Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 14, n° 10-12

Avant le Congrès du P.C. italien

Livio Maitan · Quatrième Internationale, vol. 14, n° 10-12 · décembre 1956 · p. 32-34 · 2 453 mots

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Dans le numéro de septembre de « Quatrième Internationale » nous avons consacré un article à la déstalinisation dans le P.C. et dans le mouvement ouvrier italien en général. Que s'est-il passé après cette date dans le parti communiste le plus fort de l'Europe occidentale ?

Le Congrès de Moscou et la parution du rapport Khrouchtchev avaient déclenché une discussion très ample à l'intérieur du P.C. italien et, sous • la pression de cette situation, Togliatti lui-même avait été obligé de laisser tomber du lest et de faire des concessions fort intéressantes. Le débat avait été ouvert dans les organes du parti et il faut dire que rien de pareil ne s'était produit depuis des décades dans aucun parti communiste d'obédience stalinienne.

Nous avons déjà parlé des différentes tendances, qui s'y étaient dessinées dans les sections er as a base du pa on qui étaient plus claires à la base du parti, s'exprimait avec une liberté presque totale et où on arrivait parfois jusqu'a demander la démission de Togliatti et de son groupe. C'est surtout à la base que se dessina la tendance de gauche dont la direction elle-même dût parler, mais qui s'est régulièrement vu refuser tous les articles de discussion envoyés aux organes du parti. La démocratie a toujours des limites très strictes pour messieurs les dirigeants du P.C. italien...

C'est dans cette situation qu'on arriva en fin septembre au Comité Central qui devait adopter le nouveau programme du parti et les theses du Congres. Dans l'esprit de Togliatti et des autres membres de son groupe, cette session devait marquer un tournant. Dans quel sens ?

Dès le lendemain du 20° Congrès, tout avait été remis en question et, au fond, le parti était sans ligne. Le C.C. devait donner une ligne, l'imposer au parti et redresser la situation en sa laveur, en déclenchant une offensive contre ies oppositionnels. La discussion aurait du se développer désormais dans des limites assez étroites. En effet le congrès fut convoqué pour le commencement de décembre, tandis que la parution des thèses de discussion était prévue pour la mi-octobre. Cela signifiait de toute évidence obliger les cellules à discuter dans un délai très court des documents assez longs concernant toutes les questions fon32 damentales qui se posent maintenant au mouvement ouvrier international. En réalité certaines sections et cellules avaient même voté avant que les textes ne soient publiés dans la presse du parti.

Nous avons dit, dans notre article du mois de septembre qu'une différenciation politique très nette s'était dessinée jusqu'au Comité Central du Parti : centredroite, centre-gauche et droite y étaient représentées ; seule la gauche n'arrivait pas jusqu'aux milieux dirigeants. Le C.C. de septembre avait enregistré un compromis entre centre-droite et centre-gauche et la reconstitution d'un centre plus ou moins soudé en face de la droite et de la gauche, contre lesquelles on entama une polémique parallèle. Le mot d'ordre avait été lancé - d'une façon peu convaincue à vrai dire — contre le révisionnisme et contre l'extrémisme.

Sur le plan organisationnel, le compromis donna certaines satisfactions au « centre-gauche », qui est plutôt formé par des staliniens nostalgiques. Ses porte-paroles, qui étaient en perte de vitesse, connurent une reprise : l'un d'eux, Longo, lut chargé de presenter le rapport devant le C.C. Deuxiemement, cele tendance gagna en ce qui concerne la préparation du Congrès et la limitation du débat (elle avait été, au fond, hostile à la discussion très libre des mois précédents).

Sur le plan politique, c'est plutôt le centre-droite qui eut le dessus et en réalité la droite elle-même eut des satisfactions assez larges; ce qui explique, d'ailleurs, son alignement sur le centre dans le vote au C.C. (qui fut unanime). En effet, le programme ainsi que les thèses sont tout à fait droitières, dans la ligne Togliatti la plus poussée et dans l'optique du premier rapport Krouchtchev sur les « voies nouvelles du socialisme ».

Examinons les deux documents, en en faisant des citations très larges. Le projet de nouveau programme du Parti, qui commence par des généralités exprimées dans une forme banale, parfois très peu correcte, révèle la volonté de Togliatti et de son groupe de minimiser l'affaire « Staline et stalinisme ». Sur ce point, on sait que Togliatti avait pris des positions assez poussées et que tout le monde avait proclamé la nécessité d'une ana-

Q UATRIEME I N Lyse très ample et très profonde. Mais entre temps 11 y avait eu la résolution du 30 juin du C.C. du P.C. de Union soviétique et Togliatti, qui reste un disciple fidèle des maîtres du Kremlin, fit rapidement machine arrière, laissant tomber, du moins jusqu'à ce jour, ses idées sur la dégénérescence bureaucratique en U.R.S.S. et le « système polycentrique » du mouvement communiste international. Le même homme qui avait écrit les choses, dont nous avons parlé dans notre article précédent, fit adopter dans le programme le passage suivant, digne d'un Thorez ou d'un Servin : « Le caractère démocratique et socialiste de l'Etat sovietique n'a pas été entamé par les consequences des graves erreurs qui, pendant une certaine periode, ont restreint les limites de la démocratie ». Et plus loin, dans le document, on lit : « Les erreurs commises sont dénoncées et corrigées... ». C'est à peu près tout sur le problème capital qui se pose maintenant au mouvement ouvrier et sur lequel Togliatti lui-même avait écrit au printemps des choses fort différentes !

La partie centrale du document se pose pour but de réviser les positions essentielles du léninisme en les remplaçant par les « voies nouvelles ».

On commence par déformer les raisons mêmes de la fondation du parti en oubliant la véritable polémique anti-réformiste et en affirmant tout simplement :

« Le parti communiste se constitua afin d'assurer à la classe ouvrière et au peuple italien, un guide idéal, politique et pratique dans leur lutte pour le bienêtre et pour la liberté, contre l'oppression politique et l'exploitation économique.»

Après avoir défendu la politique de Togliatti dans la dernière décade, le document arrive à son affirmation centrale :

« Le régime parlementaire, le respect du principe de la majorité, la méthode fixée par la Constitution ne sont pas seulement compatibles avec la réalisation des réformes sociales avancées et avec la construction d'une société socialiste, mais facilitent et assurent, dans les conditions actuelles, la conquête de la majorité par le parti de la classe ouvrière ».

L'organe du Parti, dans son commentaire sur ce passage, écrit : « Liaison et pas rupture. C'est là l'élément nouveau de la situation italienne actuelle et une caractéristique fondamentale de la voie italienne au socialisme ».

D'autre part, le texte clarifie encore mieux sa valeur en disant plus loin :

« Le respect, la defense, application intégrale de la Constitution républicaine sont l'axe de tout le programme politique du parti ».

On ne saurait être plus clair !

Nous voulons toutefois donner une idée plus adéquate de l'opportunisme foncier et du manque total de sérieux théorique de la part de la direction du P.C. italien en citant deux passages qui concernent la conception de la société capitaliste:

« Aux paysans travailleurs, dans la société socialiste, on garantira la jouissance absolue de leur propriété. L'agri-

TERNATIONALE culture socialiste moderne sera basée sur la propriété de la terre par ceux qui travaillent sur la terre ».

« Les petits et moyens producteurs industriels pourront jouir, dans un régime socialiste, de conditions de prospérité pendant de longues périodes ».

Le deuxiême document est la traduction des « nouveaux » principes programmatiques sur le plan politique et tactique, et il est tracé sur la ligne bien connue du P.C. italien, avec une accentuation droitière.

Comme on le voit, la droite n'avait pas beaucoup de raison pour se plaindre de la formulation des documents.

Après le C.C. les directions locales, pendant quelques jours, ont eu l'impression que les choses allaient recommencer à marcher et que l'appareil allait assurer assez aisément un véritable triomphe des thèses du Comité Central de Togliatti. Mais quand la manœuvre commença à atteindre son but, les événements Pologne et de Hongrie rejetèrent le parti dans le chaos.

Togliatti et sa direction se prononcèrent dès le début pour l'intervention soviétique, mais eurent à faire face à une opposition et à une résistance très grande. Dans les cellules et dans les sections, les discussions furent plus vives que jamais et il y eut maints cas de prises de position contre l'intervention de l'armée soviétique. La presse internationale a parlé d'une résolution des intellectuels, mais il ne s'agit pas d'un cas isolé. Dans quelques sections, jusqu'à coller des affiches hostiles à la ligne du parti, tandis que, bureaux et même dans les secrétariats de certaines fédérations, il y avait une lutte de tendance acharnée sur la question hongroise.

En ce qui concerne les syndicats, la direction de la C.G.1. condamnait ouvertement l'action soviétique, ce qui provoqua tout de suite un courant favorable pour remplacer Togliatti par Di Vittorio. — le leader syndical — à la direction du parti. Il est vrai que Di Vittorio a fait plus tard machine arrière, en faisant croire que sa position au bureau de la C.G.T. avait été dictée par la préoccupation de ne pas se séparer des socialistes de Nenni, violemment hostiles à l'intervention. Mais c'est un fait que, même à l'occasion de Poznan, Di Vittorio avait pris une position plus proche de celle de Gomulka que celle de Togliatti.

Il faut dire qu'un nombre important de militants, tout en n'étant pas des staliniens, ont justifié la deuxième intervention soviétique comme un moindre mal, car, d'après eux, les réactionnaires avaient désormais pris le dessus. Mais la presque totalité de ces militants sont également convaincus qu'on ne devait pas en arriver là et que le fait qu'on y soit arrivé constitue une condamnation définitive des méthodes staliniennes. Et ces militants veulent maintenant discuter, discuter plus que jamais et surtout l'affaire « Staline et stalinisme ». Sur ce plan, il y a une certaine convergence entre droitiers et gauchistes, et même les gens qui soutiennent la ligne Togliatti

Q UA TRIE ME I N se déclarent pour la discussion la plus ample, tandis que les appares dans la plupart des cas doivent accepter une situation devant laquelle ils sont impuissants.

Ainsi, les plans de Togliatti ont échoué et le débat de préparation au congrès se développe avec une différenciation politique de plus en plus nette au sein du parti. Il est vrai que la direction fait de son mieux pour tout étouffer; par exemple, elle a poussé les fédérations les plus bureaucratisées a tenir leur congres tres vite pour influencer les autres, elle a suspendu pendant un mois le débat dans l'organe du parti, en ne le reprenant que vingt jours avant le congrès et. jusqu'ici, surtout avec des documents des fédérations ; elle tâche de provoquer des réactions sentimentales des militants en criant au danger fasciste qui en réalité est très minime; elle veut imposer à l'occasion même du Congrès la campagne pour la reprise des cartes. Mais elle ne peut pas empêcher que, dans les cellules et dans les sections, il y a des tendances et des votes avec majorité et minorité : ce qui signifie un changement radical par rapport à la préparation des congrès précédents. Elle ne peut pas obliger tout le monde au silence et elle doit par exemple accepter qu'on la critique publiquement pour ne pas avoir publié le rapport Khrouchtchev, pour avoir été meut de pretoria li pourtetiède dans la déstalinisation, pour avoir imposé des mœurs bureaucratiques.

Il est impossible de prévoir le déroulement du Congrès national qui pourrait être bouleversé par de nouveaux événements. Il est possible qu'à ce Congrès il y ait encore une presque unanimité pour Togliatti. Mais cela ne reflètera pas la situation réelle dans le parti, qul est en réalité très divisé.

Les tendances de fait sont désormais reconnues presque officiellement et, dans certaines fédérations, les bureaucrates eux-mêmes en parlent. Nous ne savons pas dans combien de congrès locaux il y aura des positions différentes parmi les délégués ; mais il est certain que presque partout il y a la droite et la gauche, même si ces positions ne se reflètent pas dans la « légalité » des congrès. Jusqu'ici il y a eu déjà, dans certaines villes, des cellules et même des sections qui se sont prononcées contre les documents du Comité Central et pour des positions de gauche. C'est une minorité,

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TERNATIONALE une petite minorité même, mais il est très important qu'on en soit arrivé là.

Quant à la droite, sa lutte se place plus sur le terrain de la démocratisation que sur celui des thèses, étant donné qu'elle est d'accord sur les thèses, même si elle désire parfois un révisionnisme encore plus ouvert. Ses préoccupations concernent surtout la situation dans laquelle le parti s'est trouvé après les évé nements de Hongrie, parce qu'elle comprend très bien que la soi-disant politique des alliances a subi un rude échec. C'est pourquoi elle a des griefs contre la direction de Togliatti dont elle approuve la ligne poltique a interieur.

Il faut ajouter qu'à la base du parti persiste une tendance stalinienne nostalgique, qui a été plutôt renforcée par les événements hongrois. Il s'agit d'une tendance primitive, d'après laquelle tout allait pour le mieux sous Staline, qui n'était pas un droitier comme Khrouchtchev etc. C'est une position sans lendemain, qui s'affirme dans les secteurs les plus arriérés mais elle existe et, répétonsle, elle a une certaine consistance.

Quelle que soit l'issue du congrès. qui va commencer le 8 décembre, une chose est certaine et apparait clairement à un nombre de plus en plus grand de militants : le P.C. italien est un parti sans perspectives. Après le 20• Congrès, les dirigeants actuels, voulaient en réalité le placer sur un plan nettement réformiste et misaient sur une large alliance avec les classes moyennes. Mais en une semaine tout cela s'est écroulé. Les socialistes de Nenni eux-mêmes se sont séparés du P.C. italien et le parti est maintenant isolé comme il ne le fut jamais dans cet après-guerre. Dans les usines même il est toujours en perte de vitesse. A cause de sa liaison avec la bureaucratie soviétique - liaison qui est toujours déterminante, malgré la déstalinisation - le P.C. italien ne peut pas et ne pourra jamais être un véritable parti réformiste. D'autre part, il a cessé d'être depuis longtemps un parti révo lutionnaire.

Répétons-le, un nombre toujours plus élevé de militants commence à se rendre compte de tout cela. La tâche des communistes révolutionnaires, c'est d'aider ce processus de maturation des militants du P.C. italien qui a marqué dans l'année 1956 des étapes d'une importance sans précédent.

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