La révolte des ouvriers de Poznan et ses répercussions dans la vie sociale polonaise, de même que les événements qui ont précédé la chute du satrape stalinien en Hongrie, ouvrent une nouvelle étape de la montee revolunonnaire dans les pays du glacis soviétique. De même que le soulèvement héroïque des ouvriers d'Allemagne orientale des 16 et 17 juin 1953, et que les grèves de Vorkouta et d'autres camps de travail forcé en Sibérie, ils nous permettent de saisir sur le vif les contradictions des forces sociales qui préparent la révolution politique des travailleurs soviétiques contre la bureaucratie. La dynamique de la renaissance du mouvement des masses dans les Etats ouvriers dégénérés et déformés, les relations particulières entre la pression des masses, la
Depuis plusieurs semaines, les usines ZISPO à Poznan étaient le théâtre d'une sourde agitation ouvrière. A deux reprises, en 1953 et en 1954, le relèvement des normes avait imposé aux travailleurs un effort de production accru sans relèvement de salaires. Plus encore, un accroissement de la productivité du travail de 24,6 % était accompagné d'un blocage du salaire nominal (Lrybuna budu, 20 Jullet 1956). Un reclassement de la maind'œuvre du point de vue des catégories professionnelles — lié selon certains à la conversion de l'entreprise d'une production d'armements à une production civile - signifia, au cours de l'année suivante, des réductions du salaire mensuel de 200 à 450 zloty pour les 3/4 des salariés de l'usine (Trybuna Ludu, 30 juin 1956).
Fin 1955, le système des salaires fut revu dans le sens proposé par BoulganineKaganovitch en U.R.S.S. La réduction de la partie des primes dans le salaire global ne fut pas compensée par un relèvement suffisant du salaire de base. La réduction précédente du salaire global fut donc en quelque sorte consolidée.
Ce qui finit par aggraver davantage encore la situation des ouvriers de la ZISPO, ce fut la désorganisation des fournitures de matières premières et de courant électrique à l'usine, qui provoqua des arrêts périodiques de la production et une nouvelle réduction des salaires.
Dès le mois de mai 1956, une grève perlée commença à s'étendre dans l'usine. Une pétition écrite fut envoyée au ministère des industries mécaniques à Varsovie. 12 division de la bureaucratie, les concessions de celles-ci aux diverses couches de la population, puis le début de l'action ouverte des masses, tout cela est eclairel, étape par étape, selon la modification des rapports de forces qu'elle comporte. Poznan ouvre à ce sujet un nouveau chapitre par rapport à Berlin 1953. Mais avant tout, les événements de Pologne et de Hongrie nous permettent d'inclure pour la première fois depuis 1927 un facteur subjectif dans l'analyse de la montée ouvrière dans des pays dominés par la bureaucratie soviétique : la réapparition d'une opposition communiste qui conquiert de haute lutte le droit de s'exprimer publiquement, devant l'opinion publique ouvrière de son pays. Elle resta sans réponse. Le mécontentement fut tel que le comité d'entreprise prit en main la direction de l'agitation et envoya, le 25 juin, une délégation à Varsovie pour discuter avec le ministre FidelSki. Les revendications portaient sur le reclassement des travailleurs et l'abolition du règlement sur les salaires de décembre 1955 ; sur la fourniture régulière des matières premières; sur le remboursement des impôts payés au cours des dix années précédentes, selon la loi récompensant « l'effort d'émulation socialiste », et sur l'amélioration du ravitaillement et du logement ouvrier.
La délégation revint à Poznan le 27 Juin, accompagnee du ministre lui-meme. Les événements du 27 sont déjà teintés d'interprétations apologétiques dans les récits qui en ont paru dans la presse polonaise. La version selon laquelle le ministre aurait donné satisfaction aux ouvriers mais « tardé » de communiquer la teneur de ces décisions aux ouvriers est peu vraisemblable. En effet, deux meetings de masse eurent lieu, l'un le 27 à 14 heures et l'autre le 28 à 6 heures du matin, au cours desquels les représentants du pouvoir avaient d'amples occasions de communiquer de bonnes nouvelles aux travailleurs.
Par ailleurs, au cours de la révolte du 28 juin, une rumeur a circulé parmi les ouvriers de Poznan selon laquelle des membres de leur délégation auraient été arrêtés à Varsovie ou à Poznan même. Il est impossible de vérifier le bien-fondé de cette rumeur, mais il semble probable que les autorites ont exercé des repré-
LES CAUSES IMMEDIATES DE LA REVOLTE DE POZNAN
LES CAUSES IMMEDIATES DE LA REVOLTE DE POZNAN
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Q sailles contre certains membres de la délégation qui, au meeting du 27, se déclarèrent mécontents du résultat des négociations et proposèrent la grève et la manifestation de rue pour le lendemain.
Le 28 au matin, cette décision fut confirmée dans un nouveau meeting. Comme à Berlin les 16 et 17 juin 1953, les ouvriers se réunirent démocratiquement dans toutes les entreprises de Poznan pour discuter de l'attitude à prendre envers le mouvement qui était déclenché. La plupart des entreprises décidèrent de se joindre à la grève et à la manifestation. Mais pas toutes. Les cheminots et les ouvriers de l'usine STAROLEK, qui venaient d'obtenir une augmentation des salaires, refusèrent de participer à l'action. Relatant ce fait dans la revue Preuves (août 1956), K.-A. Jelenski y voit une confirmation que le mouvement au début eut un caractère purement économique, et que l'initiative provenait des éléments communistes de la base. Venant d'un tel organe pro-impérialiste, cette remarque en a d'autant plus de valeur.
La manifestation débuta dans l'ordre et dans le calme le plus parfait, sans émeutes ni violences ou pillages d'aucune sorte, comme le confirment unanimement tous
LE ROLE DES
La première version des événements, communiquée dès le 29 juin par l'Agence de Presse polonaise PAP, insistait lourdement sur le rôle décisif joué dans les événements de la veille par les « agents impérialistes, provocateurs à la solde de l'étranger ». Tout en soulignant le fait qu'il fallait accorder une plus grande attention aux causes économiques et sociales des événements de Poznan qu'à l'activité des provocateurs, le premier secrétaire du Comité Central du parti communiste (1), Ochab, n'en déclara pas moins au 7º Plénum du C.C. que « les organisations clandestines contre-révolutionnaires ont organisé la provocation sanglante et les émeutes dans les rues de Poznan ». (Trybuna Ludu, 20 juillet 1956.)
Or, cette thèse, largement répandue par la presse et la radio polonaise, ne se heurtait pas seulement à des contradictions internes manifestes, elle souleva également l'indignation ouvertement exprimée de dizaines de milliers de travailleurs de toute la Pologne. Selon l'article précité de K.-A. Jelenski, des dizaines de milliers de lettres, signées ou anonymes, furent envoyées spontanément aux rédactions des journaux et de la radio. Dans son émission du 5 juillet, la radio polonaise avoua avoir reçu « un grand nombre de lettres » au sujet des événements de Poznan. Elle en cita quelques-unes à titre d'exemple.
Toutes exprimaient leur opposition violente à la version officielle des événements.
(1) Le Parti Unifié des Travailleurs Polonais. Nous le désignons sous le titre de « Parti Communiste » pour faciliter la compréhension du lecteur.
les observateurs, polonais ou étrangers. Arrivée devant les bâtiments de la police d'Etat, la manifestation pacifique se transforma en émeute. Qui a tiré le premier coup de fusil? Les milieux officiels affirment que des « provocateurs dans la foule » ont tiré sur les policiers barricades dans leur forteresse, que ceux-ci auraient riposté en « tirant en l'air ». Les voyageurs étrangers de retour de Poznan ont affirmé que la version qui circulait dans le peuple fut celle de coups de feu tirés par la police et tuant un enfant dans la foule, ce qui déchaina la colère des manifestants. Quoi qu'il en soit, une brève mais violente fusillade générale s'ensuivit. Les troupes stationnées à Poznan refusèrent de tirer sur le peuple et distribuèrent leurs armes aux manifestants. Ceux-ci allèrent libérer les prisonniers — presque tous de droit commun, les prisonniers politiques n'étant pas gardés dans des prisons de province - et s'emparèrent du stock d'armes de la prison. L'intervention des cadets de l'école d'officiers permit aux autorités de « rétablir l'ordre ». Des noyaux de manifestants continuèrent à se défendre les armes à la main au cours de la nuit, dans des blocs isolés de la ville et dans l'Université. PROVOCATEURS
Ainsi, un auditeur de Wegorzew écrit :
« Le sang nous monte à la tête en écoutant vos discours. La lutte pour le pain, vous en faites une provocation qui aurait été dirigée contre notre légalité. »
Une auditrice :
« Nous exigeons qu'on libère immédiatement tous les ouvriers arrêtés au cours de la manifestation sanglante de Poznan. »
Un « participant à la grève de Poznan » :
« Je suis ouvrier dans une des usines de Poznan. Nos salaires ne nous suffisent pas pour vivre. Nous sommes sortis dans la rue pour manifester et non pour tirer... »
Le fait qu'après les événements du 28 juin on ait lu de telles lettres à la radio polonaise, et rien que des lettres avec un contenu pareil, en dit long sur l'ampleur - de la vague d'indignation et d'opposition qui déferla sur le pays en face de la première version officielle des événements.
Aussi, dès la deuxième semaine de juillet, la revue Nowa Kultura publia-t-elle un reportage d'un journaliste, qui interviewa les autorités de police de Poznan et recueillit l'imprudente confession que voici :
« Jusqu'à maintenent, nous n'avons pas trouvé les preuves de l'activité d'une orgamisation conspirative. »
Le procureur général de la République,
M. Rybick la presse polonaise, abandans une autre interview publiée par donna complètement la thèse d'une liaison quelconque entre les manifestants de Poznan et les agences impérialistes, aftirmant seulement que les personnes arrêtées
« s'étaient inspirées de sources étrangères,
QUAT R IEME hostiles à la Pologne » (Manchester Guardian, 15 août 1956). Des journalistes polonais qui visitèrent dans leurs cellules les prisonniers de Poznan ne purent que rapporter des images de gens sans formation politique, qui se trouvèrent sur place « par curiosité » ou « par hasard » et qu'on ne pourra transformer en « provocateurs à la solde de l'étranger » qu'en utilisant ces
« méthodes d'investigation inadmissibles » qui arrachèrent des aveux aux médecins juifs et aux accusés des procès de Moscou, méthodes dont Khrouchtchev et Cie se sont si vertueusement et si tardivement indignés.
Lors des événements de Berlin, nous avions mis en lumière le rôle joué, au cours de la deuxième phase des événements, par des provocateurs venus de
Berlin-Ouest. Il n'y avait pas là matière à spéculation; c'était une constatation de fait, enregistrée par des centaines de témoins oculaires. Les groupements d'extrême-droite de Berlin-Ouest se transportaient en groupes compacts sur la scène de la manifestation, profitant de la disparion de la frontiere interzone. Mais à Poznan il n'y avait nulle frontière avec l'Ouest qui s'effaça brusquement. Il n'y avait nulle organisation d'extrême-droite qui put tranquillement mobiliser ses adhérents et les amener sur les lieux de l'émeute. Penser que les noyaux clandestins insignifiants à la solde du gouvernement de Londres possèdent une puissance telle qu'ils peuvent organiser le soulèvement d'une ville ouvrière de centaines de milliers d'habitants, ce serait démentir de la façon la plus catégorique tout ce qu'on a affirmé officiellement depuis quatre ans sur la « disparition » de ces noyaux, c'est présenter une image des rapports de forces entre les tenants du passé et ceux qui . ont foi dans l'avenir absolument non conforme à tout ce qu'ont rapporté de Pologne les observateurs les plus objectifs.
EN FAIT, SEULS LES VERITABLES CONTRE-REVOLUTIONNAIRES A L'ETRANGER ONT ACCEPTE AVEC ENTHOUSIASME LA VERSION STALI-
« Les ouvriers de Poznan avaient toutes les raisons d'être aigris », écrit l'organe officiel du PC polonais, Trybuna Ludu, le 6 juillet 1956. En effet : les salaires, de 1.000 2.000 zlotys par mois. que gagnaient la majorité, représentaient en pouvoir d'achat quelque 15 à 30.000 francs français, et la plupart des salaires était plus près de 15.000 que de 30.000 francs (3). Les réductions subies les transformaient en véritables salaires de famine. Et cela se produisait au moment où la presse polonaise n'avait pas encore cessé de chanter les louanges des résultats du plan sexennal, et où la Foire de Poznan montrait aux visiteurs étrangers l'image d'une fausse opulence dans les magasins.
En vérité, les économistes et même certains dirigeants politiques polonais avaient déjà commencé à décrire la situation 14
E R NATIONALE NIENNE DES EVENEMENTS DE POZNAN, parce que cette version leur permet de redorer un blason qui, au cours des dernières années, avait perdu tout attrait.
Que des noyaux contre-révolutionnaires subsistent en Pologne, nul besoin de le nier. Qu'il existe, en outre, des noyaux, plus importants, d'opposition socialdémocrate et syndicale au régime, qu'on ne peut pas exactement qualifier de contre-révolutionnaires, cela ne soufire pas non plus la discussion. Mais ce ne sont pas ces noyaux qui ont organisé la comités manifestation du 28 juin. Ce d'entreprise communistes, les sont les assemblées générales démocratiques des travailleurs qui l'ont organisée. Et si, à un certain moment, la manifestation a pris un caractère d'opposition politique « illégale », si les manifestants ont bruyamment extériorisé leur haine de la police secrète la faute n'en conscience de
Poznan, mais et des geôliers des prisons, est pas au « manque de classe » des travailleurs de uniquement à la structure politique du régime qui ne donne aucune possibilité à l'opposition ouvrière de s'exprimer légalement. François Fetjo a écrit dans FRANCE-OBSERVATEUR que Poznan est la rançon de l'inexistence d'un véritable mouvement syndical. Nous pourrons completer cette formule en affirmant que si la grève de Poznan est la rançon payée par le régime pour l'inexistence d'un mouvement syndical indépendant, l'émeute de Poznan est la rançon l'inexistence d'une opposition ouvrière légale. Il y a 28 ans. Trotsky avertissait la bureaucratie que l'opposition ouvrière finirait par s'exprimer publiquement. En étouffant les courants révolutionnaires, en s'acharnant sur les bolchéviks-léninistes, les bureaucrates, loin de « défendre l'U.R.S.S. contre la contre-révolution ». assureraient seulement la direction de futurs mouvements de masse à des éléments politiquement inconscients, voire subjectivement hostiles à la révolution. Les événements de Poznan constituent un écho tardif mais combien éloquent à cet avertissement de Trotsky (2). ouvrière de façon réaliste avant les événements de Poznan. Le choc que devaient en subir ceux qui, dans le pays et surtout a létranger, avaient feint d'ignorer la situation réelle, ne pouvait qu'être salutaire. Une véritable discussion avait été déclenchée par la publication, dans Trybuna Ludu du ler Janvier 1956, d un rapport d'Hilary Minc, le chei economique polonais, qui affirmait qu'au lieu d'une
(2) Comme à Berlin, ce furent surtout des adolescents de 14 à 18 ans qui se distinguèrent à Poznan dans les bagarres.
(3) D'après Trybuna Ludu du 8 avril 1956, le salaire moyen dans l'industrie mécanique s'élève à 15.487 Zloty par an, soit t.290 zloty par mois, ce qui représente un pouvoir d'achat approximatif de 20.000 fr. français. Le même journal reconnait que beaucoup d'ouvriers ne gagnent que 500 zloty. beaucoup d ouvriers ne gagnent que 500 zloty.
LA VERITABLE CAUSE DE LA REVOLTE :
ESSOR INDUSTRIEL ET MISERE OUVRIERE
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LA VERITABLE CAUSE DE LA REVOLTE :
ESSOR INDUSTRIEL ET MISERE OUVRIERE
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QUAT augmentation de 40 %, le plan sexennal avait abouti à une augmentation de 2627 %. Le journal Zycie Warszawy écrivit à ce sujet le 2 février 1956 :
« Dans le discours (de Minc) on mentionna des chiffres globaux... qui ont provoqué des discussions passionnées. Dans des réunions et des discussions privées, on compara ses expériences propres et ses impressions avec les chiffres mentionnés, on exprima des doutes et on exigea des explications. »
Le lendemain, 3 février, Trybuna Ludu publia un tableau récapitulatif de l'évolution des salaires nominaux moyens, de l'indice du coût de la vie, des salaires réels et de la consommation par tête d'habitant depuis 1949. Ces chiffres indiquent qu'entre 1950 et 1951, le salaire réel était resté stationnaire, et qu'il s'était abaissé successivement de 1951 à 1952 et de 1952 à 1953, pour remonter au cours des deux années successives. Mais ils contiennent en même temps les données suivantes sur la consommation par tête d'habitant :
1949 195
Céréales (kg.) 163,3 165,
Viande (kg.) 28.9 38,
Sucre (kg.) 19,3 21
Cotonnades (m.) 13,4 14,
Savon (kg.) 1,7 1
Papier (kg.) 10,2 11
Ces chiffres non seulement confirment la nette réduction du niveau de vie soufferte par les ouvriers en 1952 et en 1953, mais contredisent complètement l'affirmation de Minc selon laquelle le salaire réel en 1954 aurait dépassé celui de 1951 de 12 %. Dans le meilleur des cas, ils semblent indiquer un retour au niveau de
1951, ce qui signifierait en pratique une stagnation des salaires réels entre 1950 et 1954 et un relèvement du niveau de vie de quelques points seulement au cours
LE « COURS NOUVEAU » Les conditions d'existence misérables des travailleurs de Poznan ne sont nullement exceptionnelles. L'atmosphère d'agitation violente, toujours lourde d'une action de masse, n'a pas seulement existé des semaines durant à l'usine ZISPO. Au début d'août, une délégation de la ville industrielle d'Oppole (Haute-Silésie) se rendit à Varsovie pour attirer l'attention du gouvernement sur la situation fort grave qui régnait dans cette région. Le quotidien Trybuna Opolska, cité par le
Times du 27 août dernier, écrit à ce sujet • ce qui suit:
« Il règne une grande émotion du fait du ravitaillement insuffisant en produits alimentaires et en biens de consommation courante, du fait de la pénurie des logements. des conditions de travail extrêmement dures (!) et du bas niveau de vie...
Diverses entreprises se rendent coupables de pratiques réellement scandaleuses passant toutes outre aux règles légales et constitutionnelles concernant la sécurité des travailleurs... Une théorie pernicieuse avait inspiré récemment encore l'idée qu'il fallait à tout prix forcer le développement de l'année 1955. Ochab parle dans son rapport d'une augmentation des salaires de 13 % entre 1950 et 1955. Le chiffre réel est sans doute bien plus bas encore.
Or, les travailleurs polonais comparent ces chiffres aux résultats suivants du plan sexennal : la production d'électricité, de coke, de fonte, de machines-outils, des principaux produits chimiques a plus que doublé; la production de lignite, d'acier, de zinc et de tissus de sole a augmente de 50 à 75 %, la production de charbon a augmenté de 30 %, la construction navale a décuplé. Il est vrai que certains de ces résultats restent en-deça des objectifs du plan. Mais la contradiction entre ce qui a été atteint sur le plan industriel et ce qui a été négligé sur le plan du niveau de vie des masses est trop frappante pour ne pas provoquer l'indignation de tout ouvrier, de tout communiste à l'esprit critique.
Les données statistiques officielles, qui avouent le sort misérable de l'ouvrier, laissent encore hors de compte l'aspect le
1951
160,4
38,6
24,9
16,2
2,3
12,6
1952
160,5
33,7
22,4
15,9
1,9
12,4
1953 1954 163,3 166,0 36,3 37,7 19,9 22,4 15,3 16,1
1 ,8 1,9 11,9 12,8 plus lamentable de la misère ouvrière : la crise du logement, l'insuffisance criante de la construction immobilière dans un pays saisi par la fièvre de l'industrialisation rapide. Des centaines de milliers de personnes sont obligées de partager un logement — souvent composé d'une seule pièce — avec des inconnus, et des familles entières cohabitent dans des conditions inimaginables de tension nerveuse. Est-il étonnant dans ces conditions qu'une étincelle suffise pour provoquer un incendie? ET LA REVOLTE DE POZNAN de l'économie populaire, même en violant les lois aux dépens des ouvriers ».
Ces conditions, pour générales qu'elles fussent, n'étaient pourtant pas nouvelles. Elles furent subies passivement par les travailleurs au cours des années précédentes. On ne peut comprendre l'éclatement de la grève et de la révolte de Poznan, si l'on ne tient compte de l'arrière-fond psychologique et social sur lequel elles se sont dessinées : le « cours nouveau » du parti communiste polonais qui, depuis le 20" Congrès du P. C. de TU.R.S.S., ou plutôt. dès l'an passé, Va bien au delà de ce qu'on rencontre d'analogue en U.R. S. S. même ou dans les autres « démocraties populaires ».
Dans la presse — notamment dans l'organe culturel de la jeunesse communiste, Po Prostu, véritable moniteur de l'opposition communiste; dans la revue économique Zycie Gospodarcze; dans le quotidien de Varsovie Zycie Warszawy; dans l'hebdomadaire Nowa Kultura, ete. — des voix critiques s'élevèrent qui ne se limitèrent guère à discuter des suites néfastes du « culte de la personnalité » mais qui,
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INTERNATIONALE allant au fond des choses, dénoncèrent les tares structurelles issues de la domination de la bureaucratie sur l'économie et l'Etat. Certaines publications littéraires, certains articles de journaux étaient de véritables actes d'accusation du régime stalinien, provoquant l'intérêt passionné des masses. Le tirage de Po Prostu augmenta en quelques mois de temps de 10.000 à 100.000 exemplaires. Les lecteurs s'arrachent le journal et on le paye au poids d'or sur le marché noir. Le poème « Deux fragments » d'Adam Wazyk qui y fut publié exprimait la déception et l'espoir de toute une génération de communistes. L'hebdomadaire de Cracovie Zycie Literackie publia un article au titre symbolique « Je vis un tremblement de terre » dans lequel l'écrivain célèbre Wladyslav Machejek souleva des problèmes aussi épineux que les procès de Moscou contre Boukharine, Zinoviev et Kamenev, l'existence des camps de travail forcé en Sibérie, le role des sociaux-démocrates dans la lutte de résistance contre l'opposition nazie en Pologne, etc.
Cette offensive littéraire de l'opposition eut comme pendant naturel une offensive politique. Des congrès littéraires et scientifiques, puis le congrès des économistes ouvert le 7 juin dernier, furent le théâtre de discussions libres et violentes, où les dogmes staliniens furent ouvertement attaques. Dans le parti même, des cellules entières prirent l'initiative d'engager une action collective, exigeant la convocation d'un Congrès extraordinaire après les révelations du rapport Khrouchtchev.
C'est dans ces conditions de « dégel » général, accompagné d'une pression rapidement croissante du mécontentement des masses, que l'appareil du parti dut faire une série de concessions de la plus haute importance. Il permit aux comités d'entreprise de jouer, davantage que par le passé, un role autonome de défense des interets des ouvriers sur les lieux de travail. Le Conseil Central des Syndicats exigea que le gouvernement abroge la funeste loi du 19 avril 1950 sur la « discipline du travail socialiste » qui introduisit en Pologne les pires excès de la législation stalinienne du travail : amendes et licenciements pour retards minimes, peines de travaux forcés, omnipotence des directeurs, etc. Le ministre du travall parla même de l'indépendance des syndicats...
Voilà le climat dans lequel pouvait éclater la révolte de Poznan. Une liberté ouvrière - très restreinte — retrouvée, des salaires de famine maintenus, voilà la combinaison de facteurs objectifs qui rendit la révolte possible.
Le parallèle entre Berlin 1953 et Poznan 1956 saute aux yeux. Ici comme là, un
LA « DEUXIEME
La pression des masses a rendu inévitable le « cours nouveau » qui, à son tour, a précipité l'action des masses. Boulganine a à sa facon raison d'affirmer que les critiques violentes de la presse avaient encouragé les travailleurs de Poznan dans leur action. Mais un « libéral » quel16 brusque « dégel » de la dictature constitua une concession indispensable au mécontentement des masses. Ici comme là, ce « dégel » ne fut pas accompagné d'une véritable amélioration des conditions de vie des travailleurs. Ici comme là, le « cours nouveau » prépara et facilita une action directe des masses. Il fut le véritable anneau intermédiaire, dans la chaine de la révolution qui se prépare, entre la pression et le début de l'action directe des masses.
A ce point cependant le parallèle BerlinPoznan s'arrête. A Berlin, après un moment de panique, la fraction dominante de l'appareil bureaucratique se ressaisit et, tout en accordant d'importantes concessions matérielles aux masses, frappa sans scrupules et sans pitié les « coupables », ne fût-ce que ceux des siens coupables de vouloir se rapprocher un peu des ouvriers révoltés. Après Poznan, toute tentative de répression échoua, étant donné la pression et l'initiative des masses dans tout le pays — comme en témoignent les lettres envoyées à la presse et a la radio, citées plus haut.
A Berlin, les dirigeants de la bureaucratie soviétique furent à l'avant-plan de ceux qui exigèrent une répression exemplaire. Le voyage de Boulganine et du maréchal Joukov à Varsovie, au moment où se réunissait le 7º Plénum du Comité Central du P. C. polonais, avait le meme but. Ce voyage se plaça dans l'effort dé clenché par la fraction KhrouchtchevBoulganine au mois de juillet, de limiter les « excès » de la déstalinisation (critiques contre Togliatti, etc.). Boulganine prit la parole a Varsovie pour accuser les « agents provocateurs étrangers » d'avoir causé les événements de Poznan.
attaqua en termes violents la presse polonaise qu'il accusa d'avoir « en partie succombé à l'ennemi ». Ochab reprit la meme remarque, avec plus de nuances. La majorité du Comité Central cependant ne suivit pas Boulganine mais décida de développer et d'amplifier plus que jamais le « cours nouveau ». Le joúrnal Po Prostu n'hésita pas à écrire au lendemain du C.C. que ce n'était pas moins, mais plus de liberte, notamment de iberte de presse, qu'il fallait au communisme polonais. C'étaient des paroles significatives, au moment où elles furent prononcées. fut la première manifestation publique d'opposition politique à un cours proposé par le Kremlin et par le premier secrétaire du P. C. polonais. Ce fut la preuve tangible du fait que, dans les conditions actuelles, avec une pression croissante des masses, des communistes oppositionnels avaient pu conquérir un début de liberté de la presse. La réadmission de Gomulka confirma ces mêmes tendances. REVOLUTION » conque du Comité Central aurait pu lui répondre, avec autant de raison, que si cette soupape de sécurité n'avait été précipitamment installée, des explosions d'une nature diverse mais encore plus dangereuse pour le régime se seraient vraisemblablement produites. Il ne sert à
Q UA T R IEME IN rien d'épiloguer sur cette philosophie. Lorsque les rapports entre gouvernants et gouvernes se modifient radicalement en faveur de ceux-ci, la politique de repression devient tout aussi mopérante que la politique de libéralisation pour sauver le régime.
Dans le climat de revalorisation intense de toutes les valeurs entreprise par l'opposition communiste, les problèmes fondamentaux de la société postcapitaliste ont été hardiment posés en public. Trybuna Ludu, dans son article précité, écrit :
« La grève des ouvriers de Poznan .il ne faut ni voiler ni excuser cette vérité fondamentale bien que douloureuse - a été causé dans une large mesure par les « déformations bureaucratiques de l'Etat prolétarien » (6 juillet 1956).
Même le secrétaire du parti, Ochab, déclara dans son rapport devant le 7º Plénum :
« Les événements de Poznan démontrent que nous avons fait peu de choses, pour surmonter les déformations bureaucratiques de notre Etat ». (Trybuna Ludu, 20 juillet 1956).
D'autres allèrent beaucoup plus loin. Po Prostu décrit ce que ce journal courageux appelle :
« La disparité (contradiction) entre le caractère social de la production et le système de direction de l'économie soviétique excessivement centralisée et bureaucratique ».
La revue Nova Kultura publia le 29 avril 1956 un article étonnant, disons extraordinaire, qui représente certainement la condamnation publique la plus violente de la dictature bureaucratique qu'on ait jamais formulée publiquement dans un pays où règne cette dictature :
« Le 1°r mai stalinien, le I*r mai habituel de la « Pologne populaire » ? C'est, ensemble, la Révolution et la Contre Révolution. Les ouvriers à côté des bourreaux qui les pillent impunément. Les vieux révolutionnaires avec les petits conformistes de la jeunesse communiste. Les dévotes de la Sainte Vierge avec les dévotes du culte de la personnalité...
... La Révolution nous a dotés d'un appareil complet de gouvernement. Elle en a recouvert tout le pays, elle y a placé des milliers de gens, tous intéressés a sa sauvegarde et à son renforcement. Jamais contrôlé par les masses, et bientôt supprimant avec habileté tout moyen contrôle, cet appareil a dégénéré; il a formulé lui-même ses principes et a défini ses propres buts; il s'est entouré d'une police à sa dévotion, qui défend les intérêts de la caste officielle; il a produit sa propre mythologie autour d'une foi et d'un chef infaillible; il a formé ses propres alliances de classe par des combines entre la caste officielle et les professions privilégiées; il a tiré sa propre esthétique de la version jdanovienne du réalisme socialiste. Il ne manquait plus aux privilégiés du système que l'hérédité matérielle et nobiliaire. Cette caste a été un élément anti-progressiste, et ses intérêts étaient contraires à ceux des travailleurs...
Ce qui se passe chez nous (maintenant), c'est une révolution. (Qu'on ins-
T E RATIONALE crive sur les pancartes du ler mai les: mots d'ordre suivants :)
— « Le pouvoir aux ouvriers et aux paysans, leurs voix etant decisives dans l'administration de l'industrie et dans la lutte pour une nouvelle agriculture ».
— « Le pouvoir au peuple, avec de nouveaux conseils nationaux dotés de pouvoirs effectifs, sous une forme entièrement démocratique ».
- « Le respect de la loi, une entière liberté de parole et de discussion, une juridietion indépendante, le respect de la Constitution ».
— « L'étendard rouge de la elasse ouvrière, et son hymne avec ses paroles « Prends ce qui t'est dû, conformément à ta propre loi, et cherche ton salut dans ta propre volonté ! »
Que nous donne cette profession de foi magnifique, sinon l'analyse marxiste -c'est-à-dire trotskyste — de la dégénérescence bureaucratique de l'U.R.S.S. et des « démocraties populaires », complete jusqu'au vocabulaire même ? Que nous donne-t-elle, sinon le programme de la révolution politique, de cette « deuxième revolution » dont 1l est si souvent question maintenant, pour laquelle les communistes oppositionnels comme Krzysztof Toeplitz, l'auteur de l'article précité, tout comme les rédacteurs de Po Prostu. élaborent une plate-forme et sur la vole de laquelle les ouvriers de Poznan ont posé un premier jalon ?
Il n'est pas étonnant que l'attention du mouvement ouvrier polonais soit aujourd'hui de plus en plus centrée sur la question de la gestion des entreprises, des relations entre directeurs et ouvriers, de la participation des travailleurs à cette gestion. Parmi les causes de Poznan, il y a l'irritation, l'indignation des travailleurs envers l'inepte gestion bureaucratique, qui les frustre d'une grande partie de leurs sacrifices. Dès le 6 juillet, Trybuna Ludu avait soulevé ce problème, parlant de la nécessite de « démocratiser la gestion des entreprises » et concluant :
« Le « feu roulant » de la démocratisation de l'économie devrait être ouvert par les grandes entreprises industrielles, qui disposent des ouvriers les mieux organisés et les plus conscients. C'est là que devrait commencer la « détermination des limites des sacrifices en accord avec les ouvriers » et la participation de fait des groupes d'ouvriers à la gestion de l'économie ».
inevitablement, les communistes oppositionnels polonais cherchèrent à s'inspirer de l'exemple yougoslave à ce sujet. Ainsi, la revue Nova Kultura publia dans son numéro du le juillet un article intitulé : « Le problème: Yougoslavie », qui s'attaque aux fondements mêmes de l'idéologie apologétique stalinienne. La propriété des moyens de production ne résout pas encore tous les problèmes économiques fondamentaux, explique l'auteur, suivant un exposé de Kardel. Il reste à déterminer qui dispose en fait de ces moyens de production. Le socialisme est irréalisable s'il signifie — comme l'affirmait Staline — une concentration permanente de ces moyens de production entre les mains d' « organes dirigeants ».
Il faut s'avancer sur la voie de la libre disposition des moyens de production entre les mains des producteurs euxmêmes. Les formes et le rythme de ce processus peuvent être sujets à discussion, mais non son objectif.
Il est vrai que l'histoire a déjà suffisamment avancé depuis 1949-1950, pour qu'aujourd'hui l'opposition communiste polonaise ne reçoive plus d'impulsions de l'exemple yougoslave, Au contraire, l'opportunisme de la direction yougoslave -
Existe-t-il aujourd'hui un danger « droitier » dans le P. C. polonais, et de la, dans les P. C. des autres « démocraties populaires » ? Nagy et Gomulka, qui sont en quelque sorte l'incarnation de l'opposition communiste en Hongrie et en Pologne, sont-ils des « communistes de droite » ? Superficiellement, on serait tenté de répondre « oui » à cette question, si l'on tient compte de la façon dont ils insistent sur la nécessité de laisser plus de liberté, plus d'initiatives et surtout plus de moyens financiers, entre les mains de la paysannerie indépendante.
Une telle réponse serait cependant tout à fait erronée, car ce serait établir un parallèle mécanique entre la plate-forme boukharinienne des années 1925-1928 et les propositions Gomulka-Nagy. En réalité, les « démocraties populaires », et certainement la Pologne, ne vivent pas aujourd'hui leurs années « 1926 » ou « 1927 », mais « 1932 » et « 1933 ». Le danger, ce n'est pas la puissance des koulaks qui risquent d'étouffer l'Etat ouvrier, c'est la stagnation de la production agricole qui menace les ouvriers de famine. Le salut est dans la voie d'une suppression des disproportions, dans la voie d'un accroissement considérable des crédits à l'agriculture et à l'industrie légère, d'une véritable détente à la campagne, d'une normalisation des relations de marché entre la ville et le village. Telles étaient les solutions que proposèrent Trotsky et l'Opposition de Gauche en 1932. Telles doivent être également les solutions que proposent aujourd'hui les communistes oppositionnels en Pologne.
Certes, cela ne signifie pas que le danger de droite ait définitivement disparu. Ce danger subsistera aussi longtemps que subsistera une paysannerie indépendante, un niveau de vie inférieur à celui des pays capitalistes, une tension dans le domaine économique qui ne permet pas de satisfaire tous les besoins des consommateurs. Mais ce danger ne peut être maitrisé par le terrorisme au village et dans le parti. Pour le maîtriser, il faut ressouder la classe ouvrière autour de TEtat ouvrier, c'est-à-dire établir la démocratie ouvrière et orienter l'économie dans les intérêts des travailleurs. Tel est, en effet, le programme de la révolution politique, la meilleure arme pour détruire à tout jamais les reves insenses des restaurationnistes.
Avec beaucoup d'hésitations et de limites, la fraction dirigeante s'avance aujourd'hui sur la voie de la révision du qui n'a pas hésité à mettre, elle aussi, les faits de Poznan sur le compte de provocateurs (de provocateurs staliniens, il est vrai alors qu'elle avait analysé de façon correcte les événements analogues de Berlin — exerce aujourd'hui un rôle de frein sur le développement théorique et pratique du communisme polonais. Mais la pression des masses aidant, celuici dépassera sans doute autant la pratique yougoslave que celle-ci a pu dépasser jadis la pratique stalinienne soviétique. programme d'industrialisation. Au 7º Plénum du Comité Central du P. C. polonais, une vaste reconversion de l'industrie d'armement en industrie légère fut prévue, accompagnée d'une augmentation importante des bas salaires (New York Times du 4 août 1956). Dans une interview, accordée à Trybuna Ludu et publiée le 4 août dans ce journal, le Premier ministre Cierankiewicz, après avoir déclaré que le « problème de l'extension du rôle des travailleurs dans la gestion des entreprises est un des éléments essentiels du processus de démocratisation en Pologne », précise en termes non équivoques les différences entre le nouveau plan quinquennal et l'ancien plan sexennal :
« Le plan sexennal était un plan pour l'industrialisation rapide de notre pays. Le plan quinquennal part de l'hypothèse qu'il faut avant tout relever le niveau de vie. Tous les autres éléments du plan sont subordonnés à ce but. Pour cette raison, le plan met l'accent principal sur le développement de l'agriculture et de l'industrie légère. Ainsi, la différence dans le rythme de développement de l'industrie lourde et de l'industrie légère sera beaucoup plus réduite que pendant la période de réalisation du plan sexennal ».
On le voit, un long chemin a été parcouru depuis l'époque où Staline affirmait « la loi de la priorité absolue du développement de l'industrie lourde » et où Malenkov et Nagy furent éliminés pour avoir « exagéré » l'importante du développement de l'industrie légère.
Bien entendu, ce serait une erreur de prendre les déclarations des bureaucrates polonais pour argent comptant. Ils peuvent demain revenir sur ce qu'ils accordent aujourd'hui et, surtout, leurs actes peuvent ne pas correspondre à leurs paroles. Ce qui importe cependant de fixer avant tout, c'est l'amplification de la pression des masses et les effets objectifs de l'action des masses dans le domaine de l'orientation du régime. L'interaction de tous ces facteurs favorise plus que jamais l'essor de l'esprit critique, de l'auto-confiance et de l'opposition parmi les masses et les militants communistes. Il rend moins que jamais possible un retour pur et simple au régime stalinien de type classique :
Dans son intelligent article publié dans la revue Preuves, J.-A. Jelenski remarque que l'opposition polonaise s'exprime generalement dans le vocabulaire marxisteléniniste. Et il ajoute : mieux encore, plus l'opposition s'accentue, et plus elle tente
DEUX PROGRAMMES
DEUX PROGRAMMES
Q UAT I E M E de faire preuve d'orthodoxie léniniste. D'après l'auteur, il s'agit là d'un simple reflexe protecteur, destiné à limiter les dangers de la répression. En vérité, d'après lui, l'opposition se composerait autant de véritables bolcheviks oppositionnels que de sociaux-démocrates, d'anarchistes, voire de démocrates-chrétiens, etc. Que l'opposition ne soit pas homogène, on l'admettra volontiers. Mais qu'elle se pare comme ruse du vocabulaire marxiste-léniniste, c'est une hypothèse gratuite. Il n'y a, en Pologne, que deux mouvements oppositionnels possibles: celui qui prône une révolution politique et qui se prononce pour la défense et le renforcement de l'infrastructure de la société postcapitaliste; et celui qui prône une contre-révolution sociale. L'emploi généralisé du vocabulaire et des idées marxistes-léninistes exprime ce fait objectif essentiel que la grande majorité des sur le terrain de la révolution politique opposants ouvriers en Pologne se placent et de la réforme de l'infrastructure, et
E RNATIONAL qu'ils n'ont rien de commun avec les contre-révolutionnaires de l'intérieur ou de l'extérieur.
De nombreux observateurs ont remarqué l'intérêt passionné que la jeunesse ouvrière et intellectuelle communiste porte à tout ce qui se passe dans le mouvement ouvrier occidental. En pleine effervescence idéologique, cette jeunesse est avide d'idées, de programmes, de lignes d'action. Spontanement, elle a renoué avec ce qu'il y a de meilleur dans la tradition marxiste polonaise, avec les idées de Rosa et avec les idées des bolcheviks. Ayant une tradition et des possibilités incomparablement plus riches que celles de la Yougoslavie ou de la Chine, elle réalisera sa « deuxième révolution » sur un plan plus élevé que tout ce que la montée révolutionnaire a connu depuis 1943. C'est par Varsovie que passe et passera une prochaine vague de la révolution mondiale, et ses répercussions seront ressenties de façon décisive, non seulement à Berlin et à Prague, mais aussi à Moscou.