En dépit de la scission opérée par les réformistes en 1947, la C.G.T. est restée la plus forte organisation ouvrière de France. Elle a subi de fortes pertes d'effectifs, à la fois parce que traditionnellement les syndicats de France connaissent des départs dans les périodes qui ne sont pas marquées par de très grandes luttes et parce que la politique de la direction stalinienne de la C.G.T. a favorisé cette tendance à l'inorganisation. Toutefois, la C.G.T. conserve la plus large influence sur les travailleurs et recueille de 60 à 70 % et parfois davantage de voix aux élections des délégués ouvriers, que ce soit dans les usines de la métallurgie, les mines, les cheminots, les docks, le batiment ... Les autres syndicats (retormistes, chrétiens, et autres) ne font figure que chez les employés ou dans quelques rares régions. Avril et mai 1955 voient une montée des voix de la C.G.T., des adhésions. C'est signe de luttes qui pointent.
Le contrôle stalinien sur la C.G.T. est complet. Depuis la scission se trouvent associés à la direction quelques progressistes qui ont toujours suivi la ligne stalinienne. Depuis la scission aussi, les Congres de la C.G.T. étaient avant tout des manifestations publiques, des rassemblements d'où toute véritable discussion était éliminée.
Or, voici que, pour la première fois, à l'occasion de la préparation du 30° Congres qui se tiendra au milieu de juin, inatau milieu de juin, discussion s'est ouverte de façon tendue. Un seul texte a été présenté pour ce Congrès comme programme par le Bureau Confédéral et par la Commission administrative de la C.G.T.; mais, bien qu'il n'y ait qu'un texte, une discussion s'est engagée aux plus hauts sommets, discussion qu'ils ont décidé de poursuivre publiquement, le Congrès devant se prononcer.
Les staliniens et les opposants - on ne sait trop quel nom leur donner, car ils prétendent ne constituer ni une tendance ni une minorité ni une opposition - se sont tout d'abord assez discrètement exprimés. La discussion fut ouverte dans un organe pratiquement confidentiel. Mais l'intérêt manifesté par de nombreux militants obligea la direction à reproduire les articles dans un organe de grande diffusion. Les hauts dirigeants staliniens de la C.G.T. ont même écrit dans l'Humanité.
Que se passera-t-il au Congrès ? Très probablement une probablement une Joute Oratoire saus joute oratoire sans virulence. Les opposants ne sont certainement pas attirés par la centrale reformiste ; les staliniens n'ont aucun intérêt ni aucune nécessité d'éliminer des opposants de tout repos.
Ceci dit, il n'en reste pas moins que cette discussion est de très grande importance. D'abord parce qu'elle n'est pas montre que les difficultés qui se sont une mise en scène, mais parce qu'elle produites pour mobiliser les masses ont soulevé les préoccupations des militants, et que cela n'a pas pu se régler entre buréaucrates. Ensuite, parce que cette discussion a soulevé le plus important problème pour les travailleurs de France, celui du programme et de la perspective, qu'elle ne peut manquer de faire réfléchir les militants en dehors des réponses que donnent les deux tendances, réponses qui sont toutes deux fausses.
A son précédent Congrès, en 1953, la C.G.T. avait adopté un programme dans lequel. en plus des revendications élémentaires des travailleurs, on trouvait des revendications d'ordre général constituant un programme d'ensemble. Pour le 30 Congrès, le programme proposé s'ouvre par une dénonciation des trusts qui écrasent le pays, puis se limite à toute une série de revendications partielles.
Les opposants (Lebrun, Rouzaud) disent : nous sommes d'accord avec ces revendications, mais la C.G.T. d'un programme d'ensemble (nationalisations...)
Les dirigeants staliniens leur répliquent : les ouvriers se sont désintéressés de ce programme que nous avions établi au précédent congrès, il a même fait commettre des erreurs.
La direction stalinienne a hésité dans la façon de combattre ces opposants : tout d'abord ils ont été accusés de faire du « gauchisme », puis ils n'ont plus été accuses que de « réformisme ».
Il n'y a pas de doute que les opposants ont envisagé la la situation d'une situation d'une manière réformiste :
« Pourquoi nos organisations... n'auraient-elles plus de programmes économiques ? Pourquoi n'auraient-elles plus que des prises de position plus négatives que positives? Pourquoi seraient-
QUATRIEME elles, avec raison, contre la « productivité », contre la reconversion en cours, sans être pour une politique déterminée de progrès technique, d'investissements et de plein emploi?... Ne risquons-nous pas, dès lors, d'apparaître comme protectionnistes, conservateurs, opposés au « progrès »?
« Nous devons... lever bien haut également le drapeau du progrès économique et social, reprendre l'initiative et la direction... de cette aspiration démocratique et nationale à des changements importants - qui ne seraient pas encore des changements révolutionnaires -montrer tous les progrès possibles SOuS réserve d'une politique d'indépendance nationale et de paix. » (Le Brun).
« Il ne suffit pas d'énumérer une série d'objectifs dont l'incidence peut être à quelque 3.000 milliards sans opposer des propositions constructives aux raisons de scepticisme qui pourraient naître dans les masses quant aux possibilités de réalisation. » (Rouzaud).
Où trouver les 3.000 milliards ? On ne peut apparaitre comme des adversaires du progrès. Il faut aller avec les forces progressives du pays qui ont eu des espoirs dans l'expérience Mendes-France, qui en auront encore si on ne se livre pas à une politique extérieure inféodée aux Américains. Toute cette argumentation se place dans le cadre du capitalisme, elle cherche à améliorer le régime, elle n'envisage nullement la lutte révolutionnaire pour l'abattre.
Cette augmentation gêne les staliniens, car elle est la continuation de leur politique des années passées, de la politique qui est d'ailleurs encore suivie par les staliniens d'Italie. Il n'y a pas de différence entre ce qu'écrivent Le Brun et Rouzaud et ce que dit de Vittorio. Elle est aussi gênante pour les staliniens, car elle soulève le programme, la perspective des luttes.
Cela a été fait avec une habileté certaine par Rouzaud :
• Il ne suffit pas d'appeler à l'unité d'action sans apporter un certain nombre d'idées forces et de propositions de portée très précise, capables de recueillir l'adhésion de l'ensemble des travailleurs et de promouvoir les grands rassemblements et l'unité de combat.....
« Prétendre qu'assortir les revendications ouvrières d'un plan économique serait un vœu pieux n'est pas précisément exact. Tout dépend des circonstances. Elles peuvent évoluer rapidement et il faut le prévoir. »
Effectivement l'unité d'action des travailleurs n'est pas la somme arithmétique de mouvements partiels. Quant à la perspective de grands mouvements de la classe ouvrière, elle n'est pas indéfinie et ce n'est pas au moment où ceux-ci se produisent qu'il faut chercher un programme, il en faut un pour contribuer à la maturation de cos grandes luttes d'ensemble. 32
Mais, bien entendu, les Le Brun et Rouzaud ne pensent pas que ces grandes luttes doivent mettre en cause le régime capitaliste. De grands changements qui ne sont pas des changements révolutionnaires, dit Le Brun.
Les staliniens opposent-ils la solution révolutionnaire à ces illusions de grandes réformes possibles en régime capitaliste Nullement.
Frachon donne une réponse nuancée, mais non équivoque :
• (La C.G.T.) peut-elle être indifférente à des changements possibles autres que ceux qui nous conduiront à la suppression de l'exploitation de l'homme par lhomme 2 Non, bien sür. Est-ce qu'elle peut s'isoler de l'ensemble des forces progressives de la nation ? Evidemment non... Mais quand les forces progressives du pays s'unissent pour apporter des changements, ces changements ne sont pas conditionnés par le programme de la C.G.T. Ce sont les forces politiques et sociales qui se rassemblent, qui établissent un programme qui leur est commun. Il en fut ainsi au temps du Front populaire...%
Autrement dit, la C.G.T. n'est pas indifférente aux regroupements politiques dans le pays, mais elle n'en formule pas le programme. Elle se borne aux revendications et mobilise les masses sur ces revendications, accélérant ainsi les regroupements.
Les autres staliniens se sont en général exprimés de façon plus frustre, laissant entendre que la classe ouvrière ne pouvait améliorer son sort en régime capitaliste, le tout s'appuyant sur une théonie de la paupérisation absolue et relative de la classe ouvrière. Sur la base de cette theorie, des sottises ont été dites, le niveau de vie et de salaires des travailleurs étant comparé à celui du début du siecle, tandis que les dirigeants staliniens n'ont pas souligné ce fait essentiel que le niveau de vie a baissé par rapport à l'avant-guerre parce que le rétabissement de reconomie, sa reconversion, son reequipement se sont faits et se font aux dépens du niveau de vie des travailleurs et au profit du capital.
Pour justifier ses positions, Rouzaud avait invoqué Lénine et cité des passages d'un article de 1917 « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer », article qui développe le programme d'action des bolcheviks à l'époque.
Aussi Frachon qui, par ailleurs, laisse dans le vague la question du programme du futur rassemblement des forces progressives, dit à Rouzaud à propos du programme de Lénine :
« Cela se passait en pleine période révolutionnaire... C'était donc le problème du pouvoir qui était posé. »
Et, pour qu'il n'y ait pas de doute, le stalinien Marcel Paul précise :
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U E M E
• Les moyens nécessaires dépassent largement le cadre de l'état actuel des forces en présence. Affirmer que l'on veut s'attaquer aux bases du régime capitaliste sans préciser qu'il ne s'agit pas là d'une simple revendication économique.. reviendrait à soulever comme problème immédiat, et sans autre préoccupation de conditions,... la disparition du salariat et du patronat. C'est dans le cadre du moment. du rapport des forces du capitalisme d'une part, et de la classe ouvrière d'autre part, que les revendications concrétisées sont à situer et à définir. »
Donc pour les dirigeants staliniens, le rapport des forces ne pose pas la lutte pour changer le régime. Il faut donc lutter dans le sein de celui-ci, pour instant, atin d'obtenir des ameliorations a la condition des travailleurs.
Les contradictions ne manquent pas dans la politique stalinienne à l'heure actuelle. Les Thorez, Frachon, et autres ne savent pas ce qui peut sortir des prochaines conférences internationales. Ils ont eu déjà trop de surprises désagréables, et ils veulent se laisser les portes ouvertes. Ils condamnent la « collaboration de classe » pour aujourd'hui, mais ils se gardent bien de la condamner pour hier et pour demain.
Thorez, le plus politique des dirigeants staliniens, ne complete pas sans raison ses propos actuels sur la paupérisation absolue et relative par des affirmations sur le socialisme qui, seul, pourra donner aux masses. etc... Seul le socialisme Thorez sait que, dans les masses travailleuses, il y a plus que jamais l'aspiration a une grande transformation de la société et c'est pourquoi il agite devant elles l'espoir du socialisme. Mais il ne dit jamais comment y parvenir.
Il se conduit tout à tait à la manière des propagandistes du socialisme 19 siècle. Les temps ont changé et ce qui était tout à fait progressif de la part de Guesde et des militants à l'époque prend un caractère abstrait et réactionnaire à présent. En ce temps-là, la construction de la société socialiste ne pouvait être qu'une perspective indéfinie elle servait à donner une base théorique au parti de la classe ouvrière qui combattait, dans son action de tous les jours, sur un programme minimum. L'exemple le plus célèbre est le programme d'Eriurt du parti social-démocrate allemand qui servit de modèle à presque tous les programmes des partis ouvriers de l'époque.
Mais, à l'époque de l'impérialisme, époque de la révolution mondiale, on ne peut remplir le rôle de direction du mouvement ouvrier en préchant le socialisme d'une manière générale, comme les prétres parlent du paradis. Les organisations, les cadres ouvriers doivent avoir un programme qui, sur la base de revendications essentielles, mobilise les masses contre le régime capitaliste et pour la conquête du pouvoir ouvrier. Dans Congrès, l'Internationale communiste avait - une fois les principes essentiels
R EN A T IONAL E du communisme affirmés -- insisté sur la nécessite d'un programme de revendications destiné à assurer la transition révolutionnaire du capitalisme au socialisme.
Dans la « thèse sur la tactique » adoptée par le 3 Congrés en 1921, on trouve des passages entiers qui pourraient avoir été écrits pour la présente discussion, à la fois contre Frachon et Le Brun :
« Les partis communistes doivent prendre en considération non pas les capacités d'existence et de concurrence de l'industrie capitaliste, non pas la force de résistance des finances capitalistes, mais l'étendue de la misère que le prolétariat ne peut pas et ne doit pas supporter. Si ces revendications répondent aux besoins vitaux des larges masses prolétariennes, si ces masses sont pénétrées du sentiment que sans la réalisation de ces revendicalions leur existence est impossible, alors la lutte pour ces revendications deviendra le point de départ de la lutte pour le pouvoir. A la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l'Internationale communiste met la ¡utte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encere consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat.
Dans son Congrès de fondation, en 1938, la IV• Internationale justifiait termes le programme de transition qu'elle adopta et qui reste le document de base de son activité dans le mouvement de masse: 191
« Il faut aider la masse, dans le processus de sa lutte quotidienne, à trouver le pont entre ses revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste. Ce pont doit consister en un système de revendications transitoires, partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat. »
Ni la 3° Internationale en 1921 ni la IV Internationale n'ont fait construction abstraite de l'esprit. Les programmes qu'elles avaient établis théoriquement, sur la base du marxisme, se trouvent, dans les luttes ouvrières, notamment depuis la fin de la guerre, reconstruits par les masses en mouvement. Tous les progres accomplis, depuis le minimum vital jusqu'au contrôle ouvrier, en sont le témoignage. Les dirigeants staliniens, abandonnant l'analyse léniniste de notre époque, et méconnaissant la situation présente de crise sociale en France, confirment qu'ils ne sont que pour un programme minimum et qu'ils ne songent pas à un programme de transition, unis-
IN
Q UATRIEME IN sant les revendications minimum, les revendications élémentaires aux nécessités de sortir la société de la décomposition dans laquelle le capitalisme l'entraine.
L'argument du « rapport de forces » est lui aussi l'expression d'une vieille sagesse reformiste, assaisonnée a la sauce stalinienne. D'un point de vue purement statique, ils sont le « premier parti de France », l'organisation largement majoritaire de la classe ouvrière. et — chaque fois que leur politique provoque un échec de la classe ou de leurs propres organisations — ils escamotent la discussion et consolent leurs militants en rappelant : c'est nous qui sommes encore les plus forts.
Mais quand le « rapport des forces » sera-t-il - selon eux - favorable pour engager la lutte pour le pouvoir ? Il ne l'était pas en 1944-45, parait-il. On n'a pas loupé le coche, affirme Duclos dans sa polémique contre Marty. Or, à ce moment, l'Etat bourgeois était en petits morceaux, les ouvriers étaient armés dans des milices patriotiques, sur une grande partie du territoire les comités de liberation agissaient comme pouvoir. Pourquoi le rapport des forces était-il alors défavorable ? Parce que - disent-ils — il y avait de Gaulle au gouvernement, les Américains en France, etc. En réalité, parce qu'il y avait les accords de Yalta et parce que cette direction n'a plus confiance dans les capacités de la classe ouvrière.
Le rapport des forces n'est évidemment pas quelque chose de statique. C'est parce qu'ils ne parviennent pas à présent à mobiliser les masses que les Frachon, Thorez, trouvent le rapport des forces particulièrement défavorable. Dans question du « rapport des forces », un élément joue un rôle considérable, c'est la politique, l'orientation de la direction ouvrière. Le fait de développer un programme de transition, d'ouvrir la perspective d'un gouvernement de front unique, d'animer la volonté des masses pour des mesures qui les feraient sortir de la misère, qui arracheraient la société à la décomposition capitaliste, aurait d'énormes consequences dans le développement des luttes ouvrières. En aout 53, la direction n'a rien fait, et les possibilités réelles, bien que beaucoup plus grandes, se 34
TERNATIONALE trouvaient encore limitées. Précisément parce que l'ampleur de la lutte à un moment donné n'est pas fonction des mots d'ordre du moment seulement. On ne peut du jour au lendemain transformer l'orientation des travailleurs, les dresser pour des objectifs pour lesquels ils n'ont pas été préparés. La situation actuelle est le résultat d'années de politique erronée. Pour modifier cette situation, pour modifier le rapport des forces, il faudrait des maintenant que la propagande des organisations ouvrières prépare la classe pour des mots d'ordre de transition, qui portent atteinte à l'ordre capitaliste, qui sont indispensables pour la défense des interets vitaux des travailleurs, qui stimulent la volonté d'un tront unique pour un gouvernement de front unique. C'est seulement à cette condition que de prochaines grandes luttes pourront avoir toute leur efficacité, donner toute la mesure du mouvement ouvrier, transformer radicalement la société.
Les masses n'ont pas voulu répondre à des appels pour une politique dont l'objectif était la pression sur la bourgeoisie pour des intérêts diplomatiques qui leur échappaient. Mais chaque fois qu'elles comprennent clairement qu'il s'agit de leurs propres intérêts, elles passent à l'action. Quels seraient les mots d'ordre les plus mobilisateurs, les plus susceptibles de donner l'enthousiasme, si ce ne sont précisément ceux qui ouvrent la perspective d'un gouvernement des travailleurs, la construction de la société socialiste? Le nombre, l'unité d'action, l'élan, tout cela reglerait rapidement la question du rapport des forces. C'était perceptible, lors de la lutte pourtant encore limitée d'août 53.
La discussion de la C.G.T. ne peut s'arrêter ni avec le Congrès ni aux positions des deux groupes rivaux. Elle est un épisode dans la crise de la direction stalinienne des travailleurs de ce pays aspirant à une solution révolutionnaire. La situation en France obligera tout le mouvement ouvrier à discuter à fond programme, perspectives. gouvernement, à donner une toute autre réponse que les réponses réformistes ou semi-réformistes des dirigeants actuels de la C.G.T. et du Parti Communiste.
5 juin 1955.