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La revue › vol. 14, n° 1-3

Les problèmes économiques fondamentaux de l'époque de transition (fin)

M. Pablo · Quatrième Internationale, vol. 14, n° 1-3 · mars 1956 · p. 40-43 · 2 767 mots

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(Suite du numéro

Dans le cas d'un régime qui s'édifie dans un pays (ou secteur du monde) exclusivement industriel et d'un niveau très élevé des forces productives, l'étatisation et la planification de l'économie tout en ayant besoin, même dans ce cas, des méthodes et pratiques commerciales. afin de parvenir à l'abondance et de régler ses rapports avec le reste du marche mondial, verraient ces méthodes et ces pratiques (et les catégories économiques qui les accompagnent) dès le début limitées et rapidement dépassées.

Mais. le problème est tout autre dans le cas des pays qui, par le niveau de leurs forces productives, se trouvent très loin de l'abondance et qui, par leur structure. comportent un fort secteur d'économie agricole.

Dans ce cas l'étatisation des principaux moyens de production et l'adoption dès le début des méthodes et des pratiques commerciales doivent être au supplémentaires : la planification d'une plus vite complétées par deux mesures industrialisation accélérée, la collectivisation progressive de l'économie agricole. avant tout selon les possibilités de l'industrie.

En effet, laissé à ses propres lois de développement, un régime, dans lequel existe l'étatisation des principaux moyer.s de production accompagnée d'une NEP. déclenche un mouvement d'accroissement indiscutable des forces productives, mais ne résout pas la question de la forme sociale de des forces. Ou, plutôt. ces forces productives sont à la fois socialistes et capitalistes. dans un ripport en évolution constante, qui ne raurait le seul caractère prolétarien de l'Etat, sauvegarder son caractère en dépar finitive socialiste.

Le pouvoir d'Etat doit intervenit deonomiquement pour faire pencher hu balance de manière décisive du côté d'un développement socialiste. Son intervention doit se faire par l'accélération de l'industrialisation et sa planification qui doit fournir bientôt la base pour entreprendre la collectivisation progressive du secteur de l'économie agricole.

C'est cette manière de poser le problème, complètement vérifiée par l'expérience, qui fut mise en avant par Léon précédent.) Trotsky des 1924-1925. et en des termes déjà très clairs. (7)

La lutte de Trotsky (et de l'Opposition de gauche) dans les années 1924-1928 n'est pas dirigée contre le maintien de la NEP et pour son abolition, mais pour que cette dernière soit complétée par une accélération de l'industrialisation et sa planification. Ceci dans le but de renforcer davantage le secteur socialiste de l'économie par le secteur capitaliste, d'améliorer les conditions des ouvriers, rapprocher les ciseaux des prix industriels et des prix agricoles, et de rendre possible techniquement et économiquement la collectivisation de l'économie agricole.

Sans production accélérée des biens d'équipement et de consommation par l'industrie étatisée et planifiée, la NEP conduira fatalement au renforcement des forces capitalistes sur le plan social et économique, à l'inflation sur le plan financier. D'autre part la perspective de la collectivisation effective de l'économie agricole s'éloignera davantage.

« Le renouvellement socialiste de l'agriulture ne se fera naturellement pas pa es coopératives considérées comme for me neuve d'organisation, mais au moyen des coopératives appuyées sur l'industrialisation générale. C'est-à-dire que le progrès technique et socialiste de l'agriculture ne peut pas être séparé d'une prédominance croissante de l'industrie dans l'économie générale du pays ». (L. Trot-

« Vers le capitalisme ou vers le sKy. socialisme ? »)

De ce point de vue la nécessité fondamentale, dans le régime de transition où opèr-nt l'étatisation des principaux moyens de production et une NEP. c'est d'assurer dès le début un coefficient dynamique de l'industrie plus grand que celui de l'agriculture. D'où l'idée de la planification nécessaire de l'industrie, seule capable de lui assurer un développement à la fos impétueux et harmonieux.

Il est incontestable que l'essor de l'industrie statisée repose avant tout sur le coefficie t dynamique plus rapide de l'in-

(7) Voir entre autres Vers le capitalisme on le socialisme ? de L. Trotsky, paru en feuilleton dans la

* Pravda » en août-septembre 1025

Q UATRIEME LI N dustrie lourde par rapport à celui toutes les autres branches. Mais, d'autre part, pour des raisons vitales aussi bien, politiques qu'économiques. il est nécessaire d'assurer un développement équilibré, harmonieux de l'industrie; par et dans le plan. Ce qui exige une certaine proportion améliorer constamment entre le développement initial plus rapide de l'industrie lourde et le développement moins rapide, mais pas du tout négligé, de l'industrie légère.

Car c'est cette dernière qui contribue au relèvement continuel nécessaine du niveau des ouvriers et au renforcement économique de l'alliance entre la ville et la campagne, rendant à son tour économiquement possible la collectivisation de l'économie agricole.

En effet, si cette dernière techniquement a besoin des machines, des outils (et des engrais) fournis par l'industrie lourde, économiquement elle est inconcevable sans que les paysans puissent s'approvisionner dans les villes, y trouvant tous les produits dont ils ont besoin et à bon compte (Quantité suffisante de marchandises, et à bon marché).

Le développement accéléré selon un plan de l'industrie étatisée est la condition économique indispensable pour que l'essor des forces productives dans un régime de transition se fasse dans une direction socialiste. Le plan englobe tout d'abord l'industrie, sur les succès de laquelle est basée la collectivisation progressive de l'économie agricole, à son tour condition de la possibilité de l'inclure elle-même dans le plan.

Ainsi, après une période plus ou moins longue pendant laquelle n'existe que l'étatisation des principaux moyens de production (le régime de la terre étant à considérer à part) et une NEP, l'écono mie étatisée doit se planifier.

Dans un sens. l'existence du marché et d'un secteur d'économie agricole composé d'entreprises individuelles ou même đe coopératives type kolkhozien - « à mi-chemin entre l'agriculture parcellaire Individuelle et l'économie étatique ». (L.T.) - est contraire à une planification totale et harmonieuse de toute l'économie. Mais dans la période de transition, régie par des pratiques et des méthodes commerciales, il faut tenir compte de cet inconvénient et envisager la planification dans ces conditions concrètes.

Nous avons jusqu'à maintenant à dessein laissé à part la question du régime de la terre, pour les considérations suivantes :

La prise du pouvoir doit amener, pour des raisons à la fois politiques et économiques, la destruction des survivances féodales et la concession de l'usufruit de la terre aux paysans. C'est là l'essentiel.

Que l'étatisation de la terre et ensuite la concession de son usufruit aux paysans soit la mesure politiquement et économiquement la meilleure, c'est certain, Mais cette mesure doit être envisagée, non comme un principe rigide mais comme une tactique qui dépend des conditions politiques et économiques concrètes, auxquelles aura & faire face le pouvoir prolétarien, la collectivisation de léconomie agricole ne pouvant être en-

TERNATIONALE visagée avant tout comme une mesure administrative mais sur une base technique et économique donnée, fournie par le progrès de l'industrie.

Entre temps, c'est à toute une série de mesures autres que la nationalisation formelle de la terre, que le pouvoir prolétarien doit recourir pour enrayer les tendances néo-capitalistes de l'agriculture parcellaire : limitation de la surface des parcelles ; interdiction de leur vente; politique adéquate d'impôts. (Exemples: URSS, « Démocraties populaires », Chine, Yougoslavie).

Nous avons signalé l'importance de la nationalisation de la terre par rapport à la rente foncière absolue que l'Etat pourrait dans ce cas réaliser dans le commerce extérieur.

Cependant les possibilités pratiques de collactivisation effective de la terre ne sont pas tellement subordonnées à la nationalisation et à la soi-disant suppression de la rente absolue que celle-ci comporte, mais plutôt aux ressouroes techniques et économiques que la production industrielle peut fournir à l'agriculture, qui inciteront le petit paysan à se passer de la rente différentielle (des avantages de la petite propriété foncière améliorée par le travail qui y est incorporé par l'homme) pour les avantages palpables de l'exploitation collective.

Pour toutes les considérations exposées jusqu'ici, l'économie étatisée fonctionnant dans un cadre de méthodes et de pratiques commerciales a besoin au plus vite de se planifier en commençant par le secteur industriel.

Le plan est le cadre de l'économie de transition.

Cependant, l'art de la planification « ne tombe pas du ciel, et n'est pas donné tout prêt avec la prise du pouvoir. La maitrise de cet art ne peut être conquise que grâce à une lutte opiniâtre, pas à pas, non pas par un seul élément mais par des millions d'éléments qui composent l'économie et la culture nouvelle ». (L. Trotsky, « L'économie soviétique en danger »). D'où, entre autres, la nécessité organique, d'importance non seulement politique mais aussi économique, de la démocratie soviétique « comme système de stimulant vivant » (Ibid.) et aussi en tant que levier pour régler et adapter le plan.

Ces dernières fonctions nécessitent d'autre part un moyen financier pour la vérification effective des calculs faits à priori, vérification qui est impossible sans un système monétaire stable (monnaie basée sur l'étalon-or),

Il ne faut jamais oublier que, dans le régime de transition, nous avons affaire à un plan dans le cadre d'un marché aussi bien intérieur qu'extérieur.

« S'il existait, écrit L. Trotsky dans « L'économie soviétique en danger », un cerveau universel, décrit par la tantaisle intellectuelle de Laplace, un cerveau enregistrant en même temps tous les processus de la nature et de la société, mesurant la dynamique de leur mouvement, prévoyant les résultats de leur action, un tel cerveau pourrait évidemment construire à priori un plan économique définiti et sans aucune faute, en commençant par calculer les hectares de fourrage et finissant par les boutons de gilet ».

Mais même une juste combinaison tous ces éléments ne peut permettre que de créer l'armature non terminée du plan.

« Les innombrables participants de l'économie étatique et particuliers, collectifs et individuels, manifestent leurs exigences et le rapport de leurs forces non seulement par l'exposé statistique des commissions du plan, mais aussi par l'influence inévitable de l'offre et de la demande.

« Le plan se vérifiera et dans une grande mesure se réalisera par l'intermédiaire du marché. La régularisation du marché lui-même doit se baser sur les tendances qui s'y font jour ».

La fermeté de l'unité monétaire évitera que le calcul commercial tourne au chaos.

D'autre part, la participation démo cratique des masses est nécessaire pour la solution des problèmes à la fois nomiques, politiques et sociaux du plan : la balance de ce que l'industrie reçoit de l'économie agraire et de ce que cette dernière lui donne ; le rapport entre l'accumulation et la consommation, entre le fonds de construction du capital de base et le fonds des salaires ; la répartition national du revenu national.

La démocratie prolétarienne est nécessaire: aussi bien en tant que stimulant économique que comme facteur de développement équilibré du plan. Les problèmes de disproportion entre les différentes branches de l'économie et ceux de productivité auxquels à faire face actuellement la buneaucratie soviétique sont en grande partie dûs aux effets accumulés du manque de démocratie prolétarienne.

Seule la coordination de « la planification étatique, du marché et de la démocratie soviétique peut assurer une direction juste de l'économie de l'époque de transition et assurer non pas la mise à l'écart des disproportions en quelques années (cela est de l'utopie). mais leur amoindrissement et par lui-même la simplification des bases de la dictature du prolétariat jusqu'au moment où les nouvelles victoires • de la Révolution élargiront l'arène de la planification socialiste et reconstruiront son système » (L. Trotsky, « L'économie soviétique en danger »).

C'est la règle fondamentale qui régit la planification à l'époque de transition, abondamment confirmée en particulier par l'expérience de l'URSS,

Edifié sur de telles bases économiques, de quelle manière le régime de transition évoluera-t-il ?

Il faut bien admettre que, dans ce domaine, ce qu'on pourrait appeler les lois de l'économie de transition ne sont pas encore dégagées clairement par la théorie.

Le travail fait dans ce domaine par les staliniens et Staline lui-même est truffé à la fois d'erreurs théoriques et d'extrapolations arbitraires sur une 42

TERNATIONAL E soi-disant réalité socialiste qui n'existe pas encore.

Staline dans le passé (8) avait tenté d'expliquer les problèmes de la reproduc tion socialiste dans le domaine de l'in dustrie et de l'agriculture par les formules abstraites du second volume du Capital. Or, ces formules « ne présentent point principes dirigeants pour la construction socialiste » (L.T.) car elles ne sont que « la généralisation objective des phénomènes de l'évolution capitaliste »

Pour comprendre l'évolution de l'économie de transition, il faut tenir compte du rôle de l'Etat et du plan, dont les interventions conscientes altèrent fondamentalement le jeu des «forces aveugles » du marché qui règlent le développement et l'équilibre de l'économie capitaliste anarchique. Il est nécessaire de saisir ce caractère spécifique de cette nouvelle forme d'économie et de ne pas se lier aux apparences, aux analogies formelles entre l'économie capitaliste et l'économie de transition. Prenons par exemple la question de l'accumulation, primitive:

L'analogie formelle entre les deux éco nomies (du capitalisme et de l'époque de transition) consiste dans le fait que l'accumulation primitive, ainsi que toute l'histoire, est l'accumulation accélérée du surproduit social non consommé par les producteurs, et se fait en partie aux dépens de la consommation. Mais l'accumulation capitaliste est une accumulation de capital, d'une partie de la plus value, tandis que l'accumulation de l'économie de transition est une accumulation des moyens de production en tant que valeurs d'usage.

Ensuite, ce qu'on pourrait appeler la reproduction élargie de l'économie de transition obéit à d'autres impératifs que la reproduction élargie de l'économie canitaliste éperonnée par la recherche du profit et l'accumulation de plus-value Elle est stimulée par la satisfaction crois-. sante des besoins et se développe selon les lignes du plan qui obtient son équilibre dans le jeu, qualitativement différent, de celui des forces du marché et des crises de l'économie capitaliste. Les crises de l'économie de transition existent proviennent des disproportions entre les différentes branches de l'économie planifiée et non pas du déséquilibre entre la production et les capacités d'absorption du marché.

Il faut tenir enfin compte du fait que l'économie de transition, tout en ayant prouvé sa capacité de se développer dans un équilibre relatif en régime quasi autarcique et indépendamment des vicissitudes de la conjoncture du marché mondial, doit en définitive tenir compte de celui-ci, aussi bien pour son développement harmonieux que pour prouver victoire économique définitive sur le capitalisme.

Le développement équilibré, harmo nieux, de l'économie de transition engagée dans la construction du socialisme, mais non orientée vers l'utopie d'un so-

(8) Dans son discours-programme prononcé le 27 décembre 1920 à la Conférence des marxistes-agraires.

UATRIEMEIN cialisme achevé national, peut être énormément facilité en comptant - prudemment certes - sur l'apport du reste du marché mondial.

D'autre part, seule la confrontation économique avec le reste du marché mondial peut être considéré comme une mesure efficace des progrès réels de l'économie de transition et de son affirmation économique sur le capitalisme. C'est dans l'alfure de l'augmentation de la production et de la productivité, et dans la qualité de la production par rapport aux coelficient analogues de l'économie capitaliste, que se mesure et se gagne en définitive la course entre le socialisme et le capitalisme. . « Qui l'emportera ? » Cette question posée par Lénine lors de l'inauguration de la NEP en URSS ne trouve sa réponse définitive que par la confrontation économique sur le marché mondial.

L'économie de transition peut être considérée comme ayant historiquement remporté une victoire définitive sur le capitalisme en tant que système économique — indépendamment d'une victoire politique totale, mondiale — a partir du moment ou sa base lu permettra de pro duire par tete d'habitant plus, moins cher et mieux que le capitalisme.

Ce n'est pas encore le cas avec l'URSS. Loin de là.

L'économie de l'URSS s'est développée presque en vase clos, et la gestion bureaucratique a fortement empêché, sinon complètement faussé les données et les possibilites de comparaison relative entre les deux systèmes.

En un sens, l'économie soviétique arrive aujourd hui seulement, après une periode de développement sans considération réelle pour le coût de revient, la productivité et l'utilisation rationnelle de la main d'œuvre, a poser ces questions, sans lesquelles il est illusoire de pouvoir affronter la comparaison economique avec le capitalisme.

C'est le sens du dernier discours de Bulganine au C.C. du P.C. Russe.

Mais aussi intéressant que cela puisse être (en liaison avec les projets de planification sur une échelle plus vaste que celle de l'URSS, ainsi qu'avec un certain retour aux échanges avec le marché mondial), manifestant incontestablement les progrès économiques énormes accomplis en URSS - malgré la gestion bureaucratique - il ne faut pas oublier que la condition essentielle d'un développement harmonieux de l'économie planifiée et de la productivité du travail reste la démocratie soviétique, incompatible aveo le règne de la bureaucratie soviétique.

Août 1955.

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