La question noire occupe une place de plus en plus importante dans la vie des Etats-Unis. Au milieu du XIX• siècle, le conflit des deux régimes sociaux qui aboutit à la guerre de Sécession se déclencha sur le sort des noirs dans le Sud des Etats-Unis. Au nom de la libération des eselaves noirs, capitalisme américain prit son essor. A présent, le déclin du régime capitaliste exige le maintien des noirs dans la situation d'infériorité qui leur est faite aux Etats-Unis.
Le problème noir est amplement exposé dans le livre de D. Guérin « Où va le peuple américain? » (Tome II, quatrième partie: La révolte nègre). Les conditions 12 d'existence des noirs, la ségrégation dont ils sont victimes, les origines du préjugé d'existence des racial blanc, l'altitude des partis capitalistes, celle des « pauvres blancs », etc., y est developpé de façon tres détaillée, ainsi que sa liaison avec la lutte prolétarienne.
Devant la puissance du mouvement revendicatif des noirs, la Cour suprême a condamné la ségrégation dans les écoles, ajoutant toutefois qu'il ne fallait pas modifier brutalement l'état de choses existant et qu'il fallait procéder graduellement à la déségrégation. Mais comment définir cette évolution graduelle ? A tout pas en avant, même minime, que demandent les noirs, les racistes blancs se dressent avec fureur, et sont appuyés par des blancs qui se prétendent modérés et progressifs, tel l'écrivain Faulkner. I en résulte que la tension entre blanes et noirs dans le Sud croit considérablement depuis quelques mois. On se rappelle l'assassinat commis en août 1955 par des blanes, assassinat d'un garçon de 14 ans, Emmett Till, qui fut préalablement torturé, et l'acquittement des assassins dont assurée par un fonds 10.000 dollars. On a lu tout récemment le cas de cette étudiante noire, A. Lucy, admise à suivre les cours de l'Université d'Alabama, molestée quand elle s'y présenta, menacée de mort par une foule hurlante lui jetant des projectiles, l'Université pour des raisons oiseuses. On connait aussi l'affaire du boycott des cars et finalement exclue de de Montgomery (Alabama) par les noirs et les poursuites judiciaires engagees les représentants de la communauté cette ville. Les incidents se multiplient et affectent souvent des vies humaines, les racistes blancs espérant triompher par une terreur croissante.
Les dirigeants de la N.A.A.C.P. - la principale organisation des noirs bourgeois et des petits bourgeois imbus de la respectabilité petite bourgeoisie améri caine qui s'efforcent de ne chercher une solution que par des voies légales, juridiques, les plus timorées possibles, mais il n'y a pas de douté que le mouvement noir sera de plus en plus poussé vers une épreuve de force.
En bien des aspects, la question noire aux Etats-Unis rappelle le problème colonial. Si les noirs constituent 10 % de la population américaine, plus des 2/3 d'entre eux se trouvent dans le Sud, dans le « Black Belt » (la ceinture noire), où une minorité de blanes les traite comme des membres d'une race inférieure colonisée. Comme bien des colonies, l'industrialisation du pays et l'émigration d'une partie dans le Nord œuvrent à changer l'état d'esprit des noirs; dans les deux guerres, ils ont été expédiés. sur les fronts au moins à égalité avec les blancs.
La grande montée des peuples de couleur dans le monde ne peut laisser indifférents les noirs des Etats-Unis. Ils sentent plus ou moins confusément la liaison entre la lutte des peuples coloniaux et leurs propres aspirations. Dans leurs déplacements à travers le monde - et le gouvernement américain fait faire des déplacements à des centaines de milliers de jeunes noirs sous l'uniforme - ils voient des hommes de couleur, comme se faire respecter par des blanes qui, encore quelques années auparavant, se conduisaient comme les blanes de chez eux dans le « deep South ».
La revendication principale des noirs aux Etats-Unis est l'égalité (1). Cette revendication d'égalité trouve ses les plus éloquents parmi les couches dans sa vie courante l'oppression raciale, ne la rencontre pas en général de la part de moyennes, surtout dans l'intelligenzia noire. Et pour cause: l'ouvrier noir, s'il subit ses compagnons blancs de travail, surtout dans les grandes entreprises. La différenciation raciale existe encore dans quelques syndicats de l'ex-A.F.L.. catégories très qualifiées, mais pas dans les grands syndicats de masse de l'ex-C.I.O. où on trouve la très grande majorité des ouvriers noirs.
Par contre, ce sont les avocats, les médecins, les professeurs, les prêtres, etc., de couleur noire, mis en quarantaine et maintenus aux échelons les plus bas par leurs collegues blanes, qui réclament le plus énergiquement une égalité qui doit leur permettre de s'élever dans la société capitaliste.
Mais la lutte des noirs n'est pas et ne peut pas être qu'une lutte pour permettre l'accès de hauts postes de la société capitaliste à des hommes de couleur. La résistance du capitalisme américain s'explique par le fait qu'une victoire des noirs minerait et même détruirait considérablement les assises internes du régime capitaliste aux Etats-
Malgré le retard politique extraordinaire des Etats-Unis, la nature profondément sociale de la lutte des noirs se manifeste dans le fait que les seuls défenseurs réels des noirs sont constitués par les syndicats englobant la partie la plus avancée de la classe ouvrière.
Les noirs se trouvent devant le fait des deux partis bourgeois, Républicains et Démocrates. Le grand leader noir, E.B. Du Bois, âgé de près de 90 ans, historien de profession qui, tardivement dans sa vie, a commencé à connaître le marxisme et en a moins partiellement la validité, a récemment rappelé l'attitude générale des noirs envers les deux partis bourgeois. Jusqu'en 1912, la plupart des électeurs noirs voterent pour le parti republicain, par tradition depuis la guerre de Sécession. Ensuite, Il y eut des oscillations jusqu'en 1932, déterminées par les particularités des candidats
(1) Vers 1930, fut émise l'idée de l'indépendance nationale, d'une république noire Il serait cependant prématuré de conclure que le mouvement noir ne sortira pas de ce cadre.
en présence. Depuis 1932, c'est-à-dire depuis la candidature de Franklin Roosevelt, les noirs ont voté en nombre croissant pour les Démocrates, en commun avec la majorité de la classe ouvrière. En 1952, la candidature Eisenhower aurait eu le soutien d'un grand nombre de noirs. Mais, dit E.B. Du Bois, il est probable qu'aux prochaines élections de 1956, un grand nombre de noirs s'abstiendra de voter, en attendant d'avoir un « troisième parti » pour lequel ils puissent se prononcer.
Les noirs sont les tout premiers à éprouver la politique des deux partis. Eisenhower à l'occasion dit un mot pour l'égalité de tous les Américains, mais son administration, sa police, sa justice, ne font rien pour chatier les blanes qui ont tue des noirs. ne font rien pour imposer le respect des lois qui, théoriquement, assurent l'égalité. De l'autre côté, le candidat démocrate Stevenson qui a besoin des voix des Démocrates du sud, racistes enragés, interdisant aux noirs l'approche des urnes par la terreur, ne dit pratiquement rien contre eux et se tournant vers ceux dont il recherche l'appui dans le Nord, leur dit en substance: n'en demandez pas trop aux blanes du Sud. vous procédez aussi ici à une ségrégation même si elle n'est pas toujours spectaculaire, ne poussez pas parce que cela pourrait avoir des conséquences dépasant de loin ce que
Ce n'est pas faux : la logique implacable de la lutte des noirs, pour leur émancipation, mènera les Etats-Unis à une nouvelle combinant inévitablement à la lutte de la classe ouvrière américaine contre le capi-
Pour donner une idée des implications de la lutte des noirs et des contradictions qu'elle renferme encore du fait de la confusion sociale dans laquelle elle se déroule, il faut signaler qu'une idée grandit parmi les noirs, en face du régime de terreur qui est fait aux leurs dans certains états du Sud: ils veulent que le gouvernement federal, le gouvernement de Washington, envoie l'armée américaine pour imposer le respect des lois dans ces états où les autorités locales (police, justice) sont les promoteurs de la
Pour qui a tant soit peu de compréhension marxiste de la situation aux Etats-Unis et du rôle de l'armée dans la société, on ne peut considérer une telle revendication que comme très confuse politiquement. Mais. ceux mêmes qui ont soulevé cette idée ont proposé une marche des noirs sur Washington, une manifestation nationale des noirs dans la capitale fédérale pour y exiger cette revendication. Si celle-ci est confuse, par contre, la manifestation proposée aurait en elle-même une valeur révolutionnaire dont les promoteurs eux-mêmes n'ont certainement pas idée.
Le capitalisme américain et ses serviteurs feront tout pour réduire le mouvement des noirs, pour le leurrer. Mais ce mouvement est aujourd'hui à l'avant-garde de la lutte sociale aux Etats-Unis. La lutte des noirs peut servir de detonateur à la lutte des classes aux Etats-Unis. Par les problèmes qu'il pose il stimule le mouvement ouvrier il l'aidera à sortir de son apolitisme, de son suivisme à l'égard des Démocrates, il contribuera à poser la question du Labor Party, c'est-à-dire du parti ouvrier qui, associant au prolétariat les noirs et aussi les paysans pauvres, engagera une lutte decisive pour le pouvoir dans la citadelle du capitalisme.