Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 13, n° 11-12

Fernand Léger, un primitif d'un âge nouveau

Jean Delot · Quatrième Internationale, vol. 13, n° 11-12 · décembre 1955 · p. 45-47 · 1 782 mots

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par Jean DELOT

Nos lecteurs apprécieront le point de vue intéressant, personnel, que notre ami Jean Delot présente sur l'art de Fernand Léger. « Quatrième Internationale » ne peut qu'enregistrer avec satisfaction toute contribution à l'élaboration d'une compréhension plus totale, par là même plus marxiste, de la création artistique, c'est-à-dire qui tient compte à la fois de l'importance de chaque facteur pris isolément et de Pinteraction de lensemble des facteurs d'ordre objectif et subjectif dont résulte la création artistique, création d'un genre unique, dotée de ses propres lois. Il est certes imprudent d'essayer de définir ce que pourra étre l'ar de la société socialiste. Comme tout autre, cet art sera lie aux diverses traditions esthétiques (locales ou nationales) de cette société, à la sensibilité et au caractère particuliers, produits de l'histoire et du milieu naturel, propres à chacun des groupes humains qui la composeront, enfin à cette inconnue anarchiste que constitue toujours — et fort heureusement ! - le « coefficient personnel › de l'artiste. C'est dire que cet art aura des aspects variés et... imprévisibles, et qu'il sera aussi justiciable de cette analyse effectuée à fois aux niveaux sociologique, historique et psychologique (autrement dit : des points de vue marxiste et freudien), à laquelle on n'a pas suffisamment soumis, pour en comprendre la signification et la portée, tous les phénomènes de ce type, nécessairement négliges pour linstant par les théoriciens et historiens révolutionnaires.

Mais si ces aspects futurs nous échappent, il semble possible d'imaginer quel esprit les animera, puisqu'à chaque moment de lhistoire un art valable (et valable, précisément, pour cette raison) parait avoir pour mission essentielle d'exprimer par les moyens qui lui sont propres la position prise par une société donnée en face du monde et d'elle-même -- la recherche du Beau comme but de l'art ne pouvant jamais être que le médiocre objectif d'un academisme. Cette prise de position constitue toujours la dominante à la fois intellectuelle et affective de la société considérée.

Dominer techniquement la nature en vue de la satisfaction des besoins humains et, ce faisant, libérer l'homme des contraintes du monde physique, porter très haut le niveau de vie et de culture et substituer, en consequence, des rapports de solidarité technique et humaine aux rapports de classes, remplacer pour la multitude la peine par la joie de vivre, tel être, en fin de compte, ce sans quoi une société ne peut se définir comme socialiste. — Que dans une telle collectivité future certaines sensibilités inadaptées ou réfractaires en viennent à créer, peut-être inconsciemment, un art de refus, un romantisme d'évasion, n'empêchera nullement à un art qu'on pourrait appeler d'adhésion, de naître sur la base de ces nouvelles relations de l'homme avec son milieu, de l'homme avec son semblable — et il y a beaucoup de chances pour que ce langage neuf, probablement d'accent populaire, soit marque de puissance, de liberté, de sérénité, de générosité et de gaieté et qu'il laisse passer en lui quelque chose de la haute technique et de la fraternité de l'époque.

Tous ces mots, ce sont précisément ceux qu'on pourrait employer pour caractériser l'œuvre français Gif-sur-Yvette le 17 août de cette année, à lage de 74 ans. Considéré comme un des quatre grands cubistes (les autres étant Picasso, Gris et Braque), il occupa dès le départ une place tout à fait originale dans la peinture d'aujourd'hui. Et cette place singulière, il la dut à l'adhésion sans réserve qu'il accorda à son époque, à la faculté qu'il eut de découvrir des raisons celle-ci, au fait qu'il sut rendre hommage comme personne, dans une langue d'émerveillement et de ioie dans la prodigieuse puissance technique de vigoureuse, colorée, précise son peuple de travailleurs. D'autres, au même moment, avaient certes été ou savoureuse, au monde de la machine et a saisis, eux aussi, par l'intensité et la nouveauté de la • civilisation machi-

» : les futuristes italiens (dont l'influence fut grande en Russie) et les néo-plasticiens hollandais en furent même les zélateurs les plus ardents. Mais les premiers, subjugués surtout par le mouvement, donnèrent dans le romantisme d'anticipation, l'exaltation de la puissance, puis sombrèrent dans le patriotisme belliqueux en 1914, avant de s'anéantir solinien ; les seconds, séduits par l'exactitude impeccable et les qualités dans le fascisme musplastiques de la machine, se consacrèrent à la recherche d'une pureté désincarnée, abstraite, absolue, qui eut une grandeur certaine mais fut aristocratique, hautaine à l'excès. - Chez Léger, l'amour fut à la fois plus simple et plus total : c'est en instinctif, en sensuel qu'il s'adonna à époque, tout simplement comme on vit, comme on cède à un s'offre. D'extraction populaire, peu porté et peu rompu au maniement des ni celui de parfaire : il prit le monde tel qu'il l'avait trouvé et en nourrit son œuvre. Œuvre d'aujourd'hui

Ce que partage la peinture de Léger avec l'art le plus valable et le plus représentatif de ce temps, c'est le goût de l'invention et le mépris corrélatif du naturalisme « illusionniste », étroitement respectueux des apparences du monde extérieur. A des artistes soumis à la nature succédèrent des créateurs Temploi habituel et récent de ce mot, dans le domaine qui nous occupe, est significatif) qui, à l'inverse des premiers, éprouvèrent le besoin de se la soumettre et se sentirent les possibilités de le faire. Léger fut de ceux-ci - et il est remarquable que le mot inventé soit revenu si souvent dans sa conversation et qu'il occupe (avec invention, qui désigne la forme actuelle de l'imagination) une place de choix dans le vocabulaire • technique › des critiques et des artistes d'aujourd'hui, comme si la relation qui semble bien exister entre les libertés prises par des formes données et celles que l'ingénieur conquit techniquement sur la ces derniers à légard du monde nature, était confusément sentie par tous. — La notion tout récente du tableau-objet, que Le Corbusier appela aussi & machine à émouvoir », est néanmoins par le fait d'une relative autonomie due, précisément, à cette rappeler ici, puisque ce tableau, qui procède du monde, s'en sépare importante part d'invention qu'il contient. Il exprime comme la machine, et aussi clairement qu'elle, le haut niveau technique de la société capitaliste, autrement dit : les rapports de celle-ci avec son milieu.

Mais ce qui distingue radicalement la peinture de Léger de celle des autres, surtout entre 1917 et 1929-32, est le fait qu'elle ne se libère des car elle smet non setement Pa tguration, pette is aelles deuralste dine. Jels mecaniques (moteur, hélice, machine à elle donne alors à tout, êtres et choses, une apparence mécanique écrire, compas, clé, etc...), mais fleur et le nuage deviennent métal et l'homme, désindividualisé, privé de toute expression (comme il l'est d'ailleurs si fréquemment dans l'art contemporain), mécanisé, apparait comme un robot coincé de toutes parts dans un monde fabriqué. L'aliénation subie par homme dans la societe capitaliste s'exprime ici, comme symboliquement. . Et Léger la sanctionnait involontairement, sur le plan théorique, lorsqu'il affirmait ne pouvoir et ne vouloir attacher plus d'importance à un visage qu'à un boulon ou à une pomme, et qu'il écrivait en 1945 : « Tant que le corps humain sera considéré peinture comme une valeur sentimentale ou expressive, aucune évolution nouvelle ne sera possible dans les tableaux à personnages. > - Il y a plus ! Dans ce même article de 1945 Léger poursuivait ainsi, en reprenant une idée qui le hantait : « L'objet, dans la peinture moderne actuelle, devait devenir personnage principal et détrôner le sujet. Si donc à son tour, le personnage, la ngure, le corps humain, deviennent eux aussi un objet, une liberté considérable est offerte à l'artiste moderne. > L'objet fabriqué ou naturel fascina en effet Léger et domina de sa présence toute une période de sa production (1926/27-1932). Et ce souci de donner à tout l'impassibilité de l'objet ne quitta jamais l'artiste, même après que les années 30 eurent fait prévaloir dans son œuvre à la fois la figure humaine et la courbe. Que ce souci de Léger ait été, au moins partiellement, un effet de sa pudeur, satisfaite du pas ainsi accordé à l'objectif sur le subjectif (car toute la question, en définitive, est ici) ne peut guère être contesté. Mais on est en droit de croire que pudeur aurait utilisé d'autres moyens pour se manifester si l'objet-marchandise, produit neutre d'une société divisée, ne lui avait suggéré celui-ci. Et le rapport qu'il semble convenable d'etablir entre ces deux ordres de choses, apparait comme certain quand on sait combien Léger était sensible à Part de parer, en évidence et comme sur le prerois ep quen conat Finaudise présenter la marchandise, de la mettre profonde qu'il eut sur l'étalage et l'affiche publicitaire.

L'œuvre de Léger apparait donc comme une des expressions les plus valables de la société capitaliste d'aniourd'hui, bien que le côté noir celle-ci ne s'y laisse jamais voir. Membre du P.C.F. depuis 1945, le peintre sentait pourtant clairement les contradictions du moment qui, dans peinture, avaient pris la forme plastique du contraste, contraste grâce à quoi, prétendait-il, il « tenait » à son époque. Il se déclarait aussi « le primitif d'une époque à venir » et espérait l'éclosion, l'explosion. Mais de l'angoisse de ce siècle, des guerres, des luttes du prolétariat, rien ne passa dans son œuvre, car Léger avait trop de vigueur, trop de vitalité, trop d'optimisme pour s'intéresser profondément aux aspects dramatiques de l'existence. C'est au « coefficient personnel » de son auteur qu'une peinture qui plonge pourtant des racines profondes dans une époque déchirée doit d'être si entrainante, si joyeuse, si tonique. Et c'est le même comportement particulier de l'artiste qui explique que l'homme du peuple n'apparaisse dans sa peinture qu'en sportif, qu'en joueur d'accordéon, qu'en promeneur ou en campeur du dimanche. Lorsqu'on le rencontre au travail (Les cons-

- 1951), il ne donne jamais l'impression de l'accablement. C'est pourquoi la peinture de Leger, tout entière et tout d'un bloc tournée vers Pextérieur, sans dessous et raffinements compliques, puissante, eclatante et physiquement agissante, possède une si indiscutable saveur populaire et évoque davantage le prolétariat triomphant de demain que le prolétariat combattant d'aujourd'hui.

Ce qui porte Léger vers les masses travailleuses est plus un mouvement du cour qu'une adhésion de l'esprit : sa culture politique, comme celle de Picasso, était nulle. Le comportement de louvrier lui semblait parent du sien, et le goût qu'il avait du travail d'équipe, le besoin qu'il éprouvait composer de grandes œuvres, collectives par leur réalisation et leur destination, rendaient plus évidente encore cette parenté. Mais plus que tout, c'est sûrement l'amour de la vie et de la liberté qui porta Léger vers une classe qui ne peut être conformiste et porte donc la vie en elle.

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