(Une victoire de la réaction en République Fédérale)
Le 17 août 1956 est un jour historique. Après un procès qui dura cinq ans, le tribunal constitutionnel fédéral a réalisé sa tâche. Il a fourni la preuve que le K.P.D. était anticonstitutionnel et, par conséquent, qu'il pouvait être interdit par le gouvernement fédéral. Les forces policières qui se trouvaient déja prétes furent lâchées quelques heures plus tard dans une « action foudroyante » sur les bureaux et les imprimeries du K.P.D. La saisie de « matériel accusateur », la mise sous scellés des locaux et l'arrestation de militants du parti, préparées comme une demonstration impressionnante de force, passèrent comme une lettre à la poste, à peine observées par l'opinion publique.
En 1951, lorsque le réarmement fut fixé comme un objectif réalisable, le gouvernement fédéral prit ses premières mesures préventives contre une résistance possible du mouvement ouvrier. Par l'attaque contre le K.P.D., il s'en prit dans une juste estimation de la situation au point le plus faible. Il ne réussit pas alors du premier coup à interdire le Parti communiste qui visiblement souffrait déjà politiquement et organisationnellement. et à se créer une arme contre tout mouvement radical de la classe ouvrière, parce qu'à cette époque le développement réactionnaire n'avait pas encore atteint ce niveau qui aujourd'hui, grâce à la falblesse, à l'incapacité et à la « fidélité à l'Etat » de la direction des grandes organisations ouvrières, nous amène au seuil d'un régime de type Dollfus.
Le jugement de Karlsruhe est un acte politique; sa justification en est l'oppor tunisme politique. L'anticonstitutionnalité du K.P.D. est définie dans les considérants du jugement du fait que « dictature du prolétariat que le K.P.D. propage comme prémisse nécessaire son but final sur la voie de la révolution prolétarienne, est incompatible avec Tordre libre, démocratique ».
Cette justification est un non-sens à deux égards. Lorsqu'elle dit que, dans la comparaison des ordres étatiques, il n'est pas besoin d'introduire « des exemples concrets d'Etats dans lesquels la « dictature du proletariat » est réalisée ». elle déclare ainsi qu'il existe quelque part un tel Etat sur la base de la « dictature du prolétariat ». Ces grands personnages montrent ainsi qu'ils comprennent bien peu les choses sur lesquelles ils tranchent souverainement. Certes, dans les pre mières années de la Révolution d'Octobre de 1917, l'Etat soviétique reposait sur la « dictature du prolétariat », jusqu'a ce que la bureaucratie montante parvint a anéantir la démocratie ouvrière. Même journalistes bourgeois, même l'exstalinien et antibolchevik forcené Arthur Kæstler, dirent d'elle qu'il n'y avait jamais et nulle part eu dans l'histoire moderne une démocratie plus élevée et plus large qu'en Union soviétique lors de la floraison de la « dictature du prolétariat ». Aucun homme sensé ne peut évidemment s'attendre à ce que les plus hauts représentants de la justice bourgeoise le comprennent.
од, 4 Чиі
En ce qui concerne les « exemples concrets », les Partis communistes, là où ils ont reçu le pouvoir des mains de l'armée soviétique, n'ont pas érigé la dictature du prolétariat mais la dictature de la bureaucratie soviétique sur le pro létariat. Une fois de plus, le stalinisme peut revendiquer d'avoir fourni à la justice bourgeoise de pseudo-arguments contre le communisme, en ce cas contre la théorie marxiste révolutionnaire de l'Etat.
Le jugement est une confirmation classique de la conception marxiste de l'Etat et du droit. Il montre d'une façon claire comme le jour qu'il n'existe pas un « Etat défenseur du droit » ni un droit neutre flottant au-dessus des classes. Aussi longtemps que la société est divisée en classes dont les intérêts s'opposent de manière antagoniste, l'Etat est l'instrument de force de la classe dirigeante; le droit régnant est le droit de la classe dirigeante.
A la « dictature du prolétariat » il n'est donc opposé que le « modèle de l'ordre libre ». « Que la réalité constitutionnelle de la république fédérale, déclare un des considérants, concorde partout ou non avec ce tableau n'a aucune importance ici ». Il faut donc admettre qu'il est aussi sans importance pour Messieurs les Juges de savoir si leur affirmation « que chaque membre de la société est un libre collaborateur aux décisions soçiales » ou bien si « la tendance au bien de tous les citoyens et d'une répartition à l'égalité des charges » correspond à la réalité sociale. En d'autres termes les juges ne paraissent pas être intéressés de savoir si la réalité sociale, si les rapports sociaux réels correspondent au « modèle ».
L'introduction les articles de la Constitution 18 (abus de la liberté de presse, de coalition et de réunion) et 21 (règlement intérieur démocratique • des partis et leurs buts) ne fait que souligner seulement combien le jugement correspondait à un besoin politique et est premier lieu l'expression de l'ampleur atteinte à ce jour par la réaction politique. Toutes les caractéristiques anticonstitutionnelles qui y sont mentionnées s'appliquaient, dans le sens des considérants du jugement (dictature du prolétariat), en 1949 au moment de la promulgation de la Constitution tout aussi bien qu'aujourd'hui.
Il en sera de même lorsque le K.P.D.
— considéré comme objet d'échange -sera réautorisé en cas de réunification, par la réalisation d'élections panallemandes, possibilité qui est prise en considération par le jugement. Cette nouvelle Constitution considérée comme possible par eux qui donnerait au K.P.D. hostile au « modèle » de nouvelles possibilités d'action pourrait, selon la logique des juges de Karlsruhe, être seulement une constitution « hostile à l'ordre démocratique libre ». En acceptant une telle variante, les juges consentent à « l'idée d'un ordre hostile à la démocratie libre » et devraient être rendus responsables la propagation d'idées anticonstitutionnelles. « L'établissement du droit » bourgeois se trouve pris ici dans le filet de sa propre argumentation. Il ne peut as y répliquer, car il fait appel à des élections panallemandes comme pouvoir constituant. De vraies constitutions sont créées par des événements révolutionnaires; la révolution prolétarienne n'est pas seulement une révolution politique mais également la révolution de transformation sociale.
Le comble de la farce qui démasque la bassesse du droit moral bourgeois n'est pas encore atteint. Le grand héritage listorique de la démocratie bourgeoise est ici jeté par dessus bord. L'essence de la démocratie bourgeoise issue d'une lutte sanglante contre le féodalisme consiste à garantir par la Constitution, la liberté des idées et leur discussion libre. Ne peut être poursuivi pénalement qu'une action hostile à l'Etat, directe, concrète, définie juridiquement. Mais ceci, comme on nous le rappelle, n'est que le modèle : la réalité constitutionnelle est sans intérêt pour les juges.
Une mixture extravagante de construction juridique et d'ignorance du sujet est manifestée dans la tentative de justifier l'inconstitutionnalité du K.P.D. par une analyse du processus de pensée de constitution. Ainsi le tribunal développe la thèse que ce « système de valeur » de la libre démocratie interdit de rejeter fondamentalement et totalement l'ordre économique et social capitaliste existant et de considérer l'homme comme membre d'une classe (pages 642 et 644). Il est dit qu'il est contraire à la dignité de l'homme d'analyser réellement la structure sociale (p. 644 et 646). Il est dit que la « libre démocratie » dans le sens de la loi fondamentale refuse de laisser caractériser 40
TERNATIONALE en général l'état économique du travail salarié au service d'un entrepreneur prive comme base de l'exploitation (p. 647) etc...
Par cette sorte d'argumentation, la socialdémocratie classique du temps du programme d'Erturt se trouve tout autant accusée que le K.P.D. L'article 27 de la
Constitution du Land de la Rhénanie du
Nord-Westphalie établie un an après la loi fondamentale pose la revendication de l'étatisation des industries des matières de base. Il fut adopté par le C.D.U., le
S.P.D. et le K.P.D. Aujourd'hui le tribuconstitutionnel poursuit le K.P.D.
parce qu'il préconise une modification des rapports de propriété pour enlever sa puissance économique au capital monopoleur et à ses soutiens.
Ensuite « chacun grande mesure du possible est responsable aussi de coopérer à la décision de la colectivité. L'Etat, est-il ajouté, doit lui frayer la voie, ceci se produit en premier lleu par le fait que la lutte spirituelle, la confrontation des idées est libre, en d'autres termes que la liberté de pensée est assurée ». Au nom de cette liberté, au nom de la liberté des idées on a interdit non une activité hostile à l'Etat, mais la profession d'une théorie de l'Etat. Jusqu'à ce jour. un tel jugement destructeur des fondements de la démocratie bourgeoise n'avait pas été possible même pas aux Etats-Unis, le pays le plus hostile au communisme parmi les « démocraties occidentales ».
Dans les pays européens, les Partis communistes ne sont interdits que là où, comme en Espagne et au Portugal, existent des dictatures fascistes ou catholiques-autoritaires ou, comme en Grèce, où la contre-révolution a vaincu grâce à l'intervention étrangère et à la trahison stalinienne.
La bourgeoisie allemande s'est ainsi créée en cas de nécessité le prétexte pour s'en prendre à toute déviation idéologique et exercer une terreur spirituelle totale. En tant que représentant du gouvernement fedéral, Ritter V. Lex a déclaré devant le tribunal que le « matérialisme dialectique » était le véritable accusé. Il a ainsi tracé les limites de la « liberté de pensée » et de la « libre confrontation des idees » et ouvert la porte a une chasse aux sorcières effrenée.
Mais le véritable sens politique du procès devient clair dans un commentaire d'un porte-parole du Ministère de l'Intérieur selon lequel il sera plus facile au gouvernement de procéder maintenant « contre le radicalisme et l'extrémisme de toute sorte ». Comme il n'y a, dans la République fédérale, en fait ni danger fasciste grave ni menace contre l'Etat de la part du K.P.D., l'action de Karisruhe ne doit être comprise que comme constituant un précédent. La chaine avec laquelle le mouvement ouvrier allemand doit être ligotée est montée, maille après maille: loi constitutionnelle sur les entreprises, réarmement et interdiction du parti.
Les questions constitutionnelles ne sont pas des questions de droit mais de force. Jusqu'a ce jour aucun juge ni aucun gouvernement ne s'est vu autorisé à procéder contre « l'académie orientale »
N qui, comme on le sait, repousse la responsabilité du gouvernement envers le parlement, institution non établie par Dieu, et qui préconise un régime cléricoabsolutiste sur une base de castes. Mais à cette association honorable appartiennent toutefois de « hautes personnalités dont le « comportement démocratique » ne peut étre mis en doute. L'exemple contraire, l'interdiction du S.R.P semiTasciste, ne prouve rien. Le S.R.P. était nuisible à la bourgeoisie allemande. 1! troublait le tableau d'un développement « démocratique libre » de la démocratie de Bonn et nuisait au crédit politique du gourernement de Bonn à l'étranger. Son existence ne correspondait nullement à des besoins aigus de la société bourgeoise. Pour cette raison — et en vue de la prochaine interdiction du K.D.P. — il fut déclaré anticonstitutionnel et interdit.
L'interdiction du K.P.D. est un acte de prophylaxie politique. Dans sa tentative d'établir sa puissance étatique sur une base réelle, la bourgeoisie allemande voit qu'elle ne peut atteindre ce but qu'avec l'établissement d'une armée. Les forces armées dont elle disposait jusqu'à présent — police et forces de frontières -n'étaient en aucun cas en état de maintenir « la loi et l'ordre » dans des cas sérieux, par exemple une grève générale ou une grève de masse politique.
Mais la bourgeose allemande sait aussi combien profonde est la résistance au réarmement dans la classe ouvrière allemande et avant tout dans la jeunesse ouvrière. Elle a vu combien les modestes mouvements extraparlementaires des organisations ouvrières révèlent le véritable rapport de forces potentiel entre les classes. L'accomplissement de la remilitarisation signifierait donc le renversement total de ce rapport de forces en faveur de la bourgeoisie.
Avec l'interdiction du K.D.P., l'Etat d'Adenauer montre la force qu'il a déjà atteinte. Les opposants a la remilitarisation et les éléments socialistes dans et en dehors des organisations de masse doivent être intimidés, confondus et diffamés. (Le général Hermann : « Un objecteur au service militaire est soit lâche soit un communiste »). Le jugement de Karlsruhe s'avère donc un pas important sur la voie d'un régime autoritaire, une mesure alarmante pour ficeler les libertés démocratiques. En conséquence de l'interdiction du K.D.P., des patrons chicaniers exigent que des délégués d'entreprise communistes soient démis et même licenciés. Les syndicats sont invités à éliminer les communistes de leurs rangs. Ces mesures ne devraient pas être appliquées seulement à ceux qui. désormais, agiraient dans le sens et sur ordre du Parti communiste interdit, mais aussi contre tous ceux qui étaient connus comme membres du K.P.D. avant l'interdiction.
Il est caractéristique de la bassesse politique et morale des sommets syndicaux ou de leur impuissance politique complète, qu'ils n'ont pas rejetés avec indignation cette prétention. Ils n'ont trouvé - aucun cheveu dans la soupe et blâmèrent seulement le gouvernement pour avoir agi
TERNATIONALE « d'une manière politique inintelligente.». Il est symbolique que le président de la C.G.T. allemande (D.G.B.), Walter Freitag, et le premier président de la Fédération des Métaux, Brenner, au moment même où le gouvernement portait un coup aux libertés démocratiques, se rencontrèrent avec Adenauer pour reprendre leurs conversations « dans une atmosphère amicale ».
A la direction syndicale se sont associées dignement les hautes sphères du Parti socialiste. Nulle part il n'y a eu de protestation politique d'un de ses représentants contre ce jugement. C'est à peine si un des commentaires donnés ofticiellement alla au delà de « insensé, politiquement déraisonnable » ou « erroné ». Ollenhauer qui fut interrogé pendant ses vacances par des journalistes refusa de prendre position, Mellies bredouilla une stupidité et la direction du parti se tut. Mais le « Vorwaerts » du 24 août estime semble-t-il « objectif » et en « correction démocratique » de certifier au tribunal « que le jugement est juste dans son résultat.. ».
Le premier président de la Fédération socialiste de Hesse, le « gauche » Willy Birkelbach, n'a éprouvé aucun besoin plus pressant que de suspendre sur le parti aussitôt une interdiction de recrutement. L'idée de recevoir maintenant les honnêtes ouvriers du K.P.D. dans le parti pour les arracher, par une libre discussion, à l'idéologie stalinienne n'est vraiment pas venue à aucun de ces « dirigeants ouvriers » réformistes; par contre ils ont été perturbés à l'idée d'un afflux d'anciens communistes. Quand leur viendra-t-il à l'esprit que la plus modeste revendication de planification économique ou même de nationalisation - quelle idee bolchevique — le plus timide mouvement extraparlementaire dans la lutte contre une politique bourgeoise fatale pourrait être mis hors la loi sur la base du jugement de Karlsruhe ? Les considérants qui se trouvent à la page 597 du troisième volume du jugement du tribunal constitutionnel ne laissent aucun doute qu'il y a des craintes réelles que les mêmes raisons peuvent un jour servir à une action contre le S.P.D. Il y est dit que, meme un parti démocratique classique pourrait être non constitutionnel. Il est en outre affirmé par le tribunal constitutionnel que des actions extraparlementaires qui ont pour but d'exercer une influence directe et persévérante sur le parlement. menacent la fonction de protection de la libre démocratie reposant sur une pluralité de partis (p. 660). S'il ne dépend que des juges de Karlsruhe, tout mouvement extraparlementaire devrait être poursuivi pénalement dans la République fédérale comme non constitutionnel.
Le parti communiste a récolté ce qu'il a semé : un coup de pied de la bourgeoisie pour sa « politique proétatique » de collaboration de classe pendant la lune de miel de la « nouvelle voie démocratique vers le socialisme » dans les années 1945-1947; l'indifférence à son sort de la part des ouvriers pour sa politique intérieure et extérieure qui a à peine encore quelque chose de commun
E avec les intérêts de la classe ouvrière allemande. S'étant identifié plus ou moins étroitement avec la dictature haie du S.E.D., il a fait tomber complètement à zéro ce qui lui restait de crédit politique. La bureaucratie du K.P.D. a intentionnellement saboté une déstalinisation réelle qui aurait pu lui créer de nouvelles sympathies. Le nombre légèrement croissant des électeurs communistes qui, selon toutes les indications, était à mettre au compte de la politique extérieure russe, ne peut tromper sur le fait qu'au moment de l'interdiction le K.P.D. se trouvait déja totalement isolé.
Au sein de la classe ouvrière, c'est-àdire dans les entreprises et les syndicats, il y eut à peine des protestations. Les appels du K.P.D. à des protestations restèrent sans effet. Personne ne remua le petit doigt pour la défense du parti qui, voici 25 ans, était sur la voie de la conquête du pouvoir en Allemagne. Les sentiments des ouvriers sont opposés à cette mesure, mais aucune main ne s'est levée pour la défense du « parti des travailleurs ».
Il serait cependant erroné de conclure de ce triomphe de la justice bourgeoise qu'un nouveau 1933 a commencé ou que celui-ci est proche de nous. La société bourgeoise n'est pas aujourd'hui
-comme dans les années 1929-1933 -ébranlée par des crises économiques et 42 politiques permanentes. Il n'y a pas de petite bourgeoisie désespérée comme base de masse pour le fascisme. La bourgeoisie n'a pas besoin d'une force extraparlementaire disponible pour maintenir sa domination de classe. Mais elle s'y prépare. Elle se forge aujourd'hui des armes pour demain. Si elle y a réussi jusqu'a présent, c'est beaucoup moins grace à sa force propre qu'à la politique réformiste et stalinienne qui a déçu, désorienté les travailleurs, gêné le développement de la conscience politique des masses et saboté le déploiement de la force de classe du prolétariat allemand. La conjoncture économique qui se maintient empêche l'éclosion d'une nouvelle couche dirigeante lors du déclenchement de grandes luttes spontanées.
L'attentat de Karlsruhe doit provoquer de vives protestations et une résistance résolue du mouvement ouvrier. Mais sans de fortes organisations ouvrières ayant une direction résolue à la lutte de classe et politiquement ferme, il n'y a pas de lutte efficace pour la défense des libertés démocratiques. La résistance vietorieuse contre la réaction politique coincide avec une lutte victorieuse pour une direction de la classe ouvrière ayant une conscience de classe. Le résultat de cette lutte sera un nouveau parti révolutionnaire du prolétariat allemand, qui seul pourra résoudre les tâches révolutionnaires de notre époque en Allemagne.