A peine les conservateurs avaient-ils gagné aux élections parlementaires du 26 mai que se déclenchait une grève à travers toute l'Angleterre, stoppant presque tout le trafie ferroviaire. La presse avait il y a peu de temps cessé de paraitre pendant plusieurs semaines. Les dockers faisaient grève sur de nombreux ports. Puis entrèrent en lutte les marins de quelques transatlantiques.
La victoire électorale des tories ne provient pas d'un passage d'une partie de la population du Labour Party au parti conservateur, mais d'une plus grande abstention de la part des électeurs du Labour que de la part des électeurs bourgeois. L'explication en est fort simple : la direction travailliste a tout fait pour désappointer les travailleurs, elle n'a pas mis en avant un programme stimulant, elle se maintient sur la défensive par rapport au gouvernement sortant. elle avait peur d'être portée au pouvoir.
Mais les travailleurs britanniques ont de multiples raisons de mécontentement. notamment une montée des prix, un abaissement de leur niveau de vie, alors que les profits capitalistes ne cessent de grossir.
Depuis des mois et des mois. les revendications ont été déposées. Les choses vont lentement en Angleterre, les procédures de conciliation et d'arbitrage s'étendent sur des mois. En outre jusqu'à présent le gouvernement conservateur a généralement cédé au moins en partie, mais de façon non négligeable, quelque chose aux ouvriers.
Une partie des électeurs ouvriers est blasée sur les possibilités d'un nouveau gouvernement Attlee. Morrison, Gaitskell... et ne s'est pas dérangée pour voter. Mais les ouvriers connaissent l'efficacité de la lutte gréviste. Surtout dans une période d'essor économique et en période de plein emploi. C'esi pourquoi les travailleurs britanniques n'ont pas été du tout arrêtés ou démoralisés par la victoire electorale des conservateurs
Evidemment, le maintien des conservateurs au pouvoir n'est pas du tout négligeable ni à Techelle de la politique intérieure ni à l'échelle internationale. Cependant ce n'est pas un échee grave, et le développement de la lutte de classe peut plus que compenser la perte des sièges aux Communes.
Nous avons là l'exemple le plus clair de la limite du réformisme dans ses prétentions à développer la société du capitalisme au socialisme. Une majorité avait porté le Labour Party au pouvoir pendant environ 5 années. Il a apporté un certain nombre de changements très limités. Le capitalisme en a tiré profit. puis il a dit aux dirigeants réformistes : n'allez pas plus loin, vous n'étes pas des bolcheviks, vous n'allez pas semer la pagaye. Et les dirigeants réformistes ont agi ainsi, avec pour résultat qu'ils ont perdu leur majorité électorale. Pour que les choses changent sur le plan électoral, il est maintenant clair qu'il faut que se produisent des changements dans le rapport des forces de classe hors du Parlement d'abord.
Qu'a montré pour sa part la vague de grèves actuelle et que donnera-t-elle ? Nous écrivons cette note à un moment où les cheminots sont toujours en grève, mais où on annonce que les propositions soumises par la haute direction du mouvement syndicat anglais ont de grandes chances d'être acceptées, mettant ainsi fin au conflit.
Le gouvernement, exprimant le sentiment de la bourgeoisie, n'a pas osé se livrer à une attaque de front contre les grévistes. Il a prétendu, sans conviction d'ailleurs, que c'était un conflit inter-syndical et non un conflit de classe ; tout le mouvement syndical a relevé ce mensonge. Les grévistes ont refusé de reprendre le travail pour que s'engagent des négociations, et le gouvernement revenant sur une déclaration à la radio du premier ministre a dû accepter d'engager des négo ciations pendant que la grève se poursuivait. 6
La bourgeoisie anglaise n'a pas manqué dans le passé de faire preuve de force et d'intelligence. En la circonstance, elle se savait faible, et son intelligence a consisté à rester passive, à attendre que les bureaucrates syndicaux trouvent. pour elle, une solution. Jamais on n'a vu de façon aussi éclatante que la bourgeoisie décide de l'orientation du pays et que les dirigeants reformistes ont pour Fonction d'assurer l'ordre social capitaliste.
La défaite électorale et les luttes actuelles, s'ajoutant à l'expérience de 5 années de gouvernement travailliste, vont faire rebondir avant peu la lutte de tendances au sein du Labour Party. On se souvient que quelques semaines avant les élections. l'aile droite avait engagé la lutte pour l'exclusion de Bevan. Elle avait gagné la première manche avec son exelusion, acquise de justesse, du groupe parlementaire. Pour diverses raisons, et d'abord pour des raisons d'opportunité électorale. Attlee se sépara de la droite, trouva un compromis avec Bevan et T'affaire fut réglée à l'Exécutif du Labour Party. Mais la droite n'avait pas désarmé. Déjà au cours de la campagne électorale, elle a empêché Bevan de parler au nom du parti à la radio et à la télévision. Dès l'annonce des résultats, quelques-uns de ses porte-parole ont même mis en cause l'autorité d'Attlee.
Les positions de la gauche n'ont cessé de se renforcer au cours des mois écoulés. Elle avait progressé dans les syndicats, et -- pour parer au danger qui menacait la droite de perdre démocratiquement la direction leader le plus aggressif de cette droite, Deakin, qui est mort récemment, avait fait acheter tout simplement par son syndicat un plus grand nombre de « parts » pour le prochain congrès du Labour Party. C'est aussi la gauche qui a fait le gros travail dans la campagne électorale, tandis que les leaders de droite paradaient sur les tréteaux. Dans le L. P. la défaite électorale va renforcer les positions de la gauche, car d'autres membres vont comprendre que le programme de la droite ne peut qu'apporter la défaite.
La mort de Deakin a quelque chose de symbolique. Elle marque la fin d'une ère dans laquelle les syndicats masse furent dominés par une bureaucratie toute puissante. Deakin avait hérité son poste de secrétaire du puissant T.G.W.U. (syndicat des transports et ouvriers généraux), fort de près de 1.300.000 membres. d'Ernest Bevin qui, pendant la guerre fut ministre du travail et après la guerre ministre des Affaires étrangères. Bevin avait formé ce syndieat qui dominait le mouvement travailliste. C'est dans la maison de ce syndicat -— Transport House -que siègent le Labour Party et le Trade Union Congress. Bevin était sa vie durant aisément venu à bout de toute opposition de gauche. Son successeur Deakin, n'était pas moins qualifié que lui comme dirigeant bureaucratique, mais il ne trouva dans des conditions nouvelles et, à la fin de sa vie, il subit échec sur 'échec. Il ne put éliminer Bevan et son organe « Tribune » du L. P. Il vit son propre syndicat battu en brêche par une petite orgartisation syndicale groupant des travailleurs des docks. Il vit l'influence de la gauche devenir dangereuse sein du mouvement syndical même, en dépit de tout l'appareil bureaucratique.
Ceux qui continuent la besogne de Deakin, les Morrison, les Lawther, les Gaitskell... vont rencontrer encore plus de difficultés dans leur lutte contre la gauche. Mais, précisément à cause de cela, ils vont certainement chereher à tirer le maximum le profit de leurs positions actuelles pour reprendre l'offensive, sans craindre de provoquer la scission si c'est pour eux le seul moyen de De pas permettre à la gauche de prendre la direction du L. P. et d'aider la bourgeoisie.
Dans cette situation, la personnalité d'Attlee est loin d'être négligeable. Son premier réflexe au lendemain de la défaite électorale a été d'annoncer son départ. pour raison d'âge, de la direction du L. P. Mais, comprenant qu'ainsi le terrain eut été laissé libre à une très violente lutte de tendances qui aurait vraisemblablement abouti à une scission ( de la part de la droite), il est revenu sur se décision et se maintient à la direction du L. P. Il est probable qu'il va s'efforcer freiner le développement de la gauche. Mais. pour lui aussi, le terrain de made manœuvrer pour empêcher la droite de s'engager dans une lutte à fond. et nœuvre est plus réduit que jamais et tendra à se réduire. Fera-t-il une sorte de bloc avec la gauche, réduisant les possibilités de scission de la droite, en adoptant une plate-forme qui, verbalement, sera plus à gauche et plus attractive auprès de la classe ouvrière ?
La situation commencera à se préciser autour du prochain congrès du L. P.
Mais, en dépit du développement politique lent du mouvement ouvrier anglais, la clarification s'opère. Une nouvelle étape ne manquera pas d'être bientôt franchie par le prolétariat britannique.