La situation en Argentine reste instable, fluide. La chute de Lonardi n'est pas certainement le dernier épisode dans la lutte pour le pouvoir entre les différentes fractions des classes possédantes du pays, sur lesquelles pèsent d'un côté les difficultés économiques et de l'autre la pression des masses qui sont loin de se considérer comme battues.
Lonardi était le représentant d'une tendance bourgeoise conservatrice, nationaliste, antérieurement pro-péroniste, mais liée à VEglise catholique.
Derrière le nouveau gouvernement d'Aramburu se trouve la fraction de l'amiral Rojas, qui représente l'oligarchie anti-industrielle, liée elle aussi à l'Eglise et à l'impérialisme britannique. Elle veut réorganiser l'économie et le commerce intérieur et extérieur du pays selon les intérêts de l'oligarchie (Plan Prebisch) et s'efforce de désorganiser complètement la CGT, foyer essentiel de la résistance des masses contre la réaction.
Afin de camoufler le caractère de son gouvernement et de parer avec un certain appui populaire à d'autres coups militaires, Rojas a constitue une « Junte consultative », dans laquelle participent les socialistes, les radicaux, les conservateurs et les démocrateschrétiens.
L'attitude du Parti communiste est des plus déroutante et myope. Ayant applaudi à la chute de Peron, il a donné ensuite un appui indirect à Lonardi et s'est opposé aux grandioses mouvements des masses qui ont eu lieu les 22, 23, 24 et 25 septembre, ainsi qu'à celui du 17 octobre. Ceci en échange de la permission accordée par Lonardi d'imprimer son journal de jadis « La Hora ». Il a voulu ensuite adopter la même attitude opportuniste, d'expectative favorable envers le nouveau gouvernement Rojas, mais il a di déchanter devant les attaques violentes de celui-ci contre toute la gauche, à l'exception des socialistes et des anarchistes. Rojas en effet les ménage et se sert d'eux pour désorganiser le mouvement syndical.
Il faut cependant noter que la base sociale du nouveau gouvernement est très restreinte et son appui au sein même de l'armée très fragile.
La fraction Lonardi est loin d'être éliminée, et la majorité de l'armée de terre ainsi que de l'aviation n'est nullement acquise à Rojas.
Nous donnons ci-dessous un aperçu des grandes luttes livrées dernièrement par le prolétariat argentin pour la défense de son organisation principale, la CGT. Cet aperçu est fait sur la base d'une série de témoignages vivants des militants de la section argentine de la IV• Internationale ces luttes.
Les gouvernements qui ont succédé & Peron se sont fixé un but fondamental pour eux : détruire de l'intérieur ou de l'extérieur cette forteresse ouvrière qu'est la CGT argentine."
Au début (on n'avait pas encore pu dénombrer les victimes ouvrières du coup militaire de septembre), la démolition de la CGT apparaissait aux nouveaux maltres du pays comme une entreprise relativement aisée d'une question de qui ont pris une part active dans jours. La saignée des masses avait été si grande qu'on doutait qu'elles pourraient s'en remettre de sitôt. Ce raisonnement sommaire s'accompagnait d'un autre du même genre : Peron disparu, son «fils » ( la CGT) disparaîtra à son tour sans plus tarder.
C'était oublier qu'il est des « fils » qui découvrent toute leur force, tout leur veritable caractere propre, quand le « père » manque. Et c'est bien le cas
VATRIEME HIN pour la CGT argentine, libérée aujourd'hui de ce qu'on pourrait appeler l'hypothèse Peron. Voyant que la CGT ne s'était pas embarquée dans l'avion qui emmenait Peron en exil, mais qu'elle restait sur place disposée à continuer la lutte ; voyant aussi que des bureaucrates imposés par décret à la direction de la CGT ne suffisaient pas à maitriser les tenants ouvriers de la forteresse syndicale, le gouvernement bonardi se décida à donner l'assaut de celle-ci, assaut qu'il considérait devoir être foudroyant, décisif.
Des bandes soi-disant incontrôlées et incontrôlables furent chargées de faire irruption dans les syndicats pour y chasser les dirigeants en place et s'ériger elles-mêmes en direction incontestée. Cette opération, censée « épurer » une CGT qu'on voulait « libre » et « démocratique », trouvait théoriquement un climat favorable dans la désaffection potentielle des masses envers une direction dont les hésitations et la couardise s'étaient montrées tout nues lors des journées sanglantes de septembre. Seulement les
LA GREVE DU
L'ordre de grève générale fut donné le 26 octobre. Il ne fut ni accompagné ni suivi de directives aux organismes de base pour organiser le mouvement. Dans l'esprit de la direction cégétiste, qui cherchait sans cesse un modus vivendi avec le gouvernement, l'appel à la grève n'était en effet qu'une menace, un avertissement à l'adresse d'un interlocuteur qui ne voulait plus dialoguer, et pour le forcer au dialogue. Mais le gouvernement, se refusant à tout pourparler, releva le défi et, agissant autrement que les dirigeants syndicaux, organisa ses propres lorees pour laire face à la situation.
Cette attitude résolue du gouvernement Lonardi effraya la bureaucratie syndicale en quête toujours d'un modus vivendi. « El Lider », organe de la CGT. fut la proie de l'amertume et du désespoir. « La CGi a ete poignardée dans le dos l » : « les ouvriers ont été abandonnés 1 » (par l'Etat, bien sür D: « la CGT a été dissoute » (?). Une telle situation, ajoutait « El Lider », ne pourrait que favoriser l'anarchie dans le pays, la guerre civile, la venue des communistes ! Certes l'ennemi réel, immédiat, celui qui s'attaquait avec des tanks et des avions à la classe ouvrière n'était ni de loin les communistes (d'ailleurs ceux-ci flirtaient avec le gouvernement Lonardi dont ils espéraient l'autorisation pour légaliser leur presse). Mais « Lider » songeait à effrayer la bourgeoisie avec un épouvantall ( « le danger rouge ») que la bourgeoisie elle-même avait monté, en Argentine comme ailleurs, pour terrifier ses propres agents dans le mouvement ouvrier.
La grève générale avait été fixée pour le 2 novembre à 0 heure. L'ordre de
TERNATIONALE ouvriers ne voulaient aucunement de ces « épurations » décidées en haut lieu et imposées sans leur consentement. Aussi réagirent-ils promptement et violemment contre les cheis nouveaux venus / obligèrent le gouvernement à réintégrer dans leurs postes les dirigeants syndicaux chassés, en attendant - fit cependant savoir Lonardi - la convocation d'élections libres et démocratiques pour la désignation de la nouvelle direction.
Ce recul du gouvernement vint renforcer la confiance des travailleurs en leur propre force les menaces mais il n'éloignait pas pour autant saient sur la CGT. Au contraire, la réaction féodo-bourgeoise multiplia ses pressions sur le gouvernement. Elles furent si poussees que la direction de la CGI vit sa propre existence directement me. nacée. Pour parer au danger, la tendance la plus avertie de la direction, représentée par Framini, porte-parole du textile, donna l'ordre de grève générale pour le 2 novembre sur la base de revendications ouvrières qui somnolaient toujours. 2 NOVEMBRE grève n'était pas encore parvenu dans tous les coins du pays, que les délégués syndicaux et les militants du rang se ruèrent vers les syndicats pour demander des directives pour l'organisation du mouvement. Ils firent pression pour une lutte sur ceux des dirigeants pour qui l'ordre de grève constituait toujours une menace pour obliger Lonardi à pactiser. Et ce furent encore les ouvriers eux-mêmes qui eurent à tout improviser pour organiser le déclenchement et le cours de la grève.
Le 2 novembre, à 0 heure précise, la grève générale commençait dans Grand Buenos Aires par l'arrêt des transports. Le gouvernement qui, à 9 heures. bravait encore la CGT. consentait quatre heures plus tard à entrer en pourparlers avec elle. Aussitôt l'ordre de grève fut rapporté par Framini. Une certaine confusion s'ensuivit dans les milieux ouvriers. On n'accordait pas beaucoup • de crédit à un revirement si soudain de Lonardi. En tout cas, ignorait sur quelles bases précises seraient entamées les négociations en haut lieu, et à plus forte raison quels seraient les résultats de ces négociations. Tandis que les ouvriers du textile rentraient par groupes au travail, les ouvriers des abattors. ceux de l'industrie du verre, les métallos se refusèrent à reprendre le travail avant l'intervention d'un accord donnant satisfaction aux revendications ouvrières. Ils firent savoir en outre qu'ils ne suivraient pas l'ordre de cesser la grève si cet ordre ne venait pas d'en bas.
c'est-à-dire de la direction de leur propre syndicat.
Il faut dire, en toute objectivité, que cette déclaration publique de méfiance à l'égard de la haute direction cégé-
UATRIEM E IN tiste n'était pas étrangère aux calculs de la bureaucratie syndicale, occupée à exercer une plus forte pression sur le gouvernement en lui faisant voir combien était difficile la tâche de contröler une masse « intransigeante ». Mais il faut dire aussi que ces avertissements de la bureaucratie syndicale n'auraient été que des bulles de savon si le gouvernement lui-même n'était pas bien conscient de l'existence réelle de la méflance des ouvriers envers la direction de la CGT. A 23 heures le guernement cédait
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Cependant les vaincus du 2 novembre ne pouvaient se résigner à la défaite. A leur tour les vainqueurs ne voulaient pas se contenter des revendications obtenues. Ils demandaient leurs locaux syndicaux tenus par des gens à la solde du gouvernement a La Plata, a Rosario, à Bahia Blanca et ailleurs: ils exigeaient la libération de tous les dirigeants et ouvriers cégétistes emprisonnés depuis le mois de septembre ; ils exigeaient qu'on leur. retourne le journal « La Prensa » et la levee du contrôle gouvernemental sur « El Lider ».
ces revendications. l'organisation trotskyste argentine, le POR, dont l'influence auprès des travailleurs s'est accrue extraordinairement au cours des derniers développements, en ajoutait d'autres ressenties par l'ensemble de la classe ouvrière : l'indépendance du mouvement ouvrier par rapport à l'Etat, l'éviction des militaires des organisations syndicales, le droit pour la CGT d'intervenir en politique avec un programme à elle, un programme de classe...
A quelques jours de distance du mouvement gréviste du 2 novembre. la CGT donnait l'ordre d'une nouvelle grève pour obtenir les revendications qu'elle mettait en avant. Le mouvement fut déclenché en avant. Le mouvement fut déclenché le 15. L'arrêt du travail fut total dans plusieurs centres industriels du pays Avellaneda, Lanus, Dock, Gerli, San Martin. Berisso. Ensenada. Tucuman Santa un, Berisso, Ensenada, Tucuman, Santa Fe, etc... La « ceinture rouge » de Buenos Aires fut paralysée par la grève. En tout, plus de 1.200.000 ouvriers en grève.
Mais cette fois-ci le gouvernement n'entendit pas être en retard dans l'épreuve de force. Il chargea la presse officielle et les agences étrangères de tenir dans ce combat le front du Mensonge pour démoraliser les grévistes : « La grève a échoué, la CGT n'est plus suivie par les ouvriers, le calme régne partout dans le pays » - C'étaient les nouvelles qu'on fournissait au pays et à l'étranger. Et puisque la grève avait échoué... le gouvernement vida les casernes et lança les troupes à la chasse des grévistes pour les faire entrer de force au travail. Ceux qui y résistèrent furent faits prisonniers, brutalisés, ame-
TERNATIONALE sur la plupart des revendications qui lui avaient été présentées. L'ordre de reprendre le travail fut donné deuxième lois, mais maintenan Pour la pour tait le « vu et approuvé » des délégués syndicaux.
Non, la CGT n'était pas morte, pas plus qu'elle n'avait besoin de Peron pour continuer à vivre. Meurtrie par les fusillades et les bombardements de septembre, elle avait encore assez de force pour combattre l'ennemi. Les : descamisados écrirent à l'actif de leurs héroïques luttes une date de plus, le 2 novembre 1955. 15 NOVEMBRE nés dans une enceinte où les soldats faisaient le simulacre de les fusiller pour intimider les ouvriers qui étaient dehors.
Plusieurs villes — Lugano, Matanzas, Liniers, Avellaneda... - furent littéralement envahies par les troupes. Parfois celles-ci s'installèrent même à l'intérieur des usines pour assurer la « liberté du travail ». Le 16 novembre, le 3º régiment de l'Infanterie de marine, soutenu par des tirailleurs et deux tanks lourds, s'empara du siège de la CGT.
La répression se déchaina. Pour l'ensemble du pays, plus de 20.000 grévistes sont faits prisonniers. Des stades de sports sont habilités pour y concentrer les grévistes qu'on ne peut pas entasser dans les commissariats et les prisons qui sont au complet. « Le calme est toujours et partout total en Argentine ».
La combativité des grévistes se déchaine elle aussi. Ceux qui ont été amenés de force au travail et font semblant de travailler sous l'œil vigilant des mitraillettes, profitent de la moindre inadvertance des militaires pour prendre le large. Chez les soldats, cette inadvertance n'en est parfois pas une - elle est voulue. Même des policiers sympathisent, à leur manière, avec les grévistes. On ne sait jamais... Dans cette Amérique latine vouée súr de ce qui aujourd'hui.
A Buenos au diable, personne n'est arrivera demain, ou même
Aires, les ménagères s'organisent dans des comités pour dépister les jaunes éventuels ; elles sèment de clous les rues pour rendre difficile le transport des troupes.
Dans quelques villes, notamment à Cantabrica, les journaux qui parlent de l'échec de la grève sont, en guise de réponse et dans un autodafé, brûlés par la population. Dans d'autres villes, des tramways et des cars mis en service par ordre ou par les soins du gouvernement, sont renversés ou brûlés par les grévistes.
Après trois jours de combat, la grève générale fut terminée. Cette 1015-C1 ce fut le gouvernement qui l'emporta dans l'épreuve de force. Cependant les ouvriers ne se considèrent nullement battus. Certes ils ont perdu une bataille. Mais c'est tout. La grève est terminée, la lutte contre la réaction féodo-capitaliste continue.
Le véritable responsable de la défaite du 15 novembre n'est autre que la propre direction de la CGT. Elle a voulu rejouer le coup du 2 novembre : faire pression sur le gouvernement. Seulement celui-ci a mesuré tout le danger du jeu et n'a pas voulu s'y prêter.
Toute l'orientation de la direction de la CGT va dans le sens d'œuvrer à une révolution de palais, autrement dit à un pronunciamiento soi-disant capable de modifier la situation actuelle. Sa collusion avec un secteur des classes dirigeantes, dit démocratique (!) qui serait représenté par la fraction Lonardi (!!),
TERNATIONAL E est apparue clairement lors des dernières grèves et depuis.
Quant aux descamisados de la CGT, ils sont en train de tirer les conclusions de la dernière grève et de se demander s'ils n'ont pas été trahis par leur direction et si une nouvelle direction révolutionnaire des masses argentines ne s'imposerait pas des maintenant.
On peut être convaincu qu'ils recevront une réponse affirmative des prochains développements de la lutte de classes en Argentine. Le mot d'ordre : Pour un Parti ouvrier de masse basé sur les syndicats, a fait déjà un bon chemin.
Au moment où ce numéro est mis sous presse, nous recevons un très important article du camarade POSADAS, donnant un aperçu d'ensemble des évènements qui se sont produits cette année en Argentine ainsi que leurs leçons.