Dans la citadelle capitaliste des Etats-Unis, au moment ou les organisations syndicales de l'AFL et du CIO ont fusionné pour former un mouvement syndical fort de 16 millions de membres, le retard politique a trouvé son expression la plus éclatante dans le fait que ce mouvement syndical a ignoré le centième anniversaire de la naissance d'Eugène Debs. ; ce sont seulement les petits groupes d'avant-garde isolés qui ont rappelé que le 5 novembre 1955 était né celui qui fut un pionnier du syndicalisme d'industrie et la plus grande figure dans l'histoire du socialisme aux Etats-Unis.
Né dans une famille ouvrière, Eugène Debs commença à travailler comme employé sur les chemins de fer à 15 ans. Il rejoignit une organisation syndicale de type corporatif en 1875, à l'âge de 20 ans. Depuis lors, toute sa vie fut consacrée à la lutte de classe. En 1893, un des premiers, il renonce au syndicalisme de métier pour le syndicalisme d'industrie, organise une fédération nationale de cheminots dont il sera nommé président. Dirigeant des grandes grèves de cheminots en 1894-95, il sera emprisonné pour la premiere tois pendant 6 mois.
A la sortie de prison, il rejoignit le mouvement socialiste dont il sera en Amérique le propagandiste le plus infatigable et le plus talentueux. Qui pourrait croire que, comme candidat socialiste à la présidence de la république, de 96.000 voix en 1900 il parvint à recueillir 901.000 voix en 1912 et près de 920.000 voix (soit 6 % du corps électoral) en 1920 ?
Il fut violemment opposé à la guerre de 1914, et fut condamné et emprisonne en raison de la propagande qu'il mena contre elle. Le jeune gouvernement soviétique essaya en vain d'obtenir sa libération en échange de la libération d'un soldat américain qui avait été emprisonné en Russie.
Debs affirma sa solidarité avec la révolution russe et les bolcheviks, mais il ne rejoignit pas les rangs du P.C. américain tout en regrettant que le P.S. n'ait pas donné son adhésion à la 3° Internationale. Il n'y a pas d'explication satisfaisante pour cette contradiction, car de tout son être, il était avec les communistes. Il le dit en termes éloquents:
‹ Lénine et Trotsky ont été les hommes de l'heure et, sous leur direction intrépide, incorruptible et intransigeante, le prolétariat russe a tenu contre les assauts combinés de toutes les classes dirigeantes dans le monde. C'est un spectacle magnifique. Il réchauffe le sang et le cœur de tout révolution raire et il suscite l'admiration du monde... De ma tête aux pieds, je suis un Bolchevik et je suis fier de l'être. ›
Sorti de prison en 1921, il vécut encore quelques années ; mais un nouveau chapitre de l'histoire des Etats-Unis s'était ouvert, qui a commencé par une éclipse du mouvement socialiste et qui finira par le triomphe de celui-ci aux Etats-Unis, dernier bastion du monde capitaliste. Le nom de Debs a été eptrainé dans cette éclipse. Il est pratiquement inconnu aux Etats-Unis, alors que sa renommée y était jadis très grande parmi les amis comme parmi les ennemis du socialisme.
A quoi Debs devait-il une telle célébrité ? Dans son autobiographie, Trotsky qui avait connu Debs en dit quelques mots très saisissants :
« Le vieux Eugène Debs se détachait nettement... par un feu intérieur, inextinguible d'idéalisme socialiste. Sincère révolutionnaire, mais romantique et prédicant, pas du tout homme politique et leader... Personnellement, Debs produisait une impression captivante... >
Debs était le type le plus remarquable de ces socialistes d'avant 1914, qui étaient avant tout des propagandistes expliquant à la classe ouvrière sor exploitation par le capitalisme, la nécessité le s'organiser comme classe de pratiquer la lutte de classe et l'internationalisme prolétarien, et lui ouvrant la perspective alors indéfinie d'une société socialiste. Debs parcourut tout le territoire des Etats-Unis, se trouvant toujours là où des ouvriers étaient en lutte, les animait par son courage exemplaire et par des dons oratoires exceptionnels. A sa gloire, il faut souligner, qu'à la différence des grands chefs de la 2° Internationale, il résista au social-patriotisme en 1914 et se solidarisa avec Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, avec Lénine et Trotsky.
Les révolutionnaires du monde entier s'associeront à l'avant-garde américaine pour célébrer la mémoire d'Eugène Debs. Il n'est pas de termes meilleurs pour le faire que de citer ce qu'il dit en 1915, en face de la vague patriote montant :
‹ Je ne suis pas un soldat du capitalisme. Je suis un révolutionnaire proletarien... Je suis opposé à toute querre sauf une ; je suis pour celle-ci de tout mon cœur et de toute mon ame, net c'est la guerre mondiale de la révolution sociale. Dans cette guerre, je suis pret d lutter de n'importe quelle maniere que la classe dirigeante rendra nécessaire, jusques aux barricades même. Telle est ma position...»