La situation en Afrique du Nord tend vers un paroxysme. Le gouvernement fransocialiste Guy Mollet a obtenu du Parlement des pouvoirs spéciaux, votés aussi par les élus communistes, qui — sous le camouflage de quelques réformes depuis longtemps révolues et qui ne seront probablement même pas appliquées — vont permettre aux autorités françaises de faire la guerre au peuple algérien.
Nous avons, à plusieurs reprises, expliqué ce qu'avait été la politique du capitalisme français en Afrique du Nord. Il prétendait traiter séparément le Maroc, l'Algérie et la Tunisie. Dans chaque cas, eh outre, il a agi très tardivement. La Tunisie a obtenu «l'autonomie interne ». Puis il a fallu remettre le sultan sur le trône, accorder au Maroc l'indépendance dans « l'interdépendance ». Jusqu'à présent, personne n'a su ce que signifiait ce dernier mot. Mais, sans plus attendre, la bourgeoisie tunisienne a exigé de nouvelles négociations sur la base de l'indépendance. Il en résultera que le Maroc et la Tunisie auront chacun et leur armée et leur diplomatie.
Et le capitalisme français sait fort bien que, malgré «l'interdépendance», ni les armées ni les diplomaties marocaines et tunisiennes ne soutiendront la politique française en Algérie. D'ailleurs, Bourguiba et le sultan font savoir, sans trop de discrétion, qu'ils peuvent offrir leurs services pour mettre fin à la lutte en Algérie, pourvu que soit reconnu « le fait national algérien ». c'est-à-dire l'existence d'une République algérienne. Ils se trouvent d'autant plus obligés d'agir ainsi que les masses de Tunisie du Maroc ne sont nullement satisfaites d'un nouveau régime qui maintient les privilèges économiques de l'impérialisme et des colons, qui n'a encore procédé à aucune réforme sociale importante, comme la réforme agraire en particulier, et qui ne se 14
QUATRIEME •INTERNATIONALE réclame pas activement de l'unification et de l'indépendance du Maghreb tout entier. Il en résulte une agitation sociale permanente dans ces deux pays « accédant à l'indépendance », agitation qui atteint même le niveau de la guerre des partisans dans les régions limitrophes de l'Algérie.
La France a engagé en Algérie, selon des information quasi officielles, la moitié de l'armée de terre et une importante partie des forces navales et aériennes. Pour combattre des « bandits » ! Les « rebelles » ne sont estimés qu'à quelques milliers. Mais ils ont l'appui croissant de la population. Le gouvernement général de l'Algérie reconnait que ces « bandits » exercent leur autorité sur le tiers de la population algérienne. qui leur verse des impôts. Certains colons français et certaines sociétés de transport payent également des taxes au Front de Libération Nationale pour pouvoir continuer à exercer leur activité.
A cela, il faut ajouter les dizaines de milliers de travailleurs nord-africains en France qui soutiennent de toutes leurs forces la lutte de leurs camarades en Algérie. Bien que, par suite de la carence honteuse des directions ouvrières, ils soient en fait privés de l'appui effectif des travailleurs français, ils ont fait grève, puis manifesté à plus de dix mille à Paris.
La puissance du soulèvement algérien se manifeste aussi par des désertions massives de troupes indigènes, c'est-à-dire dans le milieu le plus tenu par l'impérialisme. C'est à une véritable désagrégation de certains régiments indigènes que l'état-major a à faire face, et il s'efforce de retirer à la hâte ces troupes du continent africain pour les expédier en Allemagne.
Le gouvernement essaye de réagir contre ce qu'il a lui-même appelé le « complexe si la paix n'est pas rétablie dans peu de mois. on va vers de nouveaux Dien Bien Phu. est suivi à son tour, au nom du « front unique », par le Parti communiste.
Les élections se sont faites contre l'appel d'un contingent. On s'apprête à mobiliser quelques classes. Le « Front républicain » avait fait grand bruit à la veille des élections sur l'assassinat d'un Algérien prisonnier par un gendarme l'abattant par derriere. Le gouvernement Guy Mollet déplore maintenant que son prédécesseur n'ait pas fait guillotiner une soixantaine d'Algériens tribunal militaire, et il montre des dispositions à commettre ce crime de guerre.
Les tentatives gouvernementales pour trouver des « interlocuteurs valables » en Algérie ont jusqu'à présent échoué. Il n'est pas impossible qu'en haut lieu certains aient songé à utiliser à cet effet la rivalité qui oppose Messali Hadj. dirigeant du Mouvement National Algérien au Front de Libération Nationale. Mais, si aigu que soit ce conflit, il ne pouvait aboutir à un tel résultat.
Ce qui a le mieux servi l'impérialisme français, ce sont les directions ouvrières. On ne soulignera jamais trop leur trahison. La politique des organisations ouvrières françaises est traitée dans un article de cette revue, a propos des recentes élections françaises. On y verra notamment les raisons qui ont provoqué la honteuse trahison des dirigeants du P.C. français à l'égard de la révolution algérienne. Il faut souligner ici qu'au même moment où la direction du Parti communiste français accorde sa confiance à une politique de répression et de guerre colonialiste, le P.C. algérien opère un tournant en sens inverse car. subissant évidemment la pression générale de la population algérienne, il soutient les maquis et, semble-t-il, y participerait.
L'attitude des directions ouvrières pese lourdement sur les masses travailleuses françaises qui sont profondément hostiles aux expéditions coloniales et qui ne sont pas gangrenées par la propagande patriotarde. Mais cette hostilité ne peut se transformer aisément en action. en raison de la confusion et du désarroi qui sont semés par ces votes des élus communistes et de la faiblesse des organisations d'avant-garde révolutionnaire. Il faudra donc un certain temps avant que les masses se mettent à bouger, un temps dont profitera hélas l'impérialisme.
Lais il n'est pas possible que la politique de guerre se poursuive et s'amplifie san ue de violentes resistances se developpent dans les masses travailleuses de France indépendamment des directions traditionnelles et même contre elles.
Guy Mollet est allé à Londres, il s'est adressé à Washington pour recevoir leur appui contre le peuple algérien. Déjà quelques « bons Français » songent à internationaliser ce conflit qui, pourtant, selon eux, serait une affaire « intérieure » à la France.
Ces patriotes demandent l'aide de Washington et de Londres parce qu'ils savent bien toute l'importance internationale de ce qui se passe en Afrique du Nord. Ce n'est pas seulement le sort du capitalisme français qui s'y joue, ce qui aurait des conséquences graves dans toute l'Europe. L'Afrique du Nord, c'est aussi une région stratégique de première importance dans la coalition atlantique. L'Afrique du Nord, c'est aussi une partie du monde arabe qui s'étend jusqu'à l'Iran. L'Afrique du Nord, c'est enfin une porte vers le reste de l'Afrique, vers l'Afrique noire à laquelle nous consacrons une note dans ce numéro.
Dans cette situation internationale, on a vu récemment que la Grande-Bretagne - qui a ses propres difficultés avec le monde arabe - est plutôt disposée à marcher complètement la main dans la main avec la France. Par contre, les Etats-Unis ont une politique sensiblement différente. Non par souci antiimpérialiste, on s'en doute. Mais Washington pense trouver dans les couches dirigeantes arabes des hommes capables de contenir les mouvements des masses dans le cadre du capitalisme, et qui pourront étre associés effectivement à la croisade anticommuniste.
D'une façon générale, les mouvements antiimpérialistes des peuples arabes sont aujourd'hui dirigés par des directions nationalistes bourgeoises. Le cas de l'Algérie est assez particulier, comme nous avons eu l'occasion de Texpliquer dans un numéro précédent.
Toutefois, en Afrique du Nord, comme dans le reste des pays arabes, dès à présent des différenciations de classe s'expriment. Tout d'abord, les travailleurs s'organisent en syndicats. Après l'U.G.T. tunisienne, après l'U.T.M. au Maroc, voici que se constituent des syndicats algériens. Ces syndicats se trouvent au Maroc et en Tunisie attachés aux partis bourgeois, mais n'en sont pas moins des organisations indépendantes de la classe ouvrière, avec ses revendications. Récemment le dirigeant des syndicats tunisiens vient de formuler tout haut une série de revendications (nationalisations) qui ont soulevé la réprobation du président du patronat français, mais qui ont dû soulever aussi quelques inquiétudes parmi les patrons tunisiens.
En s'amplifiant, le mouvement antiimpérialiste ne manquera pas de voir les contours de classe se préciser. Les revendications les plus essentielles qui animent les masses — à savoir une réforme agraire radicale, l'expropriation et la nationalisation sans rachat des entreprises impérialistes, une Constituante nationale dans chaque pays et l'unification du Maghreb, les libertés démocratiques les plus étendues - s'imposeront de plus en plus comme un stimulant du combat des masses indigènes. Elles trouveront des combattants pour les exprimer. La libération nationale se trouvera indissolublement liée à la libération sociale.