Ni par son rythme de progression de la production, ni par ses objectifs globaux, le sixième plan quinquennal ne se distingue parucunerement des plans qui l'ont pré cede. Le rythme de progression est même légèrement inférieur à celui du plan précédent. Ses objectifs principaux sont dans la ligne générale de ce que Staline, dès 1946, faisait prévoir pour l'année 1960. Néanmoins, l'émoi provoqué par le plan dans les milieux capitalistes est justifié. Le plan démontre en effet que lUnion soviétique maintient un rythme plus ou moins égal de croissance économique, plan après plan et décade après décade, sans que les progrès du passé ne pèsent sur les possibilités de l'avenir.
Il y a là une différence fondamentale avec l'économie capitaliste qu'on ne saurait trop mettre en lumière. Dans l'économie soviétique il n'y a pas de loi de la « chute tendancielle du taux de profit » qui joue comme frein aux forces productives. Il n'y a pas de poids excessif des amortissements d'un énorme capital fixe qui pèse sur la mise en valeur du capital nouveau. Toutes ces lois de développement de l'économie capitaliste qui, de l'avis unanime de tous les spécialistes bourgeois, provoquent un ralentissement de la vitesse de progression économique à partir d'un certain degré de maturité, sont éliminées du moment que l'économie est planifiée ou, plus exactement, que les moyens de production ne sont ni des marchandises ni du capital, mais des valeurs d'usage dont la production est réglée d'après de critères d'utilité sociale.
On peut être en désaccord — et nous le sommes certainement - avec les critères précis que les bureaucrates soviétiques utilisent pour définir ce qui, d'après eux, représente l'utilité sociale. On peut considérer que l'emploi de critères plus objectils, moins subordonnés aux intérêts particuliers de la bureaucratie, garantirait un essor plus régulier et plus harmonieux des forces productives. On peut démontrer que le régime bureaucratique lui-même détruit en partie les fruits et les avantages de l'économie planifiée. Mais on ne peut nier que le maintien d'un rythme annuel de progression de production de l'ordre de 10 % en moyenne pendant un demi-sièele présentera une démonstration définitive et irréfutable de la supériorité historique du mode de production socialisée par rapport à toutes les formes sociales de production que l'humanité a connues jus qu'à nos jours.
Cette gageure sera-t-elle tenue? Sur le plan purement économique, il n'y a aucune raison de supposer qu'elle ne le soit pas. Au contraire: dans la mesure où les progrès déjà réalisés mettent à l'ordre du jour le renversement de la dictature bureaucratique, ce qui signifiera le raffermissement et le perfectionnement de la planification grâce au déclenchement de l'initiative créatrice de dizaines de millions de prolétaires, il y a tout lieu de supposer que cette progression future est assurée par avance. Sur le papier, ce ne serait donc qu'une simple question de temps que l'économie soviétique « rattrape » en effet et « dépasse » même la production des Etats-Unis et celle de tous les pays capitalistes réunis. Peu importe si, avec divers indices de progression de la production capitaliste elle-même, il faut 15, 20, 25 ou 30 ans pour atteindre cet objectif.
Malheureusement pour les amateurs de progrès rectiligne et du déroulement harmonteux de l'histoire, la gigantesque lutte finale entre deux systèmes sociaux différents à laquelle nous participons ne peut trouver sa conclusion sur un terrain purement économique. Peut-on sérieusement supposer que l'impérialisme américain assistera passivement à l'augmentation du potentiel industriel soviétique, pendant les deux décades de supériorité technique qui lui restent? Ce serait supposer qu'il se soit d'ores et déjà résigné à quitter sans lutte l'arène historique, se rendant aux arguments raisonnables des amis de la paix. Aucune classe sociale dominante dans l'histoire n'a fait preuve d'autant de bon sens et de générosité. Au contraire, à la veille de leur chute finale, les classes dominantes reviennent en général sur les concessions libérales jadis accordées aux classes opprimées, en un dernier sursaut désespéré (et féroce) d'auto-défense. Il serait infiniment plus réaliste de se baser sur une telle perspective nistorique, plutot que d'endormir les masses laborieuses avec les phrases creuses sur la « coexistence pacifique », etc., dans le genre de celles employées par Khrouchtchev dans son rapport au 20• Congrès du Parti.
L'économie et la politique s'enchevêtrent d'ailleurs de façon inextricable à partir d'une certaine phase de cette compétition globale entre deux systèmes sociaux. Pour ne donner qu'un seul exemple: il serait dangereux de supposer que la capacité ide production sidérurgique des Etats-Unis (la « clé » du potentiel industriel et militaire !) suivra, au cours de la décade à venir, les fluctuations de la conjoncture économique. Les capitalistes américains n'ont pas découvert le moyen de supprimer le cycle économique, et ils ne le découvriront jamais. Mais ils ont certes compris que, pour avoir une chance de survivre, ils doivent à tout prix conserver une avance importante sur le potentiel sidérurgique soviétique. Est-il absurde de supposer qu'un gouvernement qui dépense 50 milliards de dollars par an pour fabriquer des bombes et des avions reculera devant les sommes bien moindres qui permettront, sous forme de subsides et profits garantis, d'assurer un developpement constant de la capacité sidérurgique, même quand ce développement sera « économiquement » non rentable, mais militairement nécessaire ?
Ce raisonnement, faut-il le dire, ne di-
CE QUI A ETE ATTEINT ET
Il n'est pas inutile d'indiquer en quelques chiffres frappants les progrès réa= lisés par l'économie soviétique, non en
TERNATIONALE minue en rien la signification de ce que l'économie soviétique a réalisé et de ce qu'elle compte atteindre pendant la décade à venir. Mais il rappelle à ceux qui en doutent encore que la compétition mondiale entre l'économie capitaliste et l'économie planifiée ne sera pas tranchee par le triomphe d'un socialisme quelconque dans un quelconque seul pays. La question ne pourra être tranchée que sur le plan de la lutte de classe internationale. Pour empêcher l'impérialisme de déclencher une dernière guerre désespérée, il ne suffit pas de produire 60 ou 80 millions de tonnes d'acier en U.R.S.S. Il faut encore lui arracher le pouvoir dans les pays capitalistes décisifs. Entre les mains d'une direction vraiment léniniste, les succès économiques éclatants de l'Union soviétique seraient un important instrument pour préparer et accélérer le processus révolutionnaire dans les pays capitalistes. Entre les mains de la bureaucratie soviétique post-stalinienne. ces succès deviennent au contraire un moyen pour endormir la vigilance des masses dans les pays capitalistes, pour leur faire espérer une libération venue de l'extérieur, plutôt qu'une émancipation conquise par leur propre lutte. CE QUI RESTE A ATTEINDRE mais en chiffres absolus qui peuvent être considérés comme
• ques :
1940
1946
13,3
18.3
48,3
49,5
21,8
3.3
5,8
44,4
46,7 généralement. véridi1950 1955 1960
(plan) 27,3 45,2 68,3 19,4 33,3 53 261 391 593 90,7 170 320 37,8 70,7 135 10,3 22,4 55 84,3 99 155
CO -
0.
1878
3886
2,15 ces chiffres
,465
1,2 1,9 2.7
0,9 4,0 10,2 226 299 455 3899 5904 7270 155 250 363
2,457 3,420 6,530 tantes.
D'une part, les objectifs fixés par Mikoyan en 1953 pour la production des biens de consommation n'ont pas été réalisés. Le décalage est particulièrement prononcé pour la viande (2.2 millions de tonnes au lieu de 2,5), les frigidaires (151.000 contre 330.000), le drap (305 millions de mètres contre 405 millions prévus), etc. Il n'est pas certain que les objectifs fixés cette fois-ci seront atteints : cela dépendra notamment des succès de l'agriculture et de l'issue de la lutte de tendance qui oppose encore partisans et adversaires de la « croissance prioritaire de l'industrie indices et pourcentages sujets Acier (millions de tonnes) Fonte (millions de tonnes) Charbon (millions de tonnes). Electricité (milliards de kWh Pétrole (millions de tonnes) .. Ciment (millions de tonnes) Verre à vitre (millions de m2) Papier (millions de tonnes) Appareils de radio (millions). Souliers (millions de paires) Cotonnades
(millions de mètres) Lainages (millions de mètres) Sucre cristallisé
(millions de tonnes)
à caution,
1928
4,3
3,2
35.5
11,7
1,9
0,3
29,2 2871
1,34
Comme ces chiffres l'indiquent, la progression dans le secteur des moyens de consommation, qul a ete tort lente pendant les premiers plans quinquennaux et qui, compte tenu du mouvement démographique, avait à peine retrouvé le niveau de 1940 eit 1950, s'est fortement accentuée depuis lors. Elle a en général été de l'ordre de 50 % au cours du 5º plan quinquennal et les prévisions du sixième plan l'établissent à un même rythme. Cela signifie que le niveau de vie du citoyen soviétique moyen doublera entre 1950 et 1960.
Certes, il faut limiter la signification de 18 par deux remarques impor-
INTERNATIONALE lourde » au sein de l'équipe dirigeante.
-capitalistes avancés reste encore très pro-
D'autre part, même si ces objectifs sont noncé. Voici quelques chiffres comparatifs atteints, le décalage par rapport aux pays de production par
Production par tête
U.S.A. Grande-Br. France d'habitant en 1955 :
tête d'habitant :
U.R.S.S. Plan U.R.S.S.
1960
Acier (kg.) 600 Electricité (kWh) 2600 Ciment (kg.) 280 Sucre (kg.) 50 Viande (kg.) 65
En produits de base, l'Union soviétique n'a de chance de rattraper en 1960 la production par tête d'habitant des pays capitalistes les plus avancés en Europe que si leur production reste stationnaire d'ici là (1). En biens de consommation, l'écart reste encore assez considérable, même dans cette hypothèse improbable.
Il n'en reste pas moins vrai que le
QUANTITE
Comme par le passé, les observateurs occidentaux qui ont eu l'occasion de visiter récemment l'Union soviétique ont été frappés par la qualité déficiente de la plupart des biens de consommation (à l'exception des biens de consommation durables). Khrouchtchev lui-même a reconnu dans son rapport devant le 20º Congrès la qualité inférieure de la confection soviétique. Les améliorations apportées sur ce domaine depuis quelques années sont insignifiantes - en relation exacte avec l'absence d'une véritable participation des masses à l'élaboration et au contrôle du plan.
Mais il y a un domaine qualificatif d'une importance considérable ou, une fois de plus, le retard de l'industrie soviétique devient un atout et une garantie de progres plus rapide que dans les pays capitalistes. Il s'agit de la deuxième révolution industrielle, de l'utilisation de l'énergie nucléaire et du développement de l'automation. Le sixième plan quinquennal est celui d'un pays largement industrialisé. Il n'est plus axé essentiellement sur la construction de nouvelles entreprises. En partie, l'accroissement prévu de la production sera le fait d'un rééquipement d'usines existantes, sinon d'une amélioration dans l'organisation du travail, d'une rationalisation ou d'un meilleur emploi de l'outillage existant (2). Une modernisation est d'une part d'autant plus nécessaire qu'il n'y a plus de réserves de main-d'œuvre. Le développement ultérieur de la production est envisagé avant tout par l'augmentation de la productivité.
Cependant, la construction d'entreprises nouvelles continuera à jouer son rôle. Les dirigeants de la bureaucratie semblent bien décidés d'utiliser au maximum la possibilité d'établir ces entreprises. nouvelles des le début sur une base énergétique et mécanique nouvelle. La construction de centrales atomiques d'une capacité de 2 a 2,5 millions de kW est prévue avant tout dans les regions qui ne disposent ni de noullle, ni de houille blanche, ni de pétrole. L'accroissement considérable de la production d'appareils de contrôle et de
1300
« cours nouveau
1450
» est nettement visible dans ces chiffres. Alors que le régime Staline n'a fait que demander des sacrifices aux masses, le régime Khrouchtchev-Boulganine, comme avant lui le régime Malenkov-Khrouchtchev, est obligé d'augmenter d'une façon assez conséquente le niveau de vie du peuple pour pouvoir maintenir tant soit peu le pouvoir de la bureaucratie. ET QUALITE direction automatique doit permettre la construction d'une grande série de chaînes complètement automatisées dans les secteurs les plus divers. Les laminoirs et les centrales électriques automatiques dont parle le Plan ne sont pas des nouveautés pour les pays capitalistes les plus avancés. Mais il n'en est pas ainsi dans l'industrie chimique, dans l'industrie du bois, dans l'industrie textile, dans la pêche, l'industrie petroliere, etc. En fait, la presse capitaliste vient d'annoncer que le nouveau matériel de forage de puits de pétrole en U.R.S.S. réduit les prix de revient à 10 % de ce qu'ils sont en occident, et que des firmes américaines s'efforcent d'acheter en U.R.S.S. les brevets relatifs...
C'est là un retour des choses sensationnel. Les premiers plans quinquennaux n'ont été en effet que l'imitation par l'industrie soviétique de ce qui existait en Allemagne et aux Etats-Unis. Aussi ne faut-il ni exagérer, ni généraliser la portée d'un incident isolé. Mais il possède une double valeur symbolique. Il montre d'une part que la période d'assimilation de la technique étrangère est en gros terminée pour l'industrie soviétique, et qu'une période de création et d'échanges scientifiques sur un pied d'égalité s'ouvre maintenant pour elle. Il montre, d'autre part, qu'avec la masse d'ingénieurs et de techniciens deja présente, avec un prolétariat de 50 millions d'ouvriers, à majorité jeune, parmi lequel les éléments qualifiés se chiffrent par millions, la contrainte bureaucratique, le manque d'initiative et d'enthousiasme à la base, la routine et l'arbitraire inhérents à la dictature, deviennent de plus en plus un frein au développement optimum des forces producLives.
(I) A l'exception cependant du charbon, où les chiffres montrent que l'U.R.S.S. deviendra d'ici a à 3 ans, le plus grand producteur de charbon dans le monde.
(2) Il est significatif que Boulganine développe toute une campagne, pratique et théorique, pour le remplacement de l'outillage installé au cours des deux premiers plans.
19 19.
Le plan lui-même apporte la meilleure preuve de cette affirmation. Il donne, en effet, pour la première fois, l'augmentation de la production courante qu'on espère pouvoir atteindre par une meilleure utilisation de l'outillage ex'stant. Cette augmentation est considérable, et reflète un manque à produire pour les dernières années qu'il faut mettre exclusivement au débit de la bureaucratie. Voici quelques pourcentages relatifs, donnés par le plan :
Sidérurgle 47 Cuivre raffiné 42 % Charbon 35 % . . ... Ammoniaque 34 % Fonte 35 % Zine 47 % Plomb 34 .... Laminés Pneus •• • .... 24 40 % % Nickel ..... 60 % Autos ...... •.... 55 Ciment •• • 32 %
Dans son discours devant le 20º Congrès du P.C. de l'U.R.S.S., Boulganine a, d'autre part, précisé qu'un meilleur emploi de la capacité de production déjà existante
Les fameux projets de Khrouchtchev sur la mise en culture des terres vierges n'ont guère été un des thèmes centraux du Plan ou du 20° Congres du P.C. soviétique. Au contraire, sans citer de chiffres précis, le projet du plan et le rapport de Khrouchtchev devant ce Congrès reconnaissent le retard croissant de la production agricole par rapport à la production industrielle et les besoins généraux du pays. Il se confirme notamment que la production de Céréales (millions de tonnes) .. Betteraves sucrières (millions de tonnes) Bovins (millions) Porcins (millions)
Ces chiffres reflètent clairement la stagnation générale de l'agriculture soviétique (plantes industrielles exceptées), comparée à l'essor de l'industrie et à l'accroissement de la population. L'exceptionnelle récolte de céréales en 1955, déterminée en grande partie par de bonnes conditions atmosphériques, ne presage rien pour la réussite du « plan Khrouchtchev ». Le seul succès réel et durable semble être celui de l'accroissement du nombre des porcs, sur la base d'une extension considérable de la culture du mais. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que celle-ci est incluse dans l'accroissement de la production globale des céréales pour 1955, et que l'augmentation de la production de céréales panifiables est beaucoup plus restreinte que le chiffre global ne l'indique.
Sur la base de ces chiffres, il est compréhensible que des pénurles aiguës subsistent dans de nombreux domaines de l'alimentation, et divers orateurs au 20Congrès n'ont pas manqué de le souligner.
Comment surmonter ce retard de l'agriculture soviétique ? La réponse du 6* plan quinquennal est avant tout: mécaniser 20
TERNATIONALE permettra d'accroitre la production sidérurgique de l1 millions de tonnes, la production charbonnière de 70 millions de tonnes. la production de tracteurs de 100.000 unités et celle des souliers de 42 millions de paires.
Les auteurs du plan ont, par ailleurs. fait un effort pour éliminer les disproportions les plus criantes dans les tendances de développement de l'économie soviétique. Ils se sont efforcés de fixer des taux d'investissement (et des taux d'accroissement de la production) plus ou moins égaux dans les différents secteurs de l'industrie, entre l'industrie et l'agriculture, et dans les différentes Républiques constitutives de l'U.R.S.S. Ainsi, d'après le rapport de Boulganine. les investissements globaux augmenteront de 90 %. les investissements dans l'industrie légère augmentant de 75 % et les investissements dans l'agriculture de 90 %. La dispute sur la « priorité» à donner au « développement de l'industrie lourde » a été tranchée en pratique, et sous la pression des masses, sur une ligne qui est au moins à michemin entre la thèse « malenkoviste » et la thèse de Khrouchtchev, pour ne pas dire plus... céréales a connu une chute très forte en 1953 et 1954 par rapport à 1952; qu'en 1954 la chute de la production était particulièrement sensible pour les betteraves sucrières, et que le cheptel a connu une stagnation au cours des années 1950, 1951 et 1952. L'inventaire de l'agriculture soviétique au cours des dernières années peut être établi ainsi, sur la base des chiffres de Khrouchtchev et des données connues auparavant
1928
1937
73,4
10,1
21,8
70,5
22,8
1950
57,2
24,1
1952
1954
1955
56,5
66,5
48,5
28,2
49.5 l'agriculture dans une mesure inconnue dans le passé. Ainsi, Boulganine indique dans son rapport devant le 20º Congrès qu'au cours du 6 plan quinquennal l'U.R.S.S. produira plus de faucheusesbatteuses combinées que pendant tous les cinq plans précédents réunis ! On prévoit en même temos la création de sovkhozes d'élevage dans les environs des grandes villes, afin d'améliorer l'approvisionnement de la population urbaine en viande et en produits laitiers. Le problème essentiel reste celui du stimulant de la production agricole par l'accroissement des fournitures de biens de consommation indus-triels de la ville à la campagne. D'après le Plan, les revenus réels des kolkhoziens doivent s'accroitre davantage que les revenus réels des ouvriers. Cela signie-t-il qu'une masse plus grande de biens de consommation que par le passé trouvera le chemin du village? Y aura-t-il, dans une certaine mesure, une concurrence entre ouvriers et paysans dans la course à la consommation ? Ici, comme en d'autres domaines, les rapports de forces décideront.
LE MARASME AGRICOLE
LE MARASME AGRICOLE
LA QUESTION DES SALAIRES
Il est incontestable qu'un des thèmes centraux du 20° Congrès, soulignant l'importance qu'occupe dorénavant ce problème au sein même de la bureaucratie, a été l'accroissement réel du niveau de vie des masses, Il est incontestable également, qu'ainsi que nous l'avions prévu, (Quatrième Internationale, n° de décembre
1955), une véritable discussion s'est déroulée, sous une forme à peine camouflée, au sujet de la question des salaires.
N'insistons pas sur le caractère plus qu'insuffisant du 6º Plan quinquennal dans plusieurs domaines vitaux pour les masses, avant tout la véritable plaie que représente la crise du logement. Le projet de construction de 205 millions de m2 au cours du quinquennat a venir représente, sur la base plus que modeste de 30 m2 par logement type, 6,8 millions de logements, soit à peine ce qui suffirait à loger les ménages nouveaux qui se constitueront au cours de ces cinq années. Les millions de sans-logis, logés dans d'affreuses baraques - la délégation parlementaire autrichienne qui visita l'U.R.S.S. en été 1955 dénombra 350.000 personnes logées dans des huttes d'argile à Stalingrad -sont plus éloignés que jamais d'une solution de leur misère.
Examinons plutôt plus en détail le problème de la revision des salaires, qui jette une lumière fort significative sur les tendances politiques qui commencent à se faire jour au sein de l'équipe dirigeante de la bureaucratie. On sait que, depuis plusieurs années, une aile de la bureaucratie réclame une révision du système des salaires. Ces revendications ont été officiellement codifiées au Comité central de juillet 1955 dans le rapport de Boulganine. Elles s'appellent : lutte contre l'inflation; lutte contre l'accroissement excessif des salaires nominaux; relèvement des normes; abolition (sauf pour quelques cas exceptionnels) du travail à primes progressives; réduction de la place des primes dans le salaire global. Le but de ces réformes était une stabilisation, sinon une légère réduction, du volume global des salaires. Comme nous l'avions prévu, ces projets se sont heurtés à une résistance très forte de la part des travailleurs, qui a trouvé son reflet au sein même de l'équipe dirigeante, et qui s'est traduite dans l'absence de toute décision dans ce domaine. La résistance a pris notamment la forme d'une revendication générale de relèvement des bas salaires. Boulganine, dans son rapport au 20 Congrès, admet que le gouvernement a reçu de très nombreuses lettres d'ouvriers, réclamant un tel relèvement. Dans ces conditions, trois thèses diftérentes ont été défendues au Congrès. Une première, reflétant les intérêts des couches bureaucratiques dirigeantes de T économie, exposée par Boulganine et Kaganovitch, mettait l'accent sur la revision des normes et du système des salaires (c'est-à-dire la stabilisation des salaires globaux), mentionnant à peine (ou pas du tout) le relèvement des bas salaires, reprenant les « décisions concernant l'extension des droits des directeurs d'entreprises » du Plenum de juillet 1955, et insistant même sur un accroissement des primes
(liées aux chiffres de réalisation du plan)
pour les bureaucrates eux-mêmes.
Une deuxième, reflétant une ligne centriste, exposée par Khrouchtchev, souligne l'importance d'un relèvement des bas salaires, souligne en même temps l'importance d'une revision d'ensemble du système des salaires, insiste accroisse les primes pour les bureaucrates, pour qu'on se tait sur les droits accrus des directeurs, se prononce contre l'égalitarisme, mais avance prudemment l'idée qu'alors que les pensions doivent étre relevées, certaines pensions (et même certains salaires excessifs) devraient être réduites.
Une troisième, exposée par Mikoyan, reflétant de facon indirecte la pression ouvrière, se concentre sur le relèvement des bas salaires, ne dit rien ni des primes accrues aux directeurs ni de la revision générale du système des salaires, mais se prononce au contraire ouvertement en faveur d'une plus grande égalité dans les rémunérations, étape plus conforme à la marche « vers le communisme ».
On ne peut pas dire que le Congrès ait définitivement tranché entre ces trois thèses, et, s'il l'a fait, c'est certainement dans le sens d'un comoromis.
En fait, la résistance ouvrière aux projets Boulganine a été si forte que l'équipe dirigeante tout entière, malgré les menaces d'inflation dont la revue Voprossi Ekonomiki parlait ouvertement dans son n° 8 de 1955, a été obligée d'accorder d'importantes concessions supplémentaires aux travailleurs: réduction de la semaine de travail dès 1957; augmentation des pensions; abolition des droits d'entrée dans l'enseignement moyen et supérieur; organisation d'hospices étatiques pour vieillards: promesse d'une revision du code du travail, etc.
Ainsi, le « cours nouveau » est effectivement arrivé aux usines, plus rapidement et d'une manière plus ample que nous ne l'avions prévu.
Une lutte sociale directe s'y déclenche imperceptiblement entre travailleurs et bureaucrates, non seulement dans le domaine de la répartition, mais encore dans le domaine du contrôle et de la gestion.
C'est dans ce domaine que se déroulera la lutte décisive qui précipitera la chute de la dictature bureaucratique.
Les reflets politiques de cette bataille finale qui se prépare pourront être suivis dès maintenant, pas à pas, et commencent à différencier la masse des communistes soviétiques et des couches importantes de la bureaucratie elle-même. L'ampleur des succès économiques qui marquera le 6 Plan quinquennal lui donnera un caractère impétueux.
1* mars 1956 21