Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 14, n° 7-9

Depuis le rapport Khrouchtchev sur Staline

M. Pablo · Quatrième Internationale, vol. 14, n° 7-9 · septembre 1956 · p. 20-25 · 5 343 mots

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La divulgation dans les pays capitalistes et dépendants du rapport final de Khrouchtchev sur Staline a porté la crise des Partis communistes dans ces pays à un point culminant. D'autre part, les effets de la « déstalinisation » en U.R.S.S. n'ont pas tardé à précipiter les événements dans les Démocraties populaires.

La crise du stalinisme se développe désormais par l'interaction de ses principaux épicentres : U.R.S.S., Démocraties populaires, Partis communistes des pays capitalistes et dépendants. Cette crise ne suit naturellement pas une marche rectiligne, elle n'est irréversible que dans sa tendance moyenne et à long terme. Entre temps, elle est encore forcément jalonnee de paliers et même de versants à pente negative qui expriment les péripéties de la lutte des forces adverses, de la bureaucratie soviétique aux prises avec la résistance, la pression, l'action des l'action des masses. La puissance de la bureaucratie soviétique est en déclin, mais non encore terrassée. La bureaucratie, comme toute caste privilégiée, lutte avec acharnement pour le maintien de ses positions fondamentales et ne cède aux masses qu'en combattant, contre-attaquant constamment en vue de reprendre le contrôle du processus et de regagner le terrain perdu. Dans cet effort, elle est puissamment aidée par ses prolongements dans les Partis communistes des Démocraties populaires et des pays capitalistes et dépendants, les créatures bureaucratiques formées dans toutes ces organisations lors du long règne de Staline.

La « déstalinisation » en U.R.S.S., officialisée lors du 20" congrès et qui a culminé dans le rapport final de Khrouchtchev sur Staline, ne s'explique fondamentalement que comme une opération préventive de la part d'une fraction majoritaire de la direction politique de la bureaucratie soviétique afin d'éviter en

U.R.S.S. même des événements à la Poznan.

Le régime sanglant et absolutiste de

Staline risquait d'atteindre bientôt le

« point de rupture ». Il fallait coûte que coûte baisser la tension, ouvrir des soupapes de sûreté, accorder des concessions, introduire des réformes, malgré les risques inhérents à une telle opération, afin de maintenir l'essentiel du régime de la bureaucratie : sa gestion de l'économie et de l'Etat. C'est là le sens de l'opéra- tion de la « déstalinisation » vue du côté de la bureaucratie soviétique.

Nous avons cependant mentionné déja les risques d'une telle opération. Ils sont en enteb immenses, tant le regime de la bureaucratie est incompatible avec des Tailles dans son monolithisme, des criti ques ou de simples doutes sur sa mythologie patiemment construite des années durant sous Staline. De ce point de vue. le rapport final de Khrouchtchev sur Staline est un coup porté à l'ensemble du régime bureaucratique, dont ce dernier ne se relèvera plus jamais.

On peut toujours spéculer sur les raisons qui ont poussé l'impulsif et volubile nouveau chef politique de la bureaucratie soviétique à prononcer un réquisitoire si accablant pour la gestion bureaucratique, posant les questions les plus fondamentales, soulevant nécessairement les doutes, les critiques les plus redoutables dans les rangs des suiveurs mystifiés ou non du stalinisme. Est-ce personnage aiguisée dans l'atmosphère la nature propre du surchauffée d'une lutte de fractions lors • du 20° congrès, et qui lui a fait perdre le contrôle de soi-même, de ses plans initiaux ? Beaucoup de raisons militent pour une telle version, tant la franchise brutale de ce rapport décousu est incompatible avec une opération calculée, planifiée d'avance.

Peu importe cependant cet aspect de la question. Il ne peut éventuellement nuire qu'à l'auteur lui-même du rapport qui, volontairement ou non, a miné plus que la mythologie personnelle de Staline : le régime bureaucratique dans son ensemble. Que certains membres de la « direction collective » réfléchissent maintenant sur les conséquences immédiates et à long terme de ce rapport de Khrouchtchev et que, dans une nouvelle phase de la lutte interbureaucratique, ils len rendent responsable, c'est toujours possible. Mais personne ne pourra désormais effacer les aveux accablants pour le stalinisme prononcés par un des membres les plus intimes de la coterie, et non plus par les

« trotskystes ».

Il est désormais fatal que ce rapport soit connu et médité par les millions de citoyens de l'Union soviétique et des

Démocraties populaires, ainsi que par les membres des Partis communistes des pays capitalistes et dépendants., Il est désormais fatal que ses révélatio"s travaillent dans les profondeurs la conscience de ces

QUATRIEMEIN masses et altèrent leurs rapports avec la bureaucratie soviétique.

Les dirigeants de celle-ci ainsi que ceux des Partis communistes, enfoncés dans le cynisme, le mensonge, la suffisance bureaucratique, croient avoir classé cette affaire, une « bagatelle » après tout. Mais en réalité ils sont désormais enchaînés à celle-ci et la traineront jusqu'à leur disparition finale de la scène politique.

Que l'opération de la « déstalinisation » telle qu'elle fut menée lors du 20 congrès du P.C. de l'U.R.S.S. n'ait pas été exactement une opération calculée par avance que la bureaucratie espérait contrôler jusque dans ses détails, ceci est rendu flagrant par les réactions provoquées aussi bien dans les Partis communistes que dans les « Démocraties populaires ». La divulgation du rapport Khrouchtchev a manifestement pris les directions des Partis communistes à l'improviste. Devant les profonds remous provoqués dans les rangs de leur base, ces directions ont ete saisies tout d'abora d'une veritable panique, tant elles avaient perdu l'habitude de vivre dans un climat de discussions et d'être exposées à des critiques. Pour quelques jours au moins elles ont senti la terre trembler sous leurs pieds.

Passant outre à la discipline du parti monolithique, strictement hiérarchise, avec ses mornes réunions, les militants, pour la première fois dans l'histoire du stalinisme, ont donné libre cours à leurs critiques, à leurs véritables opinions, à leurs préoccupations. Ceux qui ont assisté aux réunions ayant eu lieu dans les jours qui ont suivi la divulgation du rapport Khrouchtchev, dans les Partis communistes des Etats-Unis, de l'Angleterre (1), de l'Italie, ou même de la France (2), sont de aimes ou deme de la Fra teerte de unanimes parole et de critique pour une fois avait dépassé toute prévision et souvent fut presque complète. En Italie, à Rome, les militants du P.C. ont discuté sur le rapport six jours et six nuits consécutifs en pleine liberté. Le climat intérieur des Partis communistes s'est transformé subitement sous la pression de la masse des milanus secoues par un vent de revolte. Il est vrai que la participation active des ouvriers fut moins importante que celle des éléments plus intellectuels. Les ouvriers parurent désorientés, démoralisés.

(T) La situation dans le P.C. anglais est des plus intéressante. juillet ilet 3 paru le premietu journal tendance sein The Reasoner » (le Raisonneur): édité par John Saville et E.P. Thompson, du Yorkshire. Tous les deux sont cours universitaires. Le prochain numéro du journal est attendu pour septembre. Dans son premier numéro il critique les dirigeants du parti P. Dutt et G. Mathews pour leurs explications insuffisantes et erronées des crimes de Staline. Les révélations faites par le journal du P.C. américain au sujet des crimes antisémites commis par Staline en Union soviétique sont chaleureusement applaudies par ce journal de tendance. Le nouveau secrétaire du parti John Gollan est également critiqué ainsi que le programme électoral du parti intitulé « La voie britannique ац socialisme ». Thompson considère qu'il fallait mieux l'intituler & La voie russe au socialila direction du parti obéit toujours mécasocialisme, mise en anglais » entendant par cela que niquement aux directives changeantes du Kremlin.

D'autre part, dans Jewish Clarion de juillet, organe

TERNATIONALE Mais leurs réactions n'en seront pas moins inévitables et personne ne peut dire dès maintenant dans quelle mesure elles affecteront bientôt l'influence des Partis communistes sur la classe et altéreront leurs rapports avec elle.

Il est vrai aussi que, faute d'une intervention active surtout de la part des ouvriers, les tendances centristes ou carrément droitières ont jusqu'ici prédomine dans ces réactions. Le fait reste cependant que le monolithisme est apparu brisé et le pouvoir et le prestige des directions enormement amoindris. Dans ces conditions, celles-ci pouvaient craindre le pire.

Les directions des Partis communistes les plus soumises à la pression, les plus exposées, ont réagi de manière ciscordante et en tout cas sans coordination avec le Kremlin. Ceci devient évident dès qu'on compare les premières réactions de Togliatti ou de la direction du Parti communiste américain avec la résolution du 30 juin du C.C. du P.C. de l'U.R.S.S. et l'alignement ultérieur de ces directions sur cette résolution. Togliatti, dans son interview à la revue Nuovi Argumenti, n'a pas pu s'empêcher de poser entre autre la question d'une éventuelle « dégénérescence bureaucratique » de l'Etat soviétique sous la gestion de Staline (3).

De son côté. Eugène Dennis, secrétaire du P.C. américain (4), dans son article du 18 juin dans le Daily Worker que la Pravda a republié le 27 juin (5), s'était référé à la même question tout en chargeant directement les dirigeants soviétiques actuels pour l'appui qu'ils avaient prêté des années durant à Staline.

Tous, d'autre part, s'adressant aux dirigeants soviétiques, demandaient des explications plus « marxistes » que celles données dans les travaux du 20° congrès sur les raisons qui avaient provoqué le règne sanglant et absolutiste de Staline (6).

Le 28 juin, avant que ces explications ne viennent, au milieu du plus grand désarroi qui régnait alors dans les directions des Partis communistes et dans leur base, éclatèrent les événements de Poznan. Pour les ouvriers de Pologne, il ne s'agissait pas de discuter théoriguement sur les crimes et les falsifications du régime passé de Staline, mais de réagir pratiquement contre une réalité de tous les jours : le régime bureaucratique insjuif du P.C. anglais, sous le titre « Tache dans l'Histoire du Socialisme », le professeur Hyman Levy. une des personnalités universitaires les plus éminentes du P.C. anglais, dénonce l'exécution par Staline de 24 écrivains juifs en Union soviétique et ajoute : « Ces 24 martyrs qui sont morts pour la cause du socialisme ont été martvrisés dans un bavs socialiste pour le droit de la liberté de la de la culture juive en Union soviétique. C'est la la pure vérité de l'affaire ». Il critique ensuite véhémentement Palme Dutt, théoricien du Parti anglais, pour avoir rapidement blanchi les dirigeants soviétiques de leurs forfaits antisémites en U.R.S.S. Il pose enfin la question de Béria en ces termes : « Si la légalité soviétique est rétablie, les citoyens soviétiques et nous-mêmes aurons-nous enfin le procès-verbal du procès de Béria et le dossier des preuves P Ou bien Béria fut-il jugé et exécuté de la même manière sommaire que, comme on le dit, lui-même avait agi avec ses victimes? »

(2) Comme un peu partout d'ailleurs.

Q UAT I EME tauré par le Kremlin et géré par les staliniens indigènes. Du coup, la crise stalinisme international connut une acuité sans précédent. Ce qui s'est passe pendant ces jours en U.R.S.S. même, nous ne le savons pas encore, mais il est probable que la lutte dans les rangs de la direction politique de la bureaucratie sovietique fut vive et violente.

Les apprentis sorciers avaient déclenché des forces qu'ils risquaient de ne plus contrôler. La réaction inévitable de la bureaucratie soviétique à ce processus est venue sous la forme de la fameuse résolution du C.C. du P.C. de l'U.R.S.S. du 30 juin. Elle apportait les « explications » tant attendues, appelait de manière pressante à la « solidarité internationale » des Partis communistes et menaçait dans le plus pur style stalinien les « provocateurs impérialistes », « responsables » des événements de Poznan.

Ce document — qualifié « d'importance historique » par les Thorez à la recherche d'une planche de salut « théorique », « marxiste » - marque une évidente retraite par rapport aux révélations de Khrouchtchev sur Staline.

Il n'est plus question dans ce document des crimes et des falsifications monstrueuses commises par Staline, mais « d'erreurs » d'un « théoricien et grand organisateur » qui a utilisé « parfois des méthodes indignes », persuadé cependant qu'il « défendait » ainsi U.R.s.s. C est là, apprenons-nous, « la tragedie de sialine »! « Le peuple », d'autre part, soutenait Staline. « Il est clair que quiconque aurait pris position contre staline dans ces conditions n'aurait trouve aucun soutien dans le peuple. » Ainsi se trouve « réfutée » la critique adressée aux membres de la « direction collective » actuelle d'avoir par peur et par intérêt soutenu Staline jusqu'au bout.

« Il n'est pas question ici d'avoir manqué de courage personnel », nous affirment-ils, la faute en est au peuple qu adorait son tyran sanglant, décrit comme tel par les dirigeants actuels eux-mêmes!

Il faut tout d'abord remarquer que, dans son rapport sur Staline, Khrouchtchev avait admis explicitement l'argument de la peur pour expliquer en partie au moins l'attitude de sa « direction collective ». Il avait dit : « Les tentatives de s'opposer à des suspicions non fondées (de Staline) et aux accusations avaient pour résultat de faire de l'opposant une victime de la répression ». Il mentionna le cas de Postichev et les propos tenus à lui-même par Boulganine : « Il est arrivé quelquefois qu'un homme se rende chez

(3) L'attitude de Togliatti, si audacieuse » en apparence, s'explique pour beaucoup par le fait qu'il de Staline à l'appui de la bureaucratisation du Parti savait qu'une explication plus « marxiste » du regne communiste de JU.R.S.S et de l'existence de la bureaucratie soviétique serait de toute manière donnée par Nenni, son allié et concurrent.

(4) Qui a pris une position intermédiaire entre une aile plus prostalinienne de la direction du P.C.

des Etats-Unis dirigée par Foster, et une aile beaucoup plus critique dirigée par John Gates, directeur de l'organe du parti Daily Worker.

(5) Tout en y ayant censuré le passage de l'article de Dennis où ce dernier accusait Staline « d'avoir supprimé la vie » de plusieurs personnalités cultu-

Staline sur invitation comme ami. Et quand il est assis auprès de Staline, il ne sait pas où il sera envoyé ensuite, chez lui ou en prison ». Il concluait : « Il est clair que de telles conditions plaçaient chaque membre du Bureau Politique dans une situation très difficile » (sic !.

Ensuite, si le peuple « soutenait Staline, comment expliquer l'opération actuelle de . « déstalinisation », par laquelle précisément les acolytes de Staline espèrent conquérir la sympathie de ce même peuple ? En réalité, quand les dirigeants soviétiques actuels ou Togliatti se réfèrent au soutien dont Staline soidisant jouissait auprès du peuple, ils identifient ce dernier, c'est-à-dire les ouvriers et les paysans, avee la couche très nombreuse en effet de la bureaucratie soviétique.

Cette dernière a explicitement soutenu Staline dans sa lutte contre les ouvriers et les paysans expropriés de la gestion de l'Etat et de l'économie au profit de cette bureaucratie.

Il fallait cependant « expliquer » le « culte de la personnalité » de Staline, si anodins qu'on s'efforce de présenter maintenant ses méfaits et crimes. Et c'est là le morceau de bravoure, exemple d'analyse « marxiste » du document « historique » ! Le voilà : les conditions extérieures d'encerclement capitaliste et intérieures de lutte contre les « tendances séditieuses » expliquent les « limitations nécessaires de la démocratie », dont a profité Staline.

Les conditions extérieures n'ont pas empêché de 1917 à 1923, pendant la Révolution, la guerre civile et l'intervention étrangère, le parti de Lénine de fonctionner sur la base d'un régime caractérisé par la liberté des discussions, les tendances, l'éligibilité à tous les postes. La destruction progressive de la démocratie prolétarienne aussi bien dans le parti que dans le pays est intervenue en rapport non avec les dangers de l'encerclement mais avec l'avènement et la consolidation de la bureaucratie intérieure.

Quant aux « tendances séditieuses » de l'intérieur, nous apprenons qu'il s'agissait des « trotskystes, opportunistes de droite, nationalistes bourgeois, qui rejetaient la théorie léniniste selon laquelle le socialisme pouvait naître dans un seul pays (7), rejet qui en fait aurait conduit à la restauration du capitalisme en URSS ».

Dans son rapport sur Staline, Khrouchtchev, se référant aux mêmes tendances, avait commis un autre amalgame du plus pur style stalinien en attribuant aux

« trotskystes » également, les positions qui relles juives en U.R.S.S. En effet Khrouchtchev n'a pas admis les crimes commis par Staline contre les Juifs de I'U.R.S.S., malgré les détails donnés et les explications demandées par la presse des

P.C. en Pologne, aux Etats-Unis, et en Angleterre en particulier.

(6) La résolution du 25 juin du Comité National du P.C. des Etats-Unis, postérieure à l'article de

Jennis, parlait de la terreur stalinienne ». Elle rejetait lexplication donnée par Khrouchtchev du règne de Staline et demandait « un examen approfondi concernant la structure et le fonctionnement de la démocratie socialiste en Union soviétique et dans les autres pays socialistes ».

(7) Souligné par nous.

étaient en réalité celles du bloc centredroite de Staline-Boukharine contre l'industrialisation et la collectivisation dans la période 1925-1928.

Maintenant un autre amalgame apparait attribuant à la droite boukhariniste, champion avec Staline du socialisme dans un seul pays, une position qui n'appartient effectivement qu'aux « trotskystes »; mais en même temps la réelle position de ceux-ci sur la question se trouve défigurée. Les « trotskystes » ont effectivement lutté en U.R.S.S., et luttent toujours contre la théorie stalinienne du « socialisme achevé dans un seul pays ». Ils ne furent jamais contre le « socialisme naissant dans un seul pays », si cela veut tout simplement dire que la victoire de la Révolution est possible dans un seul pays et non pas simultanément sur l'arène internationale.

Les « trotskystes » nient la possibilité à chaque pays séparément de « parachever son socialisme », mais ne nient naturellement nullement la possibilité de la victoire de la Révolution et du commencement de la construction du socialisme dans chaque pays pris séparément. Les staliniens dans le passé avaient à plusieurs reprises affirmé la « victoire définitive du socialisme en U.R.S.S. » dans le sens du parachèvement du socialisme dans ce pays qui, soi-disant, s'apprêtait désormais à préparer son entrée dans le communisme même ! Or le bilan que la nouvelle « direction collective » dresse actuellement de IU.R.S.S. dans tous les domaines, nomique, politique, culturel, montre bien — y compris pour les naifs, les ignorants et les mystifiés du stalinisme - que ce n'est que maintenant que l'U.R.S.S., touiours très loin du socialisme achevé, aborde en réalité les vrais problèmes de la construction socialiste qui présupposent tout d'abord un haut niveau des forces productives.

C'est maintenant où le « socialisme » a cessé, selon les dires mêmes des dirigeants soviétiques, d'être cantonné dans les frontières de l'U.R.S.S. pour devenir un « système mondial » que la perspective s'ouvre d'une plus rapide progression de l'U.R.S.S. sur la voie du socialisme dans le cadre d'une coopération socialiste internationale, et grâce à l'apport du reste du marché mondial.

Quant aux démocraties populaires qui, d'une manière mécanique et stupide, il laut bien le dire, se sont engagées tout d'abord dans la tentative de construire chacune leur socialisme national au prix d'un déséquilibre désastreux de leur économie et de sacrifices terribles imposés aux masses, elles sont bien obligées maintenant, en partie sous la pression de celles-ci, de revenir à la construction du socialisme dans le cadre de la coopération socialiste internationale, et selon les possibilités de celle-ci. Ainsi la Pologne et la Hongrie modifient actuellement leurs nouveaux plans, les adaptant aux ressources propres de chacune.

Il ne s'agit plus de former une « économie socialiste » nationale autarcique mais de se spécialiser sur quelques productions fondamentales et de se souder

TERNATIONALE économiquement au reste du « marché socialiste » (8).

Il n'y a pas de doute qu'une telle orientation économique d'une planification non pas sur le plan national mais international, si elle est faite dans l'égalité entre les partenaires du même espace économique et sous un authentique régime de démocratie prolétarienne, pourrait enormement aider chaque pays avancer sur la voie de la véritable construction socialiste. Mais même dans ce cas l'espace dont dispose actuellement le « système mondial du socialisme » est encore très restreint, les principaux pays industriels du monde ainsi que les principales de matières premières étant encore sous le contrôle de l'impérialisme.

En tout cas, positivement ou negativement, la « tneorie du socialisme dans un seul pays », y compris en U.R.S.S., est déja battue en brêche par l'expérience et par les événements.

Restait encore une dernière question à « réfuter » par le document du 30 juin du C.C. du P.C. de l'U.R.S.S., la question la plus épineuse, la plus redoutable. Il s'agissait des allusions faites au rapport qui devait exister entre le régime de Staline et le régime politique tout court en U.R.S.S., aux racines bureaucratiques du mal, à la déformation bureaucratique monstrueuse de l'Etat soviétique, à la « dégénérescence bureaucratique » dont avait parlé plus clairement que d'autres Togliatti lui-même.

La bureaucratie soviétique s'était sentie cette fois directement visée. Son document s'acharne à détruire « théoriquement » la supposition selon laquelle « la société soviétique » pourrait avoir abouti « à certaines formes de dégénérescence ». « Il n'y a aucune raison de poser cette question », affirme pour nous tranquilliser le document. Pourquoi ? Parce qu' « aucun culte de la personnalité ne pouvait changer la nature de l'Etat socialiste fondé sur la propriété sociale des moyens de production », etc.

Le document réfute aussi bien l'idée que le règne de Staline a pu changer la « nature sociale du régime » soviétique que celle niant le caractère « démocratique » de ce régime. Il n'est pas question naturellement que Staline ait changé la nature sociale du régime déterminée effectivement par les rapports de production, l'étatisation de tous les moyens de production et la planification de l'économie. Mais, sur la base d'un régime social,

(8) Selon un discours prononcé à la radio aux ouvriers le 25 juillet par Andreas Hegedus, ministre hongrois, intre autres informations la Hongrie ne produira plus d'automobiles ni de wagons. Par contre elle aura le monopole pour la fabrication des machines de chemin de fer et des camions dépassant quatre tonnes, destinés à toute l'Europe orientale. Elle importera plus de charbon de Pologne en échange de bauxite. Elle intègrera son • industrie de machines 4 celle de la Pologne. Son industrie chimique dépendra d'autre part du gaz naturel provenant de Roumanie. Elle obtiendra l'énergie électrique principalement de la Tchécoslovaquie, de l'Allemagne de l'Est et de la Pologne, et peut-être de la Vougoslavie, en échange d'exportations de bauxite et d'aluminium.

Q donné, surgissent plusieurs formes posposgime social capitaliste a bien connu dans sibles de pouvoir politique. Ainsi le réson histoire des régimes politiques allant du bonapartisme impérial à la monarchie, la république, les dictatures militaires, le fascisme. L'étatisation des myens de production et la planification de l'économie ne garantissent pas automatiquement que le pouvoir c'est-à-dire la gestion directe de l'Etat et politique et économique effectif, de l'économie se trouvent réellement dans les mains de la classe ouvrière et de la paysannerie. En U.R.S.S., sous Staline et ses épigones, le pouvoir politique et économique effectif est passe dans les mains d'une couche spéciale privilégiée, la bureaucratie soviétique. C'est contre cette réalité politique que la direction politique de la bureaucratie s'acharne afin de masquer cette fraude historique immense dont elle est responsable, et qui lui permet de camoufler la structure concrète précise de la société soviétique, ses antagonismes et ses problèmes, dans des généralités bien commodes pour sa disant « mauvaise cause. C'est grâce a société soviétique homogène », ces formules d'une soi« sans classes », et sans castes, « propriétaire collective », avec mêmes droits de jouissance pour tous ses membres des « moyens de production », etc., que la de justifier le caractère prolétarien et débureaucratie soviétique s'efforce mocratique du régime politique de l'U.R. unique et « l'essence démocratique » de S.S., le système du parti monolithique son régime qui « ne réside pas dans ses aspects formels (!) mais dans la question de savoir si le pouvoir politique sert et reflète effectivement la volonté et les intérêts des travailleurs »!

Cependant, la question de la bureaucratie et de la bureaucratisation ne peut plus etre dissimulée ou mise en veilleuse.

Les poussées qui s'exercent de tout coté, aussi bien en U.R.S.S. que dans les démocraties populaires tendent à souligner le caractère central de cette question.

Car, inexorablement, la seule véritable explication marxiste à laquelle aboutit tôt ou tard tout esprit tant soit peu critique qui réfléchit sur le régime de Stanne, est celle d'une monstrueuse déformation du pouvoir issu de la Revolution d'Octobre. D'autre part, instinctivement, les masses dans les démocraties populaires, c'est aussi contre la déformation bureaucratique du pouvoir qu'elles luttent dans leur pays. La bureaucratie elle-même est obligée de mettre en accusation non pas naturellement sa propre existence en tant que couche sociale privilégiée, mais le bureaucratisme, contre lequel elle veut soi-disant lutter présentement, sacrifiant ici et là quelques boues émissaires, introduisant des réformes et accordant des concessions, mais ne touchant pas fondamentalement à sa propre existence et à ses propres privilèges. En Pologne, en Hongrie, en Allemagne de l'Est plus qu'en U.R.S.S., les direc- tions des Partis communistes, soumises à la pression des masses, craignant des exde reconnaître les déformations bureauplosions à la Poznan, se voient obligées cratiques du pouvoir et de promettre des changements. Sur le plan politique, c'est le rôle des Parlements et des syndicats qui est maintenant en discussion et critiqué. Sur le plan economique, c'est toute la conception bureaucratique du plan inspiré par la théorie du « socialisme dans un seul pays », qui Parlements fantoches, élus sur la base est mise en question. Les d'élections à liste unique, ont totalement perdu la confiance des masses (en supposant qu'ils l'aient jamais eue). D'autre part, les syndicats remplissant leur rôle stalinien qui consistait à discipliner les ouvriers au travail et à extraire d'eux le maximum de productivité, sans se soucier de leurs conditions de vie, sont tombés dans un discrédit semblable sinon encore plus grand que celui des Parlements.

Les dirigeants polonais, hongrois, allemands et autres, reconnaissent maintenant ouvertement ces faits. Pour pallier au discrédit des Parlements, ils promettent de nouvelles «lois » sur les élections avec des listes toujours uniques, mais plus variées dans leur composition, incluant aussi bien des membres désignés du Parti que des sans-parti, désignés par des organisations plus variées, ainsi que d'autres subterfuges semblables. Ce sont là naturellement de pauvres palliatifs qui ne changent en rien la comédie de la «démocratie » nouveau style, basée sur le parti monolithique unique, lui-même lui-même soumis à la dictature de fait de sa direction. Pour remédier au discrédit des syndicats, ils s'efforcent d'en « démocratiser » syndicats existent, y compris dans les l'organisation et de se rappeler que les Etats ouvriers, avant tout pour défendre, comme l'entendait Lénine, les ouvriers, y compris éventuellement envers « leur Etat ouvrier ». Mais c'est leur indépendance réelle envers l'Etat qu'il faut clairement reconnaitre et inscrire dans les faits.

Sur le plan économique, la tendance actuellement dans ces pays est, comme nous l'avons déjà noté, à la spécialisation et à l'intégration de la planification dans l'ensemble du « marché socialiste ». En la primauté démesurée de forcée (9) sans base matérielle et technimême temps, l'industrie lourde et la collectivisation que adéquate, laissent la place à une tentative d'un développement plus harmonieux de l'économie et à une revalorisation de l'industrie légère (10). Quelques

(9) La collectivisation connaît désormais en Honrythme considérablement plus modéré, selon

Tes possibilités matérielles et techniques, et sur grie un base « de l'adhésion volontaire » des paysans, affirment les nouveaux dirigeants qui ont succédé à Rakosi, adhéré aux collectifs était le quart de celui de juillet En juillet 1956 le nombre des familles qui ont

1055. Des concessions importantes ont déjà été accordées d'autre part aux coopératives.

(1o) La ligne a malenkoviste » est de fait imposée actuellement partout. Et on se demande pour combien de temps encore elle pourrait être confiée à des gens qui l'ont combattue Imre Nagy qui l'avaient soutenue dans le passé, seraient toujours tandis que les maintenus à l'écart.

N voix se font entendre ici et là rappelant que l'idée de la construction du socialisme est inséparable de l'élévation continue, substantielle, du niveau de vie des masses et de leur association démocratique à la gestion de l'Etat; que le pouvoir stalinien aussi bien • dans le domaine politique qu'économique n'était qu'une monstrueuse caricature du socialisme, défiguré au profit de la caste bureaucratique.

Tout cela maintenant se discute dans les démocraties populaires plus qu'en U.R.S.S. et c'est bien normal: la pression de la bureaucratie en tant que couche sociale y est moindre, tandis que la pression des masses plus exigeantes, plus fraiches, moins matées par le stalinisme, est plus grande.

Cependant, il ne faut pas se faire d'illusions exagerees.

La vraie démocratisation de ces pays et le vrai retour à une conception véritablement socialiste de la planification écono mique sont avant tout d'ordre politique: ils passent par la restauration d'une véritable démocratie prolétarienne.

Celle-ci est d'autre part inconcevable sans la renaissance des comités à la base, dans les usines, les quartiers, les villages, élus démocratiquement par tous les courants politiques prolétariens ; sans la pluralité des partis politiques qui se placent dans le cadre de la défense du régime social; sans la reconnaissance du droit droit aux tendances au sein du parti révolutionnaire.

Nulle part la bureaucratie n'est actuellement disposée à envisager un tel mécanisme de la démocratie prolétarienne. Mais ces idées, que seuls Trotsky et notre mouvement avaient des années durant développées et défendues, font présentement leur chemin partout.

La crise internationale du stalinisme tourne actuellement autour de ces questions : comment concevoir le contenu véritablement socialiste du pouvoir prolétarien sur les plans politique et écono mique ? Quelles sont les leçons fondamentales en cette matière qu'il faut tirer de l'expérience stalinienne en U.R.S.S. et dans les démocraties populaires ?

La bureaucratie a beau vouloir masquer ces problèmes de fond, stopper la et des promes de poppa

TERNATIONALE discussion, stabiliser la situation au niveau actuel de la « déstalinisation ». La pression des masses, nourrie par experience, les intolérables réalités politiques et économiques en U.R.S.S. et dans les démocraties populaires, encouragée par les premiers succès de la «déstalinisation », et par le processus révolutionnaire général de notre temps ne risque pas de s'estomper et d'avorter. Elle ira de l'avant. La bureaucratie a eu beau tenter de sauver in extremis Rakosi, elle a dû quand même le sacrifier (11); elle a eu beau placer les responsabilités de Poznan sur les « agents impérialistes », les dirigeants polonais ont dû en rechercher la cause avant tout dans leurs propres fau,tes. commises envers les ouvriers polonais; elle a eu beau vouloir empêcher la réintégration de Gomulka, celui-ci Tut quand même réintégré.

Nulle part la crise dans les Partis communistes et les démocraties populaires n'est en réalité stoppée ni la situation stabilisée.

Nous devons nous attendre à de nouveaux rebondissements partout et nous devons nous préparer pour ce qui est en réalité le véritable enjeu de la batallle commencée au sein du mouvement communiste international: le remplacement de la direction bureaucratique discréditée, en déclin accéléré, par une authentique direction révolutionnaire, restaurant partout les principes et les institutions de la démocratie prolétarienne et du socialisme, enrichis de l'expérience du stalinisme.

Août 1956.

(I1) Sans que la crise du P.C. hongrois soit pour autant stoppée. Jamais encore dans l'histoire du parti hongrois les intellectuels ne s'étaient manifestés avec une telle unanimité contre la direction du parti », écrit le i7 août dans son journal Marton Horvath, rédacteur en chef du Szabad Nep, organe du parti des travailleurs hongrois.

* La crise qui secoue le parti se manifeste également parmi les ouvriers et les paysans communistes, reconnaît Horvath qui attribue cet état de chose sans précédent » aux erreurs du parti dont notamment « le culte de la personnalité, le dénigrement systématique de la vieille garde du parti des volontaires de la guerre civile en Espagne, les arrestations massives et illégales de ceux-ci en 1949. »

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