Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 13, n° 4-6

Notes de lecture : « La Gauche »

P. P. · Quatrième Internationale, vol. 13, n° 4-6 · juin 1955 · p. 67-68 · 1 509 mots

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" Je voudrais vous dire avant toute autre chose que je suis un écrivain. que je n'ai jamais fait, que je ne fais pas et que je ne ferai jamais de politique au sens où doit s'entendre le terme « faire metier de politique. »

C'est ce que vient de déclarer Sartre a un rédacteur du « Monde »..

Il est vrai que Sartre n'est pas un responsable d'un parti politique. Mais. cette qualité mise à part, que fait-il a présent ? Ni œuvre de philosophe ou de moraliste, et — à l'exception d'une œuvre theatrale de temps a autre - il n'a plus produit dans le domaine littéraire depuis longtemps. Il ne tait pas de politique, mais vient d'entrer dans le domité de direction des Combattants de la Paix et participe aux assemblées internationales du Mouvement de la Paix qui est aujourd'hui - o misère ! → le lien international des partis communistes et des mouvements dirigés par eux. Comme directeur de la revue « Les Temps Modernes », 1l accorde peu de place à la matière littéraire et bien plus à des sujets d'ordre politique. Et même le dernier numéro de cette revue, gros de près de 500 pages, intitulé « LA GAUCHE », est consacré à la politique de la première à la dernière page. Que serait-ce si Sartre faisait de la politique ? Nous laisserons volontiers de côté la question de savoir qui est Sartre : le vrai Dubreuilh de Simone de Beativoir ou le « pseudo-Sartre » de MerleauPonty. C'est là querelle de Mandarins que nous suivons bien mal. Nous ne voyons aucun inconvénient à ce que Sartre lasse de la politique. si celle-c. était bonne. Hélas ! On la voit fort bien, la politique de Sartre dans ce numéro sur « la Gauche ». si hétéroclite que puisse en apparaitre son assemblage. Le choix des collaborateurs de Sartre n'est pas dü au hasard. Certains articles n'ont pas été insérés - probablement pas toujours faute de place. Quand on est à 500 pages, on ne rechigne pas à 10 ou 20 pages de plus (1). La gauche ? Ce numéro des « Temps Modernes » comprend évidemment la série d'articles « théoriques » des purs produits des classes de philosophie, dissertant sur ce que pourrait ou ne pourrait pas signifier « la gauche ». sur (i) Un article de D. Guérin, a notre con naissance. n'y 2 pas trouvé accis.

* l'Homme de gauche » ses evolutions et mésaventures... à travers l'histoire de la petite bourgeoisie française et ses philosophes. Dans ce fatras, il y a tout de meme une trouvaille à relever : un des auteurs piochant dans son dictionnaire a noté qu'un des sens du mot gauche est « tordu ».

Il y a aussi les staliniens, eux aussi ISSUS des classes de philosophie de la République française. Il leur est évidemment très aisé de se moquer de cette notion métaphysique de la « gauche ». en rappelant qu'il y a d'abord et essentiellement les classes. Ceci dit, ils livrent aux jongleries staliniennes habituelles : Desanti, avec ses mensonges sur Trotsky qui lui ont été fournis par « Béria », Leduc qui veut se faire pardonner son incartade de la discussion du 13è Congrès du P. C. Parmi les non staliniens, il y a l'hommage à droite. pour Léon Blum, et le coup de chapeau à gauche, pour Trotsky. Mais à ce propos. signalons qu'une fois de plus — comme par hasard - Sartre découvre de singuliers exposants de la pensée de Trotsky, hier Lefort, aujourd'hui Peju. qui traitent du combat politique révolutionnaire comme on corrige des dissertations en Sorbonne, et qui ont trouvé... que Trotsky a été battu par Staline parce qu'il n'avait pas de ligne politique à lui opposer !

Puis vient la cohorte des conseillers, qui ne manquent ni de réflexions intelligentes ni d'observations originales mais qui se placent dans le cadre des mouvements tels qu'ils sont et qui s'efforcent de convaincre les dirigeants de ceux-ci d'agir un petit peu mieux.

Il y a aussi les spécialistes, hommes tout tait qualifiés dans leur partie, techniciens de valeur, mais qui ne se rendent pas compte exactement des implications politiques de leurs propositions. et par suite qui les soumettent a toutes les « gauches », anciennes et nouvelles.

Enfin la conclusion. modestement signée T. M. (sommes-nous en présence du vrai Sartre ?) cherche a faire de la gauche qui « existe au moins par le refus qu'ele oppose à la droite » (sic) une « force politique agissante ». ce qu'elle ne serait plus « depuis que s'est désagrégé le Front populaire ».

Nous passons sur toute une série de considérants qui montrent Sartre complice de la mystification du stalinisme.

N Nous disons : complice, et non dupe. Ii sutfit pour cela de relever que, dans cette même note, il ose affirmer que « le P. C. est un parti révolutionnaire qui se veut tel et qui en même temps me sait pas quand il pourra faire révolution en vue de laquelle il s'organise » (page 2006) et « en France enfin le P. C. a « joué le jeu » jusqu'à l'extrême limite, au risque de se couper de ses troupes : renonçant à toute prise du pouvoir, dissolvant les milices patriotiques, freinant ou brisant les mouvements de grève, tolerant meme pendant quelques mois la guerre d'Indochine. Il était difficile de demander plus » (page 2012).

A 6 pages de distance ! quel bel exemple pour une leçon de morale sur la fin et les moyens !

Mais quelle politique propose donc Sartre ? La détente entre l'U.R.S.S. et les Etats-Unis, leur coexistence assurée par une zone de neutralité en Europe, rénover les structures économiques du d'un colonialisme anachronique. Et qui pays, liberer les peuples d'outre-mer pourrait réaliser cela ? Un gouvernement de front populaire basé sur le P. C. et la S.F.I.O.. ralliant des éléments du centre et de la droite.

Autrement dit, c'est à un néo Front populaire que songe Sartre. Un néo Front populaire qui, comme l autre, aurait un programme tres modéré, suggéré par un nouveau Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, accepté par les directions des partis ouvriers, accepté aussi par des bourgeois français, accepté enfin par les gouvernements de l'U.R.S.S. et des U.S.A.

Rénover les structures économiques du pays ? C'est une formule qui fera l'affaine de grands bourgeois. Que désire donc Mendes-France, un des hommes du grand capital, si ce n'est rénover l'économie du pays si délabrée ? Libérer les peuples coloniaux d'un colonialisme anachronique.. pour des formes de coopération entre bourgeoisies française et indigène probablement. Car, c'est seulement cela que peut être le programme d'un néo Front populaire, qui serait soutenu par des éléments « du centre et de la droite ».

Il n'y a rien de nouveau, c'est un programme à la 1935-36 pour 1955-56. Sartre se montre incapable de comprendre à la fois la leçon du Front populaire de 1936 et la situation presente.

Pourquoi le Front populaire a-t-il sombré si lamentablement? Le capital s'est alors servi de la force populaire pour ses propres intérêts. Quant aux revendications qu'il a dû céder lors de l'occupation des usines, il s'est dès le lendemain mis d'arrache-pied à les reprendre morceau par morceau. Les alliés bourgeois s'étaient servis des partis ouvriers et de leur influence sur les masses, puis ils les avaient rejetés dédaigneusement.

Les plus intelligents des bourgeois, ceux qui dans le parti radical savent le mieux manier la démagogie le disent nettement: aujourd hui, on ne peut recommencer l'opération telle quelle parce que le mouvement ouvrier n'est plus aussi maniable. Et Mendès-France qui a un peu plus de sens politique que Sartre déclare : la seule opération qui puisse être tentée (sans qu'il soit bien sur de son succes) c'est de fabriquer une petite base pour le relormisme

'eprendre 2 ou 3 millions de voix ai P. C. faire un bloc ou cartel entre radicaux et socialistes nous sommes en 1788, place à Necker.

Nous laissons encore de côté tout l'illusoire d'une politique internationale qui voudrait partager le monde en zones parfaitement délimitées aux mains de dirigeants tout puissants et soucieux de respecter les pures règles du droit international.

Restons en France. Il est bien vrai qu'en 1788, les hommes qui devaient 4 à 5 années plus tard faire trembler le monde féodal étaient eux aussi dans la plus grande des confusions politique et sociale. Mais c'était 1788 et la révolution bourgeoise. Nous sommes dans le « 1788 » de la révolution prolétarienne en France; « la gauche » des Temps Modernes cherche une solution de type Front populaire d'il y a vingt ans, tandis que la nostalgie qu'on trouve chez les masses. c'est la nostalgie des occasions manquées qu'on ne manquera plus la prochaine fois.

Les petits bourgeois intellectuels des « Temps Modernes » suivent la direction petite bourgeoise du parti ouvrier qui a renoncé à être une direction révolutionnaire, c'est ainsi qu'ils sont «gauche ». Fort heureusement, l'avant-garde ouvrière cherche ailleurs ses solutions.

P. P.

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