La situation internationale connaît de très importants développements. Il faut les analyser, les considérer dans leur ensemble et leur interaction, afin d'en saisir le sens profond et véritable.
La lutte fondamentale qui se déroule avec une intensité plus grande que jamais, depuis la dernière guerre en particulier, est entre les forces de l'impérialisme coalisé et les forces de la révolution socialiste montante qui se présentent sous la forme d'Etats ouvriers, de la révolution coloniale et du mouvement prolétarien dans les métropoles.
Un de ses aspects les plus constants et les plus frappants pour l'opinion publique mondiale est celui des rapports entre Etats capitalistes et dépendants d'une part, et Etats ouvriers de l'autre. Ces rapports, loin d'être ceux d'une « coexistence pacifique » sont tendus au contraire vers l'épreuve de force constante, dont la forme diplomatique est jusqu'ici une des plus spectaculaires pour les larges masses.
Dans la toute récente période de la « guerre froide », après la fin de la guerre de Corée suivie de la fin de la guerre au Vietnam et d'un apaisement provisoire de la crise de Formose, la lutte entre Etats socialement antagonistes se circonscrit essentiellement sur l'arène diplomatique. Elle revêt la forme d'une course de vitesse à « la paix », d'une surenchère aux gestes de « détente ». Ces objectifs plaisent aux larges masses, correspondent à leur désir profond d'éviter un conflit atomique majeur ainsi qu'à leur répulsion de se mobiliser pour la guerre contre-révolutionnaire de l'impérialisme. Is conviennent donc comme apparence des buts ultimes des efforts des uns et des autres.
Mais une raison supplémentaire explique aussi le choix de ces buts. La bureaucratie soviétique a un désir réel d'éviter un conflit majeur avec l'impérialisme. c'est-à-dire une lutte décisive et finale avec celui-ci. Ce désir réel et permanent de la bureaucratie soviétique ne provient pas d'un amour « idéaliste » pour la paix en soi, mais d'un besoin conforme à ses intérêts profonds en tant que caste privilégiée en U.R.S.S., qui a usurpé le pouvoir politique au prolétariat et qui, surtout maintenant, n'espère s'y maintenir que dans le cadre d'un statu quo avec l'impérialisme. La lutte finale avec celui-ci mettrait encore plus en danger son équilibre instable et précaire et créerait une situation internationale échappant complètement à son contrôle. La crise de direction de la bureaucratie soviétique qui sévit depuis la mort de Staline y renforce énormément la tendance au compromis avec l'impérialisme.
Celui-ci, de son côté, pour des raisons que nous examinerons plus loin, n'est pas moins disposé et même obligé, à l'étape actuelle, de temporiser, de gagner du temps, de se mieux préparer pourvu que le statu quo ne soit nulle part dangereusement mis en cause.
De cette situation émerge la prépondérance donnée à l'étape présente à la poursuite de l'épreuve de force par les moyens diplomatiques. Passes et contre-passes alternent dans ce domaine.
Après la conclusion des accords de Genève et le rejet de la C.E.D. par le Parlement: français, il y eut un rapide renversement de la situation sur le plan diplomatique en faveur de l'impérialisme qui culmina dans la ratification des accords de Londres et de Paris, c'est-à-dire d'une C.E.D. ressuscitée
Mais la diplomatie du bloc soviétique n'a pas tardé à reprendre l'initiative et à marquer de nouveaux points importants.
Ce fut tout d'abord cette année la Conférence afro-asiatique de Bandoeng. propulsée et menée conjointement par New-Delhi et Pekin, et qui se termina incontestablement à l'avantage de Pékin en particulier et au détriment de l'impérialisme. La Chine est apparue à cette Conférence comme la nouvelle grande puissance mondiale montante, sûre de sa force et, en même temps pleine d'une sagesse et d'une modération propres à plaire à la majorité des dirigeants nationalistes féodo-bourgeois qui assistaient à la Conférence. Chou en-Lai a joué à cette Conférence exclusivement la carte de l'anticolonialisme et de l'antiimpérialisme national-bourgeois, afin de cimenter à ce niveau un front anti-américain et de nouer des relations amicales et utiles entre la Chine et les pays arabes du Moyen-Orient et de l'Afrique du nord. intensément travaillés d'autre part par Washington.
Puis est venue la série des initiatives spectaculaires du Kremlin qui ont suivi la chute de Malenkov : Autriche, Yougoslavie, Allemagne.
Le revirement soudain du Kremlin sur la question du traité autrichien qui a abouti à la signature de celui-ci s'explique comme suit : la neutralité autrichienne disloque le dispositif militaire de TOTAN en Europe Centrale. interrompt ses communications intercontinentales, élimine la possibilité d'un « réduit alpin », relâche la pression impérialiste sur une partie des frontières des « démocraties populaires » et de la Yougoslavie. D'autre part, sur le plan diplomatique, il offre un exemple de « solution possible » pour la question allemande, exemple qui ne manquera pas d'influencer beaucoup l'opinion allemande et européenne en général.
La visite de Khrouchtchev, Bulganine et Mikoyan à Belgrade survenant immédiatement après le traité autrichien a renforcé tous ces avantages et a mieux éclairé le sens du traité. Tout s'inscrit en effet dans le cadre d'un plan plus général de la diplomatie soviétique qui maintenant vise clairement à neutraliser, aussi bien en Asie qu'en Europe et dans le monde entier, le plus grand nombre d'Etats possible, d'exercer ainsi le maximum de pression sur les Etats-Unis en particulier afin de les amener à démanteler leur réseau de bases militaires dans le monde et à conclure un compromis temporaire sur cette base avec le bloc soviétique.
La visite à Belgrade avait en partie pour but d'associer à nouveau Tito le « Nehru de l'Europe », afin de donner une preuve des plus tangibles de 2 la « sincérité des changements » survenus au Kremlin et de l'utiliser dans l'offensive « neutraliste » actuelle du bloc soviétique. Cette offensive vise en Europe plus particulièrement l'Allemagne, sur laquelle nous reviendrons.
La visite spectaculaire à Belgrade ne se limitait cependant pas aux buts déjà indiqués. Elle est la conséquence de tout un ensemble de facteurs et de pressions qui agissent actuellement sur la direction de la bureaucratie soviétique. Pour que celle-ci ait accompli un tel geste et fait de telles concessions au régime honni de Belgrade — ce qui n'a pas manqué et ne manquera pas de porter incontestablement le coup le plus terrible au prestige, à la cohésion, à l'efficacité de l'orthodoxie stalinienne, c'est qu'elle doit être soumise actuellement à des pressions considérablement plus fortes qu'on ne le croit communément.
Ces pressions ne sont pas tellement celles de l'impérialisme orienté vers la guerre, mais celles des forces sociales sur lesquelles repose en définitive cette direction : pression des masses soviétiques, des masses des « démocraties populaires » et de la Chine, des masses influencées par les partis communistes dans le monde. Ces pressions ne s'exercent pas directement sur le Kremlin, mais par l'intermédiaire des Etats et des organisations sous son influence. Depuis la mort de Staline, la direction de la bureaucratie soviétique doit faire face à l'acuité des problèmes résultant des contradictions exacerbées qui existent entre l'évolution de l'U.R.S.S., des « démocraties populaires », de la Chine, des partis communistes — et le carcan stalinien. Les formules et les méthodes de Staline dans tous ces domaines sont désormais impraticables. Le Kremlin a besoin d'autres formules et d'autres méthodes pour survivre.
La révolution permanente dans le monde d'aujourd'hui, le développement révolutionnaire accéléré dans tous les domaines de la vie, se sont emparés aussi de la bureaucratie soviétique qui ne peut plus gouverner exactement comme auparavant. Voilà une des raisons les plus protondes qui ont amené les principaux dirigeants du Kremlin à se rendre au siège de l'Hérétique, du Traitre.
Il ne fait aucun doute que le communiqué final de Belgrade ne reflète que d'une façon très déformée, dans le prisme des conventions diplomatiques, le contenu des véritables conversations qui ont eu lieu, et des résultats à échéance de celles-ci. Il est très probable que le Kremlın envisage de trouver de nouvelles formes de collaboration sur le plan des Etats, avec les « démocraties populaires » et la Chine, et sur le plan des partis communistes.
Ulbricht vient de révéler que la conférence de Varsovie a décidé la création d'un Conseil politique égalitaire pour la coordination de l'action entre «'Etats ouvriers » et a confirmé la coordination également prochaine de leurs plans économiques « de l'Elbe au Pacifique ».
Des allusions sur l'inefficacité du Kominform, l'idée de l'Internationale, la soi-disant indépendance qui existerait déjà des partis communistes par rapport au Kremlin, et aussi sur la nécessité d'une libre coopération entre eux, paraissent dans la presse, les propos et des discussions plus intimes des partis communistes et de leurs membres. Sur ce plan aussi une pression s'exerce pour trouver des formules et des formes plus efficaces, réduisant en partie au moins le handicap que constituent les rapports actuels avec le Kremlin. Des impulsions sinon des idées centristes de gauche commencent à traverser les organisations et les mouvements dans lesquels décline actuellement l'influence de l'orthodoxie stalinienne de jadis. C'est un effet gros de conséquences révolutionnaires importantes pour l'avenir et qui ne manquera pas de retenir toute l'attention des marxistes révolutionnaires.
Mais revenons à la question allemande qui est au centre des préoccupations de la diplomatie soviétique.
Il est toujours peu probable que celle-ci vise autre chose qu'à retirer l'Allemagne occidentale de l'alliance atlantique, provoquer le départ des troupes américaines et la suppression de leurs bases, et ralentir le rythme du réarmement allemand. Il est toujours peu probable que le Kremlin consente à sacrifier l'Allemagne orientale pour une Allemagne unifiée et « neutre »
Il est d'autre part aussi peu probable que l'impérialisme américain et la bourgeoisie allemande consentent à une Allemagne « neutre ». c'est-à-dire détachée de l'alliance atlantique.
Autour de la « solution » allemande s'engagera en réalité, à la prochaine Conférence des Quatre, un long fatras de bavardages, de « négociations », dont chacun espère tirer des avantages sur le plan de la propagande et des délais pour une meilleure préparation militaire et politique.
Il est incontestable que les initiatives diplomatiques du Kremlin ont provoqué une très grande gêne et même un véritable désarroi au sein des alliés atlantiques, et sur ce plan ces initiatives sont payantes. Il suffit de noter avec quelles réticences et quel embarras les dirigeants américains se résignent à participer à la Conférence des Quatre et quelles précautions ils prennent déjà pour minimiser par avance son importance et diminuer son effet psychologique sur les masses de leur pays. N'est-ce pas Eisenhower qui les avise de ne pas en attendre des « miracles » et que ces conversations entre l'Ouest et l'Est peuvent durer une génération avant d'aboutir ?
La bourgeoisie allemande n'est pas moins embarrassée par les ouvertures du Kremlin, culminant récemment dans l'invitation d'Adenauer à se rendre à Moscou.
Les Atlantiques se sentent incontestablement débordés largement par les initiatives du Kremlin, qui sont épaulées par la pression générale des masses contre la guerre.
Le climat économique actuel d'autre part — celui d'un essor important des affaires et des bénéfices capitalistes, aussi bien en Europe occidentale qu'aux Etats-Unis - contribue à amollir la volonté des impérialistes de prendre en ce moment l'initiative d'une solution de force. La conjoncture économique les incite, au contraire, à temporiser mais sans désarmer, et à se couvrir plutôt de l'écran des négociations pour pousser davantage leurs préparatifs militaires.
Le résultat des élections en Angleterre, la passivité de la social-démocratie allemande face à Adenauer qui accélère les préparatifs de réarmement. le recul du parti communiste italien, sont autant de faits dus à la fois au climat économique actuel et à la politique opportuniste, timorée, des directions socialdémocrates et staliniennes, encourageant un certain optimisme de la bourgeoisie pensant qu'elle parviendra à améliorer ses positions.
Mais rien — ni les problèmes à résoudre (Allemagne en Europe : Formose et bientôt Vietnam en Extrême-Orient), ni les fondements précaires de l'amélioration économique actuelle, ni la situation sociale dans le monde - rien ne permet de conclure que nous sommes à la veille d'un compromis général et de durée relativement longue entre les deux camps socialement opposés à mort. Une période de « coexistence pacifique », qui présupposerait entre autre toute une période d'euphorie capitaliste et de statu qua social, est toujours aussi improbable qu'hier.
En particulier, les masses qui craignent à juste titre les conséquences d'une guerre atomique n'en sont pas pour autant disposées à accepter une longue période de « coexistence pacifique » avec le capitalisme, synonyme d'un statu 4 quo social prolongé dans la misère. l'oppression ou même la stagnation et la médiocrité. L'humanité possède actuellement des forces productives effectives et potentielles énormes, capables de transformer, sous un autre régime social, avec d'autres rapports de propriété, ses conditions de vie d'une manière fondamentale, littéralement fantastique. Ni la misère coloniale, ni même la médiocrité où croupit la societé des pays métropolitains, en Europe occidentale en particulier, ne sont acceptables. Ce qui est maintenant à la portée des mains des hommes s'ils prennent la peine de faire un effort. c'est l'organisation socialiste de l'humanité qui insufflerait à celle-ci un élan sans égal dans tous les domaines.
Les masses veulent la paix mais doivent l'arracher à travers la lutte pour le socialisme. Sacrifier d'une manière quelconque cet objectif plus que jamais possible et nécessaire pour se contenter soi-disant de la paix, c'est embrouiller la question, à la fois en se résignant aux conditions présentes et en poursuivant une chimère.
Les directions ouvrières devraient exploiter la conjoncture actuelle non pour s'endormir dans des illusions de « détente » et d'un cours possible d'évolution « pacifique », mais pour accentuer, dans un rapport de forces global de plus en plus favorable à la révolution, la mobilisation révolutionnaire des masses contre le capitalisme et l'impérialisme.
La lutte pour le pouvoir politique sur la base d'un front unique de toutes les organisations de la classe, d'un programme audacieux de revendications transitoires qui correspondent aux besoins et aspirations profondes des masses, doit animer dans tous les pays capitalistes la politique des organisations ouvrières de masse. Une telle orientation — en pratique — est la seule qui peut galvaniser les masses et les entraîner à l'action. Par contre, renoncer à une telle orientation et se cantonner, soit dans un programme timoré de réformes, soit dans un programme minimum de revendications immédiates économiques dominé par une propagande et une agitation autour des mots d'ordre de la diplomatie du Kremlin, c'est œuvrer à la confusion, et à la paralysie des masses, c'est favoriser les tentatives de stabilisation relative du capitalisme.
Les directions social-démocrates d'Angleterre, d'Allemagne et des autres pays d'Europe occidentale, en se montrant incapables de disputer le pouvoir aux capitalistes sur la base d'un audacieux programme socialiste en politique intérieure et extérieure sont actuellement en évidente perte de vitesse.
Les directions staliniennes, prises entre les impératifs changeants de la politique extérieure du Kremlin et la pression de leur base de masse, n'arrivent à trouver ni la voie d'une véritable orientation révolutionnaire capable de ressouder les masses aux organisations qu'elles dirigent, ni une réponse juste aux problèmes que pose chaque situation nationale.
C'est à la tendance marxiste révolutionnaire, intégrée dans chaque pays au réel mouvement des masses, de s'affirmer plus que jamais comme la véritable alternative aux directions officielles en faillite. Elle doit formuler, dans chaque pays, dans chaque organisation de masse où elle est intégrée, la politique qui s'impose. Consciente des possibilités objectives ainsi que de l'ampleur de la crise idéologique au sein des organisations traditionnelles, particulièrement celles influencées par le Kremlin, du nouveau climat critique, elle doit voir plus audacieusement et plus large que jamais et se hisser au niveau des exigences de la situation et de ses tâches, car elle est l'unique force marxiste révolutionnaire consciente. qui impulse, formule les mots d'ordre adéquats, oriente et catalyse l'énergie révolutionnaire dans les formations où se trouve dans chaque pays la partie organisée de ia classe ouvrière.