Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 14, n° 4-6

Il y a vingt ans... (La révolution espagnole)

E. Romero · Quatrième Internationale, vol. 14, n° 4-6 · juin 1956 · p. 46-51 · 4 529 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

par E. ROMERO

Le 19 juillet il y aura vingt ans que les travailleurs espagnols prenaient les armes pour combattre le soulèvement franquiste.

Ce jour-là fut confirmé une fois de plus que seuls des moyens révolutionnaires peuvent faire échec à la réaction fasciste, et que la lutte réelle, décisive contre le fascisme s'identifie à la lutte pour le socialisme.

Certes, après une guerre civile de trois ans, c'est Franco qui l'emporta. Mais pour que cela ait pu se produire, il fallut que les masses ouvrières et paysannes aient été préalablement dépouillées, par l'antifascisme petit bourgeois, des conquêtes révolutionnaires qu'elles avaient arrachées de haute lutte dans les journées de juillet 1936. Il fallut qu'entre le fascisme et le socialisme se dresse un troisième front (déjà !) — celui de la République bourgeoise, pratiquement détruite en juillet, mais restaurée au cours de la guerre civile, par ordre ef sous la direction de Staline et des chefs réformistes.

La couardise des chefs républicains de gauche devant les attaques de la réaction fasciste avaif été toujours comparable à leur grand courage contre les masses révolutionnaires. Cette couardise devait encore se manifester de la façon la plus éclatante le jour du soulèvement franquiste, et même bien avant. La préparation du complot des généraux, qui avaient prêté serment de « fidélité » à la République en avril 1931, était connue D'ailleurs les Compine usme tenaient angler- à l'étranger. ment à cacher la trame de leur pronunciamento. Ils espéraient ainsi exercer une plus grande pression sur le gouvernement républicain, soit pour qu'il quitte sans résistance majeure le pouvoir, soit pour qu'il prenne des mesures d'ordre public qu'ils considéraient nécessaires à une rapide réussite de leur coup d'état. Car l'ordre en Espagne était incontestablement « perturbé » par une agitation croissante des masses résolues à périr dans un combat contre la réaction plutôt qu'à céder à celle-ci.

Au fur et à mesure que le jour pour l'assaut des milifaires approchait, le gouver46 nement républicain multipliait ses foudres qu'il firait des lois constitutionnelles, celles-ci

« interdisant » sous des peines sévères fout pronunciamento (1). En même temps, il s'affairait pour contenir l'antifascisme également

« inconstitutionnel » des masses et frapper le mouvement ouvrier. A la veille du soulèvement, il décida la fermeture de la Maison du Peuple de Madrid, visitée continuellement par les ouvriers à la recherche de directives et d'armes. La censure de presse fut rétablie contre les « nouvelles alarmantes » concernant la menace du coup d'état militaro-phalangiste. Des journaux ouvriers parurent avec des espaces blancs, là où on aurait pu lire la nouvelle très « alarmante » de l'imminence du danger.

Le 17 juillet à l'aube, Franco s'emparait du commandement des troupes au Maroc et publiait un manifeste demandant à l'armée métropolitaine de se joindre à lui pour établir un Etat fort. Le gouvernement de Madrid publiait à son tour un communiqué, afin que personne ne s'inquiète devant « l'entreprise absurde » de Franco. Et, tout en remerciant les organisations ouvrières de leurs offres d'aide pour combattre l'entreprise « absurde », il faisait appel au calme, afin de « donner un haut exemple de sérénité et de confiance dans les moyens de la force militaire de l'Etat »! Enfin, il tenait à déclarer « une fois de plus » que la tranquillité la plus absolue régnait dans le pays.

L'encre de ce communiqué n'était pas encore sèche que « la force militaire de l'Etat » se soulevait d'emblée contre l'Etat. Pour faire face à la nouvelle situation, le gouvernement de Casares Quiroga quitta courageusement le pouvoir qu'il passa à Martinez Barrios,

(r) L'écrivain Waldo Frank demanda un jour au (1) L'écrivain Président Azana si le gouvernement avait été au courant de la préparation du soulèvement. « Certainement, mais nous n'avions aucun moyen légal pour l'empêcher », répondit M. Azana. (Interview publiée dans « New Republic », 28 août 1938).

républicain de gauche

M. Barrios fit face à courage redoublé : il lui aussi. A son tour, la situation avec un entra en pourparlers le régime économique ef politique qui justitifiait sa guerre, Staline bouleversait encore une fois la science et imposait aux combattants espagnols sa tactique de & gagner l'abord la guerre ; ensuite de s'engager dans la Révolution » !

Pour pouvoir passer cette marchandise contre-révolutionnaire dans un pays en pleine révolution, Staline recourut à un chantage ignomineux, conditionnant l'envoi d'armes soviétiques en Espagne pour combattre Franco, à la défense de la démocratie républicaine.

Il la condifionnait aussi au paiement en or des armes fournies. Et pourtant, dans le camp républicain il y avait de grandes possibilités pour une industrie de guerre rationnelle. Elle fut même montée et mise en marche, mais aussi soumise au contrôle rigoureux de techniciens soviétiques spécialisés... surtout dans le sabotage. Quand la nouvelle révolution espagnole fouillera dans les archives de la guerre civile, on sera étonné d'apprendre le nombre de percuteurs « modèle russe » fabriqués en Espagne qui ne percutaient pas au front malgré leur appellation. Il est vrai que la faute en était toujours à la « cinquième colonne » — grand bouc émissaire.

Le 19 juillet, le pouvoir de facto était tombé comme un fruit mür dans les mains de la classe ouvrière. L'Etat républicain perdit du même coup pratiquement son autorité. Au début, il se limita en effet à entériner les décisions des comités ef des milices ef laissa la Constitution violée dans le domaine de la propriété, de la justice, etc. En Catalogne, où le gouvernement de M. Company confinuait à siéger « constitutionnellement », le véritable pouvoir était détenu par le Comité Central des Milices, organisme surgi de la Révolution et servant la Révolution.

Néanmoins la multiplicité des comitós ne tarda pas à poser un problème de la plus grande importance qu'il fallait résoudre au plus vite : la nécessité de centraliser ce pouvoir atomisé des ouvriers. La direction de la C.N.T. eut alors une initiative heureuse, à laquelle se rangea le P.O.U.M. Elle consista à convoquer une assemblée nationale de dé. légués des comités, en quelque sorte un congrès de députés ouvriers qui aurait à légiférer dans tous les domaines .... politique, économique, militaire. Mais ce congrès ne vit pas le jour. Les chefs anarchistes tranchèrent une situation de double pouvoir... en devenant des ministres de l'Etat républicain. Quant au P.O.U.M., il consentit à la dissolution du Comité des Milices de Catalogne pour entrer dans le gouvernement de M. Company. L'explication que les dirigeants du P.O.U.M. ont toujours donnée à leur affitude dans cette affaire est irréprochable du point de vue de la scolastique : puisque dans le Comité des Milices il y avait des représentants républicains siégeant aux côtés des représentants ouvriers, on pouvait en faire autant dans le avec les insurgés et offrit le portefeuille du ministère de la Guerre au général Mola dont les troupes s'avançaient déjà sur Madrid.

« J'ai parlé avec les généraux. Maintenant nous allons pouvoir gouverner », dit-il devant plusieurs personnalités républicaines, dont l'ancien ministre M. Iranzo.

Mais les masses enlevèrent à M. Marfinez

Barrios toute possibilité de gouverner comme i le désirait. Le 19 juillet, elles se lancèrent à l'attaque. Le pouvoir passa pratiquement aux mains des ouvriers et des paysans qui organisèrent, partout où ils s'étaient rendus maîtres de la situation, leurs comités, leurs milices, leurs tribunaux, portant des coups décisifs au temple de la propriété capitaliste.

Des terres et des industries furent collectivisées par les travailleurs et gérées par euxmêmes. C'est ainsi que les troupes de Franco, qui s'étaient préparées à remporter une vicfoire rapide, se trouvèrent paralysées par la révolution prolétarienne. Elles auraient pu être complètement détruites en peu de temps s'il y avait eu une plus grande décision de la part du prolétariat. Avec le recul, nous pouvons nous demander aujourd'hui si ce manque de décision ne trouve pas son explication ultime dans une fausse optique de la situation de la part de l'avant-garde révolufionnaire espagnole, enivrée par les premières ef grandes victoires de juillet. Mais une compréhension correcte des événements et de leur orientation générale est toujours du ressort d'un parti marxiste révolutionnaire, ef ce parti n'existait pas en Espagne. Toutes les explications de la défaite de la révolution espagnole qui ne tiennent pas compfe de cette absence du parti dirigeant et se cantonnent à expliquer la défaite par le réformisme des uns et la trahison consciente des autres, est une explication incomplète et, au fond, des plus réformiste.

Toute la guerre civile espagnole - y compris les luttes dites « fratricides » du camp anfifranquiste (les journées de mai 1937 à Barcelone, en particulier) — se déroula aufour de la question fondamentale : Pour ou contre le pouvoir de la classe ouvrière; pour ou contre la révolution prolétarienne. Sociauxdémocrates ef staliniens substituèrent fraitreusement au dilemme réel: Socialisme ou Fascisme le faux dilemme inventé de toutes pièces : Fascisme ou démocratie bourgeoise, et ouvrirent ainsi les vannes à la contre-révolution. Alors qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais de guerres purement militaires; alors que l'armée de Franco en avançant, établissait et consolidait derrière elle gouvernement Company, Comité et Gouvernement se valaient ! On voit que les théories sur les « nouvelles voies conduisant au socialisme » ne sont pas de date récente.

Les dirigeants du P.O.U.M. se virent rapidement chassés du gouvernement. Quant aux ministres ouvriers de la branche anarchiste ils restèrent ils restèrent en place, la République ayant encore besoin d'eux pour réaliser la première des tâches : « gagner la guerre ». Un de leurs ministres, Garcia Oliver, fut en effet chargé par l'équipe gouvernementale établie à Valence d'œuvrer à « gagner d'abord la guerre » en mettant fin aux journées révolutionnaires de mai 1937 à Barcelone. Mais son ordre aux ouvriers catalans de « cessez le feu » ne fut nullement écouté. Aussi des renforts de forces répressives furent envoyés de Valence pour mettre un terme à cette lufte « fratricide ». Les journées de mai montrèrent les grandes réserves révolutionnaires du prolétariat espagnol, pourtant meurtri par les coups continuels de la trahison. L'absence du parti révolutionnaire se fit sentir à nouveau lors de ces journées.

Le 20" anniversaire du 19 juillet coïncide avec une grave crise du régime franquiste. Des observateurs bourgeois avertis n'hésitent pas à souligner que cette crise peut d'un jour à l'autre faire sauter la dalle totalitaire. Il faut donc que le prolétariat espagnol fire les enseignements de ses grandes expériences révolutionnaires pour qu'il puisse se préparer à de nouvelles luttes.

Les difficultés actuelles du régime franquistes sont nombreuses; son incapacité à les. résoudre manifeste. L'Espagne de Franco se voulait « impériale », elle perd pratiquement le Maroc sous la pression des masses marocaines. Elle se voulait * juste » et « sociale », mais déclare par la bouche du Caudillo que le gouvernement ne peut rien contre la baisse des salaires, pas plus que contre la hausse vertigineuse des prix. Élle se voulait « indépendante », mais elle rampe devant l'impérialisme américain, quémandant des dollars pour remédier à une situation économique détériorée au plus haut degré. La Phalange est épurée d'un soi-disant déviationnisme gauchiste. Les jeunes étudiants s'insurgent contre la corruption du régime et, n'ayant aucune autre expérience que celle du régime franquiste, ils exhument des momies « libérales », tel le docteur Maranon et d'autres. Le réactionnaire Gil Robles, massacreur des mineurs asturiens, parvient à trouver une certaine audience dans le pays par ses critiques contre le régime oppresseur de Franco. Une partie du clergé se « révolte » contre un étaf de choses qui, dit-elle, porte de l'eau au moulin communiste. De son côté, la classe ouvrière espagnole brave le régime en déclenchant des grèves, tandis qu'une 48

T RNATIONA L E partie du patronat, saisie de doufes sur la force réelle de l'Etat, s'incline en partie devant les revendications économiques des fravailleurs.

Car la situation dans le pays est arrivée à un stade où la seule répression ne règle pas tout. En somme, dans l'Espagne franquiste le mécontentement gagne, à des degrés divers et pour des raisons certes diffé.

rentes, toutes les classes et toutes les couches sociales du pays. Dans l'armée même un certain désarroi règne à la suite de l'affaire marocaine. Les desseins qu'on prête à Franco de vouloir réduire son contrôle direct sur l'Etat, tout en s'érigeant en arbitre suprême, témoignent de l'ampleur d'une crise opposant les uns aux autres les différents groupes des classes dirigeantes.

Devant une telle situation, toute politique ouvrière qui n'est pas axée sur une claire différenciation de classe par rapport à tous les groupes ou partis s'opposant au régime franquiste, serait une politique criminelle. On ne saurait jamais trop condamner la politique arrêtée par le dernier congrès du P.C. espagnol qui mise sur l' « union nationale » pour chasser Franco et sauver la « patrie ».

Si, dans la lutte contre le régime franquiste, des alliances de la classe ouvrière avec d'autres forces restent toujours possibles et même souhaitables, ces alliances ne doivent en aucun cas estomper les intérêts propres ef les buts révolutionnaires du prolétariat. C'est à lui que revient la direction de la lutte antifranquiste.

Constituer un Front unique ouvrier de toutes les organisations ouvrières espagnoles, doté d'un programme comportant les revendications démocratiques et transitoires et orienté toujours vers la prise du pouvoir par le prolétariat - telle est la tâche centrale que le prolétariat espagnol a devant lui. Elle est imposée par l'expérience du 19 juillet et par tous les enseignements de la guerre civile espagnole.

Mais c'est encore, comme il y a 20 ans, le problème du Parti révolutionnaire qui constitue la clef pour assurer la victoire de la nouvelle révolution espagnole.

Dans ce domaine, il faut l'avouer, il existe toujours un très grand retard. L'avant-garde espagnole dans l'émigration ou en Espagne même ne semble pas avoir pu tirer les conclusions capitales de l'expérience de la révolution pour former un véritable parti marxiste révolutionnaire.

Il est temps que les éléments pour ce Parti qui potentiellement existent disséminés dans toutes les formations politiques actuelles, et surtout ceux de la nouvelle génération qui combat en Espagne même, puissent trouver les moyens d'une discussion afin d'élaborer le programme de ce Parti. Un noyau plus homogène devrait prendre l'initiative de promouvoir une telle discussion.

Chronique de la révolution espagnole (1)

CAUSES DU SOULEVEMENT FASCISTE

Le soulèvement fasciste du 17 Juillet

1936 n'eut rien de commun avec les mouvements de « pronunciamiento » par lesquels l'armée espagnole avait si longtemps soutenu une fraction de la bourgeoisie contre une autre. L'état arriéré du capitalisme espagnol lui imposa le recours au fascisme.

L'agriculture se trouvait dans une situation désespérée, Ses méthodes primitives, entrainant un rendement très bas, ne pouvalent permettre des bénéfices que par l'exploitation forcenée des ouvriers agricoles. Un tiers de la terre seulement appartenait aux paysans, en propriétés si morcelées (5 hectares ou moins) que même les paysans propriétaires devaient travailler sur les grands domaines. février à juillet 1936, la mobilisation des travailleurs agricoles était si puissante que les propriétaires ne pouvaient tolérer et devaient détruire les organisations syndicales des paysans.

Le capitalisme industriel se trouvait dans la même impasse. En retard sur les grands impérialismes, il ne pouvait compter que sur son marché intérieur. Pour étendre ce marché, il devait créer une

LES « ALLIES » BOURGEOIS

La lutte contre le fascisme était une question de vie ou de mort pour les partis et syndicats ouvriers. Il n'en était pas de même pour les partis bourgeois : Gauche républicaine d'Azana, Union républicaine de Martinez Barrios, Gauche catalane de s'étaient joints aux partis ouvriers aux Company, nationalistes basques, qul élections du 16 février 1936. Et l'expérience montra qu'ils ne menèrent pas sérieusement la lutte contre le fascisme. Azana, à la tête du gouvernement du Front populaire de février à juillet 1936, Front rejeta l'idée d'une distribution de la terre aux paysans, laissa à l'Eglise le plein contrôle de ses richesses, laissa le Maroc aux mains des légionnaires, réprima les grèves. Averti du complot fasciste dès mars 1936, il ne fit rien pour l'empêcher, et soutint l'armée réactionnaire. L'Esquerra catalane de Company avait usant de la force armée contre la C.N.T. gouverné la Catalogne depuis 1931, en

LA REVOLUTION Le 19 juillet, les prolétaires de Barcelone, les mains presque vides, assaillirent les premières casernes. Le 20, à 14 heures. ils étaient maîtres de Barcelone. Port principal et centre industriel de l'Espagne, Barcelone avait toujours été une paysannerie prospère, ce qui signifiait le partage de la terre. Or, le capitaliste urbain et le propriétaire foncier étaient souvent une seule et même personne ou appartenaient à la même famille. Aucune vole de développement ne s'ouvrait ainsi au capitalisme espagnol. En 1931, ce pays de 24 millions d'habitants avait presque un million de chômeurs; en 1933, un million et demi. Aussi, quand finirent les deux années noires, le « bienio negro », de 1933 à janvier 1936, les luttes économiques des ouvriers prirent-elles une ampleur extraordinaire. Chaque ville et chaque province de quelque importance eut au moins une grève générale de février à juillet 1936. Le capitalisme espagnol n'avait qu'une façon de résoudre au moins temporairement ses problèmes: détruire les syndicats en recourant au fascisme. Ainsi, le fascisme espagnol fut l'œuvre non pas du féodalisme, mais du capitalisme.

(I) Cette chronique a été établie principalement sur la base du livre de F. Morrow « Revolution and counter-révolution in Spain », édité en 1938 à New York. DANS LE FRONT POPULAIRE

L'Union républicaine de Martinez Barrios regroupait les restes des radicaux. Barrios lui-même, ministre en décembre 1933, avait réprimé avec cruauté un soulèvement anarchiste.

Les Nationalistes basques, catholiques, conduits par les grands propriétaires et capitalistes, avaient aidé à l'écrasement de la Commune Asturienne d'Octobre 1934.

Le 17 juillet 1936, après l'éclatement de la révolte de Franco, le gouvernement cacha les faits, publia des notes rassurantes, refusa d'armer les ouvriers, affirma impudemment que la rébellion était réprimée alors que les fascistes s'étaient emparés de Séville. Pendant ce temps, Azana essayait de mettre sur pied une combinaison ministérielle de droite, afin d'entrer en contact avec les chefs militaires insurgés. Ainsi, pendant deux jours décisifs, les rebelles avançaient et le gouvernement ne faisait rien. Mais les ouvriers, eux, intervinrent. DU 19 JUILLET avant-garde révolutionnaire. Les ouvriers étaient presque entièrement organisés dans la C.N.T. (Confédération Nationale du Travail) à direction anarchiste. Le P.O.U.M. (Parti Ouvrier d'Unification Marxiste) avait plus de membres que les

QUATRIEME partis socialiste et stalinien réunis en Catalogne.

Le gouvernement catalan avait refuse de donner des armes, mais dans l'aprèsmidi du 18. les ouvriers de la C.N.T. et du P.O.U.M. envahirent les magasins d'articles de chasse pour saisir des fusils. les chantiers pour prendre de la dynamite. Ils s'emparèrent de quelques rateliers d'armes du gouvernement et quand. à 5 heures du matin, le 19 juillet, les officiers fascistes conduisirent leurs troupes hors des casernes, les engagements commencèrent. La lutte était générale l'aprèsmidi. Les armes politiques firent plus que compenser l'armement supérieur des fascistes: des ouvriers héroïques sortirent des rangs pour dire aux soldats les raisons de leur lutte, tombèrent sous le feu, furent remplacés par d'autres. Bientôt, des soldats se soulevèrent contre leurs officiers, et les premières casernes furent prises. En quelques jours, toute la Catalogne fut aux mains des ouvriers.

Madrid, Valence, Malaga furent même sauvés des mains des fascistes par l'initiative et l'action ouvrières.

Toutes les organisations ouvrières commencèrent alors à organiser des régiments militaires et à les envoyer sur le front. Ces milices étaient entièrement aux mains des ouvriers, elles prirent les services de police, de douane, tandis que les marins sauvaient une grande partie de la flotte en fusillant les officiers.

Les mesures révolutionnaires militaires furent accompagnées de mesures révolutionnaires sur le plan économique. Des

VERS UNE COALITION

Pendant sept semaines, le gouvernement bourgeois demeura isolé des masses. critiquant l'action des comités, sans aucun moyen d'action, puisque l'armée régulière était avec Franco.

Cependant, l'Etat ouvrier resta embryonnaire, éparpillé dans les milices et les comités. Bien que le pouvoir du prolétariat ait été très grand, il ne fut jamais centralisé parce qu'il n'y avait pas en Espagne de parti révolutionnaire prêt à conduire à l'organisation des soviets.

Cette situation permit à l'Etat bourgeois de reprendre des forces. Contrôlant

1. - Les socialistes de droite. Prieto. Négrin, Besteiro s'accrochèrent constamment à la théorie que l'Espagne avait devant elle une période considérable de développement capitaliste. Ils n'étaient rien d'autre que des républicains petits bourgeois donnant à leur politique une vague couleur socialiste pour obtenir l'appui des masses. Prieto, comprenant bien la politique des staliniens au début de la guerre civile saluait en eux des frères en idéologie.

2. - Les staliniens. Le Kremlin désirait maintenir le statu quo en Europe en em50 comités syndicaux prirent systématiquement le pouvoir dans les transports les industries, organisèrent exportations et importations. Les paysans, prenant les terres, s'organisérent en collectivités en beaucoup de régions; des comités paysans prirent la responsabilité de nourrir les milices et les villes.

Les vieilles administrations municipales disparurent. A la place se formèrent des comités représentant tous les partis et groupements antifascistes. Le plus important de ces nouveaux organes de pouvoir était le Comité Central des Milices Antifascistes de Catalogne, organisé le 21 juillet, qui faisait seul la lo1 en Catalogne.

Durant ces mois, les campagnes militaires étaient étroitement liées aux luttes revolutionnaires. En cinq jours, les milices catalanes conquirent l'Aragon parce qu'elles avançaient en armée de libération sociale, donnant la terre aux comités antifascistes des villages, brûlant les titres de propriété, dettes, hypothèques. Ces comités représentaient incontestablement des organes de double pouvoir, mais ils reposaient sur un accord mutuel des organisations qui les composaient, et révélèrent cette faiblesse fondamentale après la première vague de la révolution. Les staliniens, l'Esquerra s'enhardirent, la C.N.T. fit des concessions. Les comités n'auraient pu fonctionner de façon progressive qu'en adoptant la méthode de décision à la majorité des délégués, ces délégués étant élus démocratiquement...

Mais si la révolution du 19 juillet était incomplète, c'était bien une révolution. AVEC LA BOURGEOISIE le Trésor public et les banques, il intervint dans les gestions des usines, le commerce extérieur.

En août, la C.N.T. entra dans le gouvernement basque, le P.O.U.M. dans le gouvernement de Catalogne. Ces gouvernements régionaux étaient des gouvernements bourgeois. Le Comité Central des Milices catalanes collabora avec la bourgeoisie sur le plan économique.

Ainsi, pas à pas, les ouvriers étaient amenes à la coalition gouvernementale avec la bourgeoisie. pêchant les révolutions et en collaborant activement avec la bourgeoisie dans les pays démocratiques pour avoir en cas de guerre l'alliance de l'Angleterre et de la France. Le prix payé par cette alliance était la subordination du prolétariat à la bourgeoisie. En Espagne, les staliniens ne voulaient pas la révolution, ils furent les premiers à demander la liquidation des milices ouvrières et à remettre leurs milices aux officiers d'Azana.

Se méfiant de Barcelone, ils y concentraient d'énormes forces et pallièrent à la faiblesse de leur propre organisation

LA POLITIQUE DES ORGANISATIONS OUVRIERES

LA POLITIQUE DES ORGANISATIONS OUVRIERES

INTERNATIONALE en fusionnant avec la section catalane du Parti socialiste, l'Union socialiste (organisation plutot nationaliste) pour former le P.S.U.C. (Parti Socialiste Unifié de Catalogne) qui s'affilia au Komintern. Ouvrant largement ses portes, le P.S.U.C. reçut une impulsion extraordinaire de l'arrivée fin octobre des premières armes soviétiques.

3. - Largo Caballero, les socialistes de gauche et l'U.G.T. - Caballero, qui avait eu une attitude très réactionnaire (acceptation de la répression contre la C.N.T. en 1933, soutien de la répression contre les paysans), s'était de façon inattendue déclaré pour l'aile gauche du parti sociauste en 1934. De fevrier a juillet 1936, il découragea les grèves, mais fin aout 1l s'opposa au projet d'Azana qui, soutenu par les staliniens, voulait reconstruire une armée sous le contrôle direct du gouvernement. Mais les erreurs programmatiques de Caballero eurent des conséquences graves : il acceptait la dictature du prolétariat mais sans les soviets; son organe devait étre le Parti Socialiste. Finalement Caballero devint la tête de la coalition avec la bourgeoisie.

4. - La C.N.T. (Confédération Nationale du Travail) et la P.A.I. (Federation anarchiste Iberique). → Les anarchistes avaient une vieille tradition révolutionnaire mais ne reconnaissant pas la distinction entre un Etat bourgeois et un

Le gouvernement constitué le 4 septembre 1936 comprenait trois partisans de Largo Caballero, trois de Prieto, deux staliniens et cinq ministres bourgeois. Son programme était uniquement la lutte contre le fascisme, sans un mot sur la terre, sur les comités d'usines. Or, pour entrainer les paysans à la lutte il fallait leur donner la terre. Une telle décision aurait eu un retentissement énorme sur les paysans qui étaient embrigadés dans les armées fascistes, et aurait été plus puissante qu'une armée d'un million d'hommes. Mais le décret sur la terre du 7 octobre 1936 comportait seulement la division des propriétés appartenant aux fascistes connus. De l'industrie, le décret

Le P.O.U.M. entra le 18 septembre 1936 dans le gouvernement de la Généralité. Un des premiers actes de ce gouvernement fut la dissolution du Comité Central des Milices Antifascistes, et prit des mesures destinées à enlever les armes des ouvriers. L'orientation soi-disant socialiste du programme économique du gou-

Etat ouvrier, ils firent les mêmes erreurs opportunistes que les réformistes.

5. - Le P.O.U.M. - Le P.O.U.M. était la seule organisation qui semblait être capable d'entreprendre la réalisation des soviets. Ses dirigeants avaient été des fondateurs du mouvement communiste en Espagne. Mais il avait une faiblesse : Il provenait d'une fusion du Bloc Ouvrier et Paysan de Maurin, qui avait collaboré avec Staline de 1924 à 1928, et de l'ancienne Gauche communiste (trotskyste) dirigée par Andrés Nin et Juan Andrade, dont la confusion avait provoqué des années de discussions avec l'Opposition internationale de gauche. Cette fusion était un amalgame sans principes, dans lequel les communistes de gauche avaient adopté un programme commun qui n'était que les vieilles conceptions de Maurin.

Les ouvriers du P.O.U.M., politiquement éduqués, jouèrent un rôle énorme dans la prise des usines et de la terre. Le parti, tout en restant surtout une organisation de Catalogne, passa de 8.000 membres en juillet 1936 à 32.000 membres en quelques mois, Il réunit plus de 10.000 miliciens sous sa bannière. Mais la marée montante du coalitionnisme engloutit le P.O.U.M. Au lieu de lutter contre les anarchistes et les rélormistes pour la direction des masses. il chercha une force illusoire en s'identifiant avec eux. du 23-2-1937 n'instaura rien de plus qu'un contrat collectif.

Le décret sur la conscription ne donna pas de place aux comités de soldats. Rien ne fut fait pour aider le Maroc. Caballero ne répondit même pas aux propositions d'Abd-el-Krim qui était prêt à soulever le Maroc espagnol conre Franco s'il obtenait le droit de s'y rendre.

Ainsi, Caballero et ses alliés staliniens se dressaient contre les méthodes révolutionnaires de lutte contre le fascisme. Ils eurent leur récompense : les fournitures d'armes soviétiques, dosées de manière à éviter à la fois une défaite prématurée des républicains et leur victoire. arrivèrent en Espagne dans la troisième semaine d'octobre. vernement avait déterminé l'entrée du P.O.U.M. En réalité il n'y eut pas de nanonalisation des banques, ni de la terre. La collectivisation de l'industrie se redulsait à son organisation en coopératives de production sans possibilité de planification. (à suivre)

Une erreur sur cette page ?