Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 14, n° 4-6

Le dossier de la « déstalinisation » en Union soviétique

Quatrième Internationale, vol. 14, n° 4-6 · juin 1956 · p. 80-87 · 7 227 mots

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Le 24 février, veille de la clôture du congrès, au cours d'une séance dont les délégués étrangers avaient été exclus. Khrouchtchev a présenté le fameux rapport intitulé « Sur le culte de la personnalité et ses conséquences » qui constitue un véritable réquisitoire contre Staline.

C'est un texte de plus de 50 pages tapées à la machine, auquel sont annexés divers documents. En voici l'analyse (1).

Le préambule souligne qu'il s'agit d'un rapport présenté au nom de l'ensemble du Comité Central. Khrouchtchev déclare ensuite qu'il ne parlera pas des mérites de Staline « qui sont bien connus », mais du culte qui s'est développé autour de lui pour devenir « la source de toute une série de violations extrêmement graves et pénibles des principes du Parti, de la démocratie intérieure et de la légalité soviétique ». En effet, dans la suite du rapport, Khrouchtchev ne reconnait à Staline que deux mérites, sur lesquels il glisse d'ailleurs rapidement: l'industrialisation de l'U.R.S.S. et la collectivisation de l'agriculture. Par contre il critique l'activité de Staline depuis 1918. Khrouchtchev apprend pour commencer à ses auditeurs que le nom de Stalingrad donné à Tsaritsine résulte d'une falsification historique, car le mérite de la victoire remportée devant celle ville en 1918 revient à Vorochilov, alors que Staline se borna à assurer le ravitaillement.

Puis, après avoir montré par de nombreuses citations que Marx, Engels et Lénine étaient hostiles au culte de la personnalité, Khrouchtchev cite des extraits du Testament de Lénine, dans lequel ce dernier jugeait Staline « trop brutal » residant dans le poste de secretaire gene pour qu'on lui confie l'immense pouvoir ral du Parti. Afin d'illustrer cette brutalité dans ses premières manifestations, Khrouchtchev donne alors lecture d'une kystes, les droitiers et les nationalistes bourgeois, mais s'élève contre les méthodes employées contre eux par Staline, surtout après le 17: Congrès du Parti en 1934. Il s'attarde longuement sur le caractère inadmissible des moyens employés contre ces tendances et contre des « communistes honnêtes » exterminés par Staline.

Mais les passages les plus importants à ce propos de son discours (selon la version publiée par le gouvernement américain) sont incontestablement les sulvants: Il n'y apporte aucun argument contre la ligne du trotskysme; il justifie la lutte « idéologique » contre eux par un amalgame avec la ligne de Boukharine-Staline dans la période 1925-1928.

Il dit: « Considérons un instant ce qui serait arrivé si en 1928-1929 la ligne politique de la déviation droitière ou ¡'orientation vers le « socialisme à pas de tortue » ou vers le koulak. etc., avait prévalu parmi nous ». Or, cette ligne ne fut jamais celle des trotskystes.

Le passage de son discours qui traite plus spécialement la question de la tendance idéologique des « trotskystes » et qui ruine de fait l'échafaudage des arguments calomnieux et policiers avec lesquels les staliniens depuis 1937 en particulier ont combattu Trotsky et la IV• Internationale est le suivant:

« Maintenant, prenons l'exemple des trotskystes. Aujourd'hui, après un recul historique suffisamment long, nous pouvons parler de la lutte contre eux avec un calme complet et pouvons analyser cette question avec une objectivité suffisante. Après tout, autour de Trotsky se trouvaient des gens dont l'origine ne pouvait être retrouvée dans la société bourgeoise. Un certain nombre d'entre eux appartenaient à l'intelligentsia du Parti, d'autres étaient recrutés parmi les ouvriers. Nous pouvons citer de nombreuses personnes qui, a un moment de leur vie, rejoignirent les trotskystes. Ces mêmes personnes cependant prirent une part active au mouvement ouvrier avant la révolution, pendant la révolution socialiste d'Octobre, et aidèrent à cimenter la victoire de la plus grande des révolutions. Beaucoup d'entre elles rompirent avec le trotskysme et revinrent aux principes léninistes. Etait-il nécessaire de les

(1) Selon les recoupements divers et le texte du rapport publié par le gouvernment des Etats-Unis le: 5-6-56lettre écrite par la 1

Kamenev, et où il est contre les invectives dignes de Staline; il emme de Lénine à dit : « Protégez-moi et les semonces inm'a attaquée grossièrement ». Il révèle aussi que benine avait ecrit a staline (en envoyant copie de sa lettre à Zinoviev et Kamenev) : « Vous vous étes permis d'interpeller grossièrement ma temme au telephone... Veuillez considérer si vous désirez retirer vos paroles et vous excuser, ou si vous préférez la rupture entre nous ». (5 mars 1923.)

Khrouchtchev déclare ensuite qu'il était nécessaire en 1923 de combattre les trots80

Ni Taire disparaitre? Nous avons la conviction profonde que si Lénine avait vécu, cette méthode extrême n'aurait pas été appliquée contre la plupart d'entre eux. »

Khrouchtchev poursuit: « Il existe des soupçons que Serge Kirov fut assassiné en 1934 non à l'insu de Staline », et analyse longuement cette affaire: au moment de l'attentat, l'assassin sortait des mains de la police, le garde du corps de Kirov, seul témoin de l'attentat disparut comme par hasard dans un accident, Staline interrogea personnellement l'assassin, etc. (2). Or, poursuit Khrouchtchev, c'est l'affaire Kirov qui déclencha « une série de répressions injustifiées ». Khrouchtchev revele ensuite que le 25 août 1936, Staline et - Jdanov envoyèrent de Sotchi un télégramme au Politburo, déclarant: « Le Guépéou est en retard de quatre ans dans sa lutte. Il faut annihiler physiquement l'opposition ». Le télégramme ordonnait le remplacement de Yagoda, jugé trop faible, par Yejov à la tête du Guépéou. Khrouchtchev déclare alors qu'à ce moment, Staline « monta de ses propres mains plusieurs affaires ». Khrouchtchev déclare que les aveux étaient obtenus tot par la torture, tantôt en mettant accusés qu'ils auraient la vie sauve et pourraient vivre dans une « datcha » (ville) sous un faux nom, « La datcha était sous terre ». dit Khrouchtchev. Pour expliquer la vague de terreur. Khrouchtchev déclare : « L'arbitraire d'un seul homme encouragea celui d'autres hommes. Béria prit Staline par son côté faible, le besoin de faire souffrir les hommes ». Khrouchtchev déclare alors qu'après les répressions de 1938, les organisations de base du Parti s'éleverent contre les abus de la police politique, et il lit le télégramme envoyé en reponse par Staline : « Puisque dans les pays capitalistes on utilise la torture contre les révolutionnaires, nous devons en faire autant contre les ennemis du peuple. Ces méthodes doivent étre appliquées obligatoirement ».

Khrouchtchev déclare ensuite : « Ordjonikidzé eut à choisir entre l'assassinat et le suicide. Il se suicida et Staline lui fit des funérailles nationales ». Il ajoute que Béria pourchassa avec cruauté toute la famille d'Ordjonikidzé et accula également son frère au suicide.

Khrouchtchev passe ensuite à l'affaire du vieux bolchevik Eyché. Arrêté en 1939, celui-ci fut torturé par des nommés Ouchakov et Nicolaiev. Il écrivit alors à Staline une lettre, dont Khrouchtchev donne lecture, racontant quels traitements il a subis. Au proces. Eyché répéta qu'il avait été torturé « par des policiers déguisés en juges ». Il fut fusillé le lendemain. Khrouchtchev donne ensuite lecture d'une autre lettre écrite par le vieux bolchevik Kedrov. ancien compagnon de Lénine, egalement torturé à cette époque: « On s'est acharné, écrit Kedrov, a rouvrir les vieilles blessures que j'avais gagnées pendant la révolution; il ne s'agit plus de moi. mais il faut faire cesser de telles horreurs ». Kedrov accuse alors Béria, et

TERNATIONALE conclut en jurant que, malgré ses souffrances, il reste fidèle au Parti. La lecture de cette lettre de Kedrov est pathétique ; Khrouchtchev ne peut la terminer et éclate en sanglots. Il se reprend pourtant et déclare: « Nous avons fait faire une enquête sur le sort des délégués au 17: Congrès du Parti (1934). Des 1.966 délégués, 1.108 ont été arrêtés; sur les 139 membres et suppléants du Comité central, 98 ont été arrétés et fusillés après avoir été forcés de signer de faux aveux sous des tortures barbares et sous la dietée de juges faussaires ».

Khrouchtchev passe à l'affaire Toukhatchewsky et déclare: « Aucune des accusations portées contre le maréchal TouKhatchewsky et ses collègues n'a jamais été expliquée, mais le bruit courait alors que les chefs de l'armée rouge avaient comploté avec l'Allemagne et le Japon pour renverser Staline avec une aide militaire étrangère. Ces accusations ont été crues même dans les milieux occidentaux ». Il déclare que 5.000 des meilleurs officiers soviétiques ont été assassinés à la suite de ce procès secret qui a mené le pays au bord du désastre en 1941 lors de l'attaque allemande.

Khrouchtchev entreprend ensuite de démolir la légende militaire de Staline. Il déclare que ce dernier avait été averti à plusieurs reprises en 1941 de l'imminence de l'agression allemande: par les services de renseignements de l'Armée rouge, par des messages de Roosevelt et de Churchill, et enfin par un déserteur allemand, « un simple soldat, mais un vrai communiste» qui passa la frontière deux heures avant Tattaque.

Dans tous ces cas, Staline considéra qu'il s'agissait de provocations occidentales pour rompre son alliance avec Hi-

Même après l'attaque du 22 juin 1941. Il commença par croire qu'il s'agissait d'une indiscipline de certaines unités hitlériennes, ce qui provoqua la destruction au sol d'innombrables avions, chars et effectifs soviétiques. Khrouchtchev declare que Staline ignorait tout de l'art militaire, et était peureux. Il ne visita le front qu'une fois, en hiver 1942, à Volokolamsk, encadré d'une nuée de gardes du corps. Quand les Allemands parvinrent devant Moscou, Staline s'enfuit, et déclara dans une crise de découragement : « Nous avons perdu tout ce que Lénine avait créé ». Khrouchtchev déclare que c'est en dépit des objurgations du général Vassilievsky et de lui-même, qui était alors commissaire politique devant Kharkov. que Staline donna l'ordre d'attaquer sur ce front, ce qui aboutit à la capture de 70.000 hommes par les Allemands.

En même temps, Staline s'efforçait de minimiser le rôle des cheis militaires. 1

(2) Les communistes yougoslaves déclarent que Kirov fut assassiné à la suite d'une machination de Staline parce qu'il avait pris la tête d'une tendance qui se dessinait au Politburo contre les excès de la collectivisation forcée.

Q UATRIEME IN ridiculisait en particulier Joukov, en prétendant qu'il consultait les presages en faisant couler une poignée de terre dans ses mains avant de prendre une décision.

Khrouchtchev évoque ensuite la suppression par Staline, en mars 1944 et en 1947 de trois territoires allogènes autonomes: ceux de Tchétchén-ingouches, des Karatchai et des Kalmouks, ainsi que la déportation de tous les Balkares en avril 1944 sous prétexte que certains d'entre eux avaient collaboré avec l'ennemi.

Khrouchtchev énumère ensuite les affaires forgées après la guerre par Staline contre ceux qu'il soupçonnait: en 1949, l'affaire de Léningrad qui aboutit à l'exécution du ministre du plan Voznessensky, de Kouznetzov, de Rodionov et Bopkov, actuellement réhabilités. En 1951-1952, l'affaire du prétendu complot pour annexer la Géorgie à la Turquie, forgée de toutes pièces, et qui aboutit à des milliers de déportations ou d'exécutions.

Khrouchtchev raconte que Staline lui dit au moment de l'affaire yougoslave: « Je n'ai qu'à bouger le petit doigt pour faire disparaitre Tito ». Et il ajoute: « Il a bougé les deux bras, et Tito est encore là ».

Dans les dernières années de sa vie, déclare alors Khrouchtchev. Staline « n'était plus lui-même ». Il s'amusait à effrayer ses collaborateurs en les invitant à manger au Kremlin des victuailles auxquelles il ne touchait pas. « Staline vous invite en ami, et on ne sait jamais si on rentrera chez soi », déclarait Boulganine. Un jour, Staline declara dans une réunion du Politburo: « Vous êtes aveugles comme des petits chats qui viennent de naitre. Que ferez-vous sans moi? Quand je serai mort, le pays perira, car vous ne saurez pas reconnaitre les ennemis ».

Khrouchtchev déclare : « A ce moment, Moscou était devenu une capitale pleine de complots et d'intrigues dont personne ne savait qui serait la prochaine victime ». Il révèle que Staline avait fini par soupçonner Vorochilov d'être un agent anglais et ne le laissait plus assister aux réunions du Politburo, et se proposait de se débarrasser de Molotov. Mikoyan, Boulganine et Khrouchtchev. Il déclare aussi que Staline avait fait installer dans le Jardin de sa maison de campagne des bustes de lui-meme et se promenait en les admirant. « Vous comprenez, camarades. déclare alors Khrouchtchev, que nous ne

Le réquisitoire de Khrouchtchev prouve que les dirigeants actuels du P.C. de IU.R.S.S., après avoir rompu plus ou moins discrètement pendant trois ans avec certains aspects du règne de Staline, furent finalement obligés d'accélérer sa liquidation, et surtout de porter cette liquidation dans les masses par une campagne publique. Mais en même temps, ils entendent contrôler le rythme et les formes de la déstalinisation.

Khrouchtchev réserva son réquisitoire tout d'abord à un public sélectionné: celui des cadres du Parti. Or, les réactions de ce public furent, parait-il, extrême82

TERNATIONALE pouvons communiquer immediatement ces informations au public; je pense qu'il est préférable de le faire graduellement. »

Et il s'écrie: « Ne serait-il pas temps d'enlever à nos usines et à nos kolkhozes le nom de Staline? »

En conclusion, Khrouchtchev propose les mesures suivantes: «. On doit déraciner le culte de la personnalité par la critique communiste des erreurs commises dans le passé. Il faut veiller chaque jour davantage au respect des principes léninisme. Il faut réaliser pleinement la démocratie socialiste et réparer les torts causes aux personnes ».

Au cours de la lecture du rapport, « 16 délégués s'étaient évanouis ».

Après la lecture du rapport, il a été remis aux délégués les documents suivants :

1. Notes dictées par Lénine pendant sa maladie, du 23 novembre 1922 au 23 janvier 1923.

2. Protocole du 18 mai 1923 signé par la femme de Lénine, Kroupskaia, et par Kamenev. Les six membres de la commission spéciale du Plenum: Zinoviev, Boukharine, Staline, Kamenev, Smirnov et Kalinine, décident de communiquer le texte des notes de Lénine, dont certaines très hostiles à Staline, aux membres du C.C. avant le congrès du Parti de 1924.

3. Lettre de Lénine au Congrès proposant d'attribuer une valeur législative aux décisions du « Gosplan » « selon les propositions du camarade Trotsky ».

4. Note de Lénine du 24 décembre 1922 sur les querelles Staline-Trotsky et la proposition d'élargir le C.C.

5. Testament de Lénine.

6. Note de Lénine des 26-29 décembre 1922 sur l'inspection ouvrière et paysanne attaquant Staline.

7. Note du 29 juillet 1922 sur l'organisation du C.C.

8. Dossier du 13 avril 1924 : note secrète au secrétariat signée Staline; billet de Trotsky au C.C.; autres notes sur l'opportunité de publier le testament de Lénine; article de Lénine de décembre 1922 sur les nationalités critiquant « le rôle fatal de Staline » et les entreprises de russification au Caucase menées par celuici et Dzerjinsky; billet secret de Lénine à Trotsky du 5 mars 1923 lui demandant son aide contre les brutalités de Staline et Dzer jinsky en Géorgie. ment significatives. D'un côté, au récit des crimes de Staline, « 16 délégués s'évanouirent dans la salle »; d'un autre côté. plusieurs délégués firent passer des notices écrites à Khrouchtchev, lui demandant: « Et vous-même, que faisiez-vous à cette époque? » (3). Au début de la campagne publique de déstalinisation, on vit

(3) Khrouchtchev posa alors la question : « Quels sont les camarades qui m'ont posé cette question par écrit ? ». Et comme personne n'osait se lever, il déclara au bout d'un moment « Personne n'ose se lever, voila la réponse à la question posée ! »

LES REPERCUSSIONS DU REQUISITOIRE DE KHROUCHTCHEV

LES REPERCUSSIONS DU REQUISITOIRE DE KHROUCHTCHEV deux types des réaction se répéter, du moins localement, dans le pays, et les dirigeants s'opposer aux unes et aux autres.

Le 6 mars, jour anniversaire de la mort de Staline, fut l'occasion de diverses manifestations qui révèlent, les unes la popularité dont jouissait le dictateur parmi les éléments les moins conscients de la pulation, les autres l'existence d'une opposition bureaucratique organisée à la déstalinisation, ces deux facteurs se combinant à divers degrés.

A Moscou, une foule silencieuse, portant des gerbes de fleurs, se rendit au Mausolee, mais cel-ci etait lerme sous pretexte de réparations (4). La milice fit circuler les fidèles de Staline sans incidents.

En Géorgie, pays natal de Staline, les choses se passèrent tout autrement. Seul de toute la presse soviétique, l'organe du P.C. géorgien, « Zaria Vostoka ». consacra le 6 mars un long article à la mémoire de Staline. Le même jour, à Tiflis, plusieurs milliers de manifestants, brandissant des portraits de Staline, attaquerent la milice qui voulait les empêcher de défiler. Il y eut des coups de feu. Selon certains temoins oculaires occidentaux, Il y aurait eu une centaine de morts. Quelques jours plus tard, la « Pravda » mentionnait brièvement la manifestation en qualifiant ses organisateurs de « provocateurs » et de « voyous ». Questionné à New Delhi par les journalistes. Mikoyan répondait: « Il s'est passé quelque chose en Géorgie; certains ont mal pris les critiques contre Staline ». Les troubles ont du etre sérieux et durables, puisque ni le premier ministre danois ni, en mai, les parlementaires socialistes ne purent se rendre en Géorgie.

Ces faits — de même que certaines discordances dans la presse soviétique au sujet des critiques de Staline - démontrent qu'il existe une opposition organisée de la bureaucratie (tant au sein du Parti qu'au dehors), à la déstalinisation.

A l'opposé se sont manifestées les réactions de ceux qui veulent brûler les étapes de la destalinisation.

Le 5 avril, la « Pravda » révélait qu'au cours d'une réunion de savants a Moscou, quatre membres du parti avaient fait des interventions « calomniant le parti », qu'à interventions « calomniant le narti l'Institut de Statistique, l'économiste L. Iarochenko avait également fait des déclarations « provocatrices et anti-parti » et qu'enfin, dans la région de Chklov, un communiste nommé Ternovsky avait fait « un discours exceptionnellement démagogique et incorrect » sans que les responsables réagissent (5). Le 26 avril, « Komounist » revue théorique du Parti, dénonçait les « éléments pourris » qui, sous prétexte de répudier le culte de la personnalité, cultivent « le laisser-aller anti-parti » (6). Le 28 avril, « La vie du Parti » condamnait à nouveau « les mauvais esprits, les petits bourgeois et les démagogues » et brandissait la menace des exclusions contre ceux qui considéraient « la démocratie comme un but en soi ». En mai, enfin, une dépêche d'agence oc-

TERNATIONAL E cidentale annonçait que des membres de l'Académie avaient réclamé la création d'un deuxième parti.

Des le lendemain du Congrès, Khrouchtchev. Mikoyan et les principaux dirigeants sont descendus dans les usines pour commenter les décisions. Le réquisitoire de Khrouchtchev - annonçait dès le 18 mars le correspondant de « l'Humanité » à Moscou - « a été porté à la connaissance des membres du Parti et des Komsomols; on le lit maintenant dans des réunions de travailleurs sans-parti ». Le 2 avril, le Plenum de l'Union des syndicats de l'U.R.S.S., le 11 avril, le comité central du Komsomol, engagent à leur tour la campagne de déstalinisation. Le 14 avril, l'Institut Marx-Engels-LénineStaline prend le nom d'Institut du marxisme-léninisme. Le 13 mai, on édite le « Guide sur le stalinisme à l'usage des enfants » contenant les extraits du testament de Lénine qui caractérisent Staline.

Le processus de déstalinisation dans les démocraties populaires et dans les partis communistes occidentaux est complexe et mérite d'être étudié à part -

Deux points méritent pourtant d'être soulignés des maintenant :

1. Le P.C. de I'U.R.S.S. a communiqué le réquisitoire de Khrouchtchev à toutes les directions des P.C. étrangers, y compris celle de la Ligue des communistes yougoslaves. En Yougoslavie, le texte a été lu et discuté dans toutes les cellules. En France, par contre, les dirigeants du P.C. ont fait le silence sur lui.

2. Dans les milieux politiques bourgeois, si certains considèrent que la déstalinisation est l'amorce d'une désoviétisation,

(4) Selon Le Monde du 3 avril le gouvernement soviétique envisage de retirer le corps de Staline du mausolée pour le remettre à sa famille.

(5) « Certains éléments pourris, sous couvert de la condamnation de mettre en parti », révèle de réunions de XX* congrès parti, dirigées bases léninistes.

lu culte de la personnalité. tentent doute la justesse de la politique du la Pravda, qui indique qu'au cours militants qui ont eu lieu depuis le des affirmations calomnieuses et anticontre la politique du parti et ses affirmation démagogiques et petitesbourgeoises, ont été faites par certains ».

La Pravda s'élève contre toute tentative de mettre en doute la justesse de la politique du parti, « Tout le développement historique du pays des soviets, écrit le journal, dément de telles inventions et détruit de fond en comble les tentatives d'employer des moyens indigues. La politique du parti à toutes les périodes de son histoire a été et reste celle de Lénine, élaborée par le parti, par son comité central en lutte pour la victoire du socialisme, et ette incarne la sagesse collective du parti. Elle a reçu sa confirmation dans l'expérience des disaines d'années d'activité de notre peuple. Aujourd'hui, le parti communiste est plus uni que jamais, et il resserre ses rangs autour du comité central. »

(6) Pour la première fois, cet organe révèle les • doutes » exprimés lors de la discussion dans le parti sur la justesse de sa définition « du réalisme socialiste » et de sa politique sur l'art en général. general.

IN par contre, la plupart des commentateurs sérieux ont interprété la campagne comme un danger pour le monde capitaliste. Citons comme particulièrement ca-

Voici, par ordre chronologique, la liste des personnalités réhabilitées en U.R.S.S. depuis le 20° Congrès du P.C., ainsi que celle des personnalités dont le rôle historique a été mentionné de façon objective pour la première fois depuis vingt ans. (Rappelons les premières réhabilitations. en avril 1953, des médecins arrêtés après avoir avoué des crimes fictifs trois mois auparavant. Rappelons également que. dès le début de 1955. on apprenait que plusieurs « vieux bolcheviks » avaient étélibérés des camps de travail, avec paiement d'une pension et restitution de leurs décorations.)

20 février 1956. — Dans son discours au Congrès. Mikoyan déclare : « Des événements compliqués et contradictoires de la guerre civile de 1918-1920 sont expliqués sous la plume de certains historiens. non par les changements des rapports de force entre les classes à telle ou telle période. mais par le prétendu sabotage de quelques dirigeants du Parti d'alors, déclarés a tort ennemis du peuple longtemps après les événements en question» Et Mikoyan cite KOSSIOR (bolchevik depuis 1907, secrétaire du P.C. d'Ukraine en 1936, disparu en 1937) et ANTONOV OVSEENKO (vieux bolchevik « trotskyste * jusqu'en 1927, disparu en 1937).

20 février. - Un communiqué commun des P.C. soviétique, italien, bulgare, finlandais et du parti ouvrier polonais réhabilite collectivement les dirigeants du P.C. polonais accusés et liquidés en 1938 comme agents de l'ennemi « sur la base de documents fabriqués par des provocateurs démasqués par la suite ». (Il est intéressant de noter que les partis signataires sont ceux là même dont les représentants formaient la « commission polonaise » du Komintern qui avait porté les accusations en 1938.)

21 février. - Un article de Varga dans la « Pravda » réhabilite Bela KUN, leader de la première révolution hongroise, exécuté en U.R.S.S. en 1937.

24 février. — Dans son réquisitoire, Khrouchtchev mentionne comme victimes de procès truqués: KABAKOV, TCHOUBAR, POSTYCHEV, KOSARIEV. vieux bolcheviks EYCHE et KEDROV, et l'ancien directeur du Plan pendant la guerre et membre du Politburo, VOZNESSENSKY, fusillé en 1949 en même temps que BOPKOV, KOUZNETZOV et RODIONOV.

7 mars. — La revue « Problèmes d'Histoire » mentionne le nom de Trotsky sans épithètes injurieuses à propos de la discussion sur les syndicats en 1921, dont elle s'efforce d'exposer la « position idéologique » sur cette question.

10 mars. - Article analogue de la « Pravda » sous la signature de G.I. Petrovsky.

16 mars. - La « Pravda de l'Orient » annonce : « Tous les citoyens condamnés 84

TERNATIONALE ractéristique un article du journal français ultra-réactionnaire «, Le Temps de Paris » intitulé: « Plus le communisme s'humanise, plus il devient dangereux ». illégalement en Ouzbékistan sont acquittés et libérés ».

28 mars. - 1.339 « vieux bolcheviks » ayant participé à la révolution de 1905 sont décores.

30 mars. - « Nos livres sont scandaleusement muets sur les activités de Lénine et de ses compagnons. les vieux bolcheviks », déclare l'historienne Pankratova. membre du C.C

3 avril. - « L'Aurore de l'Orient » annonce: « Un grand nombre de membres du parti et des soviets de Géorgie, vietimes de l'arbitraire, ont été libérés ».

14 avril. - La revue « Problèmes d'Histoire » réhabilite le maréchal BLUCHER, les généraux GAMARNIK, BOUBNOV et EGOROV, UNSCHLICHT, « et de nombreux autres ». ainsi que les historiens YAROSLAVSKY, KNORNING. BOURNOV, NEVSKY et POPOV « dont les œuvres ont été diffamées et interdites ». et toute l'école historique de POKROVSKY.

L'académie des sciences réhabilite l'œuvre du biologiste VAVILOV, décéde en Sibérie pendant la guerre, dont l'œuvre était enterrée.

22 avril. La « Pravda » mentionne le nom de Rykov (fusillé en 1938) sans l'attaquer.

31 mai. - La revue « Problèmes d'Histoire » relate longuement et, semble-t-il. objectivement, les rôles respectifs de Staline, Kamenev, Zinoviev et Molotov en avril 1917, soulignant notamment l'opposition de Staline à Lénine sur les problèmes essentiels de la révolution.

Bourdjalov, auteur d'un article dans cette revue, accuse Staline d'avoir. en avril 1917, pris position en faveur de Kamenev contre Lénine, qui dans ses célébres Thèses d'avril s'élevait contre le gouvernement Kerensky. exigeait « tout le pouvoir aux Soviets » et demandait la paix immediate L'auteur souligne le « rôle positif » joué par Zinoviev à cette époque.

Bourdjalov ajoute qu'en fait Molotov. dirigeant à cette époque la « Pravda ». fut alors le plus proche des conceptions de Lénine. La majorité était hésitante en l'absence de Lénine, mais tout en tardant à substituer au mot d'ordre « Dictature du prolétariat et de la paysannerie » celui de « Le pouvoir aux Soviets », elle appelait néanmoins le prolétariat de tous les pays belligérants à cesser la guerre, et les soldats à fraterniser. Cependant, avec le retour d'exil, au début de mars 1917, de Kamenev, Staline et Mouranov, - gui -« s'emparèrent de la « Pravda » par un véritable coup d'Etat rédactionnel, étouffant Molotov par leur majorité et les prérogatives de hiérarchies formelles, la « Pravda » s'orienta vers la droite ». Malgré les protestations de la majorité. Kamenev, vers la mi-mars, commença à imposer son orientation au journal. Il dé-

LES REHABILITATIONS EN U. R. S. S.

LES REHABILITATIONS EN U. R. S. S.

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INTERNATIONALE fendait la politique de « soutien conditionnel au gouvernement provisoire ». et.

au sujet de la cessation de la guerre, proclamait qu'il « suffisait de faire pression sur le gouvernement » en protestant contre les tentatives de désorganiser l'armee.

« Plusieurs articles de Staline, publiés dans la « Pravda » en mars 1917, ne dépassaient guère le cadre général de la ligne préconisée par Kamenev. Staline s'éleva contre le slogan « A bas la guerre » et sema l'illusion qu'il était possible d'obliger le gouvernement de propriétaires fonciers et de capitalistes à conclure une paix juste et démocratique, proclamant d'autre part la nécessité d'une république démocratique, mais sans aucun appel pour la prise du pouvoir par les Soviets », écrit Bourdjalov.

Rentré d'exil en compagnie de Zinoviev.

Lenine présenta le 4 avril ses Thèses d'avril, qui « produisirent l'effet d'une bombe, sans convaincre immédiatement la majorité ». Selon le procès-verbal conservé aux archives de l'institut du marxisme-léninisme. Kamenev s'éleva contre Lénine, affirmant que l'acceptation

DEMANTELEMENT DE

Au lendemain de la mort de Staline. en mars 1953. Beria avait centralisé entre ses mains tout le pouvoir policier par la fusion du ministère de l'Intérieur (MVD) et du ministère de la Sécurité d'Etat (MGB) en un ministère unique qu'il dirigeait. Mais il ne put utiliser longtemps ce pouvoir accru. Le 4 avril 1953, médecins arretes en janvier sont liberes. Le 6. la « Pravda » annonce qu'ils ont été remplacés en prison par « les aventuriers criminels » Ignatiev (placé par Staline à la tête du MGB en 1952) et Rioumine, son adjoint. Le 10 juillet suivant, le C.C. et le presidium du Soviet suprême annoncent que Béria. « ennemi du peuple », a été chassé du Parti et de l'Etat et remis à la justice. En fait, à ce moment, Béria est déjà mort. Boulganine et Khrouchtchev confieront deux ans plus tard à Tito, lors de la conférence de Belgrade, que, préparant un coup d'Etat. il a été ceinturé par les membres du presidium du C.C. au début d'une réunion à laquelle, méfiant, il était venu escorté et armé, puis abattu sur place par des généTaux. Ils révélèrent aussi que, le jour même, commença un démantèlement de l'appareil répressif stalinien, au cours duquel 10.000 policiers, créatures de Béria.

REFORME DU SYSTEME JUD

Depuis le 20° Congrès, ces mesures ont été complétées par une réforme du système judiciaire et pénitentiaire. Un décret du Soviet suprême du 19 avril a abrogé les décrets staliniens du 1ºr décembre 1934 et du 19 septembre 1937 qui avaient permis la mise en scène des grands procès. Aux termes de ces décrets, en effet, les personnes accusées de terrorisme ou de sabotage voyaient leur affaire instruite en dix jours, n'étaient informées de l'acde ses thèses transformerait le parti en

« groupe de propagandistes », tandis que

Staline, appuyant entierement Kamenev.

déclara que « les thèses de Lénine n'étaient qu'un schéma dépourvu de faits et par conséquent ne donnaient pas satisfaction ».

Enfin, l'auteur souligne que, à la septième conférence du parti, Zinoviev défendit la politique de Lénine dans ce problème, que Staline s'y rallia également.

abandonnant alors Kamenev.

Bourdjalov affirme que la résolution sur le problème national, attribuée à Staline fut en fait écrite par Lénine. « Cette conférence fut celle de la conciliation, écrit-il, Lénine sut expliquer leurs erreurs aux camarades. Sa ligne fut adoptée pour ainsi dire à l'unanimité. »

Dans un autre article, la revue « Problèmes d'Histoire » conteste que l'activité clandestine de Staline avant la révoltition ait été conforme aux descriptions qui en ont été faites dans ses biographies. La revue écrit qu'il est faux que Staline ait dirigé une grève à Bakou en 1905 et qu'il alt eu a s'occuper d'une imprimerie clandestine à Tiflis. L'APPAREIL POLICIER furent exécutés ou déportés. Cette purge massive, menée avec la participation active de l'armée, fut suivie d'une épuration plus paisible. Le 17 septembre 1935, Merkoulov, placé en 1950 par Staline à la tête du troisième organisme policier — le Contrôle d'Etat — est destitué. Vers la meme époque, un décret du Soviet suprême supprime l'OSSOB. branche de l'ex-MGB créée en 1934 par Staline, et qui avait le pouvoir d'exécuter sans procès les personnes accusées de terrorisme ou de sabotage. En mai 1954, le gouvernement achève de se subordonner la police en créant une commission spéciale de la sécurité d'Etat auprès du conseil des ministres, qui est confiée au général Serov. Celui-ci supervise ainsi le général Krouglov, titulaire de l'Intérieur depuis la liquidation de Béria. Mais Krouglov. nomme en 1946 par Staline à la tête du MVD, a encore trop d'attaches avec l'ancien système. Au début de 1956, il est donc remplacé par Serov, après avoir été destitue. Enfin, en avril dernier, l'élimination des hommes de Béria est complétée par la condamnation à mort et l'exécution de Baguiroy, Bartchev, Grigorian et Markarian, qui avaient monté des centaines de procès truqués en Azerbaïdjan. ICIAIRE ET PENITENTIAIRE cusation qu'à la veille du procès, qui pouvait avoir lieu en leur absence, et ne pouvaient pas faire appel. Le président de la cour suprême, Voline, a récemment annoncé la préparation de nouvelles lois grace auxquelles les accusés seront assistés d'avocats dès le stade de l'instruction. la complicité ne sera plus assimilée au crime lui-mème, le délit de sabotage économique sera supprimé, la non-dénonciation de suspects sera moins sévèrement

QUATRIEME •IN punie, et l'opposition politique ne sera plus punissable quand elle ne se manifestera pas par des délits ou crimes contre l'Etat. Le 22 avril, la revue « L'Etat et le Droit » a condamné comme une « violation flagrante des principes de la légalité socialiste » la théorie de la preuve par les seuls aveux élaborée par feu Vychinski et qui avait valu jadis à son auteur un prix Staline. Fait amusant, la revue est publiée sous les auspices l'Institut juridique Vychinski, qui risque de ne plus porter ce nom bien longtemps. Le 23 avril, un décret a crée une commission chargée de superviser l'activité des services de sécurité. Le même jour. « La vie du Parti » a annoncé que de nombreux innocents avaient été relâchés, et que plusieurs milliers de cas étaient

EN PO

C'est en Pologne que la lutte contre le régime stalinien a été poussée le plus loin.

20 février - Le Parti communiste polonais, dissous en 1938 par l'Internationale communiste sur ordre de Staline, comme un nid d'espions, est réhabilité

Février. - « Poème pour des adultes »: Il y a des pommes polonaises que les en-

[fants polonais ne peuvent obtenir, Il y a des enfants dédaignés par des doc-

[teurs criminels. Il y a des garçons à qui l'on apprend à

[mentir. Il y a des filles à qui l'on apprend à

[mentir... Il y a des gens qui sont volés dans les

Trues par des fripons pour lesquels [on cherche des définitions légales. Il y a des gens qui attendent justice, Il y a des gens qui attendent depuis long-

[temps. Sur cette terre, nous faisons appel nom de ceux qui sont épuisés de travail... Nous faisons appel chaque jour, nous lançons notre appel à travers notre parti

(Adam Wazyk. — Le numéro de la revue qui a publié ce poème a été saisi, mais l'auteur du poème est libre.)

24 mars. — D'un rapport au Conseil de la Culture et des Arts à Varsovie:

« La these qui nous a ete imposee, sulvant laquelle chaque étape de la revolution et de la construction de l'Etat socialiste représente toujours un pas en avant.

devait mener à l'infaillibilité divine de celui qui représentait la direction du

Parti. Lorsqu'on introduit Dieu dans l'histoire, on doit également y introduire le diable. Le transfert de la personne du chef dans le domaine du mythe devait également entrainer le transfert dans un . domaine mythique de notre lutte idéologique elle-même et de nos adversaires, réels ou imaginaires. La thèse de l'aiguisement de la lutte des classes et la conception des « ennemis du peuple » a contrià ce processus. La mythologie produit l'inquisition. Chaque procès politique devenait un procès de sorcières... »

« Pour notre conscience et pour notre raison, ce furent des années sinistres, et nombreux sont ceux, parmi nous, pour qui ce fut un drame personnel: Nous

TER NATIONALE en instance de révision. En méme temps, on élabore un nouveau code pénal et un nouveau code de procédure pénale, qui transformeront de crimes en simples délits les infractions administratives. Dans ce domaine, il faut signaler le décret récent qui permet aux travailleurs de changer librement d'entreprise avec un préavis d'un mois. Enfin, on a annoncé à la délégation de la SFIO qui s'est récemment rendue en U.R.S.S. que tous les camps de déportation lointaine seront supprimés d'ici mois. Plusieurs ont déjà disparu et, à l'avenir, il ne restera plus que les prisons et les colonies de travail correctif réservées aux condamnes de droit commun, qui n'y sont pas astreints, au travail dans les régions lointaines. LOGNE devons maintenant répondre de notre attitude envers ces problèmes devant notre conscience et devant autrui. Nous avions perdu ce qui constituait notre élan révolutionnaire. Nous avions perdu la conviction que tout ce qui se passe autour de nous et tout ce que nous faisons doit servir à la construction de la société future, doit servir, non pas a une abstraction historique, mais à des hommes. Nous avons donné notre accord moral à l'injustice, nous avons donné notre accord moral au crime. De tout cela, nous devons répondre.... »

(Jan Kott, Mythologie et Vérité.)

31 mars. - Staline, « tyran sanguinaire atteint de mégalomanie, dont de nombreux communistes sincères ont été les victimes » (Morawski, dirigeant de la section de propagande du Parti ouvrier. « Trybuna Ludu »).

Les généraux Spychalski et Komar. épurés pour « titisme ». ont été libérés. Un correspondant écrit à l'organe gouvernemental « Zycie Warszawy » une lettre dans laquelle on lit:

« Pourquoi l'opinion publique polonaise n'a-t-elle pas été informée du sort réservé aux généraux Spychalski, Komar, Kirchmayer et autres qui furent condamnés en même temps que le général de brigade

Tatar ? Les généraux Spychalski et Komar ont déjà été libérés, mais le général

Kirchmayer est toujours en prison cinq années après son jugement. On doit rendre justice à ces condamnés et publier un communiqué officiel pour informer le public de ce qui leur est arrivé. »

(Le général Spychalski fut épuré en

1949, les généraux Kirchmayer et Tatar en 1951.)

Avril. - Une déclaration de Cyrankiewicz, président du Conseil, au Parlement dans un discours inaugurant la campagne de « démocratisation parlementaire »:

« Nous ne pouvons tenir rigueur à des milliers de soldats et d'officiers du comportement politique de leurs dirigeants.» . (Il s'agit de rendre tous leurs droits civiques aux Polonais ayant combattu de 1939 à 1945 soit sous l'autorité britannique.

soit sous celle des organisations de résistance non communistes.

Il annonce aussi une réorganisation de l'administration et de la planification qui, par une certaine decentralisation, accorderait plus d'autonomie aux autorités régionales.

6 avril. — Ochab, premier secrétaire du Parti, déclare à la radio de Varsovie:

« La non-réalisation des taches dans le domaine de l'élévation du standard de vie des travailleurs est un sujet de vives discussions et de préoccupations parmi des millions de gens. On entend souvent des voix aigries déclarant que. dans le passé, il n'y a pas eu du tout d'élévation du standard de vie... »

Il a promis une augmentation globale de la masse des salaires de 5 milliards de zloty de façon que le minimum de salaire cette année soit de 500 zloty. De même il y aura cette année une augmentation des pensions des vieux travailleurs et des veuves respectivement de 160 à 250 zloty. et de 110 a 180 zloty). Ces augmentations seront obtenues en diminuant les investissements et les dépenses militaires.

Commentant ces déclarations. la radio de Varsovie déclara :

« La plupart des gens ont pris l'habitude de ne pas croire les promesses... Dans le passé il était de coutume de dire des demi-vérités, et les demi-vérités sont à la lisière du mensonge...»

La radio ajouta que les augmentations de salaire promises « ne couvriront pas les besoins du peuple et n'atteindront pas ce qui s'appelle un standard de vie élevé ».

11 avril. - Du « Przeglad Kulturany » :

« La première scandaleuse déformation des classiques marxistes fut l'œuvre du Congrès des Ecrivains soviétiques en 1936. C'est alors que, se fondant sur des affirmations frivoles de Gorki, en exploitant son autorité d'écrivain, Jdanov a forgé les thèses du réalisme socialiste et il confia cet instrument de précision destiné à annihiler l'art à des bureaucrates qui ont exercé leur procédé destructif pendant vingt ans, avec un zèle et un enthousiasme aiguillonnés par la peur. »

(Antoni Slonimski)

22 avril. — Radio-Varsovie annonce la préparation d'une amnistie concernant plus de 70.000 prisonniers politiques criminels. Elle entrainerait la libération de 30.000 prisonniers et des réductions substantielles de peines pour les autres. Ceux qui seraient libérés rentreraient en possession de leurs droits civiques et de leurs biens.

30 avril. - Ochab, premier secrétaire du parti ouvrier unifié de Pologne, écrit dans la « Pravda » un article ultérieurement reproduit dans la presse polonaise. Dans cet article, il dit:

« Les faits attestant l'instabilité idéologique de certains groupes de membres du Parti, les tentatives d'abuser de la liberté de critique pour violer l'unité d'action du Parti, pour attaquer sa ligne politique. ont été révélés dans certaines organisations du Parti polonais. » (Nous soulignons: certains groupes de membres.)

Mai 1956. — « Les conditions étaient favorables au développement du culte de la personnalité en raison du retard social et culturel du peuple », écrit Szaff dans « Nowe Drogi », organe théorique du

Parti, ajoutant que la Russie était à l'épo que une nation paysanne, avec un penchant traditionnel à obéir à un chef.

Dans un article paru dans « Zycie Literackie », organe de l'Union des écrivains polonais, paraissant à Cracovie, le rédacteur. dans un article procédant à une réévaluation de Staline, compare les parachutages d'armes par des avions anglais venant d'aussi loin que Palerme, avec les fournitures « faibles et tardives » fournies par le gouvernement soviétique même aux forces communistes polonaises.

7 mai. — Berman, considéré comme ayant été le représentant personnel de Staline dans la vieille direction du Parti, a offert sa démission de vice-président du Conseil et de membre du Bureau Politique du Parti ouvrier unifié à la suite de critiques formulées contre lui.

19 mai. = - Sophie Wasilkowska, ancien membre de la Cour suprême et ancien secrétaire général de la Centrale syndicale polonaise, vient d'être nommée ministre de la Justice. Dans un discours, elle rappelle que Lénine a dit qu'un certain « antagonisme » doit exister entre ouvriers et direction, même si « les buts ultimes des deux sont les mêmes ». Elle dit que c'est un détail qui a été négligé en Pologne. * Les rapports entre les syndicats dans les usines et les directions étaient trop bons. Les syndicats fonctionnaient selon la théorie qu'étant donné que les intérêts finaux des deux étaient les mêmes, le rôle des syndicats devait être le méme que celui de la direction ». Elle ajouta qu'il en résulta que les syndicats mobilisaient les ouvriers pour la production et négligeaient ce qui aurait dû être leur tâche principale: améliorer les conditions sociales, les salaires et le standard de vie des ouvriers.

Extrait d'un article de Crossman, membre du Parlement britannique, de retour d'un voyage à Varsovie (New Statesman and Nation », 5 mai).

« 1945 fut notre première révolution. me dit un dirigeant communiste polonais en présence de certains de ses collègues. voici notre seconde révolution, et nous croyons cette fois qu'elle ira bien. »

« L'esprit que j'ai rencontré partout: une vive réaction contre les abus de pouvoir, combinée à l'acceptation de la révolution de 1945...

« Staline, me fut-il dit par un journaliste, s'efforçait de détruire le communisme partout.. J'ai observé... que le discours de Khrouchtchev.. exerçait le plus d'effet dans l'élite intérieure...

« La nouvelle Pologne attaque le problème qui a préoccupé la Yougoslavie de Tito depuis 1948 - comment construire un système de libertés démocratiques dans un Etat où il n'y a qu'un seul parti. J'ai discuté de cela avec le ministre chargé du Plan quinquennal et avec un député... membre important de la direction communiste. Tous deux sont convaincus que cela peut étre fait dans l'esprit du léninisme. Le chef de la planification m'a dit que, quoique la décentralisation ait été exagérée en Yougoslavie, ils y envoyaient une délégation pour l'étudier... »

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