Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 14, n° 1-3

L'Espagne franquiste au tournant

Quatrième Internationale, vol. 14, n° 1-3 · mars 1956 · p. 9-11 · 1 583 mots

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Après la grande grève ouvrière de 1951 à Barcelone, voici que le régime franquiste subit l'assaut de la jeunesse espagnole dont le mécontentement s'est ouvertement manifesté par de violentes bagarres qui ont eu lieu à Madrid, les 8 et 9 février, entre étudiants phalangistes décidés à maintenir dans les milieux universitaires le régime de la caserne, voulu et imposé par Franco, et étudiants antiphalangistes résolus à s'en débarrasser. Deux faits d'une importance exceptionnelle doivent retenir l'attention de l'avantgarde révolutionnaire: a) le mécontentement grandissant des masses travailleuses a fait • tache d'huile jusqu'à gagner une couche de la petite bourgeoisie aisée ; b) cette jeunesse qui se dresse contre Franco n'a pas vécu la guerre civile espagnole, et par conséquent n'a pas connu d'autre régime que celui de Franco; elle agit done en fonction d'un présent qu'elle n'a pas à considérer par rapport à un passé, et elle regarde l'avenir sans avoir à subir la crainte d'expériences qu'elle n'a nullement faites.

La mainmise de la bureaucratie phalangiste sur l'enseignement (en l'occurrence la bureaucratie du S.E.U., Syndicat Espagnol Universitaire) avait rencontré chez les jeunes étudiants une opposition qui n'a cessé de grandir et qui a même gagné une partie des professeurs. Dans la mesure où la Phalange se présentait identifiée avec le régime et que celui-ci ne donnait pas satisfaction aux revendications générales des étudiants, l'opposition de ceux-ci au S.E.U. se développait nécessairement en hostilité à l'Etat. D'enquêtes faites par des professeurs soucieux d'informer le gouvernement sur les raisons du malaise chez les étudiants, il résulta que 20 % de ceux-ci s'accommodent du régime, le reste le qualifiant de régime immoral, pourri. Aussi, la grande majorité des étudiants a-t-elle demandé sans cesse la convocation d'un congrès autre que les réunions maquignonnées par le S.E.U., afin de pouvoir discuter librement ses problèmes et établir le cahier des revendications des étudiants.

Le mécontentement des milieux universitaires s'est encore vu favorisé par la crise intérieure qui ronge critiquent sans menagement « de la direction, ses méthodes bureaucratiques, voire sa « trahison » des buts « révolutionnaires » que, paraît-il, s'était fixés la Phalange. Au congrès de celle-ci, tenu en octobre dernier, la « base » est venue confirmer ces critiques.

L'intervention de la Police armée (force de choc) pour rétablir l'ordre perturbé par fut prompte et brutale. Pourtant l'ordre n'a pour ainsi dire pas été « retabli », en ce sens que Franco a pratiquement décrété l'état de siège en supprimant, « pour trois mois », des garanties constitutionnelles aussi élémentaires que le droit de libre résidence, et procédé à des limogeages parmi les professeurs, dans la direction de la Phalange, dont il est le chef suprême, et dans le gouvernement lui-même. La répression a frappé des cadres supérieurs phalangistes accusés de déviationnisme.

Le ministre-secrétaire de la Phalange, Fernandez Cuesta, et le ministre de l'Education nationale, Ruiz Jimenez, personnage tres catholique — mais pas assez aux yeux des sommités ecclésiastiques ont été chassés du gouvernement en raison de leur « tiedeur » envers la jeunesse. M. José Luis Arrese, de la « Vieille garde » phalangiste, qui s'était tenu à l'écart de toute activité politique pendant onze ans, a occupé le poste laissé vacant par son collègue en disgrâce. La brusque rentrée sur scène d'Arrese a été generalement signalee comme comportant un raidissement de la Phalange. Encore faut-il préciser le sens exact de ce raidissement.

C'est Arrese lui-même qui s'est chargé de le préciser dans un discours prononcé à Valladolid le 4 mars: Il s'agit concrètement de renforcer coûte que coûte la discipline intérieure de la Phalange, de faire échec à tout déviationnisme, d'obéir les yeux fermés au Caudillo, enfin, de resserrer les liens de la Phalange avec « ses frères de combat », les généraux, « Quiconque se croit en droit de critiquer » les ordres qui lui sont transmis d'en haut, « n'a qu'à s'en aller avant que nous ne le chassions », a-t-il ajouté. Les inquiétudes de la jeunesse, Arrese les explique par le fait que « nous sommes entoures d'une société qui a beaucoup d'injuste et de sale ». Mais pour les consoler, Arrese renvoie ces jeunes gens a des périodes ou d'autres Jeunes qu'eux connurent des Jours plus mauvais que ceux que la nouvelle génération connait elle-même.

Yes developpements sont d'autant plus importants qu'iss déroulent dans le ontexte d'une situation économique du pays devenue insupportable pour lensemb de la population, y compris un large secteur de la bourgeoisie industrielle.

Le coût de la vie a, ces derniers temps, monté vertigineusement, à tel point que des journaux comme |' « ABC » ont cru devoir donner un avertissement aux pouvoirs publics, en leur rappelant que derrière la détresse économique du peuple guette le spectre du communisme. La hausse des prix a atteint et même dépassé des limites au-delà desquelles l'ensemble de l'économie se voit menacé par un rétrécissement sérieux du marché intérieur. Aussi le gouvernement vient d'accorder, à partir 1° avril, une augmentation de salaires de 20 % et il a promis de les relever encore de 7,5 % en octobre prochain. Pour que le patronat puisse mieux accepter cette mesure censée éloigner « le spectre communiste », le gouvernement s'est engagé à prendre en charge les cotisations que les employeurs auront à verser aux Assurances sociales à la suite du relevement des salaires, - destinées pour une grosse partie a payer la bureaucratie d'Etat - étant jusqu'ici de 217 % sur les salaires versés!

La production agricole était en 1955 de 2 % inférieure à celle de l'année 1929 (année de crise qui entraina la chute de la dictature de Primo de Rivera), alors que la population espagnole a augmenté depuis lors de six millions. Pour remédier à cette situation, le gouvernement vient tout récemment d'acheter aux Etats-Unis des produits agricoles pour un montant de 64.800.000 dollars, dont 60% espagnol à titre de prêt à long terme, et 40 % destinés au paiement des services des Etats-Unis à l'Espagne. 10

Enfin, le budget espagnol est à l'heure actuelle d'ores et déjà prévu comme déficitaire pour les deux années à venir. Dans les milieux financiers internationaux on convaincu que l'économie espagnole pourrait entrer bientôt dans une phase critique est si une aide massive en dollars ne vient pas à son secours.

La tournure qu'a prise « l'affaire marocaine » aggrave les difficultés intérieures du régime.

Au lendemain de la 2ª guerre mondiale, Franco fut saisi de craintes sur le sort que les alliés pourraient éventuellement réserver au Maroc espagnol dans leurs tractations sur le partage des zones d'influence. Aussi orienta-t-il sa politique internationale sur un rapprochement avee les pays arabes afin de pouvoir se maintenir au Maroc. Il fut alors question de resserrer les liens « communs historiques » entre le catholicisme et l'islamisme et de constituer une « communauté arabo-espagnole ». Il y eut encore le voyage des ministres de Franco dans le Moyen-Orient et le voyage du roi de Jordanie en

Espagne. Et ce fut encore la propagande démagogique de Franco contre les méfaits de l'impérialisme français en Afrique du Nord et les déclarations du gouvernement franquiste sur les libertés démocratiques qu'il était disposé à accorder au Maroc espagnol, tout en maintenant la métropole sous la botte de la dictature.

Les calculs de Franco pour gagner la confiance et l'amitié des nationalistes bourgeois arabes ont été déjoués, ceux-ci ayant eux-mêmes subi la pression révolutionnaire des masses coloniales.

A Larache, à Tétouan, à Alcazarquivir et autres villes du Maroc espagnol, les masses ont manifesté dans les rues pour le départ de l'armée espagnole et l'union du Maroc espagnol au Maroc français. Les forces répressives de Franco ont répondu par des fusillades et ont donné ainsi le signal de départ d'une guerre entre la colonie et la métropole. Mais cette guerre ne durera pas longtemps, et elle se soldera nécessairement en faveur des masses marocaines entrainant la ruine du régime franquiste, Car, devant l'attitude résolue des Marocains à arracher leur indépendance nationale, Franco ne peut opposer que... le défaitisme du peuple espagnol, défaitisme qui s'est montré chaque fois qu'il a été question d'envoyer des troupes au Maroc. Et ce, bien que les opérations militaires au Maroc etaient à l'époque de simples opérations de police par rapport à celles qu'on voit aujourd'hui en Afrique du Nord.

Il se peut que, dans les hautes sphères politiques internationales, interviennent des compromis pour maintenir la présence de l'Espagne au Maroc en lui confiant sous une forme ou autre la « protection » de telle ou telle ville ou zone. On ferait jouer à ce propos de vieux traites diplomatiques. Le but consisterait à éviter qu'une éviction totale assurer, par personne interposée, des bases militaires à l'impérialisme américain. de Espagne du Maroc n'établisse un précédent pour d'autres métropoles, et surtout à

Quoi qu'on fasse, la lutte des masses marocaines pour leur indépendance en liaison avec le développement intérieur annonce le glas pour le régime franquiste. En Espagne, comme partout ailleurs, le prolétariat reçoit l'aide des peuples coloniaux dans sa lutte pour se liberer lui-même.

Le moment est venu pour les organisations politiques et syndicales ouvrières espagnoles de se mettre a la tâche. Elles doivent constituer un Front unique de elasse, doté 'un programme de classe, capable d'entrainer derrière le prolétariat la petite bourgeoisie, dont le mécontentement s'est manifesté sans voile chez les jeunes étudiants, au lieu de mettre le prolétariat à la remorque de celle-ci. Elles doivent capitaliser l'apport du peuple marocain en lutte aujourd'hui contre le régime franquiste pour une solution révolutionnaire en Espagne.

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