Ce qui domine actuellement avant tout sur la scene politique des Etats-Unis. c'est incontestablement le caractère bonapartiste accentué du pouvoir prisidentiel incarné par Eisenhower.
Les débuts dans la carrière politique de ce général-président furent modestes. prudents et avaient beaucoup desappointe ses innombrables partisans en quête d'un renouveau de la scène potique americame. apres tant d'années d'administration démocrate «corrompue» et « impuissante ». Pour que le navire d'un si grand pays, citadelle supréme du capitalisme. puisse naviguer sans sombrer sur une mer si troublée que celle du monde d'après-guerre, au milieu de tant de récifs, il fallait avant tout un capitaine prestigieux et intègre à Timage que se font de lui millions de Babbitt, fermiers dans les campagnes ou petits bourgeois des villes.
Mais la grande bourgeoisie elle-même avait plus que jamais besoin dans cette période d'après-guerre d'un superarbitre. volontaire et capable. En effet. composée d'un certain nombre de puissances financières et industrielles antagonistes ayant chacune sa propre fraction politique, son propre « lobby », la fonction d'un arbitre lui est nécessaire. D'autre part. cette composition d'éléments puissants et fortement antagonistes, dans le contexte de la situation internationale la plus tendue que le monde capitaliste ait jamais connue dans son histoire et dans laquelle les Etats-Unis sont chaque jour davantage impliqués, rend une telle fonction encore plus imperieuse.
Trancher entre les tendances contradictoires en matière de politique intérieure et extérieure que manifestent les différentes féodalités économico-politiques de la bourgeoisie américaine est le propre du pouvoir présidentiel. Dans le système politique américain où. en l'absence d'une force politique auto nome des masses. la lutte se déroule encore entre deux formations politiques de la grande bourgeoisie. Démocrates et Républicains, le pouvoir du Président a la tendance à représenter la conscience générale de la classe, de ses intérêts suprêmes. qui régularise la lutte interclasse et tranche les conflits qui ne trouvent pas par eux-mêmes une solution.
Le fait que Eisenhower au début ne paraissait pas assumer une telle fonction 24 avait creé un malaise certain dans la bourgeoisie, aggravé par la situation internationale critique de la « guerre froide ».
A l'intérieur, la manifestation la plus grave de cette défaillance fut incontestablement le développement démesure du mccarthysme de 1952 à 1954. lequel avait commencé à nuire au fonctionnement de la machine d'Etat de la bourgeoisie et à ses rapports avec les masses du pays.
A l'extérieur cette défaillance se manifestait surtout dans la détérioration rapide des rapports de l'administration républicaine avec ses alliés «atlantiques ». effrayés d'être entraines sans préparation suffisante dans un conflit majeur avec le bloc soviétique. et se plaignant de la rigidité peu politique de cette administration.
Mais voici que vers la fin de 1954 la stature du Président émerge enfin. Sur le plan intérieur. particulièrement encouragé par les résultats des élections de novembre 1954 qui indiquent un « dégonflement » à première vue étonnant de l'emprise du mccarthysme sur les masses. Eisenhower intervient pour sceller la retraite politique - provisoire du moins - du sénateur inquisiteur du Wisconsin.
Sur le plan extérieur le président devient l'avocat de la politique qui combine la fermeté moraliste style Dulles à souplesse libérale style Stevenson (d'un Stevenson encore dans l'oppasition et non revêtu des « responsabilités du pouvOIT .
Depuis lors. le pouvoir bonapartiste du Président ne cesse en réalité de grandir. provoquant un renversement complet dans l'attitude de ceux qui le critiquèrent au début. Le respect. l'émerveillement même gagnent tous les milieux devant ce Président désormais si audacieux. si personnel et si à l'aise dans ses propnes interventions. Eisenhower. gloire et orgueil du parti républicain. est admis généralement maintenant comme le candidat imbattable s'il se présentait aux prochaines élections d'octobre 1956. On fait déjà de lui un « grand » Président. En réalité, son ascension et son prestige actuel sont beaucoup plus l'œuvre nécessaire des
(1) Voir la tère partie de cet article dans notre n° de ianvier-mark 1055
Q UATRIEME IN circonstances que de ses propres mérites. Il est le porte-parole d'une équipe restreinte d'hommes très avisés, parmi les plus directs representants de la graade bourgeoisie monopoleuse des Etats-Unis, Siegent actuellement au gouvernement des Etats-Unis : Ch. Wilson de la General Motors, Rockfeller, Hoover Junior, Humphrey, pour ne nommer que quelques-uns des plus représentatifs. Jamais la définition marxiste du gouvernement capitaliste « conseil d'administration de la bourgeoisie » n'avait eu un sens littéralement plus exact que dans le cas du gouvernement actuel des Etats-Unis.
Ces messieurs de la plus haute finance et de la plus grande industrie, grands patrons eux-mêmes, administrateurs ou conseillers financiers des plus grosses entreprises du pays, sont maintenant les dirigeants directs de la politique intérieure et extérieure du pays. Eisenhower a lait son apprentissage politique à une merveilleuse école, celle d'un conseil d'administration de businessmen qui ont l'ambition de gérer l'Etat aussi efficacement que leurs colossales affaires. Il n'est pas étonnant que, dans ce climat hautement qualifié, le général a pu retrouver de bonnes traditions et habitudes en matière de travail sérieux, rapide, efficace, économe, de l'école des étatsmajors où il avait évolué si longtemps dans sa vie.
L'évolution des circonstances intérieures et extérieures a d'autre part obligé ce conseil de businessmen à apprendre beaucoup en politique, à travers une série d'échecs. d'erreurs et même de gaffes.
Peu à peu ils ont pris conscience,
QUELQUES
Un « conservatisme dynamique » est le fond de la philosophie politique du Président et de l'équipe des dirigeants républicains qui le soutiennent.
Tous ces hommes ont compris que, pour mieux tenir les démocrates en échec et conserver le pouvoir à leur parti qui fut si longtemps privé des avantages qu'il procure, il fallait « moderniser » leur parti, son programme et mettre l'un et l'autre « à l'heure du siècle ». C'est Eisenhower lui-même, probablement conseillé en ce sens par toute son équipe d'accord sur cette ligne, qui a jusqu'a maintenant joué avec beaucoup de succès le jeu consistant à proposer chaque fois en politique intérieure et extérieure des mesures et des solutions que les démocrates avaient présentées et voulaient présenter, les priVant ainsi de tout terrain d'attaque efficace. On l'a vu dans bien des exemples, que ce soit en matière de politique fiscale, de ségrégation, de politique douanière et même de politique syndicale.
Chaque fois, les démocrates en quête d'un solide terrain d'attaque contre l'administration républicaine, butent sur
TERNATIONALE peut-être encore d'uné manière confuse, d'un fait que seuls les marxistes révolutionnaires avaient été capables d'énoncer les premiers : la puissance économique et militaire des Etats-Unis est grande, très grande même, en soi et comparativement aux autres capitalismes ; mais, placée dans le contexte de la situation révolutionnaire internationale de l'après-guerre, elle devient relative et meme de plus en plus relative.
D'où leur modération, leur prudence, l'ascendant grandissant de la réflexion sur leurs impulsions premières, toute naturelles, ataviques en quelque sorte, de recourir immédiatement à l'épreuve de force, de croire qu'ils peuvent tout changer et tout se permettre par la seule magie de la puissance économique et du nom des Etats-Unis.
Le monde compliqué d'aujourd'hui. traversé par des courants révolutionnaires profonds, le monde de l'U.R.S.S. et des autres Etats ouvriers englobant déja 900 millions d'hommes, la révolution coloniale. le puissant mouvement prolétarien dans les métropoles, le monde capitaliste déchiré par des antagonismes aigus inter-bourgeoisie, ce monde émerge peu a peu à la conscience des éléments les plus critiques de la bourgeoisie américaine.
Eisenhower exprime aussi cet aspect de la situation. Mais, d'autre part, cette conscience - si elle incite à une certaine prudence et modération — est tout aussi imbue de la compréhension que tout recul ne doit se faire que pour mieux combattre demain, le rapport global des forces evoluant en defaveur du capitalisme. ASPECTS l'obstacle majeur : les initiatives, les propositions, les mesures du Président qui laissent dans le public l'impression d'une politique ne dittérant guère de celle des démocrates, et parfois en avance sur celle-ci.
Les démocrates s'efforcent de pallier à ce danger constant en gagnant de vitesse le Président. Exemple, leur attitude purement démagogique en politique fiscale. En 1954 il y avait eu une diminution des impôts qui a certes favorisé essentiellement les grands capitalistes. Cette année, pour des raisons à la fois d'équilibre budgétaire et de préoccupations électorales, il n'y a pas eu de nouvelle réduction des impôts ; elle est réservée pour l'année prochaine, année d'élections présidentielles. Une commission démocrate de la Chambre des représentants (Ways and Means committee) a voulu en février dernier devancer le Président en cette matière, en proposant un projet de loi suivant lequel il y aurait eu pratiquement exonération de tout impot pour plusieurs millions de lamilles a bas revenu. La loi eut été votée cette année, mais n'aurait été ap-
DE LA POLITIQUE DE L'ADMINISTRATION REPUBLICAINE
DE LA POLITIQUE DE L'ADMINISTRATION REPUBLICAINE plicable que l'année prochaine. Mais, au Sénat, cinq démocrates diriges par les senateurs George et Byra se sont alliés aux républicains pour combattre le projet que le Président a caractérisé « d'irresponsable », afin d'éviter une augmentation des impots sur les industries et les dividendes inévitablement nécessaires pour compenser une exonération des bas revenus.
Cela ne veut pas dire que les démocrates ne maintiennent pas encore des points de divergences avec la politique officielle de l'administration. Par exemple, sur une question aussi importante que celle du soutien des prix agricoles, l'administration républicaine est toujours en faveur du « soutien flexible » qui, selon elle, décourage la surproduction, et favorise la consommation (en amenant la baisse des prix des produits agricoles), tandis que les démocrates ne manquent pas une occasion de défendre le retour au « soutien » rigide garantissant des prix élevés pour les principaux produits agricoles.
L'impossibilité dans laquelle les démocrates se sont trouvés jusqu'à présent d'amorcer une campagne populaire contre les républicains et surtout contre le Président lui-même, est semblable à celle de la droite du parti républicain qui subit Eisenhower, tout en le critiquant de façon plus ou moins acerbe. Ses critiques portent sur son programme de construction de routes, sa politique scolaire favorable à l'abolition de la ségrégation (décidée en mai 1954 par la cour suprême) (") son budget en déficit, sa politique douanière libérale, son opposition à l'amendement du sénateur John W. Bricker, proposant de restreindre le pouvoir du Président en matière de conclusion de traités. La droite est d'autre part fort mécontente d'une orientation à la « détente » en politique extérieure.
Mais, depuis que les élections de novembre ont démontré le recul du maccarthysme et que les gallups les plus récents (mai 1955) indiquent que 3 Américains sur 4 désirent des négociations directes avec l'U.R.S.S. et la Chine pour une solution pacifique de la question de Formose, la droite préfère encore, dans la perspective des prochaines élections, s'abriter derrière le Président populaire plutôt que de s'exposer à une défaite politique certaine.
Le climat économique à nouveau florissant contribue à apaiser les esprits.
C'est sur les aspects de la politique extérieure de l'administration républicaine que l'accord le plus solide existe en fait entre le Président et les démocrates.
On craignait un accrochage important sur la question . de la politique commerciale et douanière de l'administration. Les démocrates apparaissaient comme les champions d'un certain iberalisme. contre le strict protectionnisme attribué
(*) Et ralentie de nouveau à la suite de la résistance farouche des Sudistes. 26
TERNATIONALE aux républicains. C'était en effet un sénateur républicain, Watkins, qui récemment encore voulait faire barrage aux intentions du Président et de son gouvernement de donner en partie satisfaction aux recommandations de la conférence du GATT qui s'est tenue dernièrement à Genève. Le sénateur a déposé un projet de loi réduisant les possibilites du Président en matière de tarifs douaniers. Il point de vue légèrement le a prévalu au
Cependant, (7 mai) avise fut cependant battu et le du Président, libéralisant système douanier actuel,
Sénat.
l'Economist de Londres sagement l'opinion capitaliste européenne qui espère pouvoir. par un accroissement important de ses exportations aux Etats-Unis, pallier au déficit chronique en dollars, de limiter ses espoirs. « Pour tout l'avenir prévisible, les Etats-Unis ne feront que les pas les plus prudents sur la voie de la libéralisation du commerce extérieur.»
La question de l'aide à l'étranger également n'a suscité soit peu important
Ni sur la somme, année, ni sur cette aucun conflit tant avec les démocrates.
légèrement réduite destination, une sa plus importante partie étant prévue pour l'Asie. Annoncée à la veille de l'ouverture de la Conférence de Bandoeng. cette aide est extraordinairement ridicule et absolument incapable de stabiliser tant soit peu les régimes chancelants pro-impérialistes de l'Extrême-Orient. Elle s'élève en tout à 3.350 millions de dollars (Europe inclus), dont 712,5 pour programmes économiques et tout le reste pour les programmes militaires.
L'Asie recevra en tout 200 millions de dollars (à partir du lºr Juillet 1955) qui constitueront le « Fonds pour le développement économique de l'Asie » (Fund for Asian Economic Development). C'est tout ce que Stassen a pu obtenir du sévère trésorier de l'administration Humphrey, soucieux d'équilibrer son budget et pas du tout disposé à faire des placements importants dans une région toujours si incertaine.
Il suffit de comparer ces 200 millions aux 4 milliards de dollars demandés par Yoshida, ex-Premier ministre japonais, lors de sa visite à Washington et considérés par lui nécessaires pour arriver à une stabilisation tant soit peu sérieuse du Sud-Est asiatique !
La politique militaire du gouvernement ne semble pas non plus devoir être sérieusement combattue par les démocrates. Le « new look » en cette matière est maintenant généralement adopté.
Il consiste dans l'adoption d'une armée de terre restreinte, composée de spécialistes, épaulée par une grande masse de reserve, tenue constamment prete ; d'une aviation puissante dotée d'appareils rapides et capables de parcourir de grandes distances afin de lancer leur armement atomique sur les bases et le territoire ennemis ; d'une marine dans laquelle prévalent les porte-avions, bases flottantes avancées, elles aussi de caractere offensive.
L'armement atomique (bombes A et H, bolides téléguidés) est considéré comme armement normal, « conventionnel », utilisable désormais aussi bien dans des conflits majeurs que mineurs, généraux oul locaux.
C'est la doctrine qui a récemment prévalu aussi bien au Pentagone qu'à I'OTAN. Loin de réfléter un sentiment d'assurance et de supériorité certaines, elle témoigne en réalité comme l'a très bien souligné le journaliste américain James Reston (New York Times, 24 avril) un état de « cynisme et défaitisme ». la bourgeoisie américaine et internationale ayant perdu tout espoir de pouvoir vaincre autrement, y compris dans les guerres « petites » et « limitées ».
La notion d'une armée de terre ré-
DANS LE
Ce qui caractérise à l'heure actuelle la situation du mouvement ouvrier américain, c'est incontestablement la maturation d'un ensemble de conditions qui lui permettront d'entamer des actions offensives et de peser d'un poids plus lourd dans la politique du pays.
L'évolution dans le mouvement ouvrier se fait actuellement sous le double signe du processus d'unification des deux grandes centrales, l'AFL (9 millions de membres) et le CIO (6 millions de membres), qui ont marque les mois du printemps 1955. Dans l'industrie automobile une très importante épreuve de force est actuellement engagée entre les directions syndicale et patronale, dont l'issue influencera inévitablement l'ensemble du mouvement syndical et ouvrier aux Etats-Unis.
Nous y reviendrons un peu plus loin. Pour le moment. analysons le sens des processus entamés sur le plan de l'unification et d'un nouveau militantisme dont le mouvement syndical américain a fait preuve récemment.
Les raisons qui ont fait adopter la décision de principe prise par la direction de l'AFL, sous son nouveau president George Meany, et par celle du CIO, sous la direction de Walter Reuther, d'unifier les deux grandes centrales sont en premier lieu de nature défensive. Depuis l'adoption de la loi antisyndicale Taft-Hartley en 1947, il y a eu en fait stagnation de la force syndicale organisée, devant un nombre croissant d'ouvriers au travail qui dépasse actuellement les 60 millions. Grâce à cette loi, « tout employeur qui veut bien dépenser de l'argent, du temps et des efforts, peut résister indéfiniment » à l'organisation syndicale de ses ouvriers comme l'a admis récemment encore G. Meany. président de l'AFL (2).
(=) Interview à c U.S. News and World Report » [6 novembre 1953)
TERNATIONALE duite, hautement spécialisée et épaulée par une grande masse de réserve, n'a pas manqué de soulever une vive opposition de la part de quelques chefs militaires comme Ridgway, ainsi que de la part d'une grande partie de représentants démocrates et républicains, nullement prêts à soutenir aux élections de 1956 mesure très impopulaire aux Etats-Unis de la conscription obligatoire. Car qui dit réserve constamment prête dit conscription obligatoire, au moyen de laquelle l'administration pense avoir vers 1960 une masse entrainée d'environ 3 millions d'hommes de réserve.
L'administration est résolue à persister sur ce point, mais la bataille pour son adoption effective s'avère d'ores et déjà comme devant être des plus rudes. MOUVEMENT OUVRIER
La loi Taft-Hartley a favorisé l'adoption par les différents états de l'Union d'une série de lois « pour le droit au travail » qui combattent l'organisation syndicale obligatoire des ouvriers, le « closed shop » ou « union shop », et a aussi énormement favorisé la résistance patronale à une telle organisation au sein de chaque usine ou entreprise.
En 1954, 17 états de l'Union avaient adopté de telles lois dont 1l dans le Sud, 4 dans le Middle-West, et 3 dans le Mountain West (Ouest montagneux). En 1955 s'y est ajouté un nouvel Etat, l'Utah. Par contre, de telles lois furent rejetées en 1955 dans les états du Kansas, du Missouri et de l'Idaho, dans le cas du Kansas par le veto du gouverneur lui-même. Les états ayant signé les lois du « droit au travail » et du « syndicalisme volontaire » (volontary unionism) englobent environ ll millions d'ouvriers non agricoles, contre 39 millions environ dans les autres Etats. Ces lois sévissent particulièrement dans les régions où se développent de nouvelles industries et où la force du mouvement ouvrier organisé est plus faible.
Il faut cependant remarquer que dans le cas des trois états qui, cette année, ont rejeté de telles lois, les protestations des organisations paysannes (3) se sont ajoutées à celles des organisations ouvrières pour obtenir ce résultat. La raison en est que les paysans qui espèrent trouver du travail dans les industries naissantes dans ces états veulent défendre au sein des syndicats ouvriers. D'autre part les paysans producteurs ont aussi intérêt que le pouvoir d'achat des ouvriers soit aussi élevé que possible.
De toute manière il ne fait pas de doute que, depuis pratiquement la fin de la guerre, les syndicats n'ont bénéficié d'aucun appui de la part du gouvernement et qu'au contraire ils ont eu à faire face à une puissante offensive patronale épaulée par l'Etat.
(3) La Missouri Farmers Association, en particulier.
Récemment encore, la Chambre de Commerce des Etats-Unis a déclenché une nouvelle campagne pour l'extension de ces lois « du droit du travail » si conformes à la mentalité de la « libre entreprise » et de la toute puissance patronale dont sont imbus plus particulièrement les dirigeants de l'industrie et de la finance aux Etats-Unis.
Cette évolution des syndicats allait fondamentalement à l'encontre du dynamisme général du mouvement ouvrier américain dont le poids social augmentait d'année en année, dans le contexte d'une économie en expansion. Un autre danger commençait d'autre part à poindre à l'horizon du mouvement ouvrier : le chômage structurel chronique et partiel, l'augmentation de l'armée de réserve à la suite des progrès technologiques et de l'automation en particulier (4). Il affecte déjà quelque 13 millions d'ouvriers de l'automobile, de l'acier, de l'industrie des machines-outils, des appareils électriques, etc. ainsi que la masse des employés de bureau. L'introduction de l'automatisme, favorisée par la concurrence entre grandes entreprises et par la nécessité d'augmenter sans cesse la productivité du travail, a déja pris dans toutes les branches cidessus une importance extension aux Etats-Unis.
Dans le rapport sur « l'automation » présenté par le syndicat CIO de l'automobile en novembre 1954, on tire le signal d'alarme, en indiquant que bientôt 4 ouvriers sur 5 risquent de se rendre inutilisables. Dou une raison supplementaire d'inquiétude pour les directions syndicales, les incitant a réagir.
Sans la possibilité d'étendre la base numérique de leurs organisations et de garantir des salaires stables à leurs adhérents, les directions bureaucratiques des syndicats risquent de voir leur force matérielle et politique se restreindre dangereusement.
Elles comptent faire face à cette situation par l'unification dans une seule centrale et par l'adoption du « salaire annuel garanti ». Elles considèrent que, grace à l'unification, elles exerderont une pression politique beaucoup plus grande aux élections de 1956 afin d'obtenir l'abrogation de la loi Taft-Hartley et d'étendre l'organisation syndicale à de nouveaux millions d'ouvriers.
Mais cette pression politique, elles ne l'envisagent qu'à travers le système des deux partis bourgeois actuels et plus particulièrement à travers le parti démocrate.
Walter Reuther s'est empressé, à la Conférence nationale du CIO en décembre dernier, de donner la justification « théorique » de ce choix et de répondre ainsi, par avance, a lidée d'un troisième parti, d'un parti ouvrier. Il a prétexté des « singularités » de la société américaine où la notion de classe - paraît-
(4) Voir la rère partie de cet article dans le n° précédent. 28
TERNATIONALE il — n'existe pas avec la même rigidité qu'en Europe ; il présentait ainsi une illusion qui probablement existe encore aux Etats-Unis comme étant la realite(4).
Dans le cadre d'un capitalisme encore capable de payer grassement leurs offices de marchands de la force de travail, les directions syndicales bureaucratiques ne sont nullement disposées à promouvoir un véritable mouvement de classe. En politique intérieure elles se font volontairement les auxiliaires d'un parti bourgeois, de préférence celui des démocrates. En politique extérieure elles se font les apologistes fervents de la croisade contre-révolutionnaire que dirige Washington, combattent avec acharnement toute idée même de « neutralité » entre les deux blocs d'Etats.
Un récent exemple de cette attitude a été donné aussi bien par le représentant de l'AFL que par celui du CIO au Congrès des syndicats libres qui s'est tenu en mai a Vienne.
Cependant, le fait que ces directions ne peuvent subsister que sur des organisations à base ouvrière implique malgré tout, dans leur jeu, une logique dont les conséquences vont nécessairement plus loin que tous leurs désirs conscients.
Ceci se manifeste clairement aussi bien dans leur décision de s'unifier que dans leur revendication centrale actuelle, le « salaire annuel garanti ».
L'unification des deux centrales, independamment de ses causes et des intentions ultérieures des deux directions. est en soi un fait éminemment progressif qui revigorera l'ensemble du mouvement , ouvrier, stimulera les tendances unitaires (5), catalysera plus facilement l'énergie militante, et accélérera la maturation politique même de la classe.
La revendication du salaire annuel garanti n'est pas moins révélatrice de l'influence de la base qui, malgré tout. se fait sentir sur les directions et est lourde de conséquence, allant dans le sens général de la maturation politique de classe.
Le combat que les circonstances imposent actuellement au prolétariat américain devait en réalité tourner sur le plan revendicatif autour d'une augmentation des salaires et d'une diminution des heures de travail, ou d'une manière combinée autour du mot d'ordre de la semaine de 30 heures avec la paye de 40 heures. C'est là le mot d'ordre transitoire qui correspond à la situation créée au prolétariat par l'augmentation de la productivité, face à une capacité de consommation plutôt stagnante ; ce mot d'ordre serait aussi unificateur des plus larges masses prolétariennes du pays.
Ceci se vérifie déjà par le fait que ce mot d'ordre a été avancé aussi bien par des représentants des syndicats de
(5) Déjà une série de syndicats indépendants déclarent qu'ils rejoindront la centrale unifiée.
IN l'automobile, comme Carl Stellato, pré-
T'E RNATIONALE millions de dollars. Le syndicat riposte qu'il les obligera à stabiliser et à régulariser leur production et, en évitant ainsi des licenciements massifs, et de longue durée, à diminuer leur contribution au fonds de sécurité des ouvriers.
Il n'en reste pas moins que les milieux patronaux craignent, en c a s de succès des négociations actuellement engagées dans l'industrie de l'automobile, une généralisation de ce système à toute l'industrie américaine. Ils lui reprochent avec véhémence son caractère « punitif » en cas d'instabilisation de la production) et aussi d'imposer des restriccons artincelles a une économie flexible qui nécessite la libre expansion, la mobilité du capital et de la main-d'œuvre, enfin de provoquer une ingérence gouvernementale plus grande dans les alfaires et d'aggraver le déficit budgétaire.
Le patronat considère en effet qu'en cas d'application du « salaire annuel garanti », c'est l'Etat qui doit augmenter sa contribution à ce système d'assurances que réclament maintenant les syndicats.
Considérant toutes consider patronat salame ans ces implications (selon annuel garanti, « The Wall Street Journal » n'hésite pas à attirer l'attention sur le fond « philosophique », « social, économique, et politique » qu'il discerne derrière cette revendication en ce sens « révolutionnaire ».
Son sort dépend maintenant de la première bataille que livrera le syndicat C.I.O. des ouvriers de l'automobile (1.400.000 membres) contre les trois principales firmes, la General Motors. Ford et Chrysler. La convention collective avec Ford (140.000 ouvriers) expire le 2 juin, celle avec la General Motors (325.000 ouvriers) six jours plus tard. On prévoit que la convention sera prolongée jour par jour jusqu'à ce que les négociations en cours aboutissent soit à un compromis acceptable par le syndicat, soit à la rupture et à la grève.
On considère que W. Reuther est enclin au compromis, mais toujours sur la base d'une acceptation du salaire annuel garanu, peut-etre sous une torme plus assouplie. Il ne recourrait à la grève qu'aux limites d'une patiente poursuite des pourparlers avec le patronat. Cependant son syndicat (l'UAW) est prêt à la bataille. Les 2.800 délégués qui se sont réunis récemment à Cleveland pour la Conférence nationale du syndicat, ont centré leur discussion presque exclusivement sur cette question et ont décidé avec enthousiasme d'établir un fonds de grève de 25 millions de dollars, la somme la plus importante qui alt jamais ete colectee pour un tel out et dans des delais aussı courts. Ce fonds existe déjà et les ouvriers sont prêts aussi pour le combat.
Il est incontestable, comme nous Tavons deja signalé, que cette bataille sera suivie avec un vif intérêt par tout le mouvement ouvrier organisé du pays et stimulera un mouvement revendicatil beaucoup plus ample qui touchera sident du Ford Local 600, représentants du syndicat de l'acier, comme ceux de
Local de l'U.S. Steel qui la commission des salaires que par des des ouvriers l'Homestead à a proposé du syndicat de demander dans les négociations qui vont s'ouvrir pour la nouvelle convention collective, l'an prochain, la semaine de 32 heures. W. Reuther lui-même a déclaré. à la conférence nationale du syndicat des ouvriers de l'automobile qui s'est tenue du 27 mars au 1ºr avril, qu'en 1957 la bataille portera sur semaine de 30 heures et laugmentation des salaires.
Les directions syndicales, celle de
Reuther en particulier, présentent la campagne actuelle pour le «salaire annuel garanti » comme étant destinée à Taire la transition des conditions d'aujourd'hui à celles de la semaine de 30 heures.
En quoi consiste ce fameux salaire annuel garanti? Sa formulation actuelle tient aux conditions particulières des ouvriers de l'automobile. Selon la direction de leur syndicat, le plus puissant des Etats-Unis, les assurances actuelles couvrent qu'un tiers des salaires et seulement pour une durée maxima de 26 semaines. D'autre part seleve ac- D'autre part, avec une production automobile qui tuellement au taux de 8 millions d'unités par an, même une vente-record pour 1955 de 6.600.000 unités comma celle prévue par la General Motors n'évitera pas de provoquer un important chômage dans la deuxième moitié de cette année.
Pour y pallier, le syndicat propose :
a) la garantie d'une paye de 40 heures par semaine, même dans le cas où l'ouvrier aura a travailler moins.
b) la garantie à chaque ouvrier ayant travaillé au moins 90 jours de la paye d'une semaine pour deux semaines de travail jusqu'à ce qu'il y ait 52 semaines de payées. Cette paye supplémentaire constituera un fonds qui lui garantira, en cas de chômage, « d'avoir le même niveau de vie que quand il travaillait». Ainsi, après un an de travail, un ouvrier aura droit à 26 semaines de paye intégrale. Toute somme encore due à louvrier au moment où il reprend son travail restera à son crédit et, à partir de ce moment, il commencera à accumuler un nouveau crédit jusqu'à l'équivalent d'une paye maxima de 52 semaines.
Ce système équivaut à celui d'une superassurance contre le chômage, avec cette particularité qu'il en étend la durée à 52 semaines et garantit une paye à peu près égale à celle de l'ouvrier qui travaille. La contribution patronale pour faire fonctionner ce systeme s'ajoutera à celle déjà existante de l'Etat.
Les compagnies d'automobiles calculent que, sur une durée de 5 ans - celle de la convention collective -ce système leur coûterait environ 500 très probablement, entre autres, les ouvriers de l'acier et des mines.
On discerne clairement les signes précurseurs de cette agitation. Des le mois de mars, plusieurs grèves partielles ont éclaté ici et là dans le pays. Les plus importantes sont incontestablement celles du Sud. Il y a eu tout d'abord une grève très combative de 50.000 ouvriers de la Bell Telephone System, dans 9 états du sud. A la suite de brutalités policières contre les grévistes. 22.000 membres du syndicats CIO de l'acier de la région de Birmingham ont déclenché une grève de solidarité avec les téléphonistes. La pression de la base fut telle que des dirigeants AFL et CIO furent obligés d'envisager sérieusement une grève générale de protestation contre les brutalités antigrévistes de la police.
Le 15 avril une grève de 4.000 chautfeurs de train se déclencha pour appuyer la grève de 25.000 ouvriers de la ligne Louisville-Nashvillle qui durait depuis un mois déja.
A la même époque, 25.000 ouvriers du textile de la Nouvelle-Angleterre sont mis en grève contre les tentatives patronales d'imposer une réduction des salaires.
La conjoncture économique est favorable à des luttes revendicatives qui tournent autour d'une augmentation des salaires (6) et d'une meilleure garantie contre le chômage. Les ouvriers sentent que le patronat peut payer et ils sont d'autre part inquiets de leur avenir. D'autre part, le relachement relatif de la psychose de la guerre « imminente », le dégonflement du mccarthysme, les
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(6) L'augmentation des salaires a été posée dans un sens par Eisenhower lui-même lorsque, dans son message de janvier 1955. il a préconisé de relever le minimum horaire actuel de 75 à go cents. Le Labor réclame de le porter à 1.25 dollar de l'heure, et les démocrates sont officiellement déjà pour le porter à un dollar de lheure. 30
TERNATIONALE attitudes « libérales » du président, le processus d'unification des deux centrales, sont autant de facteurs qui contribuent à créer un meilleur climat pour l'activité ouvrière.
Mais les limites de cette activité ne sont pas moins strictes. Le mouvement ouvrier américain n'est pas encore à la veille de franchir une étape décisive de son histoire. La réalisation d'un Labor Party n'est pas pour demain et la pensée politique marxiste ne vit en 1955, aux Etats-Unis, que dans un cercle infiniment restreint et isolé.
Mai 1955. JUIN 1955.
Les négociations menées par Reuther, tout d'abord avec Ford et ensuite avec la General Motors ont abouti à un accord sur le principe du salaire annuel garanti.
Cependant les conditions des accords ne sont pas celles posées initialement par le syndicat. Le montant du salaire garanti oscille entre 60 et 65 % du salaire annuel, et ce pour une période maxima de 26 semaines.
Ford et General Motors ont consenti à un accord, sous la pression d'une grève imminente, les ouvriers dans les deux cas ayant commencé, sans l'assentiment de la direction syndicale, à débrayer pour appuyer leurs revendications, et aussi sous la pression résultant d'une concurrence avivée entre ces deux compagnies, en prévision d'une vente-record d'autos cette année aux Etats-Unis.
D'ores et deja, cette victoire des ouvriers de l'automobile, si limitee soitelle, stimulera inévitablement un mouvement revendicatif beaucoup plus large et marquera une date dans l'histoire récente du mouvement syndical americain.