux necessites par l'industrie lourde

Le rapporteur a examiné en détail les possibilités du développement plus rapide de l'industrie légère en le reliant, à juste titre, à celui de l'agriculture. Sur la base d'une bonne récolte réalisée en 1955, il sulvantes pour l'année en cours : le développement total de l'industrie sera supérieur de 19,7 % par rapport à celui de 1955, celui des moyens de production de 23 %, celui des moyens de consommation de 17 %. La proportion entre les moyens de production et les moyens de consommation tend

(3) Chen Youn, vice-président, dans son rapport sur la transformation entreprises privées, reconnu que les directives de juin 1956 du gouvernement pour accélérer administrativement leur « socialisation » ont échoué.

« Le résultat d'un si profond changement fut que, dans un grand nombre de provinces et de régions on n'a pas eu assez de temps pour acquérir l'expérience nécessaire à l'adaptation des entreprises à la gestion ou, Privé, Par consen combinée de l'Etat et du capital privé. Par conséquent quand arriva le jour grand éclats de fanfares, on célébra la transformation, un très petit nombre d'usines, d'ateliers artisanaux, de magasins d'établissements de transports, en beaucoup d'endroits avait réussi à opérer la transformation. Parmi eux il y en avait quelques-uns qui n'auraient pas dû être transformés et ceux qui, tout en devant l'être, dans leur nouvelle forme combinée étaient devenus trop grands par la combinaison imposée. En un mot, trop d'entreprises de ce genre furent amalgamées et

Punité d'après laquelle les gains et les pertes devaient être calculés devint trop grande. Cette tendance aveugle à amalgamer les entreprises fut stoppée par une décision du Conseil d'Etat du & fevrier.

tion des en repinies, ne pulet se faire hativement. anisa- « Notre opinion, ajoute-t-il, est que la réorganisa-

UATRIEME II N à s'améliorer considérablement en faveur de ceux-ci, à l'encontre des dispositions initiales du plan dans ce domaine. Ceci se reflète également dans le changement du rapport des investissements entre l'industrie lourde et l'industrie légère, fixé initialement à 8 et qui passe présentement à 7.

Parlant plus loin du rapport qui doit exister entre l'accumulation par l'Elat et les fonds destinés à la consommation et l'amélioration du niveau de vie des masses, Li-Fu-Chun indique que la Chine consacre actuellement 22 % du revenu national à l'accumulation et 78 % à la consommation, contre, dit-il, 25 % et 75 % respectivement en Union soviétique lors des premiers plans quinquennaux. Le rapporteur a estimé que cette proportion doit être maintenue et même améliorée en faveur des fonds pour la consommation.

Un des points les plus intéressants de son rapport fut consacre aux salaires. .. a trouvé que le principe d'une augmentation des salaires proportionnellement à l'accroissement de la productivité n'a pas été appliqué. Pendant les trois premières années dû plan, la productivité dans l'industrie a augmenté de 41,8 %, mais les salaires n'ont augmenté que de 14,7 % (et en réalité, a-t-il dit, de 6,9 % seulement) ! En 1955 particulièrement, l'aug-

TERNATIONALE mentation des salaires réels n'a été que de 0,2 % !

Les conditions d'habitat, d'hygiène et de sécurité paraissent aussi être sérieusement négligées et sans rapport avec l'elfort de production fourni par les ouvriers et les paysans.

On comprend que, dans ces conditions. plusieurs députés, exprimant le profond mécontentement des masses en ce qui concerne leurs conditions de vie, « ont montré un grand intérêt » pour les discussions relatives à cette question et que Chou-En-Lai, faisant siennes leurs critiques, a promis une prochaine augmentation des salaires pour les 18.510.000 ouvriers et employés du pays ainsi qu'une amélioration sensible de leurs conditions d'habitat.

Le g° Congrès national du P.C. chinois est convoqué pour le 15 septembre à Pékin. A son ordre du jour figurent outre un rapport d'activité du C.C. les propositions pour le 2º plan quinquennal. travaux fourniront incontestablement des indications encore plus précises que celles données à la session du Congrès national du peuple sur les efforts pratiques de « destalinisation » en Chine, dont on ne saurait minimiser l'importance capitale pour l'avenir de la grande révolution chinoise.

Septembre 1956 33 .

Une erreur sur cette page ?