Cet article, inédit en français, fut écrit en 1932, à propos d'un livre de Ludwig sur Staline où l'auteur s'était prêté à la déformation de la vérité. Au moment où les successeurs de Staline, ses anciens associes, font enfin connaitre de Lénine qui était un document interdit en U.R.S.S. du vivant de Staline, un document dont la possession ou la diffusion entraina la peine capitale, nous croyons utile de publier Particle de Trotsky dans lequel est rapportée l'histoire de l'escamotage de ce document et étudiée la signification d'un des derniers écrits de Lénine. L'époque d'après-guerre a rendu courante la pratique de la biographie psychologique et les maîtres en cet art vont souvent jusqu'à déraciner complètement leur sujet de son milieu social. La personnalité, cette abstraction, est présentée comme la force motrice fondamentale de l'histoire. Le comportement de l'animal politique, selon la brillante définition de l'homme donnée par Aristote, est réduit à des passions et instincts personnels.
: arcs site par une ti de patrie au par lien cependan L'affirmation que la personnalité est une notion abstraite peut paraître absurde. Est-ce notions abstraites ? Qu'est-ce qui peut être plus concret qu'un homme vivant? Cependant, nous insistons sur notre affirmation. Si vous enlevez à la personnalité, même la plus douée, l'apport du milieu, de la nation, de l'époque, de la classe, du groupe, de la famille, il ne reste qu'un automate vide, un robot psycho-physiologique, une matière pour les sciences naturelles mais non pour les sciences sociales ou « humaines ».
Les causes qui expliquent qu'on néglige l'histoire et la société doivent, comme toujours, être recherchées dans l'histoire et la société elles-mêmes. Deux décades de guerres, révolutions et de crises ont porté de rudes coups à la souveraineté de la personnalité humaine. Pour peser d'un poids quelconque sur l'histoire contemporaine en raison de son ampleur, touf doit se chiffrer par millions. C'est pour cela que la personnalité offensée cherche une revanche. Incapable de lutter à égalité avec la société elle lui tourne le dos. Incapable de se comprendre en partant du processus historique, elle essaye d'expliquer l'histoire en se prenant elle-même comme point de départ. C'est ainsi que les philosophes hindous construisirent des systèmes universels à partir de la contemplation de leur nombril. L'ECOLE DE LA PSYCHOLOGIE PURE.
L'influence de Freud sur la nouvelle école biographique est indéniable mais superficielle. Par nature, ces psychologues de salon sont portés à des bavardages irresponsables. ils emploient, non pas tellement la méthode que la terminologie de Freud, et moins pour procéder à une analyse, qu'en guise d'ornement littéraire.
Dans ses récents ouvrages, Emil Ludwig, le représentant le plus connu du genre, a innové sur ces sentiers battus. Il a remplacé l'étude de la vie et des hauts faits de son héros par le intonations et ses grimaces, l'écrivain découvre ses véritables mobiles. La conversation devient dialogue. Derrière les réponses de l'homme d'Etat aux questions qu'on lui pose, derrière ses presque une confession. Dans sa technique, la façon nouvelle qu'adopte Ludwig pour approcher son héros rappelle celle qu'emploie Freud pour approcher son malade. Il s'agit d'amener la personnalité à s'ouvrir complètement avec sa propre participation. Mais en dépit de cette similitude extérieure, combien différentes dans leur essence sont ces méthodes! Le travail de Freud ne devient fructueux qu'au prix d'une rupture héroïque avec toute sorte de conventions. Le grand psychanalyste est impitoyable. Quand il se met à l'œuvre, il est comme un chirurgien, presque comme un boucher, les manches retroussées. Prenez-le comme vous voudrez, mais il n'y a même pas un centième pour cent de diplomatie dans sa technique. Freud ne se soucie nullement du prestige de son malade ou de considérations de forme, espèce de fausses notes ou de fioritures. Et c'est pour cette raison qu'il ne peut mener son ou de quelque autre dialogue que face à face, sans secrétaire ou sténographe, derrière des portes calfeutrées.
Il n'en va pas de même pour Ludwig. Il engage la conversation avec Mussolini ou avec Staline pour doter le monde d'un portrait authentique de leurs. âmes. Cependant, la conversafion dans son ensemble suit un programme prévu d'avance. Chaque mot sténographe. L'illustre patient sait très bien ce qui peut lui être utile dans ce processus pris par un qui peut lui nuire. L'écrivain a suffisamment d'expérience pour distinguer les et ce rhétorique et suffisamment de politesse pour ne pas les noter. Le dialogue qui procédés de dans de telles conditions, s'il offre quelques analogies avec une confession, ressemble à celle déroule qu'on ferait devant un appareil de prise de son.
Emil Ludwig a toute sorte de bonnes raisons pour déclarer : « Je ne comprends rien à la politique ». Cela doit vouloir dire: « Je suis bien au-dessus de la politique ». En réalité, c'est une formule pure et simple de neutralité personnelle Freud, c'est le censeur inferne qui facilite au psychologue sa fonction politique. De la même -- ou, pour emprunter le jargon de façon les diplomates n'interviennent pas dans la vie intérieure du pays où ils sont en fonction, mais cela ne les empêche pas, à l'occasion, de soutenir des complots et de financer des actes de terrorisme.
La même personne placée dans des conditions différentes développe des côtés différents de sa politique. Combien y a-t-il d'Aristote qui gardent des cochons et combien de gardiens de cochons qui portent sur leur tête une couronne? Mais Ludwig peut facilement résoudre même la contradiction entre le bolchevisme et le fascisme en la réduisant à une simple question de psychologie individuelle. Même le psychologue impunément adopter une « neutralité » aussi tendancieuse. Se libérant du conditionnement le ps pénétrant n'aurait pas pu social de la conscience humaine, Ludwig pénètre dans le royaume du caprice subjectif pur 2225E résistance qui est propre à tous les autres matériaux. L'écrivain perd le goût de l'étude des documents et des faits. A quoi servent ces témoignages sans couleur quand ils peuvent être remplacés avantageusement par des conjectures brillantes ?
Dans son œuvre sur Staline, comme dans son livre sur Mussolini, Ludwig reste « en dehors de la politique ». Cela n'empêche pas le moins du monde ses travaux de devenir des armes politiques. Des armes pour qui ? Dans l'un des cas pour Mussolini, dans l'autre pour Staline ef son groupe. La nature a horreur du vide. Si Ludwig ne s'occupe pas de politique, cela ne veut pas dire que la politique ne s'occupe pas de Ludwig. officiel, Pokrovsky, actuellement décédé, écrivait : « Nous devons répondre à ce livre immé- Quand j'ai publié mon autobiographie, il y a quelque trois ans, l'historien soviétique diatement. Que nos jeunes savants se mettent au fravail pour réfuter tout ce qui peut être réfuté, etc. » Mais il est frappant que personne, absolument personne, n'a répondu. Rien ne fut analysé, rien ne fut réfuté. Il n'y avait rien à réfuter et on ne put trouver personne capable d'écrire un livre susceptible de trouver des lecteurs.
Une attaque de front s'étant avérée impossible, il devint nécessaire de recourir à un mouvement tournant. Ludwig, naturellement, n'est pas un historien de l'école stalinienne. C'est un psychologue, un portraitiste indépendant. Cependant, même un écrivain complètement étranger à la politique peut devenir le moyen le plus approprié pour répandre des idées qui ne sauraient se passer de l'appui d'un nom connu. Voyons comment cela se présente dans les faits réels. « SIX MOTS ».
Citant un témoignage de Karl Radek, Emil Ludwig relate d'après celui-ci l'épisode suivant : « Après la mort de Lénine, nous nous trouvions réunis ensemble, dix-neuf membres du Comité central et nous attendions anxieusement ce que notre chef disparu allait nous dire de sa tombe. La veuve de Lénine nous remit sa lettre. Staline la lut. Personne ne bougea pendant la lecture. Quand on en vint au passage relatif à Trotsky disant: « Son passé non bolchevik La phrase fut répétée. Ce furent les seules paroles prononcées en ce moment solennel. »
Et alors, en sa qualité d'analyste et non de narrateur, Ludwig fait de son propre chef la remarque suivante: « Un moment terrible où le cœur de Trotsky a dû cesser de battre. Cette phrase composée de six mots a déterminé le cours de sa vie ». Combien il semble simple de 40 trouver la clé des énigmes de l'histoire ! Ces lignes pleines d'onction de Ludwig m'auraient révélé à moi-même le secret de ma destinée si... si cette histoire de Radek-Ludwig ne s'était pas trouvée fausse de A jusqu'à Z, fausse dans les grandes choses et dans les petites, dans ce qui a de l'importance et dans ce qui n'en a aucune.
Pour commencer, le testament fut écrit par Lénine, non pas deux ans avant sa mort, comme notre auteur l'affirme, mais un an. Il portait la date du 4 janvier 1923. Lénine mourut le 21 janvier 1924. Sa vie politique s'arrêta complètement en mars 1923. Ludwig parle comme si le testament n'avait jamais été publié in extenso. En réalité, il a été reproduit des douzaines de fois dans toutes les langues de la presse mondiale. La première lecture officielle du testament au Kremlin a eu lieu, non pas à une session du Comité central, comme l'écrit Ludwig, mais au Conseil des anciens du treizième Congrès du Parti, le 22 mars 1924. Ce n'est pas Staline qui a lu le testament, mais Kamenev, en sa qualité permanente en ce temps là, de président des institutions centrales du Parti. Et enfin - ce qui est le plus important — je n'ai pas interrompu la lecture par une exclamation troublée pour la très bonne raison qu'il n'y avait absolument pas lieu de le faire.
Ces mots que Ludwig écrivit sous la dictée de Radek ne figurent pas dans le texte du testament. Ils sont une invention pure et simple. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce sonf pourtant les faits.
Si Ludwig n'avait pas été aussi peu soucieux des fondements réels de ses échantillons psychologiques, il aurait pu, sans difficulté, entrer en possession du texte exact du testament, établir les faits et les dates nécessaires, évitant ainsi ces misérables erreurs dont son travail sur le Kremlin ef les bolcheviks est malheureusement plein.
Le document appelé testament de Lénine a été écrit en deux temps séparés d'un intervalle de dix jours : le 25 décembre 1922 et le 4 janvier 1923. Au début deux personnes seulement en connaissaient l'existence. Le sténographe M. Volodicheva, qui l'écrivit sous la dictée, et la femme de Lénine, N. Kroupskaia. Aussi longtemps que resta une lueur d'espoir de voir Lénine se rétablir, Kroupskaia garda le document sous clé. Après la mort de Lénine, peu de temps avant le treizième Congrès, elle remit le testament au secrétariat du Comité central afin qu'à l'occasion du Congrès il fut porté à la connaissance du Parti auquel il était destiné.
En ce temps là, l'appareil du Parti se trouvait de façon semi-officielle entre les mains de la troika (trio), Zinoviev, Kamenev, Staline, en réalité déjà entre les mains de Staline. La troïka s'exprima d'une manière décisive contre la lecture du testament au cours du Congrès pour des motifs nullement difficiles à comprendre. Kroupskaia insista. A cette étape, la discussion eut lieu dans les coulisses. La question fut portée devant une réunion des anciens du Congrès, c'est-à-dire des chefs des délégations des provinces. C'est là que les membres oppositionnels du Comité central, et moi-même parmi eux, apprirent pour la première fois l'existence du testament. Après qu'une décision eut été adoptée d'après laquelle personne ne devait prendre des notes, Kamenev commença à lire le texte à haute voix. Parmi les auditeurs la tension était extrême. Mais, dans la mesure où je puis revoir les choses de mémoire, je dois dire que ceux qui connaissaient déjà le contenu du document étaient, de loin, les plus anxieux.
La troïka fit présenter par un de ses hommes une résolution sur laquelle il y avait eu accord préalable avec les dirigeants des provinces : le document serait lu séparément à chaque délégation à une séance de travail, personne ne devrait se permettre de prendre des notes ; à la session plénière du Congrès, le testament ne serait pas mentionné. Avec l'insistance polie qui était un des traits de son caractère, Kroupskaia soutint que c'était là une violation flagrante de la volonté de Lénine à qui on ne pouvait refuser le droit de soumettre au Parti ses derniers avertissements. Mais les membres du Conseil des anciens, liés par une discipline de fraction, s'obstinèrent ; la résolution de la troïka fut adoptée à une grande majorité.
Afin de saisir la signification de ces « six mots » mystiques et mythiques qui sont censés avoir déterminé mon destin, il est nécessaire de rappeler certaines circonstances passées et présentes. Déjà durant la période des discussions passionnées au sujet de la Révolution d'Octobre, certains « vieux bolcheviks » de l'aile droite avaient, plus d'une fois, souligné avec dépit qu'après tout, Trotsky était un bolchevik de fraîche date. Lénine s'était toujours élevé contre eux. avait depuis longtemps compris qu'une union avec les mencheviks était impossible, disait-il, par exemple, le 14 novembre 1917 et « depuis il n'y a pas eu de meilleur bolchevik que lui ». Dans la bouche de Lénine, ces mots avaient un sens. Deux ans plus tard, expliquant dans une lettre aux communistes étrangers les conditions dans lesquelles s'était développé le bolchevisme, comment il y avait eu des désaccords et des scissions, Lénine faisait remarquer qu'au moment décisif, au moment de la prise du pouvoir et de la création de la
République des Soviets, le bolchevisme s'était montré uni et avait attiré tout ce qu'il y avait de meilleur parmi les courants de la pensée socialiste qui lui étaient proches. Il n'existait, ni en Russie, ni à l'étranger, de courant plus proche du bolchevisme que celui que je représentais jusqu'en 1917. Ma jonction avec Lénine avait été prédétermniée par la logique des idées et la logique des événements. Au moment décisif, le bolchevisme attira dans ses rangs « tout ce qu'il y avait de meilleur » dans les tendances « qui lui étaient proches ». Telle était l'opinion de Lénine sur la situation. Je n'avais nulle raison de la contester. (hiver 1920-1921), Staline et Zinoviev avaient à nouveau essayé de faire courir des rumeurs Au temps de nos discussions mois - sur la question des syndicats sur le passé non bolchevik de Trotsky. En réponse, les dirigeants les plus impétueux du camp opposé rappelèrent à Repensant à tout cela sur son lit de mort, et se demandant comment les relations allaient se d'Octobre. cristalliser dans le Parti sans lui, Lénine ne pouvait manquer del prévoir que Staline ef Zinovier essaieraient d'ufiliser mon passé non bolchevik pour mobiliser les vieux bolcheviks contre moi. Le testament s'efforce, entre autres, de parer également à ce danger. Voici ce qu'il dit immédiatement après sa caractérisation de Staline et de Trotsky. « Je ne vais pas critiquer les autres membres du Comité central en ce qui concerne leurs traits de caractère personnels. Je rappellerai seulement que l'épisode d'Octobre de Zinoviev ef de Kamenev n'a évidemment pas été occasionnel, mais le non-bolchevisme au caramarade Trotsky».
Cette remarque que l'épisode d'Octobre n'a pas été occasionnel est faite dans un but nettement déterminé : mettre en garde le Parti qu'en des circonstances critiques, Kamenev pourraient à nouveau manquer de fermeté. Toutefois, cette mise en garde n'est pas Zinoviev ef en relation avec la remarque qui concerne Trotsky. Quant à lui, il est simplement recommandé de ne pas utiliser son non bolchevisme passé comme argument ad hominem. Par conséquent, je n'avais pas de raison de poser la question que m'attribue Radek. Les hypothèses de Ludwig quant aux battements de mon cœur tombent également à l'eau. Le festament écrit pour guider le travail du Parti ne créait pas la moindre difficulté pour moi.
Comme nous le verrons plus loin, il poursuivait un but exactement opposé. LES RELATIONS MUTUELLES DE STALINE ET TROTSKY.
La partie principale du testament qui comprend deux pages dactylographiées, est consacrée à caractériser les relations mutuelles entre Staline et Trotsky, les deux membres « les plus marquants du Comité central » actuel. Ayant noté « les capacités les plus éminentes » de Trotsky (l'homme le plus capable du présent Comité central), Lénine indique immédiatement le revers de ces qualités, « confiance excessive en lui-même » et « place excessive donnée au côté administratif des choses ». Mais quelque sérieux que ces défauts puissent être en mêmes, ils n'ont aucun rapport — je le remarque en passant - paysans » ou « le manque de confiance dans les forces internes de la Révolution » ou toute - avec « la sous-estimation des euxoutre invention des épigones dans ces dernières années.
D'autre part, Lénine écrit : « Staline étant devenu secrétaire général, a concentré dans ses mains un pouvoir immense et je ne suis pas convaincu qu'il sache toujours en user avec suffisamment de prudence ». Il n'est pas question ici de l'influence politique de Staline qui était alors insignifiante, mais du pouvoir administratif qu'il avait concentré dans ses mains, « étant devenu le secrétaire général ». C'est là une formule très exacte et savamment pesée : nous y reviendrons tout à l'heure.
Le testament insiste sur la nécessité d'augmenter le nombre des membres du Comité central à cinquante, même à cent, afin que cette pression accrue puisse contrebalancer les tendances centrifuges du Bureau politique. Cette proposition organisationnelle a encore l'aspect d'une garantie de neutralité contre des conflits personnels. Mais dix jours plus tard seulement, elle sembla inadéquate à Lénine et il ajouta une proposition supplémentaire qui donna l'ensemble du document sa physionomie finale: « ... Je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui, fous les rapports, se distingue du camarade Staline par une supériorité, c'est-à-dire qui soit sous plus patient, plus loyal, plus poli, et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc. »
Dans les jours où le testament fut dicté, Lénine s'efforçait encore de donner à appréciation critique de Staline l'expression la moins acerbe. Dans les semaines qui suivirent, son Mais même dans le testament, il en dit assez pour motiver le déplacement du secrétaire aussi de manquer de loyauté. Sur ce point, la caractérisation devient une lourde accusation.
Comme on le verra plus loin, le testament n'a pas pu être une surprise pour Staline. Mais cela ne rendait pas le coup moins rude. Quand il prit pour la première fois connaissance du document, au secrétariat, au milieu de ses plus proches collaborateurs, Staline laissa échapper 42 une phrase qui donnait libre cours à ses véritables sentiments envers l'auteur du testament. qualité inimitable de la réaction Les conditions dans lesquelles cette phrase se elle-même, sont à mes yeux une garantie incontestable de dans de larges cercles et surtout la l'authenticité de l'épisode. Malheureusement, cette phrase dilée ne saurait être imprimée.
La conclusion du testament montre sans équivoque possible où, de l'avis de Lénine, se l'appareil, lui retirer la possibilité d'appuyer sur le long manche du levier, le priver de tout situait le danger. Déplacer Staline - justement lui, rien que lui — signifiait le couper de ce pouvoir qu'il avait concentré dans ses mains à ce poste. Qui alors devait être élu secrétaire général ? Quelqu'un qui, touf en ayant les qualités positives de Staline, serait plus patient, plus loyal, moins capricieux. C'est cette phrase qui frappa le plus rudement Staline. De toute cherchions pour ce poste quelqu'un de plus adapté. En donnant sa démission, par un geste de évidence, Lénine ne le considérait pas comme irremplaçable, puisqu'il proposait que nous pure forme, le secrétaire général allait répétant, capricieusement: Bien, je suis grossier ; Illitch suggère que quelqu'un d'autre, qui diffèrera de moi seulement par une politesse plus grande. Bon ! Vous n'avez qu'à le trouver !
* Ne t'en fais pas, répliqua la voix d'un de ses amis d'alors. La grossièreté n'est pas faite pour nous effrayer. Notre Parti entier est grossier, prolétarien ». Une conception mondaine de la politesse, était ainsi, de façon indirecte, attribuée à Lénine. Quant à l'accusation de manquer de loyauté, ni Staline, ni ses amis, n'en disaient rien. Il n'est peut-être pas dépourvu d'intérêt de noter que la voix du supporter de Staline était celle de A.P. Smirnov, le Commissaire du Peuple à l'Agriculture, actuellement banni comme oppositionnel de droite. Décidément, la politique est bien ingrate !
Radek, alors encore membre du Comité central, était assis à côté de moi, pendant la lecture du testament. Cédant facilement aux impulsions du moment et manquant de contrôle sur lui-même, Radek s'enflamma immédiatement en écoutant le testament et se penchant vers moi, me dit : « Maintenant ils n'oseront plus vous attaquer ». Je lui répondis : « Au contraire, ils le feront jusqu'à l'extrême limite, et, en outre, le plus rapidement possible ». Les jours même qui suivirent le treizième Congrès prouvèrent que mon appréciation était des plus justes. La troïka fut obligée d'aller au-devant des répercussions possibles du testament en plaçant au plus vite le Parti devant un fait accompli. La lecture même du document aux délégations locales sans que des « outsiders » soient admis, prif la forme d'une lutte ouverte contre moi. Les chefs des délégations en lisant, escamotaient quelques mots, soulignaient quelques autres, et faisaient des commentaires dans le sens que la lettre avait été écrite par un homme gravement malade et sous l'influence d'intrigues et de tromperies. La machine était déjà complément sous contrôle. Le seul fait que les Trois aient eu l'audace de transgresser la volonté de Lénine en refusant de lire sa lettre au Congrès caractérise déjà suffisamment la composition du Congrès et son atmosphère. Le testament n'a pas affaibli ou mis un terme à la lutte interne, mais bien au contraire lui a imprimé un rythme catastrophique. L'ATTITUDE DE LENINE ENVERS STALINE.
La politique est obstinée. Elle oblige à la servir même ceux qui ostensiblement lui tournent le dos. Ludwig écrit: « Staline suivit Lénine avec ferveur jusqu'à sa mort ». Si cette phrase veut simplement exprimer la puissante influence de Lénine sur ses disciples, y compris Staline, il n'y a pas de question. Mais Ludwig veut dire quelque chose de plus. Il veut suggérer qu'une affinité de pensée particulière existait entre le maître et ce disciple. Comme témoignage d'une valeur exceptionnelle sur ce point, il cite les mots de Staline lui-même. « Je ne suis qu'un disciple de Lénine et mon but est d'être digne de mon maître ». C'est vraiment regrettable qu'un psychologue professionnel emploie, sans esprit critique, une phrase banale la modestie, purement conventionnelle, ne contient pas un atome de vérité. Ludwig devient un simple porte-parole de la légende officielle créée pendant les années récentes. Je doute qu'il ait la plus petite idée des contradictions où l'a mené son indifférence envers les faits.
Staline avait vraiment suivi Lénine jusqu'à sa mort, comment alors expliquer que le dernier document dicté par Lénine, quelques lignes seulement, à la veille de sa seconde attaque, ait été une courte lettre à Staline rompant toutes relations personnelles et de camaraderie avec celui-ci ? Cet acte, unique en son genre dans la vie de Lénine, de rupture définitive avec un serait, pour ne pas dire plus, incompréhensible envers un disciple qui aurait suivi « avec ferde ses collaborateurs les plus proches, doit avoir eu des causes psychologiques graves, et veur * son maître jusqu'à la fin. Et cependant, pas un mot de tout cela chez Ludwig.
Quand la lettre de rupture de Lénine avec Staline fut largement connue parmi les dirigeants du Parti, du temps où la coalition des Trois se disloqua, Staline et ses proches amis n'eurent d'autre issue que de ressusciter la même vieille histoire sur le grave état de santé de Lénine. En réalité, le testament comme la lettre de rupture ont été écrits pendant ces mêmes mois (de décembre 1922 à mars 1923), durant lesquels Lénine, dans une série d'articles programmatiques, donna au Parti les fruits les plus mûrs de sa pensée. La rupture avec Staline ne tomba pas du ciel. Elle découla d'une longue série de précédents conflits sur des questions de principes, comme sur des questions pratiques et elle éclaire d'une lumière tragique toute l'amertume de ces conflits.
Lénine, sans aucun doute, estimait hautement certains traits de Staline : sa fermeté de caractère, sa ténacité, son opiniâtreté, même sa cruauté et sa ruse, qualités nécessaires dans une guerre et par conséquent dans un état-major. Mais Lénine était loin de penser que ces dons, même poussés à l'extrême, étaient suffisants pour diriger le Parti et l'Etat. Lénine voyait en Staline un révolutionnaire, mais pas un homme d'Etat de grand style. La théorie avait trop d'importance pour Lénine dans la lutte politique. Personne ne considérait Staline comme un theoricien et lui-même, jusqu'en 1924, n'a jamais eu de prétentions de ce genre. restreint. Staline ne connait pas l'Occident ; il ne parle aucune langue étrangère. Il n'a jamais Au contraire, la faiblesse de sa formation théorique n'était que trop connue dans un cercle participé à la discussion des problèmes du mouvement ouvrier international.
Et pour finir
- quoique ce soit là le moins important, bien que non dépourvu d'une certaine signification — Staline n'était ni un écrivain, ni un orateur au sens propre du mot. Ses articles, malgré la naïvetés, mais aussi de fautes grossières contre la langue russe. La valeur de Staline aux prudence de leur auteur, sont pleins, non seulement de maladresses théoriques et de yeux de Lénine s'exerçait dans la sphère administrative du Parti et dans les manœuvres de l'appareil. Mais même là, Lénine faisait des réserves importantes, qui se sont accrues durant la dernière période.
Lénine n'avait que mépris pour les moralistes idéalistes. Mais ceci ne l'empêchait pas d'être très rigoureux quant à la morale révolutionnaire - c'est-à-dire sur les règles de conduite qu'il considérait nécessaires au succès de la révolution et à la création de la nouvelle société. Dans le rigorisme de Lénine, qui découlait librement et naturellement de son caractère, il n'y avait pas trace de pédantisme, de bigoterie ou de raideur. Il ne connaissait que trop bien les hommes et les prenait tels qu'ils étaient. Il combinait les défauts des uns avec les vertus des autres, et quelquefois même avec leurs défauts et ne cessait jamais d'étudier attentivement ce qui en résultait. Il savait également que les choses changent et nous avec elles. Le Parti avait fait un sauf prodigieux de l'illégalité aux sommets du pouvoir. Ceci créait pour chacun des vieux révolutionnaires un changement extrêmement brusque, et quant à sa situation personnelle, et quant à ses rapports avec les autres. Ce que Lénine découvrit en Staline sous ces nouvelles conditions, il le dit avec prudence mais tout à fait clairement dans son testament : un manque de loyauté et une tendance à l'abus du pouvoir. Ludwig ne remarqua pas ces allusions. Et pourtant c'est en elles qu'on peut trouver la clé des relations entre Lénine et Staline durant la dernière période. mais aussi un tait pas seuleme de se thorient un techo Tire locales traine Lénine n'était pas seulement un théoricien et un technicien de la dictature révolutionnaire, pour des intérêts personnels faisait passer des éclairs menaçants dans ses yeux. « Comment cela peut-il prétendre être supérieur au parlementarisme bourgeois ? » demandait-il, exprimant d'une façon plus concrète son indignation. Et très souvent il ajoutait sur le parlementarisme une de ses frappantes définitions. Entre temps, Staline usait de plus en plus largement et sans discrimination des possibilités de la dictature révolutionnaire pour recruter des gens qui lui étaient obligés et personnellement dévoués. Partant de sa position de secrétaire général, il devint le dispensateur des faveurs et de la fortune. C'était là la base d'un conflit inévitable. Lénine, peu à peu, en vint à perdre sa confiance morale en Staline. Si vous comprenez ce fait fondamental, tous les épisodes particuliers de la dernière période prennent leur place respective et donnent une image réelle et non faussée de l'attitude de Lénine envers Staline. SVERDLOV ET STALINE COMME TYPES D'ORGANISATEUR.
Pour donner au testament sa véritable place dans le développement du Parti, nécessaire de faire une digression. Jusqu'au printemps de 1919, Sverdlov fut le principal organisateur du Parti. Il ne portait pas le titre de secrétaire général, terme qui n'avait pas encore été inventé, mais il l'était en réalité. Sverdlov mourut à l'âge de 34 ans en mars 1919, d'une maladie dénommée alors la grippe espagnole. Dans le feu de la guerre civile et de l'épidémie qui exerçaient leurs ravages, le Parti réalisa à peine l'importance de cette perte.
Dans deux discours prononcés à l'occasion de cette mort, Lénine fit l'éloge de Sverdiov, éloge qui jette aussi une lumière sur les rapports qu'il eut ultérieurement avec Staline. « Au cours de notre révolution, de nos victoires, disait Lénine, c'est à Sverdlov qu'échut l'honneur loi amplement que toura le en organiser . Co modi exprimer plus pleinement et plus amplement que tout autre l'essence même de la révolutio 44 ouvrier, travaillant dans l'illégalité, qui n'était ni un théoricien ni un écrivain, devint en peu de temps un organisateur ayant acquis une autorité indiscutable : un organisateur de tout le pouvoir des Soviets en Russie ef un organisateur du travail du Parti qui comprit mieux que tous funèbres. Son éloge de Sverdlov fut en même temps une caractérisation des tâches de l'orgace travail. Lénine n'avait goût pour les exagérations des jubilés oraisons nisateur : « C'est seulement grâce au fait que nous avons eu un organisateur comme Sverdlov que nous avons été capables en temps de guerre de travailler comme si nous n'avions pas eu un seul conflit digne d'être mentionné. »
Il en fut ainsi en réalité. Au cours de conversations avec Lénine pendant cette période, nous avons plus d'une fois remarqué, avec une satisfaction toujours croissante, une des principales conditions de notre succès: l'unité et la solidarité du groupe dirigeant. Malgré la pression terrible des événements et des difficultés, la nouveauté des problèmes et l'acuité des désaccords pratiques qui éclataient à l'occasion, le travail avançait sans interruption dans un climat d'extraordinaire harmonie et de camaraderie. En quelques mots nous évoquions certains épisodes des révolutions notre victoire. » La solidité de la direction avait été préparée par toute l'histoire du bolchepassées. « Non, nous faisons mieux. » « Cela seulement garantit visme et était maintenue par l'autorité incontestée des dirigeants et, avant tout, Mais le mécanisme interne de cette unanimité sans exemple avait eu comme principal techniuniquement par eux. Aucun des ouvriers du Parti n'avait à craindre des intrigues souterraines cien Sverdlov. Le secret de son art était simple: être guidé par les intérêts de la cause et de l'état-major. La base de l'autorité de Sverdlov était sa loyauté.
Ayant passé en revue les qualités de tous les dirigeants du Parti, Lénine dans son discours remplacer nous entendons trouver un camarade réunissant de si grandes qualités... tirait la conclusion suivante: « Jamais nous ne pourrons remplacer un tel homme, si Les tâches qu'il remplissait à lui tout seul ne pourront être accomplies maintenant que par tout un groupe de camarades qui suivront son exemple et continueront son œuvre. » Ce n'était pas là une vaine formule de rhétorique, mais strictement une proposition pratique. Et la proposition fut acceptée. A la place d'un seul secrétaire, un comité de trois camarades fut élu.
Ces paroles de Lénine montrent, de toute évidence, même à ceux qui ne connaissent pas connaissent pas l'histoire du Parti, que du vivant de Sverdlov, Staline ne joua pas un rôle dirigeant dans l'appareil ni pendant la Révolution d'Octobre ni dans la période où furent posés les fondations et les piliers de l'Etat soviétique. Staline ne fit pas partie non plus du premier secrétariat qui remplaça Sverdiov.
Quand au 10° Congrès, deux ans après la mort de Sverdlov, Zinoviev et quelques autres, non sans une secrète arrière-pensée en vue de la lutte contre moi, appuyèrent la candidature de Staline au poste de secrétaire général — c'est-à-dire le placèrent de jure à la position que Sverdlov avait occupée de facto exprimant sa crainte de voir « ce cuisinier ne nous préparer que des plats épicés ». Cette seule - Lénine dans un cercle restreint parla contre ce projet, appréciation, si on la met en parallèle avec le caractère de Sverdlov, nous montre toute la différence entre les deux types d'organisateurs: l'un apaisant inlassablement les conflits et facilitant le travail du comité, l'autre grand spécialiste des plats épicés ne craignant pas de relever à l'occasion avec du vrai poison. Si en mars 1921 Lénine ne poussa pas son opposition jusqu'au bout — c'est-à-dire s'il ne fit pas appel ouvertement au Congrès contre c'est que le poste de secrétaire même « général », dans les la candidature de Staline — conditions qui prévalaient alors, quand le pouvoir et l'influence étaient concentrés entre les mains du Bureau politique, avait une portée très limitée. Peut-être aussi Lénine, comme beaucoup d'autres, ne comprit-il pas toute l'importance du danger.